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L'ECOLE DES CHARTES
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BIBLIOTHÈQUE ®
DE L'ÉCOLE 33
DES CHARTES.
TOME PREMIER.
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PÀJUS,
IMPRIMERIE DE DECOURCHANT, RUE D'ERFURTH , I
1839- 1840.
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AVERTISSEMENT.
La Société de l'École royale des Chartes, fondée au
mois d'avril dernier, par les anciens et les nouveaux élèves de
cette École, a décidé qu'elle publierait , sous le litre de Biblio-
thèque de l*École des Chartes , un recueil périodique , spé-
cialement destiné aux travaux de ses membres.
En faisant paraître aujourd'hui le premier numéro de ce recueil,
il convient d'indiquer en quelques mots le but que nous nous pro-
posons , et le plan que nous avons cru devoir adopter. La Biblio-
thèque de l'École des Chartes sera consacrée à l'élude de l'his-
toire et de la littérature d'après les documents originaux. Nous
espérons que cette spécialité, qui est celle de nos travaux, donnera
à ce recueil un caractère original, et le recommandera à l'atten-
tion des érudits.
L'histoire nationale et les questions qui s'y rattachent devront,
sans doute, occuper la première place dans le cadre que nous nous
sommes l rare; nous n'oublierons pascependant que l'École des Char-
les, établie pour explorer le vasle héritage que le moyen Age a lé-
gué à nos bibliothèques et à nos archives, peut, sans faillir à
l'esprit de son institution, s'occuper des débris de l'antiquité clas-
sique. Heureux quand nous pourrons retrouver quelque fragment
de la belle latinité sur ces mêmes feuillets où sont consignés l'his-
toire de nos pères et les premiers essais de notre littérature !
Nos travaux se diviseront naturellement en deux classes , selon
qu'ils appartiendront plus spécialement à la paléographie ou à la
critique. Dans l'une seront rangés les monuments inédits de toute
nature: fragments d'auteurs anciens, morceaux de la littérature
du moyen âge , poésies des troubadours et des trouvères , chroni-
ques et histoires, chartes, diplômes, inscriptions, etc. , etc. L'autre
comprendra toutes les questions de critiqué historique ou litté-
raire et de philologie; mémoires sur des faits peu connus ou alté-
rés ; contrôle des assertions inexactes avancées par les historiens ;
biographie de personnages importants et oubliés; restitutions
de textes corrompus; recherches sur les anciens dialectes de la
France, etc., etc. On trouvera aussi dans notre recueil des ren-
seignements sur les richesses des archives publiques ou particuliè-
res ; des notices de manuscrits ; un compte rendu des publications
les plus importantes pour l'objet de nos études ; la mention des
découvertes utiles à la paléographie ou à l'histoire ; les actes offi-
ciels intéressant l'École des Chartes ; enfin un bulletin bibliogra-
phique.
En entreprenant à nos risques et périls la publication dont
l'Etat nous avait chargé par l'ordonnance du 11 novembre 1829,
nous voudrions tenir quelques-unes des promesses de cette or-
donnance, et réparer, autant qu'il est en nous du moins, le coup
fatal que son inexécution a porté à l'Ecole des Chartes. Nous lui
avons emprunté le titre de notre recueil pour faire dès l'abord
connaître notre intention.
L'introduction naturelle de la Bibliothèque de l'École des
Chartes était une notice historique sur la fondation et l'objet de
cette Ecole, sur ses phases diverses et sur la condition souvent
modifiée des élèves admis dans son sein. Celle que nous publions
III
,i Md adressée par nonrè M. le Miotalré de l'Instruction publique
éO même terà|kS que nous loi avons fait connaître l'existence de
notre société, et dans le luit (rappeler sa bienveillante sollicitude
sur l'institution de l'École des Chartes. M. le Ministre a bien voulu
nous répondre en ces termes :
« Les associations littéraires ne peuvent avoir que d'heureux
Millats en servant à la fois à fortifier l'esprit des recherches
<( utiles, et à prolonger entre des hommes distingués les relations
« commencées par des éludes communes ; c'est vous dire, Mcs-
« sieurs, que votre association est assurée de mon estime et de
« tous mes vœu\.
« Dans la lettre que j'ai sous les yeux, vous appelez avec in-
sl ance mon attention sur l'École des Chartes elle-même ; personne
« plus que moi n'est pénétré de l'importance de cet établisse-
« ment, et je liens à honneur de témoigner à l'École des Chartes
« et à ses élèves l'intérêt bienveillant que vous réclamez pour
« eux. »
Nous nous plaisons à offrir ici à M. le Ministre de l'Instruction
publique l'assurance de toute notre gratitude pour les encoura-
gements qu'il a bien voulu nous faire espérer. L'approbation dont
il a honoré notre entreprise entraînera sans aucun doule celle
îles érudits, des littérateurs et de tous ceux qui aiment et étudient
notre histoire nationale. C'est là le public dont nous ambition-
nons les suffrages; tous nos efforts tendront à les mériter.
Un mot encore : en nous mettant à l'œuvre, nous faisons un
appel à la bonne volonté de tous les hommes studieux qui, sur
les divers points de la France, se livrent à l'étude des manuscrits.
Noos accueillerons de leur part tous ces renseignements fortuits,
(••couvertes imprév ues que celui qui puise aux sources trouve si
BOUYent à côté de l'objet de ses recherches, et qu'il laisse perdre
pour la science faule d'occasion pour les publier. Ces communica-
l ions entre hommes qui poursuivent le même but, ne fourniraient pas
seulement à l'érudition un contingent précieux, elles seraient eu-
cm d'un bon exemple. Peut-être contribueraient -elles à ramené!
dans la science quelque chose de cet [esprit de corps *et]d'asso-
rialion qui animait les congrégations religieuses, ]et les rendait
capables d'entreprendre et d'exécuter les grands travaux qu'elles
ont légués à notre siècle.
ir iii <M»<U<a
BUREAU
DE LA SOCIÉTÉ DE L'ÉCOLE ROYALE DES CHARTES ,
année 1839-1840.
MM. LACABANE, président.
LE NOBLE (Alexandre) &,>
GÉRAUD, I vice-Pr-ide»ts-
LE ROUX DE LINCY, secrétaire-trésorier,
BORDIER, secrétaire-adjoint.
COMMISSION DE PUBLICATION,
MM. QUICHERAT (Jules),
DELPIT (Martial),
GÉRAUD.
NOTICE HISTOltlQUE
M \\ L'ECOLE Koï \l.l
DES CHARTES.
Si, comme le pensent tous les esprits élevés, l'intérêt des sciences
historiques et archéologiques est compté au nombre des grands inté-
rêts nationaux, de loules les écoles spéciales fondées par le gouver-
nement, et placées sous sa protection immédiate, l'École royale des
Charles, par l'objet de ses études comme par le but de ses travaux,
est assurément l'une des plus dignes de fixer l'attention. Au-
jourd'hui, en effet, les progrès toujours croissants des études his-
toriques, la haute impulsion qu'elles reçoivent du gouvernement
et des chambres, et la promesse faite, en leur nom, de publier
successivement tous les documents inédits que renferment encore
nos archives et nos bibliothèques, donnent une nouvelle importance
à une école dont les élèves ont pour mission la recherche, l'étude
et la conservation des monuments originaux de l'histoire nationale.
Ces considérations m'ont engagé à recueillir tout ce qui se rattache
à la fondation de l'École des Chartes, ainsi qu'aux diverses ordon-
nances qui ont modifié son existence et la condition des élèves ad-
mis dans son sein. Elles feront, je l'espère, accueillir avec quelque
indulgence une notice succincte dont le moindre avantage sera de
révéler au public le but et l'utilité d'une institution trop peu
connue.
La révolution de 1789, en interrompant tous les grands travaux
d'érudition qui sont une des gloires du dix -huitième siècle, dis-
i impitoyablement les ouvriers et les matériaux. Lorsque la
tourmente révolutionnaire fut calmée, l'Institut na
de la continuation de quelques-unes des publications abani
i. V
s'empressa de recueillir dans son sein les débris des corps reli-
gieux et des anciennes académies. Gardiens fidèles des traditions
de la science, les Laporte du Theil, les Brial, les Pastoret, les
Daunou, se remirent à l'œuvre avec ardeur ; mais, quels que fussent
leur dévouement et leur zèle, le manque d'auxiliaires ralentit leurs
travaux, et l'on sentit bientôt le vide immense laissé par la des-
truction de la congrégation de Saint-Maur. Comment renouer la
chaîne interrompue de ces hommes aussi modestes que savants,
qui oubliaient souvent de signer de leur nom des œuvres auxquelles
ils consacraient leur vie entière? Où retrouver ces jeunes élèves
qui, pendant un long et laborieux noviciat, se formaient à la con-
naissance des anciens titres de notre histoire, et devenaient plus
tard les héritiers de la robe et du savoir de leurs maîtres?
Napoléon, qui avait l'instinct des grandes choses en tout genre,
ne pouvant rétablir la congrégation de Saint-Maur, songea à créer
des bénédictins civils dans une espèce de Port- Royal nouveau.
L'honneur d'avoir le premier formulé ce projet, qui devait plus
tard donner naissance à l'Ecole des Chartes, appartient à M. le ba-
ron de Gérando. Secrétaire général du minislère de l'intérieur en
1806, il proposa la création d'un grand établissement national, où
des savants âgés formeraient à la connaissance des chartes et
des manuscrits du moyen âge des pensionnaires , pris parmi des
jeunes gens distingués par leurs études, et portés par un goût spécial
vers les sciences historiques. Le ministre de l'intérieur, M. le dur
de Cadore, soumit ce projet à l'Empereur, dans un rapport sur les
moyens d'encourager la culture des lettres. Napoléon approuva
l'idée, mais demanda de plus grands développements. Sa réponse
est datée du camp impérial d'Oslerrode, le 7 mars 1807 \
Les événements empêchèrent la réalisation de ce projet, qui
fut malheureusement abandonné dans un temps où il aurait
reçu une exécution grande, digne, et en rapport avec son impor-
tance. Ce ne fut que douze années après, vers la fin de 1820, que
M. de Gérando proposa à son ami, M. le comte de Siméon, alors
ministre de l'intérieur, la création d'une École des Chartes. Le
• Voyez, Pièces justificatives, n° i. La re'ponse de l'Empereur se trouve dans
une note dictée par lui et adressée par ses ordres au ministre de l'intérieur. Je
dois à M. le baron de Gérando la connaissance de ce fait intéressant, et je saisis
avec empressement cette occasion de lui exprimer, en mon nom et au nom de la
société de l'Ecole des Charles, toute notre gratitude pour les précieux renseigne-
ments qu'il m'a communiqués et pour le bienveillaut intérêt qu'il a témoigné a
noire sociélé naissante.
ministre an ueillit cette idée avec empressements el chargea M. de
Gérandode là développer par écrit. Le travail do savant pnbliciste,
lra\ ail que nous avons sous les yeux, établissait un institut qui, sur
«1rs bases moins larges que celui de 180(>, était cependant encore
digne de la France et des éludes qu'il était appelé à fonder. Des
répugnances fatales, qu'il ne m'appartient pas de révéler, s'oppo-
sérenl à l'exécution du projet de M.deGérando, dont quelques dis-
positions devaient être reproduites plus tard dans l'ordonnance de
réorganisation de 1829 ■.
Malgré les obstacles qu'il rencontrait, M. le comte Siméon
persista heureusement dans l'idée de doter le pays d'une création
uîile, qui sera certainement l'un des actes les plus honorables de
son administration. Au mois de février 1821 , il soumit au roi
Louis XVI II un rapport dont je crois devoir rappeler les passages
suivants :
« t'ne branche de la littérature française à laquelle votre ma-
« jeslè prend un intérêt particulier, celle relative à l'histoire de la
« patrie, va, si l'on ne se presse d'y porter remède, être privée
« d'une classe de collaborateurs qui lui est indispensable ; je veux
« parler. Sire , de ces hommes qui, par de longs efforts d'applica-
« tion el de patience, ont acquis la connaissance de nos manuscrits,
« se sont rendu familières les écritures si diverses de nos chartes,
< des documents de tout genre que nous ont laissés nos ancêtres, et
« savent traduire tous les dialectes du moyen âge.
« I/homme instruit dans la science de nos chartes et de nos
« manuscrits est sans doute bien inférieur à l'historien; mais il
• marche à ses côtés, il lui sert d'intermédiaire avec les temps an-
« n'eus, i! met à sa disposition les matériaux échappés à la ruine
« des siècles.
m Que ces utiles secours manquent à l'homme appelé par son
nie à écrire l'histoire, une partie de sa vie se consumera dans
! études toujours pénibles et souvent stériles. H faudra encore
« renoncer à tous les ouvrages volumineux qui demandent un
« grand concours de cooperateurs.
« Déjà même ce défaut d'auxiliaires retarde beaucoup l'achè-
tent de plusieurs savants recueils, entrepris ou continués par
« l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres...
« Autrefois la studieuse congrégation de Saint-Maur s'était li-
<( >rôe a\cc succès à ce genre de science; el d'ailleurs presque
• \ ,>v /. CC pr ' fi'CtlivM , '. " l '.
« toutes les capitales de nos provinces avaient, à côté des archives
« qui renfermaient les fondements de leurs droits publics et mémo
« l'origine d'un grand nombre de leurs propriétés privées, des gar-
« diens qui savaient les lire et les traduire. Ce travail ayant un
« salaire , les études qui l'avaient préparé trouvaient une juste ré-
« compense *... »
Sur ce rapport , le Roi : « voulant ranimer un genre d'études in-
« dispcnsablc à la gloire de la France et fournir à l'Académie des
« Inscriptions et Belles-Lettres tous les moyens nécessaires pour
« l'avancement des travaux confiés à ses soins, » rendit une or-
donnance dont voici les principales dispositions :
« Il y aura à Paris une École des Chartes, dont les élèves re-
« cevront un traitement.
« Les élèves ne pourront excéder le nombre de douze. Ils seront
« nommés par le ministre de l'intérieur parmi des jeunes gens de
« Yingtà vingt-cinq ans, sur une liste double qui sera présentée
« par l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres.
« On apprendra aux élèves de l'École des Chartes à lire les di-
« vers manuscrits, à expliquer les différents dialectes français du
« moyen âge. lisseront dirigés dans cette étude par deux profes-
« seurs choisis par le ministre de l'intérieur, l'un au dépôt des ma-
« nuscrils de la Bibliothèque royale , l'autre au dépôt des Archives
« du royaume \.. »
En vertu de celte ordonnance, le ministre de l'intérieur nomma,
le 5 mars 1821, professeurs de l'École des Chartes, M. l'abbé
Lespine et M. Pavillet ; le premier, ancien chanoine de la cathé-
drale de Périgueux, et employé depuis vingt ans aux manuscrils
de la Bibliothèque royale, où il avait été appelé à la mort de
Mouchet par M. Dacier, qui l'avait jugé seul capable de rem-
placer cet infatigable collaborateur de Sainte-Palaye, de Bréquigny
et de Laporte du Theil ; le second, chef de la section historique des
Archives du royaume et ancien premier commis du cabinet de l'ordre
du Saint-Esprit, où il s'était formé à l'école des Chérin dans la
connaissance et dans la critique de nos anciens monuments.
En vertu de la même ordonnance, l'académie présenta, le 11
mai 1821, douze candidats pour les six places d'élèves pension-
naires qui devaient composer la section de la Bibliothèque royale.
Le ministre choisit six élèves sur cette liste, et le cours de la Biblio-
Voyez, Pièces justificatives , i.« flF, le texte complet de ce rapport.
Voyez, Pièces justificatives, n° IV, le texte complet de cette ordonnance.
Lhèque ë ouvrit le 1 7 juillet 1821. Celui des Archives du royaume
omraenofl qu'au mois de février de L'année suivante. Le mi
nistre demanda, pour celte seconde section, une nouvelle liste de
présentation à l'Académie, el nomma élèves pensionnai)
premier! candidats portés sur celle liste.
L'ordonnance de 1821, bien que rédigée par l'inspecteur
I des bibliothèques, M. Ilis , était si incomplète, qu'elle ue
livail pas même la durée de la pension el des cours. Une ordon-
nance, conlre-siijnée par M. de Corbière, el datée du 16 juillet
182;ï, y pourvut, en la bornant a deux années. La môme ordon-
n.ince porle qu'après ce terme, les élèves seront renouvelés con-
formément aux dispositions de celle de 1821 '.
Après la lin du premier cours, l'Académie présenta une nouvelle
liste de candidats; le 9 janvier 1821, le minisire lui écrivit au sujet
de celte liste, el lui demanda en même temps de lui faire con-
naître les améliorations à introduire dans l'institution de l'École des
Chartes, L'Académie chargea une commission spéciale composée
de MM.de Gérando,Walckenaer, Daunou, Silveslre de Sacy et de
Hétencourl, de lui soumettre un projet de réorganisation pour cette
école Vet ce projet, adopté dans la séance du 23 janvier 1821, fut le
même jour adressé officiellement au ministre. Malheureusement
M. de Corbière ne donna aucune suite aux propositions de l'Aca-
démie, et s'abstint, contrairement aux dispositions de l'ordonnance
(ju'il avait fait rendre quelques mois auparavant , de nommer des
élèves pensionnaires; il pourvut toutefois au remplacement de
M. Pavillel, mort au mois d'août 1823, el lui donna pour successeur,
le 7 octobre de la même année, M. Ponsard, chef de la seclion
historique des Archives du royaume. Bientôt après, il autorisa les
feu professeurs de la Bibliothèque et des Archives à admettre des
«levés, auditeurs bénévoles et sans traitement.
I.o ministre ayant ainsi supprimé les encouragements attachés
au litre d'élève, les cours de l'Ecole restèrent déserts, et l'instilu-
liontnmhacn désuétude. Ce résultat, qu'on ne peut s'empêcher de
déplorer quand on songe aux élèves qu'a produits le premier essai
d'une Ecole «les Chartes, était du surtoul aux vices de l'organisa -
lion de 1821 ; mais je n'insisterai pas ici sur ce point si bien
établi d'ailleurs dans le rapport au roi qui précède l'ordonnance
IS2(.>, à laquelle j'ai hAle d'arriver.
/, ! ieces justificative*, a- V, le texte de celte ordonnai, e.
justificatives, n° VI, l'extrait des délibérations d ce de
N mie dos Inscriptions, du g juivur i-Sij
6
Un magistrat, qui est aujourd'hui l'un des jurisconsultes les
plus distingués delà première cour du royaume, M. Rives, nommé,
au mois d'août 182'), directeur du personnel au ministère de l'in-
térieur, connut le projet de rendre à son activité l'Ecole des Chartes,
et d'apporter à son institution toutes les améliorations dont elle
était susceptible. Son premier soin fut de demander au garde des
Archives du royaume et à l'inspecteur général des bibliothèques
leur avis et un plan de réorganisation de l'Ecole des Charles. Le
garde des Archives du royaume, dans le projet qu'il soumit au
ministre, maintenait la division fatale de l'Ecole en deux sections,
dont les cours, suivis séparément par les élèves, constituaient en
quelque sorte deux écoles distinctes; de plus, il réduisait la sec-
tion des Archives à un simple surnumérariat pour les bureaux de
l'hôtel de Soubise. L'inspecteur des bibliothèques cherchait à con-
cilier les vues restreintes du garde des archives du royaume avec
les intérêts d'une véritable Ecole des Chartes1.
Ces plans étaient conçus dans des idées trop étroites pour sa-
tisfaire M. Rives. Il rédigea lui-même un projet de rapport et
d'ordonnance qu'il soumit à l'examen de M. Dacier, et qui furent
ensuite adoptés par le ministre et par le roi. Nous ne saunons
mieux faire connaître le but qu'il se proposait et les motifs qui le
déterminèrent, qu'en citant quelques passages du rapport adressé
au roi Charles X, le H novembre 1829, par M. le comte de La
Rourdonnaye.
Après avoir rappelé les dispositions de l'ordonnance de 1821,
le ministre ajoutait : « Cette création fut non moins utile que
« généreuse, mais on ne tarda pas à reconnaître combien il im-
« portait de l'améliorer. L'Académie royale des Inscriptions et
« Relies-Lettres se rendit l'organe de cette nécessité ; elle insista
« principalement sur l'inconvénient de n'avoir ouvert aucune
« carrière aux douze pensionnaires dont cette Ecole était composée,
« et de ne leur fournir aucun moyen d'émulation. 11 devait arriver,
« en effet, qu'après avoir employé deux années à de pénibles
« éludes, ces élèves seraient également embarrassés de tirer parti,
« pour eux et pour l'état, de la science qu'on leur avait donné les
« moyens d'acquérir. C'était un vice non moins notable dans
« l'organisation primitive de l'Ecole, de l'avoir divisée en deux
* Je dois la connaissance de ces faits à M. Rives, conseiller à la cour de cassation,
qui a bien voulu me communiquer toutes les pièces relatives à la réorganisation
dt l'Ecole des Charles en 1829; je ne saurais assez le remercier de cette obli-
geance qui m'a permis de rendre celte notice plus exacte et plus complète.
lions, absolument isoléesl'une de I autre, n'ayant que le même
enseignement pour objet, et ne s'eulendanl ni mu l'ordre et la
« marche des éludes, ni sur les progrès des élèves, dont ri n d'ail
«leurs ne constatait régulière me ni l'aptitude et l'assiduité. D'un
a autre côlé, les leçons, bornées a la seule leclqre el à la simple copie
. correcte des chartes de diverses époques, n'embrassaient pas In
« diplomatique el la paléographie. C'est pourtant réelle science qui
i ,i pour but de constater l'authenticité des documents, de déier-
« miner le> caractères qui rétablissent, l' allèrent ou la détruisent
« en (oui ou en partie ; de lixcr incontestablement les dates des
■< actes par l'interprétation des noies chronologiques, si \ariai>les
«cl si arbilraires môme pour chaque règne; déspécialiser, tou-
jours dans l'intérêt de la certitude historique, les formules et les
« protocoles propres à chaque époque, selon les variations qui s'in-
« Iroduisaient dans la haute administration de l'état, et d'exposer
« les caractères qui différencient les uns des aulres, les chartes,
les diplômes, les lettres, les indicules , les rescrils, les ôdits,
« les capilulaires, etc., etc. '. »
On le voit, le rédacteur de l'ordonnance de 1829 sentait tous les
> de l'organisation de 1821, et les exposait dans tout leur
jour. Voici les principales dispositions qu'il crut propres à y
remédier :
« Les cours de l'Ecole royale des Charles se diviseront encours
« élémentaire et en cours de diplomatique et de paléographie
« française. Le premier aura uniquement pour objel d'apprendre
« à déchiffrer et à lire les chartes des diverses époques. Sa durée
« sera d'un an. Le second expliquera aux élèves les divers dia-
i leeles du moyen dge, et les dirigera dans la science critique des
« monuments écrits de celle époque, ainsi- que dans le mode d'en
« constater l'authenticité et d'en vérifier les dates. Ce dernier
i durera deux ans.
i Nul ne pourra être admis a{u cours élémentaire de l'Ecole
- Chartes, s'il n'est rtgé de dix -huit ans révolus et bacjielrer fis
a letll
«Tous les élèves [qui auront suivi le cours élémentaire
• l'Ecole royale des Chartes seront admis à concourir pour le»
aces d'élèves pensionnaires devant une commission formée du
crélaire perpétuel et de deui membres de l'Académie des In
s
ilthcatives
u" I \, i«
8
« scriptions cl Belles-Lettres, de trois conservateurs de la Biblio-
« thèque royale et du garde des Archives du royaume.
« Cette commission, d'après les examens quelle leur aura fait
« subir, dressera une liste double de candidats lors de chaque re-
« nouvellement des élèves pensionnaires.
<x Les élèves pensionnaires seront nommés par le ministre sur
« cette liste; leur nombre est fixé à six au moins et huit au plus,
« et le traitement de chacun d'eux à 800 fr. par an. Après les
« deux années d'études auxquelles ils sont soumis , les élèves de
« diplomatique et de paléographie française seront examinés de
« nouveau par les juges du premier concours; ceux de ces élèves
« qui auraient été reconnus dignes de cette distinction recevront
« du ministère un brevet d'archiviste paléographe ', et obtien-
« dronl ensuite, par préférence à tous autres candidats, la moitié
« des emplois qui viendront à vaquer dans les bibliothèques publi-
(( ques (la Bibliothèque royale exceptée), les Archives du royaume
« elles divers dépôts littéraires.
« L'Imprimerie royale publiera gratuitement chaque année un
« volume des documents que les élèves du cours élémentaire au-
« ront traduits avec le texte en regard ; ce recueil portera le titre
« de Bibliothèque de l'École des Chartes, et sera composé des
« pièces que la commission de l'Ecole aura jugées dignes d'en
« faire partie 2.
« Indépendamment de la Bibliothèque de l'École des Chartes ,
« l'Imprimerie royale publiera chaque année de la même manière,
« sous la direction de la commission susnommée, un volume de
« chartes nationales qui seront disposées dans leur ordre chrono-
1 Ce titre d'archiviste paléographe, qui est aujourd'hui le titre officiel des an-
ciens élèves pensionnaires de l'École des Chartes, me semble malheureux. Il a, en
effet, le yrand inconvénient de ne pas présenter une idée bien nette à l'esprit. Le
seul titre connu et accepté du public est celui d'élève de l'Ecole des Chartes. Il se-
rait à désirer que le ministre actuel voulût bien décider que le titre d'ancien
élève de l'Ecole des Chartes sera joint à celui d'archiviste paléographe sur le
brevet que les élèves pensionnaires reçoivent du minisière après l'épreuve du se-
cond concours. Il y a d'autant plus lieu d'espérer cette modification que déjà
elle s'est introduite dans les actes officiels de l'administration. 11 suffit d'en citer
une preuve. L'ordonnance du 22 février dernier dont je parlerai tout à l'heure
dit : les élèves de l'Ecole des Chartes en parlant évidemment des archivistes pa-
léographes.
a La traduction des textes était au moins inutile; mais les copies des élèves
faites systématiquement auraient pu devenir d'excellents textes à imprimer après
îévisiou, et former ainsi chaque année un spicilége précieux pour l'histoire na-
tionale.
t
[que, avec des ftoleé critiqués par les élèves pensionnaires; « e
i recueil sera intitulé Bibliothèque de l'histoire de France.
« Usera prélevé annuellement sur les fonds affectés dans le budget
« de l'étal à l'encouragement dessciences, des lettres et des arts une
m somme de 3,000 francs, qui sera employée par le ministre en fftth
u tifieâtions aux élèves dont les travaux contribueront le plus aux
« succès des dits recueils, sur la proposition de l'Académie des In-
« scriplionset Belles-Lettres '. »
J'ai cité textuellement presque tous les articles de cette ordon-
nance, parce que c'est la charte constitutive de l'École, et que je ne
saurais trop en invoquer l'autorité. Quoique imparfaitement exécu-
lée, elle a rendu d'éminenls services à la science historique , et le
ministre, qui s'est honoré en la proposant, avait le droit dire dans son
rapport au roi , après en avoir exposé les principales dispositions:
• Ainsi , tandis que dans le sanctuaire ouvert par François Ier à
« toules les sciences utiles, un auditoire instruit vient apprendre
« chaque jour ce qu'il lui importe le plus de savoir sur les peuples
« dont les annales occupent les premières pages de l'histoire, un
« autre enseignement , fruilde la munificence de votre majesté, aura
« pour objet spécial les fastes glorieux de la monarchie française,
a 1 élude de ses vénérables monuments. Il sera placé dans cet im-
« mense établissement littéraire qui ne fut d'abord que la librairie
« de Charles V, et dont la protection de ses augustes successeurs
« a fait aujourd'hui le dépôt de toutes les connaissances humaines.
« On n'aura donc plus enfin à regretter de voir privées d'encourage-
« ments ces éludes françaises, qui ont fait pendant plus de deux
« siècles l'honneur de notre patrie, ces études savantes dans les-
» X oyez, Pièces justificatives, n° X , le texte complet de celle ordonnance. J>"
nie suis borné ici à en inlerverlir les articles et à y ajouter quelques mots que j'ai
ropres a la rendre plus claire, et que j'ai eu soin de placer enlre crochets.
Je crois avoir assez rendu justice aux intentions de l'auteur de celle ordonnance
pour pouvoir me permettre de signaler quelques vices de rédaction qui s'expli-
quent facilement du reste, puisque cette pièce, rédigée à la hâte, fut présentée par
le ministre .1 U Signature du roile jour même où il lui remit son portefeuille. Ainsi
la diMiiu li<»n entre les élèves du cours élémentaire , aspirants au titre d'élèves de
le des Chartes, et les élèves qui ont obtenu ce titre à la suite d'un coucours
n'est pas asstz marquée ; c'est par un vice de rédaction que la publication de la
Kibliothèque de l'Ecole des Charles est confiée uniquement aux élèves de première
Enfin , et c'est peut être la le reproche le plus grave qu'on puisse adresser
i cette ordonnance, l'article (ji)i assure aux élèves la moitié des places vacantes
I uu les bibliothèques et les archii 1 a est trop vague, et a le grand tort 1" de ne pa-.
dire d'après quel mode de roulement ces places leur seront données ; »• d'excepter
1 1 Bibliotliè 1
10
« quelles nous avons parlout des imitateurs et nulle part des ri-
« vaux. »
Le 12 novembre, le ministre écrivit à l'Académie des Inscrip-
tions clBelles-Leltres pour lui envoyer l'amplialion de l'ordonnance
signée la veille. Dans cette lettre , le ministre demandait un projet
de règlement pour l'Ecole des Chartes, et ajoutait : « J'accueillerai
« avec un extrême intérêt tout ce que l'Académie croira utile de
« proposer pour seconder la munificence du roi , et la rendre effi-
« cace. » L'Académie s'empressa de manifester son approbation ,
et le lendemain 13, elle répondit au ministre par l'organe de son
secrétaire perpétuel M. Dacier : « Les dispositions contenues dans
« l'ordonnance sont une nouvelle preuve de la bienveillante solli-
« cilude de votre excellence pour le progrès des études savantes
« qui se rapportent à l'illustration des antiquités nationales, et de
f< l'auguste protection que nos rois ont toujours accordée à celle
« branche importante des sciences historiques. L'Académie éprouve
« une véritable reconnaisance pour la part qui lui est assignée dans
« la direction qui doit être imprimée aux travaux des élèves de
« l'Ecole des Chartes, et, conformément à l'invitation que votre ex-
« cellence lui en adresse , elle va s'occuper immédiatement de re-
« cueillir les vues qu'elle croira utile de proposer à votre excel-
« lence, pour l'établissement d'un ordre régulier d'études et de
« recherches. »
L'Académie nomma le même jour une commission, qui se livra
à un examen approfondi de l'ordonnance du 11 novembre. Le ré-
sultat de cet examen est consigné dans un rapport de M. Pardessus,
du 11 décembre suivant, où l'on trouve l'indication des déve-
loppements dont l'ordonnance du 11 novembre avait paru suscep-
tible à la commission , ainsi qu'un projet de règlement pour les
cours de l'Ecole1. Le savant rapporteur critique , sous le point de
vue de l'exécution pratique, les dispositions de l'ordonnance
relatives à la publication , par les élèves de l'école des chartes ,
de deux recueils intitulés Bibliothèque de l'Ecole des Charles et
Bibliothèque de l'histoire de France. 11 propose : 1° de modifier
la première de ces dispositions, en la restreignant à la publication
du texte des pièces qui auraient fait l'objet des travaux des élèves
• Je dois à M. Pardessus la communication de ce rapport encore inédit et la
permission de le publier dans les pièces justificatives de celte notice , je ne saurais
assçz le remercier de l'obligeance avec laquelle il m'a donné tous les renseigne
inents qui étaient à sa connaissance, et surtout de la bienveillante sévérité avec
laquelle il a revu cl annoté le projel de cette notice.
Il
de troisième nouée; -r d<« changer lom k foil robjel d<* la
seconde cm» chargeant les Mères dé l'Ecole des Chartes de
continuer la FoWfl o>j chartes et diplôme» commencée pnr l^ré-
quignj ; ;$«• de confier le soin de publier les chartes nationales fa
l'Académie féale, qoi continuerait alors la collection des chartes
commencée aussi par Bréquigny. Ces deux dernières propositions
ont été accueillies plus tard par une ordonnance royale du lermars
! s:{;> , dont je parlerai bientôt.
La commission, après avoir hautement reconnu toules les amé-
liorations apportées à l'institution de l'Ecole des Chartes par l'or-
donnance du 1 lnovembre, et après avoir applaudi surtout a l'article
qui assurait un avenir aux élèves, demandait, par l'organe de son
rapporteur, une mesure plus favorable encore aux intérêts des
élèves et à ceux de la science. Voici comment elle formulait cette
proposition : « Votre commission croit qu'il serait utile de provo-
« quer une mesure qui, en créant des élèves permanents, assure-
« r ait à l'Académie des collaborateurs dans une carrière difficile, et
i procurerait au ministère des hommes en état d'aller exécuter des
« recherches scientifiques dans les départements. Ce qui manque
« actuellement, et ce qui manquera toujours, si l'on n'y apporte
« remède, c'est une pépinière déjeunes gens qui, travaillant sous
« les yeux des anciens, se rendent capables de les remplacer. Les
« corps religieux avaient cet immense avantage; les Poirier et les
(« Brial avaient longtemps servi d'aides et, en quelque sorte, de
« préparateurs aux savants de leur ordre qu'ils ont si dignement
<< remplacés dans la suite. Votre commission vous propose, en con-
liience, des dispositions par l'effet desquelles six élèves seraient
« choisis parmi ceux qui, à l'expiration du cours triennal, auraient
« obtenu des diplômes d'archivistes paléographes. Ces élèves se-
« raient a la disposition du ministre pour les travaux dont il croirait
:ivenable de les charger, et à la disposition de l'Académie pour
« l'aider aux publications qui lui sont ou lui seront confiées; ils
■ loucheraient un traitement fixe tant qu'ils resteraient dans cet
« élat de disponibilité Ce traitement, auquel se joindrait une
« part dans le fonds annuel de gratifications créé par l'ordonnance,
« leur procurerait une indemnité égale à celle dont jouissent les
« membres de l'Académie ' . »
' Vov</., Pièces jusiiiicaiives, n° XI, le lexte tle ce rapport elles développe-
ment* de ccllP proposition. — M. Guizot voulait sans cloute la mctlre à exécu-
tion lorsqu'il tletotada î lu chambre eu i83'| quatre pensions de 1000 francs pour
12
L'Académie adopla les conclusions de ce rapport et l'adressa of-
ficiellement au ministre. Mais aucune suite ne fut donnée alors
aux propositions qu'il contenait; seulement le nouveau ministre de
l'intérieur, M. de Montbel, emprunta au projet fourni par l'Aca-
démie les bases d'un arrêté dans lequel il régla la marche à suivre
pour l'ouverture de l'École des Chartes, et donna un règlement pro-
visoire. Le 30 décembre, il adressa l'ampliation de cet arrêté au
président du conservatoire de la Bibliothèque royale et au garde
des archives du royaume.
Le 9 janvier 1830, il écrivit au secrétaire perpétuel de l'Acadé-
mie des Inscriptions pour qu'elle eut, conformément à l'ordonnance
de 1829, à nommer les deux membres qui, avec le secrétaire per-
pétuel, le garde des Archives du royaume, et trois conservateurs de
la Bibliothèque royale, devaient former la commission. L'Académie
choisit MM. Pardessus et Daunou, le conservatoire de la Biblio-
thèque royale désigna MM. Raoul-Rochelte, Abel Bémusat et de
Manne. La commission, dans sa séance du 4 février 1830, nomma
M. Pardessus président, et M. Daunou secrétaire.
Le cours élémentaire de la nouvelle Ecole des Chartes fut ou-
vert aux Archives du royaume, le 2 janvier 1830, et par un article
transitoire du règlement, M. l'abbé Lespine fut autorisé, sur sa
demande, à en professer un semblable à la Bibliothèque, en atten-
dant l'exercice de ses fondions comme professeur de diplomatique
et de paléographie, lesquelles ne devaient commencer qu'en 1831 .
Le 13 octobre de la même année, M. Guizot, ministre de l'intérieur,
ayant supprimé le cours des Archives • pour le transporter à la
Bibliothèque, se rendit au vœu de M. Lespine qui désirait être con-
firmé dans les modestes fonctions de professeur élémentaire. Par
la,M.Champollion-Figeac fut appelé à la chaire de diplomatique et
de paléographie, et le titrejde membre de la commission lui fut con-
féré en remplacement de M. de Manne. A la même époque ,
M. Daunou étant devenu, en sa qualité de garde des Archives,
membre-né de la commission, fut, comme académicien, remplacé
par M. Naudet.
Malheureusement pour l'École des Charles, M, Guizot quitta le
ministère de l'intérieur avant d'avoir pu réaliser les vastes projets
les anciens élèves de l'École des Chartes, demande qui fut refusée parce qu'elle ne
lut pas comprise.
1 II semble que le cours élémentaire était mieux placé aux Archives du royaume
où abondent les chartes et les monuments diplomatiques. Aussi le vénérable di-
recteur de ces archives n'a-t-il cesse de réclamer contre la translation de ce cours
à la Bibliothèque royale.
I..
qn'ii méditail dès lors pour les travaux historiques, el l'Ecole resta
pour ainsi dire abandonnée à l'insouciance des bureaux. Le 17 no-
vembre 183Q, un arrêté dn nouveau ministre de l'intérieur, M. de
Rffontalivet, fiia le mode d'inscription des élèves, la dorée des
cours, etc.1. Enfin, la commission, dans sa séance du 26 no-
vembre 1830, compléta l'organisation de l'Ecole en réglant les
formes du concours pour l'admission des élèves pensionnaires.
M. l'abbé Lespine,rie survécut que de peu de lemps à la réor-
ganisation qu'il avait appelée de tous ses vœux. Il fut enlevé à la
science le 1 1 mars 1831, et remplacé par un des anciens élèves de
M. Pavfllet, M. Guérard. Cette nomination fut aussi utile pour
l'Ecole qu'honorable pour le ministre qui la fil, et je me plais
à rendre hommage a M. le comte d'Argout, qui eut l'heureuse
inspiration de choisir le nouveau professeur parmi les anciens élè-
ves de l'Ecole, et qui n'hésita qu'entre deux de ces anciens élèves.
Aïe voici arrivé à la parlie la plus difficile de ma lâche: j'ai
exposé, a l'aide de l'ordonnance de 1829, la constitution de l'Ecole
des Chartes, el tout ce qui a été fait pour en compléter l'organi-
sation jusqu'à l'année 1831 ; il me reste à dire comment l'ordon-
nance du 1 1 novembre a été exécutée depuis celle époque.
Avant de chercher à faire partager au lecteur la conviction qui
m'anime, que si l'Ecole des Charles n'a pas produit tous les fruits
qu'on avait le droit d'en attendre, c'est uniquement l'inexécution
de l'ordonnance de 1829 dans ses dispositions les plus importantes
qu'il faul en accuser , je dois anticiper sur les faits pour mentionner
un projet auquel le nom du ministre qui l'avait conçu donne une
grande valeur. En 1835, M. Guizol, après avoir obtenu des Cham-
bres des fonds spéciaux pour la recherche cl la publication des
monuments inédits de l'histoire de France, voulut que l'Ecole des
Chartes fournît des ouvriers pour l'exploration générale qu'il allait
prendre dans nos bibliothèques eldans nos archives; il songea
en conséquence à la reconstituer sur des bases plus larges. Dans
premiers jours du mois de mars, après plusieurs conférences
le savant président de la commission de l'École, il écrivit à
l'Académie des Inscriptions el Belles-Lettres pour l'inviter à
examiner de nouveau les ordonnances de 1821 et de 1829, ainsi
que les règlement provisoires faits en 1839 par le ministre de
l'intérieur sur l'ordre des cours el la tenue des concours de celle
■ Ce rr^lrmcnl était extrait du projet présente' par l'Académie dans le rnpport
du 'i deeembre 1829 Voyez, Viéccs justificatives . w° XII.
u
école. L'Académie nomma, clans sa séance du 13 mars, une com-
mission composée de ceux de ses membres qui faisaient partie de
la commission de l'Ecole des Charles pour adresser à ce sujet un
rapport au ministre ' ; malheureusement le rapport ne fut pas fail,
et les préoccupalions politiques ne permirent pas au ministre de
donner suite a son projet.
La première école des Charles était tombée en désuétude parce
que le plan des travaux n'avait pas été conçu sur une échelle assez
vaste, parce que les études n'avaient pas été assez puissamment
encouragées, et que nul avenir n'avait été garanti aux élèves à leur
sortie de l'Ecole. L'auteur de l'ordonnance de 1829, pénétré de ces
vérités, et s'appuyant sur les vœux éclairés de l'Académie des
Inscriptions et Belles-Lettres, s'élail efforcé de remédier à ce double
mal en attribuant aux élèves la publication de deux recueils de
documents originaux, et en leur assurant la moitié des places
vacantes dans les archives et dans les bibliothèques du royaume.
Par la première de ces dispositions, il avait voulu donner à leurs
travaux le puissant mobile de la publicité. Il avait dû espérer
aussi qu'en leur confiant une mission aussi belle que celle de
metlre en lumière les monuments de notre histoire, des traditions
d'études fortes et graves s'établiraient au sein de l'Ecole, que les
cours seraient faits avec plus de solennité et d'intérêt, puisque les
documents examinés, les observations, les notes, les inductions
utiles suggérées aux professeurs et aux élèves prendraient place
dans des recueils imprimés ; que ces mêmes cours seraient suivis
avec plus de zèle, puisque des encouragements pécuniaires vien-
draient se joindre à l'attrait des encouragements honorifiques.
En assurant un avenir aux élèves qui, après avoir subi les
épreuves d'un double concours, se voueraient entièrement à la
carrière de l'érudition, le ministre avait cru présenter une hono-
rable récompense à des études indispensables à l'honneur de la
France , et faciliter ainsi la continuation de tous nos grands recueils
historiques.
Voici maintenant ce qui a été fait pour l'exécution de ces dispo-
sitions si libérales. Une ordonnance royale rendue en J832 sur
le rapport du ministre du commerce, sous la direclion duquel
l'Ecole des Charles se trouvait alors, par suite du bizarre boulever-
sement opéré dans les attributions des différents ministères, a
• Voyez pour la preuve de ce fait l'extrait du procès-verbal de la séance d<
l'Académie des Inscriptions du i3 mars iS35. Pièces justificatives, ii<>XIV.
16
supprime le* deux recueils confiés a l'Ecole des Chartes. Voici le
le\le de celle ordonnance :
« Vu l'article 1er du titre IV de la loi du 3 brumaire au IV, «pu
« Charge l'Institut de suivre les travaux scientifiques el littéraire*
« qui ont pour objet L'Utilité publique et la gloire de ia France \
« Vu la demande de l'Institut du 15 floréal an IV, ayant pour
«( objet d'obtenir l'autorisation de continuer, 1° les historiens de
« France ; 2° les ordonnances du Louvre; 3° les chartes commen-
ce cées par M. de Hréquigny ;
« Vu l'art. 16 du règlement de la Classe d'histoire et de lilté-
« rature ancienne (aujourd'hui Académie des Inscriptions), ap-
te prouvé par le gouvernement, et qui indique, au nombre (Jes
« publications dont celle classe est chargée, les chartes nationales;
« Considérant que la commission de l'Ecole des Chartes, formée
« en grande partie de personnes livrées à des fonctions qui ab-
« sorbenl leur temps, ne peut s'occuper de ces travaux avec au-
« tant d'assiduité que l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres;
« Ayant d'ailleurs égard à la réclamation de cette compagnie ,
« Avons ordonné
« L'art. 4 et l'art. 8 de l'ordonnance du 11 novembre 1829 , re-
« lalive à l'Ecole des Charles, sont rapportés.
a La publication qui doit être faite aux termes de l'art. 4 de ladite
« ordonnance [c'est-à-dire la Bibliothèque de l'Ecole des Charles],
« consistera dans la continuation de la Table chronologique des di-
« plûmes, titres et chartes concernant l'histoire de France, com-
« mencée en 1765 par Bréquigny, et dont les trois premiers volu-
te mes sont imprimés.
« La publication prescrite par l'art. 8 [c'est-à-dire la Biblio-
« theque de l'histoire de France] sera faite par l'Académie des lo-
ti scriptions el Belles- Lettres *. »
Il est impossible de ne pas déplorer les effets de celte ordon-
« Le préambule de celte ordonnance porte qu'elle a été rendue sur la demande
de l'Académie des Inscriptions \ mais, comme le prouve le rapport du 4 décembre
18^7, dont j*;«i i ilé des fragments, l'Académie, en demandant la modification de
tleux articles de l'ordonnance de 1829, avait proposé d'y substituer une disposi-
tion qu'elle croyait plus favorable «.u\ intérêts de l'Ecole des Charles , et le nii-
ni.».trc, en ne faisant droil qu'à une des demandes de l'Académie, a rendu fatale
à l'Ecole des Charles une mesure qui était sollicitée dans l'inlérct même de celte
Ecole. Toutefois je dois dire que la continuation de la Table chronologique des
Chartes et diplômes concernant l'histoire de France, qui depuis a clé confiée a
trois anciens élèves de l'Ecole des Charles , est une oeuvre à laquelle l'Ecole est
heureuse de coopérer.
16
nance, quand on réfléchit à tout ce qu'elle a empêché. Sans parler
en effet du préjudice moral et matériel qu'elle a causé aux études
des élèves, deux volumes de textes originaux s'ils {eussent été
publiés chaque année par l'Ecole des Chartes , formeraient aujour-
d'hui un recueil de dix-huit volumes de documents inédits rela-
tifs à notre histoire. Sans doute ce recueil n'aurait eu ni la savante
unité ni la méthode qui distinguent les collections académiques ;
mais, publié par des hommes spéciaux , il aurait certainement pu
occuper une place distinguée à côté du Spicilegium de d'Achery , des
Analecta de Mabillon, du Thésaurus anecdotorum de Martenne,
des Miscellanea de Baluze.Etsij'insistesur la valeur qu'il aurait eue,
c'est que je n'oublie pas que, dans sa sage prévoyance, l'ordon-
nance de 1829 l'avait placé sous la direction des membres de la
commission. Et quelle plus forte garantie pouvait-on assurer à
une publication semblable, que la surveillance et la direction d'hom-
mes aussi éminents dans la science que les membres de la commis-
sion!. Car je ne saurais admettre les considérants de l'ordonnance
de 1832, qui enlève celte attribution à la commission sous pré-
texte que ses membres, livrésà des fonctions qui absorbent leur temps,
ne peuvent s'occuper de ces travaux avec autant d'assiduité que l'A-
cadémie des Inscriptions et Belles-Lettres. Non , les hommes que
je viens de désigner ont donné trop de preuves de dévouement
à la science pour qu'on puisse croire qu'ils n'auraient pas trouvé le
loisir d'élever un beau monument à l'érudition , en dirigeant et
en encourageant les travaux de jeunes gens studieux, fiers de mar-
cher de loin sur leurs traces 2 ! Et d'ailleurs , comment le ministre
du commerce n'a-t-il pas vu que ces savants n'auraient pas plus de
loisirs comme académiciens que comme membres de la com-
mission de l'École des Chartes?
L'article 10 de l'ordonnance de 1829, qui assurait un avenir
aux élèves honorés par le ministre et par l'Académie du titre d'ar-
chiviste paléographe, n'a été rapporté par aucune décision ulté-
rieure. Il a été reconnu et invoqué à différentes époques , et la
commission de l'École s'est toujours fait un devoir de réclamer son
exécution 3. Mais malheureusement ses justes réclamations ont été
• les noms des membres sont à la page 50 delà première livraison.
^ 2 Pour prouver que ce n'est pas ici une vaine assertion , il me suffira d'invoquer
l'autorité du rapport fait à l'Académie, le 4 décembre is^o. Voyez, Pièces jus-
tificatives , n° XI, p. 34.
8 M. Pardessus a écrit à tous les minisires qui se sont succédé dans la direction
de l'Ecole, il n'a jamais reçu de réponse. (Note du président de la commission )
17
rarement écoutées el l'ordonnait* e a subi de trop nombreuses in-
fractions. Je n'énuinércrai pas ici toutes les atteintes portées aux
droits de l'École depuis lcS50; il me suffira d appeler l'attention
sur les fréquentes nominations qui ont été failes dans les biblio-
thèques pendant les premiers mois de celte année, sans qu'aucune
.lit été accordée aux anciens élèves de l'École des Chartes, et de
dire que depuis 1830, à l'exception d'un employé aux Archives du
royaume, de deux bibliothécaires de l'Institut et des archivistes de
Poitiers, de Lyon et de Colmar , aucun choix n'a été fait sur le
tableau de sortie des élèves de l'École.
In certain nombre d'anciens élèves de l'École des Chartes a été
attaché, il est vrai, aux travaux historiques exécutés sous la direc-
tion du ministre de l'instruction publique ; c'est là un bienfait dont
l'École ne saurait se montrer assez reconnaissante ; mais si l'on a
confié à quelques-uns de ses membres des travaux pour lesquels
la spécialité de leurs études les rendait indispensables, cette faveur
ne peut justifier le tort qu'on leur fait en les frustrant de droits
qu'ils avaient dû croire garantis par la loi, et ils ne sauraient
considérer les emplois temporaires qui leur ont été accordés que
comme un moyen de mériter de plus en plus la confiance du gou-
vernement, et les honorables récompenses qui ont été promises à
leurs éludes. Et puisque j'ai été amené à parler des travaux histo-
riques, je n'hésite pas à rappeler que des hommes absolument
étrangers aux études paléographiques, incapables, je ne dis pas de
comprendre, mais de lire la plus belle charte du moyen dge, le
plus beau modèle de la calligraphie du treizième siècle, ont été
trop souvent chargés de travaux importants au préjudice d'élèves
de l'École qui restaient sans emploi *. Je dirai aussi, parce que le
nom du ministre placé aujourd'hui à la tête de tous les intérêts
littéraires m'est un sûr garant contre le retour de ces abus, que la
qualité d'élève de l'École des Chartes a été invoquée dans les actes
de l'administration, et jusqu'à la tribune de la chambre élective,
pour motiver le choix de personnes qui n'avaient d'autre droit au
titre d'élève que d'avoir échoué dans l'épreuve d'un premier con-
I ■■ nirs ; et l'on ne tenait aucun compte de ce même titre, conquis
dans les épreuves d'un double concours, et reconnu par un brevet
ministériel , solennellement proclamé par l'Académie des In-
scriptions!
!.. ministre a été oblige de reformer lui-même en i83f> plus de la moitié des
Doe* chargées en i83 i de commencer le dépouillement des manuscrit*
l'ibliotlièque royale. J'omets beaucoup d'au très faits ana!oqiu\<.
2
18
Quelque longue que soit déjà cette Notice , je croirais man-
quer a un devoir si je ne signalais l'atteinte que semble porter aux
droits des élèves de l'Ecole des Chartes l'art. 26 de l'ordonnance
du 22 février dernier sur les bibliothèques. J'ai dit tout à l'heure
que celle de 1829 a subi de trop nombreuses infractions ; c'était là
un abus de fait auquel il était facile de remédier. L'ordonnance du
22 février semble attaquer le droit, et ceci est plus grave.
Cette ordonnance, en effet, en admettant les membres du corps
enseignant, les savants et les hommes de lettres, concurremment
avec les élèves de l'Ecole des Chartes, aux places vacantes dans les
bibliothèques, sans déterminer la proportion des droits de chacun,
et surtout sans rappeler les dispositions de l'ordonnance de 1829,
semble annoncer que l'intention du rédacteur a été d'annihiler, ou
tout au moins, de restreindre les droits garantis aux élèves de
l'Ecole des Chartes. Ce qui donne plus de force encore à cette induc-
tion, c'est que, dans tous les articles où il est mention d'eux, les
élèves de l'Ecole des Chartes sont placés au dernier rang, comme si
leurs titres dataient seulement du 22 février 1839, comme s'ils
n'avaient pas été depuis longtemps légalement reconnus et consa-
crés. S'il en est ainsi, si mon interprétation est fondée, on cherche-
rait vainement à s'expliquer les motifs d'une pareille décision.
L'ordonnance de 1829 n'était-elle pas plus favorable aux véritables
intérêts de nos établissements littéraires, en accordant la moitié
des places vacantes à des hommes formés par des éludes spéciales
à la connaissance des livres et des manuscrits, et en laissant dans
l'autre moitié une libre carrière au choix du ministre pour la ré-
compense des hommes de lettres qui, hors de l'Ecole, se seraient
fait un nom par leurs services dans le même genre d'études?
A ces observations générales j'en ajouterai une particulière.
L'exception posée dans l'ordonnance de 1829 en faveur de la
Bibliothèque royale n'y avait été mise que sur les représentations
de M, Dacier \ et à cause, dit le rapport au roi, des ordonnances
anciennes et nouvelles qui attribuent au conservatoire de ce ma-
gnifique établissement la nomination de ses employés. Ne sem-
ble-t-il pas que, si les articles de l'ordonnance du 22 février qui
annulent ce privilège du conservatoire en attribuant toutes les no-
minations au ministre, sont maintenus, le droit accordé aux élèves
de l'Ecole des Chartes par l'ordonnance de 1829 doit, par le fait,
s'étendre aussi à la Bibliothèque royale ?
Je crois en avoir dit assez pour prouver la nécessité de revenir
* Yoy., Pièces justificatives, n° Mil , la lettre de M. Dacier à M. Rives.
m
M
a l'exécution 1 1 « - l'ordonnance de 1K±>. il est même permis d
pérer que l'homme d'Étal placé au posle éminent où la voix pu-
blique l'appelait depuis longtemps, complétera pour le pays le
bienfait d'une institution que l'Europe nous envie ' , et dont la
première pensée remonte an grand homme qui avait donné assez
de gloire à la nouvelle France , pour concevoir le projet d'une
école spécialement destinée à rechercher les litres de l'ancienne.
Sanfl doute, celle école n'a pas produit tous les résultats qu'elle pro-
menait , mais elle répond évidemment à un des besoins de notre
époque. Aussi malgré le peu d'encouragements qu'elle a reçu, le
nombre des jeunes gens qui se sont présentés au concours pour ob-
tenir le litre d'élèves pensionnaires a été toujours croissant depuis
la réorganisation. Et quel que soit l'état d'abandon dans lequel elle
a été laissée depuis sa création, celte institution, qui compte si peu
d'années d'exislence , n'a été ni sans utilité ni sans honneur.
Qu'il me soit permis d'arrêter un instant l'attention sur les ser-
>ices qu'elle a rendus à la science, en rappelant les litres littéraires
de ses anciens élèves. Deux d'entre eux, aujourd'hui membres de
l'Académie des Inscriptions , ont su conquérir une place distinguée
dans l'estime de lEurope savante 2 ; c'est de leurs rangs qu'est
sorli l'historien de Philippe-Auguste et de la Ligue, trois fois cou-
ronné par l'Académie des Inscriptions, et qui a su rendre son nom
populaire 3. C'est à l'École des Charles qu'appartiennent les auteurs
de l'Histoire du Privilège de Saint- Romain et de Y Histoire du
Sacra des rois de France *, ainsi que le savant éditeur de Frois-
sart 5 dont le travail, déjà très-avancé, est destiné a jeter une
vive lumière sur l'histoire si dramatique du quatorzième siècle.
Parmi ces premiers élèves de l'École des Charles, d'autres enejore
se sont fait un nom dans l'érudition (i et ont rendu de véritables
services à nos établissements littéraires ~ . Enfin , l'École des
Chartes revendique avec orgueil les noms de ceux de ses anciens
• I.cs gouvernements de Russie et de Belgique oni récemment fait prendre dc.i
m nts sur L'Ecole des Charles de Taris , son organisation et ses éludes,
pour établir à Bruxelles ri à Saintrélcrsbourg des écoles analogues.
i M M . Eugène Barnouf et B. Gucrard.
M. ' 'jiligUC.
• M M . I loquet et Le Noble.
I M. Lépn Lacabane.
s M. de l'éligny, ancien conseiller de préfecture, à Blois , connu par des tra-
vaux de statistique et de numismatique.
M. Rolle, bibliothécaire m chef de la ville de Paris, et Pua do nos critique*
1rs plus cl i -
20
élèves qui se sont voués à l'étude des langues orientales * . Ne
suis-je pas en effet en droit de dire que le célèbre professeur de
sanscrit du collège de France, comme le savant professeur d'ar-
ménien de l'école des langues orientales n'ont abandonné l'histoire
de France, à laquelle ils s'étaient d'abord consacrés en suivant
le cours de l'École des Charles, qu'à cause du peu d'encouragement
donné aux éludes nationales.
Parmi les nouveaux élèves quelques-uns ont publié des travaux
dignes d'attention. 11 me suffira de rappeler ici les services plus
obscurs, mais incontestables, qu'ils ont rendus à nos établissements
littéraires et aux travaux historiques, et de dire que quatre d'entre
eux sont placés à la télé des plus importants dépôts de nos archives
provinciales, et que la plupart des autres coopèrent, sous la direc-
tion de MM. Pardessus, Augustin Thierry, Fauriel, Guérard, Mi-
chelet, Beugnot, aux grandes publications exécutées ou entreprises
sous les auspices de l'Académie ou du ministre de l'instruction
publique 2.
Ces services réels rendus à la science ont conquis, à l'Ecole des
Charles, l'estime des étrangers, et c'est l'un des élèves de cette Ecole
que le gouvernement anglais a choisi récemment pour la vérification
de titres d'une haute importance politique et judiciaire. Il a eu le
bonheur de résoudre toutes les questions du procès pour lequel il
avait été appelé, et a donné à la haute cour d'Edimbourg, devant
laquelle il a témoigné, une honorable opinion de nos études paléo-
graphiques et historiques 3.
> MM. Eugène Burnouf, commentateur tlu Yaçna, et Le Vaillant de Florival, tra-
duefeur de Moïse de Khorènc.
a Voyez plus bas, p. ^3, la liste des anciens et desnouveaux élèves pensionnaires
de l'Ecole des Chartes.
3 Le sieur Humfries , prenant la qualité de comte de Stirling et se disant le re-
présentant direct et l'héritier de ce premier fondateur des établissements euro-
péens dans la Nouvelle-Ecosse, réclamait du gouvernement anglais la reconnais-
sance de son titre de comte de Stirling pair d'Ecosse, et une somme de cent
millions comme indemnité des immenses possessions concédées par Charles Ier à
celui dont il se prétendait le descendant. On sait que les archives d'Ecosse furent
transférées à Londres sous Cromwell, et que plus tard, lorqu'ou les ramena à Edim-
bourg , elles périrent avec le vaisseau qui les portait. Le sieur Humfries profilant
de cette circonstance , produisait un grand nombre de pièces tendant à établir par
induction l'authenticité delà concession primitive, faite par Charles Ier au vé-
ritable comte de Stirling , et à prouver qu'il descendait de ce personnage. Le gou-
vernement anglais a répondu à ces réclamations par une accusation de faux, et a
fait traduire le soi-disant comte de Stirling devant la haute cour d'Edimbourg.
M. Teulel, a été appelé pour apprécier l'authenticité des pièces produites.
«
Quelque belle que soit celle part que l'Ecole des Charles peut
réclamer dans I»' mouvement historique de noire époqie, nous
proyoni cependant qu'elle est appelée a rendre des services plus
grands encore. La plupart de nos archives départementales péris-
sent dans le désordre affreux où l'incurie de l'administration les
Lusse depuis si longtemps. C'est aux élèves de l'Ecole des Chartes
qu'est réservée la lâche immense de les classer par tout le royaume,
et de les rendre ainsi accessibles aux investigations des savants.
I "est dans leurs rangs qu'il faudrait recruter des ouvriers pour ces
grands travaux d'érudition qui ont fait la gloire de notre pays, et
dont la continuation nous est enfin promise.
Enfln les élèves de l'Ecole des Chartes, nourris des saines tradi-
tions de la science, forts de la connaissance des fails puisée aux
sources originales, sont appelés peut-être à exercer au profit de
l'histoire les droits d'une critique saine et solide. C'est à eux qu'il
appartient, ce me semble, de rappeler le respect des textes, l'au-
torité inprescriplible des fails, et de rendre ainsi les sources de
l'histoire sans cesse présentes à la pensée de ceux qui, cédant à
une ambition littéraire quelquefois peu réfléchie, prennent la no-
ble tâche d'historiens sans s'y être suffisamment préparés. C'est à
eux surtout qu'il appartient de rappeler, par leur exemple, les pra-
tiques el les traditions bénédictines un peu trop oubliées de nos
jours, et qu'il importe plus que jamais de remettre en honneur.
Martial Delpit.
M par la soticlc de L'Ecofc royale des Cliarloi ,i M. i
ministre de l'instruction publique, lo i\ juin "S?()
PIÈCES JUSTIFICATIVES.
i.
1 111 HE ADRESSÉE l'Ail M- LE «AROIS DL (iÉRANDO, A M. MARTIAL DELPIT,
LE 6 AVRIL 1839.
MoHSiEl R ,
J'applaudis à l'heureuse idée qui a clé conçue de former l'association littéraire
ilon! vous voulez bien m'enlreienir par voire lellre d'hier , el je me féliciterais s'il
m'était possible d'en seconder la formation. J'ai en effet conçu, en 1819, celle
île la création de l'École des Charles , el je la proposai directement à mon respec-
table ami M. le comte Siméon , alors ministre de l'intérieur, qui l'accueillit avec
empressement. Le plan que j'avais conçu se trouva fort modifié par suite de l'op-
position de M. Dacier, alors secrétaire perpétuel de l'Académie des Inscriptions,
< 1 administrateur de la Bibliothèque royale. Je vous prie de me permettre de garder
le silence sur les motifs et les détails de cette opposition.
J'ignore entièrement si mon excellent ami M. Raynouard a eu la même idée
et l'a proposée à Louis XV III , il ne m'en a jamais parlé , et je crois qu'il me
l'eût dit. Il n'eût pas d'ailleurs suivi cette voie. Ce que je puis vous certifier, c'est
que le projet de création fut soumis au roi par M. le comte Siméon.
Mais je puis aussi vous faire connaître un autre fait qui n'est pas sans in
J'avais déjà conçu la même idée en 1806 ; j'étais alors secrétaire général du mi-
re deTinlérieur; le ministre (le duc de Cadore), la soumit à l'Erapcreurdans un
rapport que j'avais rédigé. J'ai entre les mains la copie de la réponse de l'Empe-
reur, datée du camp d'Oslcrrode, le 7 mars 1807; l'idée est accueillie, mais il de-
mande de plus grands développements.
Je les donna!, mata le minisire changea ; l'Empereur était en campagne : moi-
même chargé, de 1808 jusqu'en 1 8 r 3, d'une suite de missions en Italie el en Es-
pagne , je ne me trouvai point en mesure de provoquer la décision définitive.
Mon idée alors ivait quelque chose de plus complet et de plus vaste : je roulais
un grand établis» ment national où des savants âgés fussent appelés à jouir d'une
honor C réunie à tous les moyens d'études, avec le loisir elle calme
qu'Us eiigent , lorsqui r< d'existence leur conviendrait. J'y réunissais au
24
fc'nat Je Vérudition son noviciat, par des pensionnaires pris parmi de jeunes savants
qui se seraient préparés, sous la direction des premiers, avec sécurité et indépen-
dance. Je ne sais si j'ai conserve ce travail, mais on le retrouvera facilement à celte
date dans les archives du ministère de l'intérieur et dans celles de la secrétairerie
d'état, si on y met quelque intérêt.
Veuillez être mon organe près de voire estimable association , et recevez mes
romercîments de m'avoir offert une occasion de lui être agréable, comme de vous
témoigner les sentiments distingués avec lesquels j'ai l'honneur d'être, etc.
Baron de Gérando.
II.
projet d'une école des chartes présenté au ministre de l'intérieur
(vers la fin de l'année 1820), par m. le baron de gérando , con-
seiller-d'état, membre de l'académie des inscriptions et belles-
lettres.
Art. i II sera établi à la Bibliothèque royale et aux Archives du royaume des
cours gratuits pour toutes les branches des études diplomatiques.
Art. 2. Le programme des cours sera rédigé et dressé par l'Académie des
Inscriptions et Belles- Lettres.
Art. 3. Seront admis à suivre les cours les sujets qui auront été à cet effet agréés
par les conservateurs de la Bibliothèque royale ou le directeur des Archives du
royaume, sous l'autorisation de S. E. le Ministre secrétaire d'état de l'intérieur.
Art. 4- Bans le nombre des élèves , il en sera choisi douze qui resteront atta-
chés nu dépcvt des manuscrits de la Bibliothèque royale et aux diverses sections des
Archives du royaume pour les travaux indiqués à Paris.
Art. 5. Les douze élèves appelés en vertu de l'article précédent seront pour la
première fois choisis à la suite d'un examen, qui roulera sur nos antiquités et sur
l'histoire littéraire de France , et sur celle de notre droit public jusqu'au quin-
zième siècle.
Après deux ans expirés, ils subiront un nouvel examen sur leurs études en diplo-
matique. Ceux qui seront reconnus capables de suivre les travaux ci-après indi-
qués seront définitivement admis.
Art. 6. Lorsqu'une des douze places viendra à vaquer, elle sera donnée au
concours parmi les élèves qui auront suivi pendant deux ans au moins les cours in-
diqués dans l'article i«r, et qui réuniront d'ailleurs les conditions ci-après exigées,
sous la réserve de deux années d'épreuves.
Art. 7. Les douze élèves admis à demeure fixe recevront, outre leur traitement
fixe, une gratification annuelle, proportionnée à l'importance et à l'étendue des tra-
vaux qu'ils auront exécutés r sur la demande qui leur en aura été faite.
Art. 8. Ces travaux pourront leur être présentés par LL. EE. le garde des sceaux
et le ministre secrétaire d'état de l'intérieur.
113 exécuteront spécialement les travaux qui leur seront indiqués par les diverses
commissions de l'Académie des Inscriptions et Belles- Lettres, pour la continuation
des grands monuments et des recueils relatifs aux antiquités et à l'histoire du
royaume. Ils seront à cet effet sous la direction ordinaire de la commission formée
pour les travaux littéraires dans le sein de cette Académie,
Ils exécuteront aussi les travaux qui leur seront demandes par 1rs con-
tours (h- la Bibliothèque royale et le cli r»c leur dis Archives du royaume.
Art. () LrsUwnni dont ils seront char-cs auront essentiel lemcnl les objet* lui-
\anls :
i° Ils fourniront des copies textuelles des chartes, diplômes, manuscrits, lorsque
le caractère de récriture ne permet pas d'y employer des copistes ordinaires;
a° IVs traductions desdites chartes, diplômes et documents du moyen âge ,
lorsqu'ils seront écrits dans un idiome du moyen âge;
3° Des extraits et des relevés desdils documents;
4° Ils pourront être charges aussi de vérifier ou de conférer des textes;
5» Enfin ils seront employés à toutes les recherches et les investigations néces-
saires pour l'étude et la critique des monuments de notre histoire.
Art. io. Un certain nombre d'entre eux sera tour à tour envoyé pour visiter les
archives des départements.
Ils pourront être envoyés aussi en Angleterre, en Allemagne , en Italie, pour
rechercher dans les divers dépôts les documents inédits qui pourraient se rattacher
à notre histoire.
Art. i i. Le résultat des travaux exécutés comme il est dit aux arliclesQCt losera
transmis chaque année au Ministre secrétaire-d'état de l'intérieur, par un rapport
de l'Académie.
Art. ta. Les élèves auront du reste la propriété de tous les travaux qu'ils auront
exécutés de leur propre mouvement.
Art. t3. Nul ne pourra être admis au nombre des douze élèves s'il n'est licencié
en droit.
Les élèves ne pourront réunir à cet emploi aucun autre emploi dans l'adminis-
tration publique ni dans des établissements particuliers.
Art. i4» Us seront appelés de préférence aux emplois dansles bibliothèques pu-
bliques, les archives , les musées , près des diverses collections publiques de Paris
et des déparlements; à mesure qu'ils y seront appelés, ils seront remplacés dans
leur poste d'élèves.
Art. i5. Tout élève qui, pendant deux années , aurait été noté pour n'avoir pas
exécuté avec exactitude les travaux à lui demandés (art. 9) sera remplacé.
III
RAPPORT ADRESSÉ AU ROI LOUIS XVIII LE 22 FÉVRIER 1821 PAR M. LE COMTE
8IMÉON MINISTRE DE L'INTÉRIEUR.
Sire,
Une branche de la littérature française, à laquelle votre majesté prend un Inté-
rêt particulier (celle relative à l'histoire de la patrie) va, si l'on ne se presse d'v
porler remède, élrc privée d'une classe tic collaborateurs qui lui est indispensable ,
!<• veux parler, Sire, de ces hommes qui, par de longs efforts d'application et de
patience, ont acquis la connaissance de nos manuscrits, se sont rendu familières
ftlnrei ni diverses de nos archives, de nos chartes, des documents de tout
que nous ont laissés nos ancêtres, et savent traduire tous les dialectes du
moyen
1 homme instruit dans la science de nos chartes et de nos manuscrits est sans
doute bien inférieur à l'historien, mais il 'marche à ses côtés, il lui sert d'inlcrmc-
26
chaire avec les temps anciens, il met à sa disposition les matériaux échappés à la
ruine des siècles.
Que ces utiles secours manquent à l'homme appelé par son génie à écrire l'his-
toire, une partie de sa vie se consumera dans des études toujours pénibles et sou-
vent stériles. Il faudra encore renoncer à tous lés ouvrages volumineux qui deman-
dent un grand concours de coopérateurs. Déjà même ce défaut d'auxiliaires retarde
beaucoup l'achèvement de plusieurs savants recueils entrepris ou continués par
l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, .et votre majesté ne voudra pas laisser
imparfaits ces beaux monuments de notre gloire littéraire.
Autrefois la studieuse congrégation des bénédictins de Saint- Maur s'était livrée
avec succès à ce genre de science; et d'ailleurs presque toutes les capitales de
nos provinces avaient, à côté des archives qui renfermaient les fondements de leurs
droits publics et même l'origine d'un grand nombre de leurs propriétés privées,
des gardiens qui savaient les lire et les traduire. Ce travail ayant un salaire, les
études qui l'avaient préparé trouvaient une juste récompense.
Aujourd'hui, par l'effet du changement qui s'est opéré dans nos lois politiques
et dans nos lois civiles, ces mêmes études, que ne soutiennent plus ni la tradition
ni aucun enseignement public, et auxquelles les individus n'ont aucun intérêt à
se livrer, s'éteignent complètement.
Ce ne sont pas seulement, Sire, les études qui nous manquent, les dépôts même
des anciens titres qui ont échappé aux ravages de la révolution sont en très-petit
nombre dans l'intérieur de la France, la plupart a été transportée à Paris. Il n'y a
donc plus qu'à Paris où la science des chartes puisse renaître soit par le flambeau
des lumières que les Académies n'ont pas laissé éteindre, soit à l'aide des immenses
dépôts dont cette capitale est en possession.
Votre majesté veut favoriser ce beau mouvement qui nous porte à la recherche
de nos antiquités; elle veut que le bon Français se glorifie avec le même orgueil de
tout ce que l'ancienne France a eu de monuments remarquables et de tous les
embellissements dont les temps nouveaux se sont enrichis. Ces archives entassées,
que le cours des âges rendra de plus en plus inlisibles, sont les débris de notre
ancienne histoire. Il faut donc se hâter de ranimer celte poussière avant qu'elle
périsse.
Ce sont ces considérations, Sire, qui m'ont fourni les bases du projet d'ordon-
nance que j'ai l'honneur de soumettre à votre majesté.
Je suis, etc.
IV.
ORDONNANCE ROYALE DU 22 FÉVRIER 1821, PORTANT CRÉATION D'UNE
ÉCOLE DES CHARTES.
LOUIS, ETC.
Voulant ranimer un genre d'études indispensable à la gloire de la France et
fournir à notre Académie des Inscriptions et Belles-Lettres tous les moyens néces-
saires pour l'avancement des travaux confiés à ses soins,
Nous avons ordonné et ordonnons ce qui suit :
Art. icr.
Il y aura à Taris une Ecole des Chartes dont les élèves recevront un trai-
tement.
27
Am .
• •lèves de I E< "l« A I Chirtt M pourront excéder le nombre de douze. Il.i
seront nomnn pu notre ministre de l'intérieur parmi des jeunes gens de vftfl
tir DUC liste double qui sera présentée par notre Académie de»
Inscription- M B< I lis-Lettres.
Art. 3.
On apprendra aux élèves de l'Ecole, des Chartes à lire les divers manuscrits et à
expliquer 1rs dialectes français du moyen âge.
Art. 4-
\a>* élevée seront dirigés dans cette étude par deux professeurs choisis par notre
ministre fecrélaire d'étal de l'intérieur, l'un au dépôt des manuscrits de notre
Bibliothèque royale de la rue de Richelieu, l'autre au dépôt des Archives de notre
royaume.
Art. 5.
Les professeurs et les élèves de l'Ecole des Chartes sont sous l'autorité du con-
servateur des manuscrits du moyen âge de notre Bibliothèque royale de la rue.
de Richelieu, et sous celle du garde général des Archives du royaume, chacun
en ce qui les concerne spécialement et dans l'ordre de leurs attributions res-
pectives.
Art. 6.
Notre ministre secrétaire d'état de l'intérieur est chargé de l'exécution de U
ii te ordonnance.
Donné en notre château des Tuileries, le 22 février de l'an de grâce 1831, et de
noire règne le vingt-septième.
Signé LOUIS.
Et plus bas :
Siméow.
ORDONNANCE ROYALE DÛ 1G JUILLET 1823, FIXANT LA DURÉE DES COURS
DE L'ÉCOLE DES CHARTES.
LOI IS, etc.
Sur le rapport de noire minisn. sa rctairc d'état au département de l'intérieur,
nous avons ordonné et ordonnons ce qui suit :
Art. 1".
I - Ecole dee Chartes, ioetltoëe pu notre ordonnance du
rrlef i<S • 1 , ètl fit** à deux ans. Aprèl ce ternir, Ici '•!•' \' I en seront renom» I' -
< t nommé* comme il est prescrit pu ladite ordonnance.
Art. 2.
d'état de l'intérieur est charge de l'exécution d
itc ordonna
28
Donne au château des Tuileries, le \6 juillet de l'an de grâce i8a3, et de notre
regue le vingt-neuvième.
Signé LOUIS.
Et plus bas :
Corbière.
VI.
EXTRAIT DU PROCÈS VERBAL DE LA SÉANCE DE L'ACADL MIE DES INSCRIT
TIONS ET BELLES-LETTRES DU 9 JANVIER 1824.
Son Excellence écrit à l'Académie pour lui demander des renseignements par-
liculiers au sujet des candidats proposés pour l'Ecole des Chartes , et en même
temps les vues que l'Académie pourrait avoir concernant les améliorations à faire
à cette école. L'Académie arrête que M. le secrétaire perpétuel répondra de suite
au ministre sur le premier point de sa lettre , et quant au second, qu'une commis-
sion composée de MM. de Gérando , Walckenaer, Daunou, Silvestre de Sacy , à
laquelle sera adjoint M. de Bétencourt , présentera , dans sa prochaine séance à l'A-
cadémie, des observations qui puissent la mettre à même de remplir les intentions
du ministre.
Vif.
NOTES SUR LA RÉORGANISATION DE L'ÉCOLE DES CHARTES, ADRESSÉES EN
1829 AU MINISTRE DE L'INTÉRIEUR PAR M. DE LARCE, GARDE GÉNÉRAL
DES ARCHIVES DU ROYAUME.
Ces notes sont mentionnées dans la Notice, page 6, il suifira donc d'en donner
ici les titres : i» Rapport sur l'Ecole des Chartes, où le garde général, après avoir
fait l'historique et la critique de rétablissement de 1821 , donnait un plan complet
de réorganisation; 20 deux Notes qui, sous le titre d'Observations sur l'Ecole des
Chartes, reproduisent, en les développant sur quelques points, les propositions
du premier rapport. Ces trois pièces ont été communiquées par M. Rives ,
et les copies en sont déposées dans les archives de la société de l'Ecole des
Chartes.
VIII.
LETTRE ADRESSÉE PAR M. RIVES A M. DACIER EN LUI COMMUNIQUANT UN
PROJET DE RÉORGANISATION DE L'ÉCOLE DES CHARTES ET RÉPONSE DE
M. DACIER.
MONSIEUR ,
Ma première pensée, en prenant possession des fonctions que le Roi a bien voulu
me confier, fut de rendre à son activité l'École des Chartes, et de faire apporter
89
institut ion primitive toutes 1rs améliorations dont l 'utilité serait démontrée.
I il |>r« •|i,irc dtOI tel objet un projet de rapport tU roi tl <r<ir(l«iiiii.iii( .
II m'eût clé dOUI tl Malien» , Monsieur. de solliciter de vous h permission <\<
l«-s soumeilre moi-même Mais je me trouve retombe depuis quelques jours dans
le tlouloun u\ éttl 00 j'avais été déjà pend. ml deux années, et il m'est absolument
iaUrdil «le parler.
Je prends le parti de vois adresser mon travail, de vous prier de l'examiner et.
de prendre la peint df me faire connaître tous les changements dont il vous
paraîtra tOteepUble. C'est le meilleur moyen que je puisse avoir de le perfectionner;
heureux, Monsieur, si vous avi / la boBtd d'agréer, dans celte démarche de ma pan,
l'hommage (pie je me félicita de rendre à votre juste et haute célébrité î
S'il vous était possible de me répondre demain matin, j'espérerais faire prendre
les ordres du Hoi au prochain conseil de sa majesté.
Je suis, elc.
RÉPONSE DE M. DACIER,
MOTS'SIEVR,
La lettre que vou.s m'avez fait l'honneur de m'écrire ce malin, et à laquelle je
m'empresse de répondre, me flatte autant qu'elle m'honore : vous voulez bien
m'associer à vos bonnes vues pour la restauration des études sur les monuments île
notre histoire nationale. Vous me faites revivre à cinquante années en arrière du
temps actuel ; vous me remettez en présence de mes amis cl maîtres, les Fonce-
magàe, les Bréquigny et les savants de la congrégation de Saint-Maur : c'est
pour moi comme une résurrection. J'étais parfois forcé de croire que celle des
anciennes études françaises était impossible : votre projet d'ordonnance, si le Roi
ti l'approuver, me montre que je me suis trompé, et je suis heureux de vous
l'awmer. J'ai consacré ma vie à ces études ; votre bonté me ferait presque espérer
de pouvoir leur cire encore utile, et vous rapprocherez ainsi mes derniers travaux
littéraires de mes premiers essais. Vos projets m'ont paru répoudre aux premiers
besoins de l'Ecole des Charles; d'après l'examen que j'en ai fait durant le peu
île lenips qui ma été donné, deux articles seulement m'ont paru susceptibles
d observations
8UB L'ARTICLE 9.
Supposant (pue les deux collections que l'Imprimerie royale devra publier
seront des volumes in-4°> comme les Mémoires académiques, et l'Histoire liltéraire
de la France dont ils seront une suite, il sérail convenable que la souscription du
mfniatère de l'intérieur fût de :5oo francs pour chaque volume ; il sera difficile
qu'il en soit publié un de chaque collection par année. On pourrait donc fixer
à î, ooo francs par année le fonds affecté à la souscription aux deux ouvrages.
Cette somme suffira à la publication de deux volumes eu dix-huit mois, ce qui
ferait i.5oo francs par volume.
SIR L'ARTICLE 11.
Les anciens et les nouveaux usages de la Bibliothèque du roi, fondés sur l'impor-
tance de ce vaste dépAi, et confirmés par tousses règlements et par les ordonnances
30
anciennes et nouvelles donnent au conservatoire la nomination à tous les emplois.
Il serait, pour cela même, convenable d'ajouter à l'article 1 1 du projet une excep-
tion formelle pour la Bibliothèque du Roi, fondée sur sa constitulion dont le
temps et l'expérience ont, en ce point, démontré l'utilité et la convenance.
IX.
RAPPORT ADRESSÉ AU ROI CH VRLES X, LE 11 NOVEMBRE 1829, PAR
M. LE COMTE DE LABOURDONNAYE, MINISTRE DE I.'lNTÉBIEUR.
Animé de la sollicitude qu'inspirait à ses augustes ancêtres tout ce qui pou-
vait soutenir ou augmenter l'éclat de notre littérature, le feu roi institua le 22 fé-
vrier 1821, au département des manuscrits à sa Bibliothèque de la rue de Riche-
lieu, et aux Archives du royaume, une Ecole des Charles, afin de ranimer (porte
le préambule de celte ordonnance) un genre d'étude indispensable à la gloire de
la France, et de fournir à V Académie des Inscriptions et Belles- Lettres tous les
moyens nécessaires pour l'avancement des travaux confiés à ses soins.
Cette création fut non moins utile que généreuse, mais on ne tarda pas à re-
connaître combien il importait de l'améliorer. L'Académie royale des Inscriptions
et Belles-Leltres se rendit l'organe de cette nécessité : elle insista principalement
sur l'inconvénient de n'avoir ouvert aucune carrière aux douze pensionnaires dont
cette Ecole était composée, et de ne leur fournir aucun moyen d'émulation. Il devait
arriver, en effet, qu'après avoir employé deux années à de pénibles études, ces élèves
seraient également embarrassés de tirer parti pour eux et pour l'état de la science
qu'on leur avait donné les moyens d'acquérir.
C'était un vice non moins notable dans l'organisation primitive de l'Ecole, de
l'avoir divisée en deux seelions absolument isolées l'une de l'autre, n'ayant que le
même enseignement pour objet, et ne s'entendanl ni sur l'ordre et la marche des
études, ni sur les progrès des élèves, dont rien d'ailleurs ne constatait régulière-
ment l'aptitude et l'assiduité D'un autre côté, les leçons bornées à la seule lec-
ture et à la simple copie correcte des chartes de diverses époques, n'embrassaient
pas la diplomatique et la paléographie. C'est pourtant cette science qui a pour
but de constater l'authenticité des documents, de déterminer les caractères qui l'é
tablissent, l'altèrent ou la détruisent en tout ou en partie; de fixer incontestable-
ment les dates des actes par l'interprétation des notes chronologiques si variables
et si arbitraires même pour chaque règne; de spécialiser, toujours dans l'intérêt de
la certitude historique, les formules et les protocoles propres à chaque époque,
selon les variations qui s'introduisaient dans la haute administration de l'état, et
d'exposer les caractères qui différencient les uns des autres, les chartes, les di-
plômes les lettres, les épftres, les indicules, les rescrits, les édits, les capitulaires, etc.
Telles furent, il est au moins permis de le supposer, les raisons pour lesquelles
les cours de l'Ecole des Chartes forent abandonnés lorsqu'elle avait à peine deux
ans d'existence, et il n'a pas été possible de ranimer depuis lors une ardeur que
ces diverses causes avaient éteinte.
J'ai dû, Sire, m'nppliquer à rechercher les moyens de mettre un terme à ce fà-
t
:ti
otteu i lorei eofioi dani looteaoa étendue, à la Prince, U
jouissance du bienfait dool tc !i frèrel'od
Tour atteindre M double In.t , si digne de mrs efforts, il m'a paru nécessaire de
proposer .t voir. •
i° D'admettre ui\ cours publies de l'Ecole des Chartes tous eux qui désire-
rout les suivre, pourvu qu'ils soient âgés de 18 ans révolus cl bai béliers ès-lettrcs;
i° D.«li\istT les COU», à compter du icr janvier i83i, en cours uniquement
« Icnc/itaire el en «ours île diplomatique et de paléographie jraneaise. : dans celui -< i,
.■u . -\pli.juera aux élèves les divers di.ilecies du moyen âge, et on les diriger! daol
; m ■«• critique des monuments écrits de celte époque;
ta réduire à six au moins, el liuit au plus, le nombre des élèves pensionnaires,
> i de porter le traitement de chacun d'eux à 8oo francs par an;
L° D'ouvrir pour ces places, entre tous les élèves de l'Ecole, un concours d'a-
près lequel une commission, composée du secrétaire perpétuel et de deux membres
«Je l'Académie des Inscriptions cl Belles-Lettres, de trois conservateurs de la Bi-
bliothèque royale, et du garde des Archives du royaume, présenterait à ma nomi-
nation une liste double de candidats;
5° D'astreindre les élèves pensionnaires, pendant la durée de leurs cours qui doit
être de deux années, suivant l'ordonnance du |6 juillet i8l3, à concourir aux
travaux d'ordre et de classification qui se font au département des manuscrits de
la Bibliothèque du roi, rue de Richelieu, et aux Archives du royaume, puisque
leurs occupations journalières dans ces établissements seront pour eux un moyen
d'augmenter continuellement leur instruction ;
6° D'ordonner que l'Imprimerie royale publiera gratuitement chaque année,
conformément à l'article 3 de l'ordonnance royale du a3 juillet i8i3,dcux recueils
ayant pour titre : l'un, Bibliothèque de V Ecole royale des Chartes, l'autre, Jiiblio-
thique de Uhislore de France, et de décider que le produit de la vente de ces ou-
vrages sera employé en gratifications aux élèves dont les travaux contribueront le
plus au succès de celle publication» el en acquisitions de chartes pour le départe-
ment des manuscrits de la Bibliothèque royale ;
7° Enfin, d'assurer aux élèves de l'Ecole des Charles, qui, à la fin de leurs éludes,
auront obtenu du ministre secrétaire d'état de l'intérieur un brevet d'archiviste
paléographe, la moitié des emplois qui deviendront vacants aux Archives du
royaume, dans les divers dépôts littéraires, cl dans les bibliothèques publiques, la
Bibliothèque royale exceptée toutefois, à cause des ordonnances anciennes et nou-
velles qui attribuent au conservatoire de ce magnifique établissement la nomina-
tion de ses employés.
Je souhaite vivement, Sire, ne pas m'abuser en espérant un véritable succès
de ces dispositions, si votre majesté veut bien les approuver.
Ainsi , tandis que dans le sanctuaire ouvert par François I«r , à toutes
les sciences utiles, un auditoire instruil vient apprendre chaque jour ce
qu'il lui importe le plus de savoir sur les peuples dont les annales occupent les
premières pages de l'histoire, un autre enseignement, fruit de la munificence de
\otre majesté, aura pour objei spécial les faites glorieux de la monarchie française,
l'étude de ses vénérables monuments; il seraplacedanscetimmen.se établissement
littéraire qui ne fut d'abord que la librairie de Charles V, el donl la protection
de ses augustes successeurs a fait aujourd'hui le dépôt de toules les connaissances
humaines. On n'aura donc plus enfin à regretter de voir privées d'encouragement
ces éludes françaises qui ont fait pendant plus de deux siècles l'honneur de notre
pairie, ces étodei savant' > dans h squelles nous avons eu partout des imitateurs, et
nulle pari des riv. ux.
Je suis, elc.
32
X.
ORDONNANCE ROYALE DU 11 NOVEMDRE 1829, CONTENANT LA
RÉORGANISATION DE L'ECOLE DES CHARTES.
CHARLES, etc.
Sur le rapport de notre ministre secrétaire d'état au département de l'intérieur,
Vu les ordonnances du Roi en date des 22 février 1821 et 16 juillet i8î3;
Voulant compléter le bienfait de l'institution de l'Ecole des Chartes, que la
France doit à la sollicitude éclairée du feu roi notre très-honoré frère ;
Nous avons ordonné et ordonnons ce qui suit :
Art. 1. L'Ecole royale des Charles quia été établie à Paris, par l'ordonnance du
22 février 1821 , sera remise en activité le 2 janvier i83o.
a. Les cours de cette Ecole se diviseront, à partir du 2 janvier i83i , en cours
élémentaire et en cours de diplomatique et de paléographie française.
Le premier (celui des Archives du royaume) aura uniquement pour objet d'ap-
prendre à déchiffrer et à lire les chartes des diverses époques 5 sa durée sera d'un
an.
Le second ( celui de notre Bibliothèque de la rue de Richelieu ) expliquera aux
élèves les divers dialactes du moyen âge , et les dirigera dans la science critique
des monuments écrits de cette époque, ainsi que dans le mode d'en constater
l'authenticité et d'en vérifier les dates. Ce dernier cours durera deux ans.
3. Nul ne pourra être admis à l'Ecole royale des Chartes s'il n'est âgé de 18 ans
révolus et bachelier es lettres.
4. Notre Imprimerie royale publiera gratuitement chaque année, conformément
à l'ordonnance royale du a3 juillet i8a3, un volume des documents que les élèves
auront traduits avec le texte en regard.
Ce recueil portera le titre de Bibliothèque de L'Ecole roy aie des Chartes, et sera
composé des traductions qu'une commission, formée du secrétaire perpétuel et de
deux membresde notre Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, de trois conser •
valeurs de notre Bibliothèque royale, et du garde des Archives du royaume , aura
jugées dignes d'en faire partie.
Le nombre des élèves pensionnaires sera réduit à six au moins et huit au plus ,
et le traitement de chacun d'eux porté à 800 fr. par an.
Leur nomination n'aura lieu que pour le 2 janvier i83i.
5. Pendant la durée de leurs études , ces élèves pensionnaires prendront part
aux travaux d'ordre et de classification qui se font habituellement au département
des manuscrits de notre Bibliothèque de la rue de Richelieu, ainsi qu'aux Archi-
ves du royaume , et seront , sous ce rapport , soumis aux mêmes règles que les em-
ployés de ces établissements.
7. Tous les élèves de l'École royale des Chartes seront admis à concourir pour
les places d'élèves pensionnaires , devant la commission dont il est parlé en
1 article 4. l
Cette commission, d'après les examens qu'elle leur aura fait subir, dressera une
liste double de candidats , d'abord au mois de novembre i83o , et ensuite lors de
chaque renouvellement desdits élèves pensionnaires
aliic de litre , l élève qui aura contribue à la publication prescrite par le
même arti< le ol.liciulr.» U |>n ■{> rence.
8. Indépendamment de Il Bibliothèque de V Ecole des Chartes, notre Imprime-
rie royale publiera chaque année ci de la même, manière, sous la direction de la
commission sus-nommee , mi volume d<" chartes nationales, qui seront disposées
dans leur ordre chronologique nvec des notes critiques.
Ce reeueil sera intitule /Ji/>liothc</uc de l'histoire de France.
g. Il sera prélève* annuellement sur le fonds affecte dans le budget de l'état
à l'encouragement des sciences , lettres et arts, une somme de trois mille francs ,
qui sera employée par notre ministre secrétaire d'état de l'intérieur, en gratifica-
tions aux élèves dont les travaux contribueront le plus au succès desdits recueils,
sur la proposition de notre Académie des Inscriptions et Belles-Lettres.
10. Après les deux années d'études auxquelles ils sont soumis, les élèves de di-
plomatique et de paléographie française seront examinés de nouveau par les juges
du premier concours.
Ceux de ces élèves qui auront été reconnus dignes de cette distinction rece-
vront de notre ministre secrétaire d'état de l'intérieur un brevet d'archiviste pa-
léographe, et obtiendront ensuite, par préférence à tous autres candidats, la moitié
des emplois qui viendront à vaquer dans les bibliothèques publiques (notre biblio-
thèque de la rue de Richelieu exceptée), les Archives du royaume et les divers dé-
pôts littéraires.
11. Notre ministre secrétaire d'état de l'intérieur fera les règlements nécessaires
pour la discipline de l'École royale des Charles et l'ordre régulier des études ,
après avoir pris l'avis de notre Académie royale des Inscriptions et Belles-Lettres.
12. Les ordonnnances des 22 février 1821 et 16 juillet i8a3 sont maintenues
en ce qui n'est pas contraire aux dispositions de la présente.
j3. Notre ministre secrélaire-d'état de l'intérieur et noire garde des sceaux ,
ministre de la justice , sont chargés, chacun en ce qui le concerne , de l'exécution
delà présente ordonnance , qui sera insérée au bulletin des loi?.
Donné au château des Tuileries, le onzième jour du mois de novembre 1839.
Signé CHARLES.
Et plus bas : La BouRnoîiNATE.
XL
HArPOHT SUR LA RÉORGANISATION DE L'ÉCOLE DES CHARTES FAIT A
L'ACADÉMIE DES INSCRIPTIONS ET BELLES-LETTRES, LE 4 DÉCEMBRE 1829-
L'ordonnance du 11 novembre 1829 a prescrit la remise en activité de l'Ecole
royale des Chartes, créée le 32 février 1821. Elle détermine d'une manière plus
explicite que ne l'avait fait l'ordonnance de 1821 l'objet de l'enseignement, la
destination de l'Ecole et la carrière ouverte aux élèves. L'art. 1 1 veut que le mi-
nistre de l'intérieur fasse des règlements pour la discipline de l'École et l'ordre
régulier des éludes, après avoir pris l'avis de l'Académie des Inscriptions et Belles-
Lettres.
34
Le ministre, par sa lettre du 12 novembre, en transmettant l'ordonnance
à l'Académie, et en l'invitant à proposer ses vues sur le règlement, a ajouté :
« J'accueillerai avec un extrême intérêt tout ce que l'Académie croira utile de
» proposer pour seconder la munificence du roi et la rendre efficace. »
La commission que vous avez nommée dans votre séance du i3, m'a chargé de
vous présenter des observations sur chacun de ces objets. Le rapport sera divisé
eu deux parties. Dans la première, nous indiquerons les développements dont
l'ordonnance du n novembre 1829 paraît susceptible, pour mieux atteindre le but
d'utilité que sa majesté s'est proposé. Dans la seconde, nous vous présenterons,
autant que la situation des choses l'a permis, quelques vues sur le règlement.
PREMIÈRE PARTIE.
DÉVELOPPEMENTS Qu'on POURRAIT DONNER A L'INSTITUTION.
L'objet des ordonnances du 22 février 1829 est de faciliter l'étude, la recherche
et la publication des monuments qui se rattachent à nos antiquités nationales.
Elles ont été reçues avec reconnaissance, parce qu'elles satisfont à un besoin gé-
néralement senti et à des vœux depuis longtemps exprimés de toutes parts.
La nécessité et le prix des véritables éludes historiques ne sont plus con-
testés. La saine raison commence à faire justice des romans qu'on a cherché à
donner pour de l'histoire. Elle repousse et condamne l'esprit de système qui cher-
che à tourmenter les faits, pour les accommoder à quelques opinions ou à quelques
intérêts du moment.
C'est en puisant aux sources que les historiens peuvent espérer d'être fidèles; et
faire connaître ces sources, arracher à l'obscurité et à l'oubli tous les documents
qui peuvent éclairer ceux qui ont besoin d'y recourir, c'est leur préparer les moyens
de remplir cette tâche; ou, ce qui n'est pas moins dans l'intérêt de la vérité, c'est
appeler des témoins qui démentiront les erreurs.
Ici le savant rapporteur donne, sur les grandes collections historiques continuées par l'aca-
démie, et notamment sur la Table des Charles et Diplômes et le Recueil des Charles , com-
mencés par Bréquigny, des détails que nous omettons, malgré leur intérêt, parce qu'ils ont été
reproduits par lui dans un rapport imprimé du 20 mars 1835, sur la continuation des tables
des chartes imprimées et la publication des textes des chartes concernant l'histoire de France,
et dans la préface du quatrième volume de la Table des Chartes et Diplômes.
Lorsqu'on lit l'ordonnance du 22 février 1821, il est impossible de ne pas recon-
naître que l'intention du roi était de faire continuer les grands tableaux relatifs
aux chartes, commencés par les ordres et sous la protection de ses deux augustes
prédécesseurs, Louis XV et Louis XVI.
Cette pensée a évidemment présidé à la rédaction de l'ordonnance du 11 no-
vembre 1829. Mais votre commission pense que le but qu'on s'est proposé ne serait
pas parfaitement rempli par les deux ouvrages qu'indiquent les art. 4 et 8 de
celte ordonnance.
Ici la commission critiquait les art. 4 et 8 qui confiaient aux élèves de l'Ecole des Chartes
la publication des deux recueils; nous nous bornons à reproduire les conclusions delà com-
mission. Pour le premier de ces recueils , la Bibliothèque de l'Ecole des Chartes, elle
disait :
Nous concevrions très-bien que ces documents inédits, les plus curieux sur les-
quels auraient porté les études et les travaux des élèves du second cours, fussent
publiés parla commission sous sa responsabilité morale, avec la garantie du nom
des savants qui la composeront. Alors le document serait accompagné de notes
hislori xplications qui imliquerairot à (fuels usages cer-
tains pMMgtt foal illoiton, on qtiell Otages, jusqu'à présent peu connus, ils
constatent, l'n jugement émané d'hommes dont les titres littéraires appellent la
confiance , nppr riulr.iit si Ton doit considi;rer ces documents comme authen-
tiques on < POMDÇ apocry plies, comme intègres ou comme altères- les motifs de la
critique •eraieal exposés.
Telles sont les observations que nous vous proposons de soumettre au mi-
nistre, relativement à la publication indiquée par l'art. t\ de l'ordonnance
En lappOMDt qu'il ne croie pas convenable de renoncer à cette publication,
nous proposons un article dont l'objet est de la restreindre aux pièces qui auraient
fait l'objet des travaux des élèves de troisième année, et d'en exclure, pour éviter
des doubles emplois et des dépenses inutiles, celles de ces pièces qui, par leur
nature, doivent entrer dans les collections des Historien*, des Ordonnances et du
texte des Chartes.
Quant au second recueil, la Bibliothèque de l'Histoire de France, qui devait comprendre
les chartes nationales, la commission proposait de le supprimer, d'en attribuer la publication
à l'Académie, qui continuerait alors le Recueil des Chartes, commencé par Bréquigny, et
d'y substituer la Table des Chartes et Diplômes, qui serait publiée par les élèves de l'Ecole
des Chartes, sous la direction de l'Académie. Le rapport continue ensuite en ces termes :
Dans notre système, la commission, instituée par l'art. 4 de l'or-
donnance, conserverait les attributions qui peuvent le mieux être remplies par une
commission spéciale et mixte 5 elle aurait la surveillance habituelle et exclusive de
l'Ecole; elle serait juge des concours pour l'obtention des brevets d'archiviste pa-
léographe et les places d'élèves pensionnaires; elle assurerait le maintien de la
discipline et l'observation des règles d'enseignement ; enfin elle publierait, si ou
croit devoir maintenir cette disposition, la Bibliothèque de l'Ecole des Chartes,
composée de travaux spécialement fuits dans l'Ecole.
On retrancherait des attributions que lui donne l'ordonnance la seule qui nous
semble devoir être mieux remplie par un corps où le même esprit et les conditions
se perpétuent, où l'impulsion est donnée par les membres de tout le corp§ à ceux
qu'il a délégués.
Votre commission croit encore qu'il est convenable d'indiquer à la sollicitude
du ministre une amélioration, sans laquelle il est à craindre que le but des ordon-
nances des aa février 1821 et 1 1 novembre 1839 ne soit pas atteint.
Nous nous empressons de reconnaître que la dernière de ces ordonnances a ap-
porté une grande amélioration à l'institution de l'École des Charles.
Dès l'année i8?4 (séance du a3 janvier), l'Académie avait signalé le grave incon-
vénient qu'il y avait à n'avoir ouvert aucune carrière aux élèves. L'art. 11 assure
à ceux qui se seront distingués et que la commission en aura jugé dignes, un brevet
d'archiviste paléographe et un droit à la moitié des emplois dans les bibliothèques
publiques, les archives et autres dépôts littéraires.
Mais si c'est quelque chose pour les élèves, ce n'est presque rien pour la
science.
Il faut le dire, et chacun en reconnaîtra la vérité; pendant les trois années de
leurs études, les élèves n'auront été que des novices et seront loin encore de l'in-
struction nécessaire pour concourir d'une manière efficace à la publication d'un
recueil aussi important et aussi difficile que celui des chartes et diplômes. Cepen-
dant, si Ton maintient le système de l'ordonnance, les élèves sortiront de l'École
avec ou sans brevet, au bout de trois ans d'études, c'est-à-dire dans le moment
même où ils commenceront à être capables de travailler utilement, ils seront
remplacés par des élèves qui, trois ans après, le seront à leur tour par d'autres
novices.
36
Voire commission croit qu'il serait utile de provoquer une mesure qui, en créant
îles élèves permanents, assurerait à l'Académie des collaborateurs dans une car-
rière difficile, et procurerait au ministre des hommes en état d'aller exécuter des
recherches scientifiques dans les départements.
Ce qui manque actuellement, et ce qui manquera toujours si l'on n'y apporte
remède, c'est une pépinière de jeunes gens qui, travaillant sous les yeux des an-
ciens, se rendent dignes de les remplacer.
Les corps religieux avaient cet immense avantage : les Poirier, les Brial, avaient
longtemps servi d'aides et, en quelque sorte, de préparateurs aux savants de leur
ordre, qu'ils ont si dignement remplacés dans la suite.
Votre commission vous propose, en conséquence, des dispositions par l'effet des-
quelles six élèves seraient choisis parmi ceux qui, à l'expiration du cours triennal,
auraient obtenu des diplômes d'archiviste, paléographe. Ces élèves seraient à la
disposition du ministre pour les travaux dont il jugerait convenable de les
charger, et à la disposition de l'Académie pour l'aider aux publications qui lui
sont ou lui seront confiées; ce qui est précisément dans l'intention de l'ordon-
nance de 1821, ils toucheraient un traitement tant que, restant dans cet état de
disponibilité, ils ne prendraient pas une carrière qui ne leur permettrait plus de
Templir l'objet de leur nomination. Il n'est personne qui ne sente combien pour-
ront offrir d'avantages, pour la préparation des travaux académiques, ces pen-
sionnaires choisis, après trois années d'études, parmi ceux qui se seront fait
remarquer par leur travail et leur aptitude; et combien ils pourront se perfectionner
dans la suite par les communications avec les savants sous la direction desquels ils
seraient placés.
Pour ne pas compromettre, par la crainte d'une trop grande dépense, le sort
d'une institution qui nous paraît essentielle, nous proposons de fixer le nombre
des pensionnaires à six et leur traitement à 1000 fr.
Ce traitement, auquel se joindrait une part plus ou moins considérable dans le
fonds annuel de 3, 000 fr. de gratification créé par l'art. 9 de l'ordonnance,
leur procurerait une indemnité égale à celle dont jouissent les membres de l'Aca-
démie.*
Dans notre plan, les encouragements seraient gradués en raison de l'importance
de l'enseignement et du travail des élèves. A la fin de la première année d'études,
qui est aussi celle du premier cours, deux prix ou médailles seraient accordés aux
deux élèves les plus distingués.
A la fin de la seconde année d'études, une pension de 600 fr. serait accordée
aux quatre élèves les plus instruits, pour en jouir pendant la troisième et dernière
année des éludes.
A la fin de cette troisième année, les brevets dont parle l'art. 10 de l'ordonnance
seraient donnés à tous ceux que la commission en jugerait dignes ; enfin, parmi ces
brevetés, la commission nommerait au concours les six pensionnaires permanents,
dont nous avons indiqué la nécessité.
Nous ne croyons pas qu'il soit nécessaire d'entrer dans de plus longs
développements sur ce point; nous croyons seulement devoir présenter au
ministre quelques calculs sur la légère augmentation de dépenses qui en ré-
sulterait.
Aux termes de l'art. 5 de l'ordonnance du 11 novembre 1839, la dépense an-
nuelle pour huit pensionnaires, à 800 fr., serait de six mille quatre cents francs,
ci 6/400 f.
Plus, les gratifications, trois mille francs, ci 3,ooo
Tolal. 9>/;0o f.
.17
Dans notre plan, les prix de première année couleraient trois
ouïs francs, ci *00 *
Les quatre pensions données à la fin de la seconde année
coûterai. ud«Mi\ mille quatre cents francs, ci 2/100 ^ ">7(><>
Les six pensions permanentes coûteraient six mille
GnuM*,d 6»00°
Plus les gratifications, trois mille francs, ci 3,ooo
L'excédant de dépense serait donc de 2,3oo fr. Si le ministre ne croyait pas
possible de concéder cette modique somme, en sus de celle que l'ordonnance dé-
termine, à une amélioration évidente, on pourrait diminuer de moitié la dépense
des prix de première année, réduire à 5oo fr. la pension qui formera les prix de
deuxième année, ou n'accorder que trois pensions de 600 fr., réduire à 800 fr.
les pensions permanentes, et alors l'accroissement de dépense ne serait plus que de
7 ou 800 fr.
Mais c'est à regret que nous présentons cette hypothèse. Jamais la plus sévère
économie ne fera rejeter une dépense modique, qui peut si utilement servir à rani-
mer le goût des études sérieuses et solides.
Telles sont les vues que votre commission vous soumet pour répondre a la
partie de la lettre du ministre, qui invite l'Académie à proposer tout ce qu'elle
croira utile pour seconder la munificence du roi et la rendre efficace.
DEUXIÈME PARTIE.
DISCIPLINE ET ORDRE DES ETUDES.
Il n'est pas facile d'improviser des règlements sur un genre d'enseignement
qui n'est point encore connu. Ces règlements doivent presque toujours cire le
résultat de l'expérience.
Votre commission a donc éprouvé quelque embarras. Toutefois, vous lui aviez
imposé l'obligation de vous faire des propositions ; elle les a rédigées en articles
dans la vue de rendre la discussion plus facile ; elle va se borner à de courtes ex-
plications préalables.
Aux termes de l'art. 1 de l'ordonnance du 1 1 novembre 1839, le premier cours.,
qui sera annal, a pour objet d'apprendre aux élèves à lire et déchiffrer les
chartes \ il sert d'introduction au second cours. Avoir suivi le premier cours,
est, d'après le texte de l'ordonnance, une condition nécessaire pour être admis au
second.
s croyons cependant qu'il serait convenable de modifier cette règle. Il peut
arriver que des jeunes gens, très-iustruils déjà dans la lecture et l'habitude de
irtcs, désirent entrer dans la nouvelle carrière que vient de leur
ouvrir la sollicitude du roi. S'ils possèdent les connaissances que le premier cours
a pour objet de donner, à quoi bon leur imposer lu perte du temps et la dépense
d'un séjour à Paris pendant une année? Mais celle faveur ne doit pas être une
source d'abus. Nous ITOOI pegaë que la dispense du premier cours devait êlre
donnée par la commission, et, comme il ne fallait pas décourager les élèves du
premier cours en introduisant dans le second des hommes beaucoup plus âgés
qu'eux, nous pensons que la dispense ne doit pas être accordée à ceux qui ont
passé l'âge de vingt-cinq ans, et, que, dans aucun cas, elle ne doit êlre donnée à ceux
qui ne justifieraient pas d'un diplôme de bachelier ès-lettrcs.
I Ei oie des Charles ne sera pas assez nombreuse pour exiger de ces règlements
détaillés dont d'autres écoles publiques oui eu besoin.
38
Nous nous bornerons à Indiquer brièvement les motifs d'un article qui investit
la commission du droit de prendre les mesures provisoires que les circonstances
rendraient nécessaires, sous le rapport de la discipline, dans ce que n'aurait pas
prévu le règlement. Tout règlement fait à priori est nécessairement incomplet; l'ex-
périence seule peut suggérer beaucoup de détails qu'il n'est pas facile de prévoir.
Mai3 en proposant de donner à la commission cette attribution importante, nous
lui imposons l'obligation de rendre compte sur le champ au ministre de l'usage
qu'elle en aura fait.
En ce qui concerne l'ordre des études, nous avons tâché de nous pénétrer de
l'esprit des deux ordonnances pour indiquer, avec autant de précision qu'il était
possible, de quelle manière il nous paraissait utile que l'enseignement eût lieu,
sans toutefois priver les professeurs d'une latitude convenable.
PROJET DE RÈGLEMENT POUR L'ÉCOLE DES CHARTES.
§ 1er. — Discipline des cours.
Art. i, a, 3, 4 et 5.
Les cinq articles compris sous ce titre ont été reproduits dans l'arrêté du 17 no-
vembre i83o, dont ils forment les art. 1,2, 3, 4 et 5. t'oyez, n° XII, p. 40.
§ 2. — Ordre de l'enseignement.
Art. 6, 7, 8 et 9.
Les quatre premiers articles compris sous ce titre ont été reproduits dans l'arrêté
du 17 novembre i83o, dont ils forment les art. 6, 7, 8 etg. V. n° XII, p. 40 et ï\\ .
Art. 10.
A l'expiration du premier cours, la commission décernera aux deux élèves qui
se seront le plus distingués une médaille, la première de 200 fr. et la seconde de
100 fr.
Art. 11.
A l'expiration de la première année du second cours, la commission formera
une liste de huit candidats, parmi lesquels le ministre de l'intérieur nommera
quatre pensionnaires qui, pendant la dernière année, recevront un traitement de
600 fr.
A
RT.
A l'expiration de la seconde année du second cours (la dernière des études),
la commission désignera au ministre les élèves qu'elle aura jugés dignes d'obtenir
des brevets d'archiviste paléographe , conformément à l'art. 10 de l'ordonnance
du 11 novembre 1829.
Art. i3.
Le recueil dont l'art. 4 de l'ordonnance prescrit la publication, ne pourra con-
tenir que des documents sur lesquels auront porté les travaux des élèves dans la
seconde année du second cours; on n'y comprendra aucune des pièces qui, par
leur nature, doivent entrer dans les recueils des historiens de France, des
ordonnances dites du Louvre, et du texte des chartes qui fait l'objet de l'art. 8 de
l'ordonnance,
ap
S 3. — Des pensionnaires du K<>i.
Art. 14.
Dans le mois qui suivra la délivrance des brevets accordes eu exécution de l'ar-
ticle 10 de l'ordonnance, la commission ouvrira un concours entre ceux qui les
auront obtenus, et nommera des pensionnaires qui, à compter du jour où la nomi-
nation aura été approuvée par le ministre de l'intérieur, jouiront d'un traitement
de 1000 fr.
AnT. i5.
Les pensionnaires seront au nombre de six. La première nomination aura lieu
en i833. A cette époque, il en sera nommé quatre seulement. En i834, le nombre
sera complété, et chaque année la commission procédera an remplacement de
ceux qui, étant décèdes, ou ayant obtenu des emplois ou pris une autre carrière,
cesseront d'être comptés parmi les pensionnaires.
Art. 16.
Les pensionnaires seront à la disposition du ministre de l'intérieur pour l'exé-
cution des travaux qu'il jugera utile de leur confier. L'Académie des Inscriptions
et Belles-Lettres proposera ses vues sur ceux dont ils pourraient être chargés sous
sa direction.
Art. 17.
Indépendamment du traitement de 1000 fr., les pensionnaires recevront, fur le
fonds de 3, 000 fr créé par l'art. 9 de l'ordonnance du 11 novembre 1829, des
gratifications d'après les propositions de l'Académie des Inscriptions et Belles-
Lettres.
§ 4. — De la continuation des tables et des textes des chartes.
Art. 18.
La publication, qu'aux termes de l'art. 8 de l'ordonnance du 1 1 novembre 1829,
l'Imprimerie royale est tenue de faire chaque année, d'un volume de chartes na-
tionales, consistera dans la continuation de la Table chronologique des diplômes,
chartes et titres concernant l'histoire de France, commencée en 1765, par ordre
du roi Louis XV, et du recueil des textes des Chartes et diplômes dans leur ordre
chronologique avec des notes critiques, dont le premier volume a été publié en
1791, par ordre du roi Louis XYI. Ces travaux seront combinés de manière que
rimprimerie royale ne soit tenue de publier qu'un volume, conformément à
l'article précité de l'ordonnance.
Art. 19.
La publication de ces tables et de ces textes sera faite, par les soins de l'Aca-
démie des Inscriptions et Belles-Lettres, de la même manière que celle des recueils
scientifiques dont elle est déjà chargée.
Fait et arrêté par la commission de l'Académie, le quatre décembre mil huit cent
vingt-neuf.
Signé Pardessus.
40
Arrêté du ministre de l'intérieur du 17 novembre 1830, portant
règlement pour la discipline et l'ordre des études de l'école
des chartes.
Nous ministre secrétaire-d'état au département de l'intérieur, vu les ordonnances
du 22 février 1821 , du 16 juillet 1823 et du 1 1 novembre 1829 , vu l'article 1 1 de
cette ordonnance relatif à la discipline de l'Ecole des Chartes et à l'ordre des
études, après avoir pris l'avis de l'Académie royale des Inscriptions et Belles-
Lettres, avons arrêté et arrêtons ce qui suit :
art. 1.
La commission créée par l'art. 4 de l'ordonnance du 1 1 novembre 1829 détermi-
nera de concert avec les professeurs les jours et heures des cours de l'école royale
des chartes.
art. 2.
Les personnes qui se destineront à suivre ces cours en qualité d'élèves, s'inscri-
ront dans le premier mois du cours sur un registre spécial.
art. 3.
Celles qui désireraient suivre les cours sans prendre la qualité d'élèves , pour-
ront y être admises par le professeur, avec l'autorisation de l'Archiviste du royaume
pour le cours qui sera fait aux archives, et du conservateur des manuscrits du
moyen âge de la Bibliothèque royale, pour le cours qui sera fait dans cet établis-
sement. ( Voyez l'ordonnance du 22 février 1821 . )
art. 4*
La commission pourra accorder l'autorisation pour suivre le second cours à des
personnes qui n'auraient pas suivi le premier, après s'être assurée de leur aptitude ,
pourvu qu'elles ne soient pas âgées de plus de vingt-cinq ans, et qu'elles aient le
grade de bachelier es lettres. Toutefois le nombre des personnes autorisées ne
pourra s'élever au-dessus de celui des élèves pensionnaires.
art. 5.
La commission est autorisée à suppléer, par des mesures réglementaires que l'ur-
gence rendrait nécessaires, à ce qui n'aurait pas été prévu par le présentjrèglemenl
relativement à la discipline du cours , à la charge d'en rendre compte au mi-
nistre de l'intérieur.
art. 6.
Le professeur du premier cours s'assurera par des interrogations que les élèves
ont compris ses leçons ; en outre il les exercera à des lectures de chartes manu-
scrites , il aura soin de faire remarquer les abréviations dont l'explication est la
plus nécessaire pour lire et déchiffrer les écritures anciennes , et d'attirer particu-
lièrement l'attention des élèves sur celles de ces abréviations, dont l'interprétation
a donné lieu à des controverses. Il leur fera exécuter des transcriptions dans les-
quelles les élèves devront présenter en toutes lettres les mot's que les manuscrits
auraient exprimés par des abréviations, et expliquer dans leurs annotations d'après
quelle règle ou quelle autorité ils se sont décidés.
art. 7.
Le professeur du second cours fera porter principalement les exercices des
41
cléves tic la premit-rc année sur de» chartes qui n'auraient pas encore été relevées
dans les volumes imprimés des table.". Il leur indiquera comme objet de travail,
Ih'r lu >, ioIi (l.ms les grands recueils historiques connus sous le nom d'His-
toriens e| Ordonnant ( M de FfMIce , Gallia Chrisliana , etc., soit dans les collec-
tions connues sous le nom de Traites ou monuments de diplomatique, Analectes,
$picilégei,et autres semblables, soit dans les historiens particuliers; a lYfh i de véri-
fier si 1rs i lianes qu'il leur a donnée? ià lire y ont éle recueillies en totalité ou en
partie. Il les chargera decollationncr les originaux dont il aura donné l'explication,
avec d'autres copiée du même document qui pourraient exister dans les dépôts
publiée , et d'en relever les variantes.
Il les exercera à des traductions dans lesquelles les élèves annoterout les mots
dont ils n'auraient pas trouvé l'explication dans les glossaires que le professeur
aura désignes, ainsi que sur les divers dialectes qui ont été en usage en France pen-
dant le moyen âge.
art. 8.
Le professeur proposera aux élèves de seconde année comme objet de travail et
d'étude , la recherche dons les divers dépôts publics des chartea et des documents
historiques ou législatifs qui n'existeraient pas en originaux ou en copies dans les
portefeuilles et cartons de la Bibliothèque royale. Il leur donnera comme sujets
de composition soit à domicile, soit sous ses yeux, la rédaction de petites disser-
tations sur le caractère , l'authenticité et l'objet des documents qu'il leur indi-
quera ou qu'il mettra sous leurs yeux , sur les conséquences ou les inductions
qu'on doit tirer de ces pièces , relativement à l'éclaircissement de certains faits
historiques , aux usages , aux mœurs , à l'agriculture, à l'industrie, au commerce,
à l'état social et aux divers idiomes du moyen âge.
Dans l'un et l'autre cours , les travaux des élèves , signés de chacun d'eux , se-
ront remis au professeur qui les lira publiquement, s'il le juge convenable, et
prendra occasion de cette lecture pour indiquer aux élèves les erreurs qu'ils au-
raient commises, et leur donner des instructions. Ces compositions seront transmises
à la commission , et resteront déposées dans ses cartons.
Le présent règlement sera adressée l'Académie royale des Inscriptions et Belles-
Lettres pour recevoir son exécution à compter du Ier janvier i83i.
Signé MONTALÏVET.
XIII,
ORDONNANCE ROYALE DU |éf MARS 1832, PORTANT SUPPRESSION DU
MIT. 4 ET 8 DE L'ORDONNANCE DU 11 NOVEMRRE 1839.
Imprimée textuellement dans la Notice. Voytt ci-dessus, page i5 de ce re-
cueil.
42
XIV
EXTRAIT DU PROCÈS-VERBAL DE LA SÉANCE DE L'ACADÉMIE DES
INSCRIPTIONS ET BELLES-LETTRES, DU 13 MARS 1835.
Il est donné lecture d'une lettre de M. le ministre de l'instruction publique, par
laquelle il invite l'Académie à examiner de nouveau les ordonnances de 1821 et
de 1829 relatives à l'organisation de l'Ecole des Chartes ainsi que les règlements
provisoires faits en i83o par le ministre de l'intérieur sur l'ordre des cours
et le terme des concours de cette école. L'Académie arrête que cette lettre sera
renvoyée aux membres de l'Académie qui font partie de la commission de l'école
des chartes, auxquels M. Guérard est invité à se joindre.
XV
ARTICLES DE L'ORDONNANCE DU 22 FÉVRIER 1839, RELATIFS A
L'ÉCOLE DES CHARTES.
Art. i5.
Les employés de la Bibliothèque royale sont nommés par notre ministre de l'iu-
struction publique, soit parmi les surnuméraires ayant au moins deux ans de ser-
vice, ou les fonctionnaires des autres bibliothèques de Paris, soit parmi les membres
de l'Université, les archivistes des départements, les attachés aux travaux histo-
riques, les élèves de l'École des Chartes, les écrivains et savants dont les titres
seront mentionnés dans l'arrêté de nomination. Les surnuméraires sont nommés
par notre ministre de l'instruction publique dans les mêmes conditions que les
employés x.
Art. a6.
Les bibliothécaires, sous-bibliothécaires et employés dans les bibliothèques
Sainte-Geneviève, Mazarineet de l'Arsenal, devront être choisis parmi les membres
de l'Université, les littérateurs et savants connus par leurs travaux, les élèves de
l'Ecole des Chartes.
11 L'ordonnance royale du vt juillet 1839, en rendant la présentation des employés
au Conservatoire (art. i5 et 3i) a de fait annulé cet article. Cette ordonnance
aurait peut-être nécessité quelques changements dans la rédaction de la Notice,
mais nous tenions à la publier telle qu'elle a été envoyée à M. le Ministre , le^4
juin dernier.
LISTE
DES ÉLÈVES PENSIONNAIRES'
DE
L'ÉCOLE ROYALE DES CHARTES ,
PUBLIÉE
ANCIENNE ÉCOLE.
PREMIÈRE SECTION (DE LA BIBLIOTHÈQUE ROYALE).
1821.
LANDRESSE, sous-bibliothécaire de l'Institut.
LACABANE (Jean-Léon), né à Fons (Lot), employé à la Biblio-
thèque royale, département des manuscrits.
LE NOBLE (Alexandre) &, né à Moscow, avocat à la cour royale
de Paris, ancien vérificateur des titres à la commission du sceau de
France, ancien membre de la section historique des Archives du
royaume, associé à la rédaction de plusieurs Journaux scientifiques,
auteur de Mémoires divers, d'une Histoire du sacre des rois de
France, publiée en 1825, et d'un ouvrage de chronologie mathéma-
tique et historique, qui paraîtra incessamment, sous le titre de
Livre des temps.
CAPEFIGUE (Jean-Baptiste-Honoré-Raymond) & , né à Mar-
seille, avocat et publiciste, a publié les ouvrages suivants, qui for-
ment un corps presque complet d'histoire de France, depuis l'extinc-
tion de la deuxième race de nos rois jusqu'à la révolution de 1789 :
1° Hugues Capet et la troisième race, jusqu'à Philippe Auguste, 4 v.
— 2° Philippe Auguste. 4 vol. — 3' La France au moyen âge ( de-
puis Philippe Auguste jusqu'à Louis XI ). 4 vol. — Histoire de la
1 Ce litre de pensionnaire peut seul distinguer les élèves qui ont réellement ter-
miné leur cours, de ceux qui, après avoir échoue à l'examen de la première année,
croient néanmoins pouvoir, dans leurs publications, s'intituler élèves de CÉcoU
des Chartes,
44
réforme de la Ligue et du règne de Henri /F. 8 vol. — 5° Richelieu,
Mazarin et la Fronde, 8 vol.— 6° Louis XIV et son gouvernement.
6 vol. 7° Philippe d'Orléans, régent de France, 2 vol. Les autres
ouvrages de M. Gapefigue se rattachent à la politique contemporaine.
FAUDET (Pierre-Augustin), né à Saint-Geniez (Aveyron), doc-
teur de la Faculté de théologie de Paris, ancien professeur suppléant
à la même Faculté, ancien proviseur du collège Sainte-Barbe ( au-
jourd hui collège Rollin ), curé de Saint-Etienne-du-Mont, auteur
d'un ouvrage intitulé : Conférences sur la Religion, à l'usage des
collèges,
FLOQUET (Pierre -Amarle), né à Rouen, greffier en chef de la
cour royale de Rouen, correspondant de l'Académie des Inscriptions
et Belles-Lettres, a publié, entre autres ouvrages : Histoire du pri-
vilège de Saint-Romain, Rouen, 1833. 2. vol. in-8°. — Anecdotes
normandes, Rouen, 1838. In-8°. Il prépare une Histoire du Parle-
ment de Normandie qui paraîtra sous peu.
DEUXIÈME SECTION (DES ARCHIVES DU ROYAUME.)
4822.
GUÉRARD (Benjamin-Edme-Charles)&, né à Montbard (Côte-
d'Or), membre de l'Institut, conservateur adjoint à la Bibliothèque
royale, département des manuscrits, professeur de l'Ecole desChartes,
a publié, entre autres ouvrages : Essai sur le système des divisions
territoriales de la Gaule sous les rois francs, Paris, 1832. In-8°. —
Polyptique de l'abbé Irminon, ou Etat des terres, des revenus et des
serfs de l'abbaye de Saint- Germain-des-Prés sous le règne de Char-
lemagne. Première livraison, partie latine. Paris, 1836. In-4°. La
partie française contiendra les commentaires de l'éditeur sur ce pré-
cieux document; quelques morceaux en ont déjà été publiés dans
divers recueils; nous citerons, entre autres, l'article inséré dans la
Revue numismatique française en 1837, intitulé : Du Système moné-
taire des Francs tous les deux premières races. Les deux cartulaires
de saint Rertin et de S, Père de Chartres, dont M. Guérard est l'édi-
teur, sont terminés et paraîtront incessamment.
ROLLE (Hippolyte), né à Paris, bibliothécaire en chef de la ville
de Paris, rédacteur du National.
BURNOUF (Eugène) &, né à Paris, membre de l'Institut, profes-
seur de sanskrit au Collège de France, l'un des rédacteurs du Jour-
M
nal des Savants et du Journal asiatique, a publié plusieurs ouvrages
sur la littérature orientale, entre autres : Commentaire sur le Yaçna,
l'un des livrée religieux des Perses. Paris, 1833. In-4°. — Mémoire
sur deux inscriptions cunéiformes trouvées près d'Uamadan. Paris,
1886. In
LE VAILLANT de FLORIVAL (P. E.)&,né à Paris, professeur
d'arménien à l'école des langues orientales, membre de l'Académie
arménienne de Saint- Lazare de Venise, a publié : Mémoire sur la
persécution des Arméniens catholiques en 1827 et 1828. — Allégorie
de la Rose et du Rossignol, traduit de l'arménien. — Fables de
Méchitar Coch , auteur arménien du douzième siècle , traduites de
l'arménien. — Histoire de Moïse de Khorène, traduite de l'arménien,
et accompagnée de notes philologiques, historiques et géographiques.
BARBIE DU BOCAGE ( A.-F.) &, né et mort à Paris, professeur de
géographie à la Faculté des lettres, secrétaire de la Société de géo-
graphie de Paris. Il a laissé un Compte rendu des travaux de cette
Société en 1832, et un Dictionnaire géographique de la Rible, inséré
dans l'édition de la Bible publiée en 1834 par Lefèvre, en 13 vol.
in-8°.
PÉTIGNY (J. de), né à Paris, ancien conseiller de préfecture à
Blois, l'un des rédacteurs de la Revue de numismatique française, a
publié Observations sur le recrutement de l'armée, 1830, in-8°, et
divers Mémoires dans le Bulletin des Sciences, dirigé par M. de
Férussac, et dans les Mémoires de la Société des Sciences et Lettres
de Blois.
NOUVELLE ÉCOLE.
PREMIÈRE PROMOTION.
4851.
TEULET (Jean-Baptiste-Théodore- Alexandre), né à Mézières
(Ardennes), employé aux Archives du royaume, attaché aux travaux
de l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, a publié, 1° sous les
auspices du club d'Abbotsford, un Inventaire chronologique des do-
cuments relatifs à l'Histoire d'Ecosse, conservés aux Archives du
royaume; 2° les deux premiers volumes de la Correspondance diplo-
matique de Bertrand de Salignac de La Mothe Fénélon, ambassadeur
<mcc en Angleterre, de 1568 ci 1575.
46
SCHNEIDER (Marie-Joseph-Léon), né à RibeauviHer (Haut-
Rhin), attaché aux travaux de l'Académie des Inscriptions et Belles-
Lettres.
FOURCHEUX de MONTRQND( Clément -Melchior- Justin -
Maxime), né à Bagnols (Gard), attaché aux travaux de l'Académie,
a publié : Essais historiques sur la ville d'Etampes. 2 vol. in-8°. 1836
et 1837.
CHELLE (Claude-Charles), né à Vault (Yonne), archiviste du
département du Rhône.
LE ROUX de LINCY (Antoine-Jean-Victor), né à Paris, homme
de lettres, attaché à la rédaction de plusieurs Journaux littéraires,
auteur des ouvrages suivants : Analyse critique et littéraire du roman
de Garin le Loherain, précédée de quelques observations sur l'origine
des romans de chevalerie, 1835. — Le Roman de Brut par Wace,
poète du douzième siècle, publié pour la première fois, d'après les
manuscrits des bibliothèques de Paris. 1836-1838. — Le Livre des
Légendes, introduction. 1836. — Le Roman des sept Sages de Rome,
en prose, 1838. — ■ Recueil de Farces, Moralités, Sermons joyeux
1837. — Essai historique , critique et littéraire sur la ville et le mo-
nastère de F écamp. 1839.
HUGOT (Louis-Philippe-Henri), né à Strasbourg, archiviste de
la ville de Colmar.
DEUXIEME PROMOTION.
4855.
FALLÛT (Jean-Fréderic-Gustave), né à Montbéliard (Doubs),
mort à Paris, sous- bibliothécaire de l'Institut et secrétaire du
premier comité des travaux historiques, a laissé un ouvrage intitulé :
Recherches sur les formes grammaticales de la langue française et de
ses dialectes au xme siècle, qui a été publié par les soins de
M. Akermann.
REDET (Xavier-Louis), né à Delémont (Haut-Rhin), archiviste
du département de la Vienne, auteur de plusieurs Mémoires insérés
dans les Mémoires de la Société des Antiquaires de l'Ouest, a publié
ne 1639, le premier volume des Tables des manuscrits de D. Fonte-
neau, conservés d la bibliothèque de Poitiers.
47
DOUET-D'ARCQ (Louis-Claude), né à Paris, employé aux tra-
vaux historiques de la Bibliothèque royale.
DAVID ( Louis-Ciiarles), né à Cologne, référendaire à la Cour
des Comptes.
THOMASSY (Marie-Joseph-Raymond), né à Montpellier, employé
au dépouillement des manuscrits de la Bibliothèque royale, collabo-
rateur de plusieurs journaux littéraires, a publié un Essai sur les
ter ifs politiques de Christine de Pisan, suivi d'une notice littéraire
et de pièces inédites.
LEVASSOR SERESVILLE (Jacques), né à Chartres (Eure-et-
Loire), mort à Paris.
TROISIEME PROMOTION.
4855.
QUICHERAT (Jules-Etienne-Joseph), né à Paris, employé aux
travaux historiques de la Bibliothèque royale.
STADLER (André-Eugène-Barthélemy de), né à Paris, employé
aux Archives du royaume, section historique.
DELPIT (Jean-Martial), né à Cahuzac (Lot-et-Garonne), collabo-
rateur de M. Augustin Thierry, pour la Collection des Monuments
de l'Histoire du Tiers-Etat.
BOREL (André), né à Lyon, avocat à la Cour royale de Paris, em-
ployé au dépouillement des manuscrits de la Bibliothèque royale,
auteur de l'ouvrage intitulé : La Seine et ses bords.
BERNHARB (Marie -Bernard), né à Ribauviller (Haut-Rhin),
avocat, attarhé aux travaux préparatoires de la Collection des Mo-
numents de l'Histoire du Tiers-Etat.
\AA\\.\Y (Edouard-André-Joseph), né à Cambray, licencié en
droit, conservateur adjoint des archives générales du département
du Nord, a publié Complainte ou Elégie romane sur la mort d'En-
guerrand de Créquy, évêque de Cambrai. 1834. — La mort de Begon
de Bélin, épisode extrait et traduit du roman de Garin Le Loherain.
48
1835. — Fragments d'épopées romanes du douzième siècle, traduites
et annotées. 1838.
WEY (Francis-Alphonse), né à Besançon, collaborateur du Siècle
et de la Revue de Paris, a publié les Enfants du Marquis de Gange,
in-8\ — L Oncle Marcel , in-8°. M. Wey prépare une nouvelle édi-
tion , avec traduction , de Fabliaux et Contes du xme siècle.
BOGCA (Louis), né à Valenciennes (Nord).
QUATRIÈME PROMOTION.
4 857.
GÉRAUD (Pierre-Hercule-Joseph-François), né au Caylar
(Hérault), employé au dépouillement des pièces relatives à Y His-
toire des Albigeois, a publié : Paris sous Philippe le Bel, d'après les
rôles de taille, de 1292 et de 1313 , avec un plan détaillé de Paris à
cette époque.
MARCHEGAY (Paul-Alexandre), né à Lousigny (Vendée), em-
ployé au dépouillement des manuscrits de la Bibliothèque royale.
GUESSARD (Francis), né à Passy, attaché aux travaux prépara-
toires de la Collection des monuments de l'histoire du Tiers-Etat.
CLAIREFOND (Antoine-Marius), né à Chabeuil (Drôme), chargé
du classement des archives du département de l'Allier.
CERTAIN (Antoine-Eugène de), né à Paris, chargé du classe-
ment des archives du département de la Mayenne.
FREVILLE (Charles-Ernest de), né à Rouen, employé au dé-
pouillement des pièces inédites relatives à Y Histoire des Albigeois.
EYSEMBACH (Gabriel), né à Woippy (Moselle), rédacteur du
Mémorial de la noblesse.
VALLET (Auguste), né à Paris, chargé du classement des archi-
ves du département de l'Aube, associé à la rédaction de plusieurs
Journaux politiques et littéraires.
. |\oUIMI PROMOTION
isr>!>.
S VIN T-HHIS ( Théodore >, né à Amboise ( Indre-et-Loire ), li-
ceiirié en droit.
PAILLARD de SAINT-AHJLAN (Charles-Alphonse-Mathurin),
né à Saint-Mihiel (Meuse), avocat, couronné par l'Académie des
Inscriptions et Belles- Lettres, en 1839, employé au dépouillement
des manuscrits de la Bibliothèque royale.
MAS LATRIE (Louis de), né à Castelnaudary (Aude), a publié :
Chronologie historique des Papes et des Conciles. 1837, — Notice sur
le* grandi Officiers de la couronne. 1838.
BOURQUELOT (Louis-Félix), né à Provins (Scine-ct-Marne),
avocat, a publié le premier volume de Y Histoire de Provins. 1839.
BATAILLARD (Paul-Théodore), né à Paris.
VAULCHIER DU DESCHAULX ( Réné-Gaspard de) , né à Be-
sançon (I)oubs).
BORDIER (Henri-Léonard), né à Paris.
LAGET DE HASENBAUMER (Antoine-Frédéric-Auguste), né
i Lille, employé aux Archives du royaume, section domaniale.
50
ADMIMSTKATION
DE L'ECOLE ROYALE DES CHARTES.
MEMBRES DE LA COMMISSION.
MM.
PARDESSUS &, membre de l'Institut, président.
DAUNOU, 0$, secrétaire perpétuel de l'Académie des Inscriptions
et Belles- Lettres , garde général des Archives du royaume.
RAOUL-ROCHETTE,0&, conservateur à la bibliothèque royale,
membre de l'Académie des Inscriptions et secrétaire-perpétuel de
l'Académie des Beaux-Arts.
NAUDET & , membre de l'Institut , conservateur à la Bibliothèque
Mazarine , inspecteur général des études.
CHAMPOLLION-FIGEAC £, conservateur à la Bibliothèque
royale.
HASE $ , membre de l'Institut , conservateur à la bibliothèque
royale, professeur à l'École des langues Orientales et à l'École poly-
technique.
BEUGNOT ( le comte ) , membre de l'Institut.
PROFESSEURS.
DIPLOMATIQUE ET PALÉOGRAPHIE FRANÇAISE.
M. CHAMPOLLION-FIGEAC $, conservateur à la Bibliothèque
royale.
COURS ÉLÉMENTAIRE.
o-uî* <\HÉRARD *' membre de l'Institut, conservateur-adjoint à h
Bibliothèque royale.
llUCMKVr INKIUT
VERSIFICATEUR I.VIIN ANCIEN
FIGURES DE RHÉTORIQUE
Le manuscrit où se trouve ce fragment est conservé sous le
n° 7530 de la Bibliothèque royale. C'est un volume in-4°, écrit sur
des feuillets de parchemin palimpseste , et exécuté , selon loute
apparence, par une main italienne. Son âge lui donne une grande
autorité. Il est de la belle époque lombarde, peut-être de la fin du
% II I- siècle; dans tous lescas, anlérieuràlamortdeCharlemagne '.
Je ne veux pas donner ici la notice de ce manuscrit; cependant ,
l'examen que j'en ai fait m'a arrêté sur un passage trop curieux
pour que je ne le signale pas d'abord aux amateurs de la belle an-
tiquité. La singularité du fait justifiera celle digression.
Le n° lolO est désigné par le catalogue comme un recueil de
rhéteurs et de grammairiens latins, et c'est uniquement sur la foi
de cette indication que je le consultais. Quelle ne fut pas ma sur-
prise, lorsque, tombant sur le vingt -huitième feuillet, j'y lus ces
' Par le plus heureux dos hasards , le n° 753o porte sa date avec lui ; voici com-
ment. Il rcnfrrme une table calculée des Pâques, exécutée en même temps que le
reste du manuscrit. Celte table s'étend de l'an 7:9 à l'an 835, Or comme ces sortes
de calcula ne se font que pour les années les plus rapprochées en deçà et an delà
'e où l'on se trouve, on peut conclure que le manuscrit a élu fait entre les
années 7 79 et 835. De plus , il contient un calendrier , nécessairement de l'année
courante , où Piques est place au 6 des kalendes d'avril ( 27 mars ). Donc l'année
delà période ;;y-S35 dans laquelle Pâques tombe le 27 mars, est celle même de
la confection du volume. Le problème ainsi réduit admet ireis solutions , à savoir
791, 80a 1 1 Si... 1 < pureté des formes Lombardiques me fearil n rjohsi
M reculée.
52
mois, tracés au haut de la page , en grandes lettres onciales : INCI-
PIT THUESÏES VAR1I. La déception va plus loin. Je transcris
les premières lignes du f° 28 :
Lucius Varius, cognomenloRufus, Thijesten tragœdia*, magna
cura absoîulo 2, post Actiacam vicloriam , Augusto 3, ludis ejus ,
in scena edidit. Pro qua fabula sestertium deciens accepit.
On reconnaît là un de ces courts préambules dont se conten-
taient les éditeurs, dans l'antiquité. Malheureusement les magni-
fiques promesses du manuscrit se bornent à ce peu de mots. Le texte
continue sans interruption par un chapitre des Origines d'Isidore de
Séville.
Cette brève notice a sans doute été vue par d'autres que par moi,
mais je ne sache pas qu'on Tait jamais imprimée, ni même citée.
Elle mérite cependant de voir le jour, d'abord parce qu'elle nous
donne sur la tragédie de Varius un renseignement que nous n'a-
vions pas , ensuite parce quelle démontre qu'au huitième siècle de
notre ère, ce chef-d'œuvre de la tragédie latine existait encore.
L'auteur du manuscrit 7530 en avait nécessairementun exemplaire
sous les yeux ; il en commençait la transcription, lorsqu'une cir-
constance bien fatale, on peut dire, lui fit interrompre ce travail
par lequel une des plus grandes gloires du siècle d'Auguste eût
été sauvée.
Les vers que je publie ne compensent pas à coup sûr une perte
si grande. Leur mérite poétique n'est pas saillant, en général, et le
moins qu'on puisse en dire, c'est ce qu'Horace pensait des livres des
pontifes : que les muses n'avaient pas eu la peine de faire le voyage
du Latium pour assister à leur enfantement4. Mais s'ils n'enrichis-
sent que médiocrement la littérature, ils sont précieux pour la phi-
lologie. Un seul fail les recommande; ils ajoutent à la nomencla-
ture seize mots d'une autorité incontestable, qui manquent dans tous
les lexiques 5. Ils constituent d'ailleurs un monument d'un genre
2 Lisez absolulam.
3 Suppléez reduce.
4 • Ponlificum libros , annosa volumiua valum ,
Diclitet Albano musas in monte locutas.
Epist. II, i,a6.
5 Voici la liste de ces mots : adremeatio , adsignificalio , œquisonus , depictio ,
distriltuela, exadversio, indupelto, ir.terserlio,irreticentia, iteramen, multiclinatus ,
prœoccursio, pugilamen, subnexio, sujfessio, supparilis. Ajoutez-y quelques autres
mois suspects, ctoùefoaU» d'acceptions. nouvelles.
unique, el ils proposent à la critique un problème d'atteint plus dif-
ficile, que jhiii! le résoudre les termes do comparaison manquent
absolument.
Quelques mois sur la disposition qu'ils présentent dans le manus-
crit. Ils sonl an nombre de cent quatre-vingt-deux , dont les cent
quarante-*!* premiers, tracés dans un système d'écriture qu'on ne
rencontre qu'à tel endroit du n° 7530, occupent les feuillets 125 et
l:2(>, recto et verso, plus le recto 127. Les trente-six autres, écrits
de la même main que tout le reste du volume, reprennent au recto
IJS, après une blanc d'une page (le verso 127), qui est dû, non
pas à une interruption dans la suite du poème, mais seulement a
la distribution de la copie entre deux écrivains. La preuve qu'il ne
manque rien, c'est que le vers cent quarante-sept qui commence
le folio 128 complète la figure annoncée au bas du recto 127. Si
cette pièce, quoiqu' assez saillante, n'est pas consignée au catalo-
gue , c'est qu'elle semble faire partie d'un traité de rhétorique qui
la précède. En effet, son litre, de figuris velschematibus, est
écrit au bas de la page où ce traité finit, comme suite à la série des
chapitres commencés. Mais il n'existe aucun rapport entre les deux
ouvrages. L'un est en prose et traite de toutes les parties de l'art;
celui qui nous occupe est uniquement composé de tercets hexamè-
tres, renfermant chacun la définition et l'exemple d'une figure de
rhétorique. L'absence de plusieurs figures importantes, me donne
à croire que le morceau est tronqué à la fin ; il l'est aussi au com-
mencement ; car, bien que la tête du premier feuillet qu'il occupe
ait été enlevée par la rognure , et que dès le début il présente une
lacune de deux hémistiches, cependant le peu qui reste des deux
premiers vers fait assez reconnaître qu'ils n'ont jamais été une en-
trée en matière.
I îei raisons me déterminent à regarder les cent quatre-vingt-deux
hexamètres du manuscrit 7530 comme un fragment de quelque
ouvrage didactique plus étendu sur les figures, et peut-être sur la
rhétorique entière. Par sa forme, il semble avoir été destiné à
renseignement des écoles. C'est une sorte de Despautère. Rien
n'apprend quel en est l'auteur; mais il présente dans ses détails
plusieurs renseignements, à l'aide desquels on peut, je crois, con-
jecturer l'époque approximative de sa composition. Je vais tâcher
d'apprécier l'un après l'autre ces différents témoignages.
Une chose bien remarquable dans la facture de ces vers, c'est
l'antiquité des formes prosodiques. Lucile n'est pas plus vieux. On
< u\e répétée à chaque instant PélisiOfl de l'.s devant la con-
54
sonne : re/lectimu' dicta, couver timiï verba ', etc. Souvent c'est la
tmèse dans les substantifs : cumque gregatio, péri quem dicunt
odon2 ; ailleurs l'aphérèse si fréquente dans les comiques: dictiïst
pour dictas est3; peut-être en un endroit la finale um conservée
brève sans élision devant une voyelle, membrum ubi formant un
choriambe4. Ajoutez à ces licences l'emploi d'une foule de mots
dans leur plus vieille acception, des ellipses fréquentes, des tour-
nures antiques, non pas seulement dans les exemples cités, mais
encore dans les définitions qui sont nécessairement postérieures à
quelques-uns de ces exemples : tant d'archaïsmes accumulés dans
une pièce d'aussi peu d'étendue, sembleraient d'abord indiquer un
poète contemporain des Gracques.
Mais quand bien même celte haute antiquité ne serait pas
combattue par la nature de l'ouvrage 5, plusieurs autres circon-
stances la rendraient impossible. Ainsi la locution bucera sœclaG,
donnée comme exemple de périphrase, appartient à Lucrèce. Le
vers 176 est presque tout entier d'Horace :
Quarta vix di-mum exponimur hor i 7
Il est vrai que l'autorité de cette dernière citation pourrait être
déclinée avec d'assez justes motifs. Elle se trouve dans Horace;
mais à quel endroit de ce poète ? dans le voyage à Brindes, qui,
au dire du scoliaste antique, publié par Cruquius, est une imi-
tation du voyage de Lucile à Capoue. Ne pourrait-on pas prétendre
que le vers en question n'est dans Horace qu'une réminiscence de
son devancier ? Cette opinion serait d'autant plus soutenable que
l'expression vix demum est un archaïsme 8.
Mais je n'ai que faire de cette supposition ; j'admets que le pas-
1 Voyez les vers la, i5 , etc.
a Vers 9 , i3&.
» Vers 164.
4 Comme clans ce vers d'Ennius :
Insignita fere tum millia mdiluni octo.
Si celle licence n'est pas dans le vers 80, il s'y cache un mot nouveau.
5 Le premier cours de rhétorique en latin fut professé par Plolius Gallus , Pan
de Rome 660 , et le premier livre écrit sur celte matière est le trailé à Hereunius.
Ce double fait résulte du témoignage de Suétone ( De cl. llhct. c. 1 et 2) et des
expressions mêmes de l'auteur à H< rcnnius : « Nornina verum graeca quae conver-
timus, ea remota sunt a consueludine : quae enim res apud nostros non crant, ea-
rum rerum nomina non polerant esse usilata. » I.. iv, c, 7.
H Au vers 178.
: Voy- Horace, $at. 1 , 5,-a3.
6 Voyez le Ycr.s 1 76 cl la note.
saga Indiqué appartienne en propre ft ll<»ia<e, ja rappelle x-ule-
ment qu'il esl «l<¥ la jeunesse (le ee poète, extrait «l'un livre qui ;i
été publié l'ail TIN de Rome, sous le second Iriiiimiral.
I es deux passages que je viens de signaler sont les seuls (jue
j'aie reconnus comme appartenant à des poêlée dont les qtàvrea
nous son! restées. Il y a bien un hémisliehe : sauems ilh- le<>\
qui, donné comme exemple de pléonasme, rappelle indirectement
ces beaoi vers du douzième livre de l'Enéide :
Saucitjs die ^»r avi vcnantuiu pectere \nltms
Tum (Irminn movet arnia Av>.
Mais cette ressemblance éloignée suffit-elle pour établir les droits
de Virgile sur notre vers 177 : En bonne critique, on ne peut pas
conclure d'une simple analogie d'expression à la propriété de tel
ou tel auteur. Le illc emphatique était sans cesse dans la bouche
des Romains 2. Knnius, ou tout autre poète de l'ancien tige, peut
fort bien l'avoir appliqué, avant Virgile, au lion blessé par les
chasseurs; ou, si l'on voulait à loule force établir une parenté
entre l'hémistiche du fragment et les deux vers de l'Enéide, je
serais en droit de supposer que Virgile, dans ce passage comme
dans d'autres, a procédé par imitation. On sait qu'il ne se faisait
pas scrupule de puiser ainsi dans ses devanciers. Il pouvait agir
en légataire de tous les autres, assuré qu'il était de la survivance.
Si les poètes connus ont fourni peu de chose à notre versifica-
teur, je puis signaler un plus grand nombre d'emprunts dont il est
redevable à la prose. Il paraît s'être servi quelquefois de Cicéron ;l;
Hutilius Lupus lui a été du plus grand secours. L'imitation de ce
dernier esl tellement llagrante, il'un bout à l'autre du fragment,
que, pour la constater aux yeux du lecteur, il me suffit de le ren-
u\ er à mes notes; on y trouvera les ressemblances des deux rhé-
ui- consignées chacune en leur lieu.
II était important, pour l'objet que je me propose, de faire le
■ i> ail de comparaison sur tous les auteurs latins qui ont
traité de la rhétorique. Comme la classification des figures n'a pas
été la même a (ouïes les époques de la littéral lire, il était possible,
jusqu'à un certain point, d'après le système suivi par l'auteur du
fragment, de supposer l'âge dans lequel il avait écrit. Je craignis
Vcn .-
I ii rrai, qu'il ;. (in î pur dexenir inséparable de tout substantif â<
mille , ri ;i (lai)lir :
5G
longtemps qu'il ne perdît à cette épreuve ; cependant il en est sorti
victorieux. Non-seulement il s'éloigne visiblement de la classifi-
cation établie par Charisius l, et que tous les grammairiens des
temps inférieurs ont reproduite, mais il ne s'accorde ni avec Roma-
nus Aquila, qui suivit le système adopté par les scolastiques grecs du
temps des Antonins, niavecQuintilien, qui avait compilé Caecilius,
Dionysius,Cornificius,Visellius2, tous rhéteurs contemporains d'Au-
guste et de Tibère. S'il rappelle le neuvième livre des Institutes
oratoires dans deux ou trois passages, c'est que Quintilien a puisé
également dans Rutilais Lupus. Hormis Rutilius et Cicéron, nul
rhéteur latin dont on retrouve la trace évidente dans le fragmentée
Schematibus ; et quand il s'éloigne de ces deux guides, il devient
tout à fait original. Il présente des figures qui ne se trouvent pas
ailleurs, ou bien il donne à celles que reproduisent tous les autres
des dénominations inaccoutumées.
Je trouve dans cette dernière particularité un renseignement
précieux ; car, si l'auteur d'un ouvrage de celte nature a pu rendre
les dénominations grecques par des équivalents de sa façon, c'est
que de son temps on n'était pas encore fixé sur la technologie;
c'est que, bien que venu après Cicéron, il n'était pas cependant
postérieur de beaucoup à l'époque de l'enseignement grec de la
rhétorique chez les Romains.
Voyons si sa coïncidence avec Rutilius Lupus justifie cette in-
duction. Nous ne savons de Rutilius que ce qu'en a dit Quintilien
dans cette courte remarque : Prœter Ma vero quœ Cicero inter
lumina posuit sententiarum, multa alia et idem Rutilius Gorgiam
secutus, non illum Leontinum, sed alium sut temporis, cujus qua-
tuor libros in unum suum transtulit, et Celsus 3 videlicet Butilio
accedens, posuerunt schemata 4. Mais, par un rapprochement
ingénieux du Gorgias nommé par Quintilien dans ce passage, à
celui qui fut le maître du jeune Cicéron, et qui florissait à
Athènes sous le premier triumvirat, Ruhneken a trouvé l'âge de
Rutilius 5. Nécessairement ce rhéteur écrivait au commencement
du huitième siècle de Rome, puisqu'il fut contemporain de
Gorgias. Son livre des Figures peut donc avoir été publié dans les
quinze ou vingt premières années de ce siècle, et reçu avec assez
• Voy. Charis., Inslit. Qram., !.. iv, c. 27, d-ms Putsch.
a Voy. Quintil , l. ix.
a Ce Celsus serait-il Tauieur du fragment ?•
4 Quintilien, lnstit. Or, ix , 2.
5 Edition de Rutilius Lupus , in-8", 1 768,
;>7
iveui pour que, dan* sa nouveauté même, il "it Wl autorito
dans plus d'uni' .rôle de rhétorique.
Ces probabilités, réunies aui faits que j'ai signalés plus haut,
m'ont amené à placer la composition do fragment sur les FigoreSi
ven l'an 720, c'est-à-dire après la publication du premier livre
des satires d'Horace, mais avant que la rhétorique latine s'cxprimrtt
dans une langue complètement arrêtée, et avant aussi que la pro-
icclion (oulo-puissante d'Auguste eût déterminé le triomphe de
l'école poétique, qui débarrassa pour toujours le vers latin des
aspérités du weil idiome.
Ce n'est là qu'une hypothèse, il est vrai ; mais elle a le singulier
avanlage de n'être contrariée par aucun des renseignements directs
ou indirects que fournissent les cent quatre-vingt-deux vers du
fragment. Ainsi, par exemple, qu'on interroge le sens historique de
tous les passages qui relaient des faits ou expriment des opinions,
on n'y trouvera pas une allusion, pas un détail de mœurs qui soit
postérieur aux dernières années de la république. Les vers 133,
131 et 135 nous représentent la Grèce, l'Afrique et l'Espagne
comme récemment subjuguées. Le vers 125 :
Nam plcbcius liomo , ut forme fil libéra in urlx- ,
Rfgnat ibi, etc.
montré les droits politiques du peuple exercés dans toute leur
étendue. Le vers 119 s'attaque indirectement à l'Académie :
Yrrum Acad» mia est : esto. Taraeii omnia nulîi
In dubiurn revocant, etc.
Ces! une allusion à Pécole de Carnéade où se forma Cicéron, et qui
s'éteignit peu après dans les désastres de la guerre civile. Et cette
antithèse contenue dans le vers 22 : Tu scriba, ego censor, n'esl-
olle pas encore plus significative? Elle me frappe d'autant plus
qu'elle semble être un exemple donné ex abrupto par l'auteur lui-
même du traité* Or, une pareille phrase serait-elle venue sous sa
plume s'il avait écrit plus tard qu'Auguste , après que Tibère eut
.dioli l'office et le n<»m de censeur? Je cberche en vain quelque in-
dice historique plus réecnl que ceux que je viens de signaler.
.Même accord parmi les preuves tirées du langage. Toutes les
locations, les acceptions, les tournures qui s'éloignent du style or-
me, nous ramènent à la langue des comiques. Voici de curieux
mplesde cette conformité, recueillis presqu'au hasard. Uiàem,
x . H; — fuit, y, 21 ; — dabit damnum, y . 31 ; — celer in repe-
58
hmdo, v. 82; — privis pour singulis, v. 83; — dis pour dives,
v. 85 ; — tempore in ipso, à propos, v. 87 ; — rata non cata verba,
v. 101 ; — dividiœ,v. 408; — comis, homme magnifique, v. 113; —
famur, v. 1 15; —par est, il convient, v. 123; — exuviœ, dans le
sens de hardes, toilette, v. 132; —dementia, mauvaise conduite,
v. 138 ; — res qua de agitur, v. 161 ; — pote, v. 165 et 177 ; —
dice loquendo, v. 179. Celte dernière périphrase me paraît surtout
concluante. L'auteur, écrivant après Virgile, aurait donné pour
exemple : ede loquendo.
Cependant, même après tous ces témoignage d'antiquité, il est
une circonstance prosodique qu'on pourrait objecter à ma supposi-
tion. L'o final est compté plusieurs fois comme voyelle brève dans
les vers du fragment de Schematibus. Ainsi nous avons homo au
nominatif, mesuré comme pyrrhique ; exspecto, antibacque; vero,
trochée. Comment concilier ce fait avec le témoignage si formel des
grammairiens, que Yo final des noms de la troisième, des verbes
et des conjonctions a été considéré comme long de sa nature, jus-
qu'après Virgile. Pour laisser à l'objection toute sa gravité, je cite
un curieux passage de Charisius relatif à ce point de métrique :
Etiam illud magna cura videndum est quod veteres omnia verba
et nomina quœ o litterafiniuntur, item adverbiaet conjunctiones,
producta extrema syllaba proferebant ; adeo ut Virgilius quoque
idem servaverit : in aliis autem refugerit incultœ vetustatis horro-
rem, et carmen contra morem veterum lœvigaverit... Illam opinor
fuisse rationem quod veteres secuti Grœcos apud quos, w littera
ubique quidem natura longa est, plerumque tamen in ultima verbi
syllaba ponitur, etiam in communi sermone prosœ, similiter pro-
ferebant. Ita, dum usurpavit prosa et versus obtinuit, paulatim
hoc usus invertit ut in sermone hoc, scribo, dico, et item talibus,
ubi non solum correpta ponitur, sed etiam ridiculus sit qui eam
produxerit '.
Ces mois, pris à la lettre, seraient bien défavorables à l'anti -
quité de notre poêle ; mais de* exemples ne me manquent pas pour
corriger ce qu'il y a de trop exclusif dans la remarque du gram-
mairien. Malgré la quantité naturelle de l'o final, il fut permis, dès
le temps d'Ennius, de le faire bref par licence au nominatif de la
troisième déclinaison :
Vos etemm juvenes auimum çernis muliebrem,
Iliaque zirgo virei »:
1 Cliaris. InsLit. Gtam,, 1,2, élans Futscli.
* Yoy. Hesscl , p. î 4 ^ •
Do même i.ucile dans Norias
mis trico fait niKimi irioi , i
i '<» de êgo n'a jamais été long que par exception, môme dans
les comiques. De plus, il a été admis dès le commencement que
i O final «Mail bref toutes les fois qu'il est précédé d'un /», d'un i on
d'un u '. Voilà pourquoi on trouve buleo dans Knnius et spomlcu
dans Virgile comptés comme dactyles; voilà pourquoi scfo.nescio,
duo. ont toujours été brefs. I)ira-t-on que, ce cas excepté, les plus
anciens poètes ne fournissent pas d'exemples de la correption de l'o
à la première personne des verbes? Ce ne sera pas prouver qu'ils
se la soient interdite ; et môme, dans l'état actuel des choses, cet
argument n'aurait de force qu'autant que le vers suivant, cité par
Cicéron, n'appartiendrait pas à Lucile :
Displicro mihi nec .aie sumrno senbo dolore ».
Ce qu'il y a d'incontestable, c'est que, du temps même de Cicéron
et quelques années après lui, les exemples se multiplient. On
trouve dans Catulle et dans Propercc volo compté deux fois comme
pyrrhique. Dans Tibulle, desirto, un dactyle ; dans Horace, dixero
un dactyle aussi. Mécène, Ovide et presque tous les poêles infé-
rieurs de la même époque en offrent quelques-uns. Ainsi, le prin-
cipe était moins respecté qu'on ne le pense , au commencement du
huitième siècle de Rome; et, comme le donne à entendre Chari-
sius, il y eut de la part de Virgile du rigorisme à s'interdire cette
îicence.
I/o bref de vero n'est pas plus difficile à défendre, quoique le
premier exemple qu'on en connaisse ne se trouve que dans Sénèque
!<• tragique :
Tum vero pavid.» sonipedeà mente exciti 3.
Ici, la licence paraît exorbitante, parce que vero est un véritable
termina la m praepoaita vocal i pénal lima cor ripiunl > Prisèitm.
i niibus. I ).m> PuUcb.
\ <>y. Ce ad Au . 2, 18 Inouï Doum ;» mis ce yen au nombre des fragments
11 cite un anlre rera qui paraît cire d'Enuitu , ;à
Ilorrida Romuleum eertaniina patlgo duollum i,
m vi'1 pM parce tjtl'on p'Mit considérer /> ngo el dueitum
60
ablatif ; mais modo est un ablatif, et il est bref partout, dans Virgile,
Piaule, Ennius; mais contra est un ablatif, et il est bref aussi dans
le môme Ennius :
Contra carinanteis verba atqne obscœna profatus '.
Et l'auteur du Ciris, contemporain de la jeunesse de Virgile, si
ce n'est Virgile lui-même, n'a-t-il pas fait Vo bref dans ergo, quoi-
que cet o fût un véritable ômega 2?
Tant d'exemples rendent concevable, ce me semble, que dans
les dernières années de la république, quelqu'un ait pu, sans blesser
les idées reçues, se permettre au besoin Yo final bref, surtout dans
un traité manuel qui n'affiche aucune prétention à la pureté des
formes poétiques.
Au contraire, on manquerait tout à fait d'autorités pour attri-
buer à un dge postérieur d'autres licences qui se trouvent dans les
vers du fragment. J'ai parlé déjà de certaines tmèses tout à fait
insolites ; mais ces exemples ne sont pas assez concluants, parce
que des poètes du moyen âge en offrent de plus bizarres encore.
Le vers 151 me fournit un fait d'une plus grande valeur. L'œy est
élidé dans le mot prœoccnrsio. Or, la préposition prœ doit être brève
dans cemot, comme dans les composés analogues prœacutns, prœeo,
prœuslus. L'élision, dans ce cas, est une licence qu'on ne justifie
que par la pratique des plus vieux poêles, et entre autres par cet
exemple de Catulle :
Omnibus lus The ■ i di leem prœoptaril amorcm 3
Et il n'y a pas à dire que ce soit là un archaïsme remis plus lard
en usage. Lorsque les poètes de la décadence n'ont pu s'arranger de
la quantité établie de prœ bref, bien loin de revenir à la licence
autorisée chez les anciens, ils en ont créé une nouvelle, en faisant
prœ long. Ainsi Marlianus Capella :
Praojtare ta'vel , si quod pJacet nique necesse esl 4.
Ainsi dans Stace, Prudence, Paulin de Noie, prœ est long dans le
composé prœeo.
1 Ilessel , p. 1 07.
a Ciris , v.386 :
Ergo mctu capiti Scylla est inimica palerno.
3 Catull. 64, iso.
1 M. Copcll.i, De nupt. Phil. 1. t.
(il
Ce fail ne me parait pas moins grave que celui de religion di
devanl les consonnes, auquel j'ai besoin de consacrer encore quel-
ques mois. On sait que, supprimer I'* des finales w el us, élail l'un
des procédés les plus usuels des premiers poôles latins. Plus lard, on
évita celle licence. Dans Catulle e! dans Cicéron, les exemples en
S0D( déjà rares. A partir du siècle d'AugOSte, il n'en est plus trace
dans la littérature. Il esl vrai qu'où la trouve dans deux épilaphes
des temps postérieurs *. Mais quelle est la valeur littéraire d<
sortes de monuments ? On aurait mauvaise grâce si, dans plusieurs
ûi clés d'ici, on se prévalait de quelques simulacres de vers recueil
lis sur des tombeaux, pour établir les règles de notre poésie. Les
artisans de Rome n'en savaient pas plus long que les noires; comme
ceux-ci riment, ils scandaient. Or, de ces deux épilaphes qu'on
pourrait m'opposer, Tune est précisément celle d'un forgeron. Je
«île l'autre, parce que la qualité du défunt semblerait lui donner
une aulOfilé plus imposante :
WLV' PALATEINA EGNATIV' PRISCILIANYS
ARTE SVPER GEMINA NOBILIS ET SOPHIA
DVM VICXi D1DICI QVAE MORS QVAE VITA HOMIM ESSET
AETERNA VNDE ANIMA E GAVDIA PERCIPIO.
Mais ici, la licence n'affecte que des noms propres, et dès lors
je puis très-bien attribuer ce vers à une pure fantaisie de son au-
leur, inspirée par la quantité fortuite du triple nom qu'il avait à
inscrire, et peut-être aussi par le souvenir de ce vers de Lucile :
CaJv.u1 P.ilaicina, vir nohilis ac honu* belîo ».
Veut-on tirer de ce fait une plus large conséquence? J'y con-
. Qu'on admette que cet archaïsme s'est conservé dans le style
lumulaire; il n'en reste pas moins constant qu'il a du" être banni
une fois pour toutes des vers adressés aux vivants, puisque les poètes
même de la décadence se sont abstenus de le remettre en honneur,
<ju<1 les grammairiens n'en ont pas autorisé l'usage, et que le moyen
l'a complètement ignoré.
On peut reprocher à cette conclusion de ne reposer que sur une
preuve négative. En effet, de ce qu'il ne nous reste aucun té-
moignage suffisant de l'élision de Vs , depuis le siècle d'Auguste,
lire pour cela qu'elle ait été totalement proscrite? Cer-
lains passages des auteurs ne sembleraient-ils même pas prouver le
contraire ? Et d'ailleurs les poètes du huitième siècle de Rome , d'a-
près mon propre aveu, n'ont pas usé davantage de la permission :
comment leur réserve peut-elle mieux se concilier avec les habi-
tudes du versificateur que je leur donne pour contemporain? Je
réponds à cette double objection.
Il est bien vrai que la pratique des grands poètes n'avait pas
converti le goût de tout le monde à Rome. Tacite signale des
gens de son temps qui préféraient Lucile à Horace l. Un auteur
de la même époque tourne en ridicule je ne sais quel Chrestille,
qui trépignait à la rencontre d'un s élidé , et tombait en extase
à l'interminable assonance du terrai frugiferai2. C'est surtout
sous les Antonins que la doctrine des Chrestilles fit fortune ; mais
il n'est pas dit que ces amateurs du suranné soient allés jusqu'à
contrefaire les objets de leur culte. Si même l'on en juge par
Apulée, tout en hérissant leurs prétentieux petits vers d'expres-
sions dérobées à Numa, ils se conformaient aux règles établies
du mètre. Et en supposant que l'un d'eux se fût affranchi de cette
servitude, est-ce dans un livre tout pratique qu'il se serait donné
carrière? On conçoit mal que des littérateurs de cette trempe,
c'est-à-dire des beaux esprits de forum et des érudits quintes-
senciés, eussent dépensé leur temps à un genre d'ouvrage dont
l'honneur est nul, dont le seul mérite est d'être écrit dans la lan-
gue la plus intelligible.
Au contraire, combien l'explication devient plus naturelle si on
laisse les choses au point où je les ai placées. Au moment où
paraît Horace, les locutions que nous trouvons vieilles, les anciens
procédés métriques, ne peuvent être encore regardés comme de
prétentieux anachronismes. Ce sont des traditions antiques, vé-
nérables , consacrées par les seuls poètes de génie qui aient encore
fait parler la muse latine. Un parti nombreux et fort les défend
contre l'envahissement d'un goût nouveau, malgré les traits mul-
tipliés dont les accable la gaieté et l'admirable bon sens du sati-
rique2. On comprend que l'école figure au nombre de ces défen-
1 Dialogue sur lés orateurs, c. 23.
2 Martial , xi , 96 :
El ( probas ), libi Mœonio quod carminé majus habetur ,
Luceilei columella hic situ1 Metrophanes ;
Atlonilusque "legis : terrai frugiferai ,
Accius et quidquicl Pacuviusque vomunt.
3 Voy. Horace, Sat. I , ^ et 10; Epis t. II , 1.
m
neur* opiniâtres du passe, qu'elle aussi > attache au fatras de la
vieille poésie, e| qu'elk le reeonamap4e à La jeunesse romaine
en le reproduisant d.iu> ses livres, lui vérité, un rhéteur de bftfl
e pOUYail hirn mesurer son vers a la façon de Lucile, quand
Sallusle, dotant sa pairie de la première hisloire digne de ce nom,
pillai! son style dans les plus > ieu\ prosateur s ' . .l'ai presque honte,
,n DOUSeirvanl les dislanees, de rapprocher cet homme illustre
de mon obscur versificateur; mais enfin je crois démontrer que la
\ ieille langue était encore familière aux Romains, aux derniers mo-
ments de la liberté.
J'ai dil tout ce que je pensais de l'âge du fragment de Schr-
matibus. Je me trompe, ou il prendra place parmi les débris de
l'antiquité latine, comme échantillon d'un genre unique. Si la cri-
tique se défie trop de l'étrangeté de ses formes pour partager mon
sentiment et lui assigner une date aussi reculée, elle ne pourra
refuser son attention ù quelques-uns des vers qu'il renferme. 11 en
est dont la facture révèle une précieuse origine. Ceux-là m'ont
paru si caractérisés, que je me hasarderais presque à nommer leur
auteur, Ainsi les deux suivants m'ont rappelé Ennius :
Il)0 iîi cum , sil vol pollens m fulmine <l<-\lra ,
Pollens fulmine deura , fero bis prxdita ferro.
Ce>t la même énergie primitive, la même recherche de sauvages
concelti 2.
Et dans cet autre :
Trpj mos f. cil ire , ni divus Iloruerus , aves ut 3 ,
il me semble entendre Lucile sifflant quelqu'un de ces maladroits
imitateurs, qui, tandis qu'ils voulaient contraindre la muse latine
aux élans de la poésie grecque, n'aboutissaient qu'à la faire tomber
d dans la chute d'un mauvais vers.
I. laisse à de plus habiles l'appréciation de ces conjectures, et
rba antiqui mullum t'unile Calonis ,
Critpe, Jojpirtbitte condilor hiilori
\ ieille épigramme , dans Quiniilicu , \ m , 3.
suis (Tablant plus porte ■ croire ces vers d'Eunias, q ie je trouve dam l'an
le même rapprochement de ftrum ferrum :
Proletariu' popliçitus tcuteisque feroque
Armatcr 1-
■ • llimd., III, a.
64
je termine ici une discussion que la nature de l'objet à résoudre
empêche d'être assez précise et assez concluante. Malheureuse-
ment pour moi je n'en ai pas fini avec les peut-être. Le mauvais
état du texte manuscrit m'a forcé à proposer des corrections nom-
breuses ; et, quelle que soit la réserve que j'aie apportée à ce
genre de travail, je ne puis espérer d'obtenir l'approbation de tout
le monde sur tous les passages que j'ai rétablis. Toutefois, comme
j'ai eu soin de donner séparément la lettre du manuscrit et le
texte restitué, mes suppositions ne pourront, dans aucun cas,
donner le change au lecteur, et il lui sera toujours facile, en se
reportant à la leçon primitive, ou de suppléer à ce que je n'aurai
pas fait, ou de corriger ce que j'aurai mal fait.
DE FIGURIS VEL SCEMATIBUS.
TEXTE DU MANUSCRIT
KOMMA.
kaaon:
Collibitu est no. . .
pariter placare virorum
Particulae l membra efficiuiit haec circuitum omnem
Particula est coma ut versu tria commata in illo
Arcadiam petis inmensum petis haud tribuam istud
Membrea sunt quae cola vocant ea circuitum expient
Nam quieadem vul hac non vult colon facit unum
TEXTE RESTITUE.
Particulae et membra efficiunt haec circuitum omnem.
Kd(X[i.a. Particula est comma,ut versu tria commata in illo :
— Arcadiam petis ; immensum petis ; haud tribuam istud.
KwXov. Membra ea sunt quae cola voçant, et circuitum expient :
Nam — qui eadem vult ac non vult — colon facit unum.
1 Je ci'ois qu'il faut ici insérer cf. Le sens est que la période se compose d'incises
et de membres de phrase. Tous les grammairiens e'mctient ce principe ; mais ils
diffèrent sur la définition du xou.p.<x et du jcwXov. Quintilien (tx , 4) cst celui qui
semble se rapprocher le plus de notre auteur.
(■,;>
Huir adjange sequens liisdemum csi Drmus amicus
m ii. ■ f.in uilus péri quam dicunt ados ora ' duobtW
Membris Ql prœdicta venil treta colon 2 adusque 10
Nam si plura ilidem jungas oratio Sel
\\\k\\ïiv. » Esl rellectio cum contra refleclimus dicta
Non expeeto tuam mortem pariter inquid at ille
Immo aut expectis oro neve interimas me *
\m imi i uiOAH.Permutatio fit vice cum convertimus verba i 5
Sumere jam cretos non supto cernere amicos B
Huic adjunge sequens : — his demum est firmus amicus.
m?ic^o;. Circditus, péri quem dicunt odon, ora duobus
Membris ut perducta venil tetracolon adusque ;
Nam si plura itidem jungas, oratio fiet.
AvâxXa«rt;. Est rkflfxtio quum contra reflectimu' dicta :
— Non exspecto tuam mortem, pater, inquit ; at illc :
Inio haud exspectes oro, neve interimas me.
ÀvriuETaêcXT. Permutatio fit, vice quum convertimu' verba :
— Sumere jam cretos, nonsumptos cernere amicos.
« Ora pris dans l'acception que Virgile lui a donnée, d'après Ennius, dans ce vers:
Et mecura ingénies oras evolvite belli.
Mn. ix , 5a8.
Servius l'explique ainsi : « Narrate non tantum initia, sed ctiam extrema bello-
rum ; nam oraj s.mt extremitates. » Ici c'est la circonscription de la phrase.
» Tetracolon. C'était un principe admis par tous les rhéteurs, que le développe-
ment ordinaire de la période devait admettre quatre membres de phrase. « Constat
onim ille ambilus et plena compreheniio e quatuor fere partibus quae membra di-
timus ».Cic, Orator, 66. « Habet periodus membra minimum duo; médius nurne-
rus videtur quatuor; sed recipil fréquenter et plura. » Quictil., ix, 4- Et le gram-
mairien Ruliu , d'après ces autorités :
Quattuor e membris plénum formare videmus
Rhelora circuitum ; sic ambitus ille vocalur.
Vo y. Putsch , p. Q714.
1 Ordinairement avravâx-Xaciç.
4 Cet exemple est celui qu'ont cité Rulilius Lupus, et d'après luiQuintilien(ix, 3)
et Isidore de Séville( Ong. II, 21 , n). Voici le texte même de Rutilius : « Ana-
[fn. >. hema Beri tolet cum id quod ab altcro diclum est, non in eam men-
imi quae intellegitur, sed in aliam aut contrariam excipilur. Ilujusmodiestvulg.irn
Mlud proculeianuro. Proculeius cum filium siium monerel et hortaretur, audacter ex
ipMiis semptum un ••rci quaj in n-s yellet nique opus esset, nec tum denique
ret libertalem lin ntiamque utendi fuluram , cum pater decessisset, cui, vivo
, promiscue omnia licerent; filius respondisset , non esse opus sape cadeoi
or'atloae moneri, nec se patris mortem ex.sprclare ; cui Procuhius pater subjecit :
Imo vero , minime meam mortem exs>pectes, nec properes moliri ut velocius
. 1 . i .
as : Iiiin Thcophrastus dicitur dixisse : prudentis esse ofGciuai
1. 5
66
Quod queo tempus abest nequeo in quid l
ÀM01212. Differitas fit diffère hoc ubi dicimu illo
Excitât hune cantus galli te buccina torba 2
Te ciet armatus victus huic otia cordis 20
ATNTI0ETON. Appositum dico contra cum opponimus quaedam
Doctor tute ego discipulus tu scriba ego censor
Histrio tu spectator ego adque ego sibilo tu exis
AETioAoriA. Redditio causa? porro est cum cur ita dico
Aud. etsi durum est namvero quod grave primo 2 5
Consilium accident fit jogundum utililate 3
ANEino<DOPA. At si adversa mihi referam relatio fiet
Sed moveas te lucifugus sis in medio audax
Laudes inductus cui pes malus optige ambos 4
— Quod queo,tempus abest; quin tempus abest,nequeo,inquit.
'Apotëvifftç. Differitas fit differre hoc ubi dicimus illo :
— Excitât hune cantus galli, te buccina torva;
Te ciet armatum virtus, huic otia cordi.
'AvTiétTw. Oppositum dico, contra quum opponimu' quaedam :
— Doctor tute, ego discipulus. — Tu scriba, ego censor.
— Histrio tu, spectator ego : utque ego sibilo, tu exis.
AmoXc^t'a. Redditio causse porro est quum, cur ita, dico :
— Audi, etsi durum est; nam vero quod grave primo
Consilium accident, fit jucundum utilitate.
'AvôuTTocpopà- At si adversa mihi referam, rellatio fiet :
— Sed moveas te ; lucifugus, sis in medio audax ;
Claudes, inductus, cui pes malus, obtegere ambos.
amiciliam probatam appetere , non appetilam probare. i> De fig. 1, 5; mais il
donne à tort cette sentence comme exemple cTantanaclase.
* Ce vers est bien malade ; je ne Crois pas qu'il soit permis de le restaurer autre-
ment qu'en répétant tempus abest négativement.
a Cicéron pro Murœna, 9 : « Te gallorum , illum buccinarum cantus exsuscitat.
Tu actionem in^tituis , ille aciem instruit , etc. »
3 L'orateur Lycurgue cité et traduit par Rutilius Lupus : « Etsi acerbum vobis
quod dteturus sum videbitur , tainen aequo animo audiendum est. Nam fere verum
consilium , quod initio auditu grave est , in posterum , cognita utilitate , fit ju-
cundum. » De fig. 2,19.
4 La définition et l'exemple sont aussi obscurs l'un que l'autre ; mais la dénomi-
nation grecque indique la figure communément appelée subjection, et l'on peut
au moyen d'une légère correction introduite dans le troisième vers, retrouver dans
le second une phrase subjective. Claudes étant substitué à laudes, Le sens sera : « sed
moveas le, et, quanquam lucifugus homo es, in medio sis audax ; attamen clan-
dicabis, utpote qui cogaris , ob alterius vitium , utrumque pedem irupediturn tra-
here. L'orthographe obtigere pour obtegere est dans les plus anciens manuscrits. »
kpOKHW Fil ntpODpio ;ul lÉBC qtm «outra fingimus dici
Irasrrlur Ifienifl dtbil damnum roparabis
Esl repelitio cam perbo iœpe imipio
Ipse epulans ipse cvponens li'la omiiia nupta1
Ipse palrem prolcmquc canens idem ipsc peremit
i ni!H)i\. Desisto rouira r.um verbo desino in uno
Ut possem ledit falum dedil fctÉBC mibi fatum
Si perdam abslulerit fatum régit omnia fatum
KoiNonii. Une duo conjunclim faciunt communio ut sit '
Vis callcre aliquid discas vis nobilitari
Ingenio dicas vis famam temnere discas
a>aiii.vo212. Fit replicatio si géminés iteraminè quœdam
Ibo in eum sit vel pollens ut fulmine dextra
Pollens fulmine dextra fero bis praedita ferro
BPAXTAoriA. Est brevitas partim paucis cum dicimus multa 2
Mentem contempla 3 nam consilio voluit fors
3o
35
4o
45
Àiro>cpiai;.
Emçopà.
Fit responsio ad haec quae contra fingimu' dici :
— Irascetur? Sperne. Dabit damnum? Reparabis.
ÈmEMfopà. Est repetitio, quum verbo saepe incipio uno :
— Ipse epulans, ipse exponens lœta omnia nuptae,
Ipse patrem prolemque canens, idem ipse peremit.
Desisto contra, quum verbo desino in uno :
— Ut possem fecit fatum ; dédit hœc mihi fatum.
Si perdam, abstulerit fatum : régit omnia fatum.
Kuvvrr;. Haec duo conjunctim faciunt communio utadsit :
— Viscallere aliquid? discas; vis nobilitari
Ingenio? discas; vis famam temnere? discas.
t/oxji;. Fit replicatio , si géminés iteraminè quœdam :
— Ibo in eum, sit vel pollens ut fulmine dextra
Pollens fulmine dextra, fero bis prœdita ferro.
Est rrevitas carptim paucis quum dicimu' multa :
— Meniem contempla ; nam consilio valuit, fors
Bpax>
» Rutil. Lup. De fia,, i, 8 : « Cœnotes. Hoc duorum superiorura schemalom
conjuclioncm habet : quod et ab uno verbo oranes senicntiie incipiunt et in uno
novissimo acquiescunt. » Mais il donne le nom de imêûX?) à la figure appelée ici
' Voici le passage de Ruiilius Lupus qui correspond a celui-ci; il eclaircit les deux
vers qui suivent : « Brachuepia. Hoc fieri solct cum orator breviiate sententia:
praecedil auditoris exspectaliouem. Lysiae : sed nos requum est voluntatem dispi-
cere. Nam consilio valuit, fortuna lapsus est : homo fuit, fatetur : concedendum
non omnia posse \ hoc enim dcorum est proprium. » De fîg. a, 8.
1 Au lieu de contempla re , archaïsme que justifient plusieurs exemples d'Eanius
•et de Piaule. Voy. Nonius , 7,11.
68
Decepit i sepe ad homo est concède fatetur
aia<m)p. Si verbum diversse itères distinctio fiet 2
Guivîs hoc homini dones homo si modo nolit
O muli 3 vere mulier scelera omnia in hoc sunt
nnAïNAETON. Multi longum dico articulis quod pluribus jungo 5o
Ille hune fallit at hic gaudet nos vero timemus
Prœsentim in peregri nefas abrumperet et iret
AiAAHAïMENftN.4Abjunctum contra est si nullis singula necto
Cognoscas qui sis cures te vir sapiens sis
Et prias verb. time illum quœlibet unum5 55
Decepit bene ssepe; at homo est, concède : fatetur.
Ata<popà. Si verbum diverse itères, distinctio fiet :
— Cuivis hoc homini dones, homo si modo, nolit
Esse homuli vere mulier, scelera omnia in hoc sunt.
noXuouvôsTov. Multijugum dico articulis quod pluribu jungo :
— Ille hune fallit, at hic gaudet, nos vero timemus,
Praesertim in peregri, ne fas abrumpere tentet.
AtaXsXmî'vov. Abjunctum contra est, si nullis singula necto :
— Cognoscas qui sis, cures te, vir sapiens sis
» Jam scepe pour compléter la mesure , ou bene sœpe , comme dans ce vers d'En-
nuis , cité par Aulu-Gelle , liv. \i , c. 4 :
Hocce lorjuutu' vocat, quicum bene saepe libenter
Mensam sermonesque suos rerumque suarum
Comiter impertit.
* Rutilius Lupus est le seul qui fasse mention de cette figure , car celle que Quin-
tilien , liv. 9, ch. 3 , désigne sous le nom de distinctio, est la paradiastole. La dé-
finition de Rutilius est absolument , aux termes près, la même que celle-ci ; « Dia-
phora Hoc schéma, cum verbum iteratum aliam sententiam significat ac significavit
primo dictum. Td est hujusmodi : Hune tu frater, ejusdem sanguinis particeps,
in hac fortuna deserere potuisti : cujus aerumnœ quemvis extrariorum hominem ,
modo hominem , commovere possent. » De fig. r, il.
3 J ne doute pas de la restitution esse homuli. La forme ordinaire du diminutif
est homullus , mais Priscien autorise homulus d'après Cicéron : « Gicero in Piso-
nera : Homulus et ex argilla et ex luto fictus. Leno , lenunculus vel lenulus. »
Instit. grummat. III, 3.
4 Ordinairement àtocXurov ou àauv6sTGv.
5 \ers tout à fait incomplet. Je suppose , pour la symétrie de la figure , qu'il y
a un impératif caché sous illum. Je le reconstruirais ainsi :
Et : — Priu' verba time, pende, illine quœlibet una.
lllinere dans le sens d'effacer , de même qu'on dit inducere. Mais la lettre du
manuscrit ne justifie pas assez cette correction.
00
AiEPEiMMiM.'N. Disparsum l reddo quod passum non ordine rcddo
Ami» 0 jo\ is merito proies verum illo cquilando
luigoifl castor castus2 hic pugil aminé pullu\
AiEEov lit percussio percurro cum singula raplim
Majorem vim non :i inveni et parilcm simili in re 60
Yincemus non audebit certeare minorem
1 iiiiiAOKii. Fit connexio posterius si necto priori
Cum sensi dixi cum dixisse deinde suasi4
Cum suasissem abii simul atque abii indupretravi 5
EnANAAHMtM2. Ma resumplio Gt quœdam cum dicta resumo 65
Cognitus est nobis jam cognitus at bene novi
Tu vere sapiens cunctis imo ipsa minerva
eiiitpoiih. Fit concessio cum quidvis concedimus opte6
AiT.?r,uL£vov. Dispessum reddo quod passum uno ordine reddo :
— Ambo Jovis merito proies : verum ille equitando
Insignis Castor, caestûm hic pugilamine Pollux.
èàfyàoç. Fit percursio, percurro quum singula raptim
v/.r,. Fit connexio, posterius si necto priori :
— Quum sensi, dixi; quum dixi, deinde suasi;
Cum suasissem, abii; simul atque abii, indupetravi.
È-avâxr.vi;. Illa RESDMPTio fit, quaedam quum dicta resumo :
— Cognitus est nobis, jam cognitus, ac bene novi.
— Tu vere sapiens cunctis, imo ipsa Minerva.
Fit concessio, quum quidvis concedimus optet :
1 Dispassum ou Dispessum. Aulu-Gelle, i5, i5 : « Plaulus in Milite ghriow,
l liltera in e mutata , per composai vocabuli morem , dispessis dicit , pro eo quod
est dispassis. »
2 Cœstu ? mais le membre de phrase serait construit sur un double ablatif;
j'aime mieux cœstûm par syncope; au génitif pluriel du vieux mot ccestus, i em-
ployé par Varron , dans Nonius , 8 , 71.
* L'auteur du manuscrit semble avoir hésité sur la lecture du mot non , et Vo
qu'il a écrit ressemble presqu'à un a; il s'est mal tiré de la difficulté puisque son
vers est faux. Je ne doute pas qu'il ue faille lire inveniet en un seul mot , et couper
la phrase après , pour lui donner la rapidité qu'exige la définition ; mais vim non
cache un mot que je ne puis deviner. La fin du vers suivant n'est #uère plus facile
à démêler; si c'est certare qu'il faut lire, minorem devra être remplacé par minori.
4 Diérèse qui se trouve dans Lucrèce , I. IV, v. 1 153 :
Veoeremque suadent
Ut placent.
5 Le sens s'oppose à la substitution éfinduperavi. C'est une ancienne forme
d'impetro et qui demande sa place dans les glossaires à côté de ses analogues : in-
docœplus , indogredi , indupedio , indupero , endnploro et endotucri.
' Optet, à moins qu'il ne faille lire ob te, contre loi, ob dans le sens dopposi-
70
Nescivit vel non potuit vel noluit ut vis
Ponet ibi permitto taraen non debuit uti 70
EnicMNOïMENfiN^Inlersertio cum inseritur sententia quaedam
Pollet enim forma quod regnum aetalis habendum
Fortuna quae sola potest quemcumque beare
EmzEYHis. Fit geminatio cum sensus geminamus eosdem
Thebae aut. thebae vicina urbs inclytaque olim 7$
Minate ominate me me cespes sola senecte 2
EnEK<M)Nm2. Exclamatio mea est quam ut motus reddo repente
At postquam victum video metuinproba et amans
Fortuna es quos sublimas mox ipsa praemendo
isoKOAftN. Fit pare membre 3ubimembraeequa et circuitus 80
Cum ec finis adest cupiendi nec modus extat
Utendi citius in dando est céleri repetendo 4
— Nescivit, vel non potuit, vel noluit. Ut vis,
Pone tibi, permitto; tamen non debuit uti.
Êwtçwvoôfxevov. Intersertio, quum inseritur sententia quaedam :
— Pollet enim forma (quod regnum aetatis babendum est) ,
Fortuna, quee sola potest quemcumque beare.
ÉirîÇsu&î. Fit geminatio, quum sensus geminamus eosdem :
— Thebae autem, Thebae, vicina urbs inclytaque olim.
— Mi nate, o mi nate, meae spes sola senectae.
Êi7£jccpcùvwTtç. Exclamatio, ea est quam, ut motus, reddo repente :
— At postquam victum video me, tu improba et amens,
Fortuna, es, quos sublimas, mox ipsa premendo.
îadxttXov. Fit par membrum, ubi membra aequa et circuitus sunt :
— Cui nec finis adest cupiendi, nec modus exstat
Utendi. — Citus in dando est, celer in repetendo.
lion qu'il a conservé chns les composés obex , obviant, etc., el qu'il avait lui-même
autrefois : .
Ob Romani noctu legiones ducere coepit
Ennius, dans Festus.
1 Ordin. 67rtcp(ôwip.a. —
a Ainsi Virgile , Enéide 1 , 665 , et XII , 67 :
Nate meae vires, mea magna potenlia solus
Nate patris summi, etc.
Spes tu nunc una senectae, etc.
Ce sont là de ces ressemblances desquelles on ne peut rien conclure.
3 Peut-être faut-il lire parimembrium qui satisfait à la mesure et en même temps
se déduit assez naturellement des données paléographiques; mais je hasarde moins
en supposant par membrum, sans élision de Ja finale. Voy. ci-dessus, p. 54.
4 Rutilius Lupus : « Isocolon. Hoc autem duabus aut pluribus sententiis brevi-
bus etinter se paribus exigitur; ita uti hoc sit. Nequaquam mihi dives est, quam-
vis multa possidcat, qui neque finem habet cupiendi, neque modum statuit utendi.
71
UEPUM02. Gom primis ' propria al f rihuas fit <l»\sh ibueU
Unie furla in manibus fega planlis rentre B8gina
Tu sumptu paupcr dando «lis tngehk) rex
mi i m. \ ni Al ivmalio lit cum rursus me rodigo ad rem
Veruin longius excessi nec lempore in ip>
Portasse indulgens animis ergd redeo illuc4
mi lAirvm. lit varialio cum simili re nomina mulo
Ke^navil libyco gène regnavit et argis
85
9"
BULÂAlia.
npisMox.
Declinatio cum verbo declino parumper
A primo puerum rectum est condiscere recte
Dignofl digna manent plerumque bonis bene vortit
Definitio fît cum rem definio pro me
Dilige hoc prorsum est vert id prosit et il 1 i 5 g5
Meptaij.-...
^xartî.
.'r7.n'.:.
ai
IOUOÇ.
Quum privis propria attribuas, fit distribuela :
— Huic furta in manibus, fuga plantis, ventre sagina.
— Tu sumptu pauper, dando dis, ingenio rex.
Adremeatio fit, quum rursus me redigo ad rem :
— Verum longius excessi , nec tempore in ipso
Fortasse indulgens animis; ergo redeo illuc.
Fit variatio , quum, simili re, nomina muto:
— Regnavit Libyco generi, regnavit et Argis.
Declinatio, quum verbo declino parumper :
— A primo puerum rectum est condiscere recte.
— Dignos digna manent; plerumque bonis bene vertit.
Definitio fit, quum rem definio pro me :
— Diligere hoc prorsum est vere, ut mihi prosit et illi :
Nam et multum desiderare egentis est signum; el nihil parcerc , egeslatis est iui-
tium. » Oefig. i , «5.
• Priva « l'rivos privasque antiqui dicebant pro singulis. » Paul, ex Ftst.
■ Rutilius Lupus : « Merismus. TIoc schéma singulas res separatim disponeudo
et suum ruiquc propriom trihuendo maguatn efficere utilitatem et illustrem cou
suivit. Lycorgi. Cujus omnes corporis partes ad neqtiiliam sunt apposilis>iin.i ;
oculi ad petulantem lasciviam , manus ad rapinam , venter ad aviditalem , |«
ad fuga m. » Defig* i , i 7.
3 Tempore in ipso , comme temperi , à propos.
4 Rutilius Lupus : « Metabusis est cum ad id quod demonstrare instituimus ab
alia re et aciionem et oralionem nostram revocamus. Demoslhenis : sed nimirum
iuopinans incidi in causam temporis hujus alienam, de qua posterius diceudum ;
qUftpropter ad illud quod paulo prius agmdum , revertor. » Dejig. 1 , 1 .
restitue le premier pied par <liligere, t\ Ié quatrième par vere , ut mi/ii le
traduis : le caractère de lu véritable amitié, c'est qu'elle serve d moi et à mon ami.
ivant confirme cette prc'mi-
72
Nam quid adse revocat quod vult mihi sese amat ipse
OMOioiiTEAEYTON.Confinies l simili fini cum claudimus quœdam
Comminus indignatur ibi magis insidiatur
Ut noxam metuas sin. ostenderit iram 2
OMOionroTON. jEquœclinatum3 est quod casupromimusuno ioo
Auxilium non consilium 4 rata non cala verba
Rem non spem factum non dictum quaerit amicus
HOAinTOTON. Multiclinatum contraria variantius quod sit
Tu solus sapiens tibi cuncti ce debent
A le consilium petere et tua dicta probare io5
nAPAONOMAsiA. Supparile est taie œquisono si nomine dicas
Movilitas non vilitas5 bona gens mala mens est
Dividiae non divitise tibi villa favilla est.
npo2AnoA02i2. Est subnectio propositis subnectere quseque
At nos non ut tu nos simplicitate tuare 6 no
Nam qui ad se revocat quod vult, mihi sese amat ipse.
ôfAcioTéxeuTov. Confine est, simili fini quum claudimu' quaedam :
— Gqminus indignatur, ibi magis insidiatur;
At metuas noxam, si non ostenderit iram.
ô{Aoto'7rrwTov. jEque clinatum est quod casu promimus uno :
— Auxilium non consilium, rata non cata verba,
Rem non spem, factum non dictum quaerît amicus.
ïioXuTmoTov. Multiclinatum contra, variantiu' quod sit :
— Tu solus sapiens ; tibi cuncti cedere debent,
A te consilium petere, et tua dicta probare.
napovo^aata. Supparile est, taie œquisono si nomine dicas :
— Mobilitas, non nobilitas. — Bona gens mala mens est.
— Dividiae, non divitise. — Tibi villa favilla est.
npo<raiTO$oaiç. Est subnexio, propositis subnectere quaeque,
Ut : — Nos non, at tu nos simplicitate tuare.
1 Sans doute confine est. Cette acception de l'adjectif confinis est digne de re.
marque, L'homœoteleute est toujours désigné en latin sous le nom de Similiter de-
smens.
a Second exemple de la figure si l'on transpose noxam metuas.
3 Archaïsme ; du verbe clino, as\ comme en grec *e>dip.évov. Faut-il lire d'un seul
mot œqueclinatum ?
4 Ruiilius Lupus : « In rébus adversis cui praesto est consilium, non potest déesse
auxilium. » Dejîg. z, \U.
5 Mobilitas non nobilitas. C'est une allusion manifeste à la paronomase que
Caton , au rapport de Cicéron ( De oral, 2 , 63 ) , avait coutume de faire sur le
nom de M. Fulvius , l'appelant mobilior au lieu de Nobilior. Rutilius Lupus:
« Non enim decet hominem génère nobilem , mobilem videri. » De fig. 1 , 3. Le
manuscrit devrait porter mobilitas non novilitas.
6 Tuçr pour tueor, vieille forme. Le sens n'est pas clair.
1 I.»
M
Hoc (l.is h(»c adimcs DObfS das ipGi Rdimes res
BPAAIAXTOAJ . Subdistinclio lit cum rem distinguimus ab rc
Dum forte «fiiin sil raMOf r(nn<Miu|M<' * vocal se
Qnod si prndigus et rlarum qui infamis habetur
iiaii n mta. Inlerferlio mm qmedani medio ordine famur
Hue ut venimus inlerea nam tempus erat ver
Et sacrum, florac et cereri nemus imus ad aras
h m a \io voua. Est suflasio curasensi pro parte fatemur 2
Verum academia est esto tamenomnia nulli
In dubium revocant ad quaedam et pleraque sibi 3 1 20
Anlicipalio fit contraria cum occupo verba
upoAims.
UAl'OMOIOX
Credo illae ilevit multum et juravit 4 amico
Producil testes sed vos rem quœrere pars est 5
At simul (} a momento cum simile boc facio il lï
— Hoc das, hoc adimis nobis : das spes, adimis res.
napaWToXr.. Subdistinctio fit quum rem distinguimus ab re :
— Dum fortem qui sit vecors, comemque vocat se
Oui sit prodigus, et clarum qui infamis habetur.
Ixterjectio, quum quaedam medio ordine famur :
— Hue ut venimus interea ( nam tempus erat ver,
Et sacrum Florae et Cereri nemus), imus ad aras.
. Est suffessio, quum sensim pro parte fatemur :
— Verum academia est : esto ; tamen omnia nulli
In dubium revocant; at quaedam, et pleraque, si vis.
ANTiciPATiofit, contraria quum occupo verba :
— Credo, illa et flebit multum, et jurabit ; amicos
Producet testes; sed vos rem quœrere par est.
ADSiMtLE,a momento quum simile hoc facio illi :
mis dans le sens de libéral, homme du grand ton. Cette acception est par-
ticulière aux comiques.
! >« liinuon obscure, à causedu mauvais ctaldu vers. Celle de Rutilius réclaircit :
« Hoc schéma Ht cum aliqnol res adversario concedimus; deinde aliquid inferiraus
quod aul majus sil quam superiora; aut eliam omnia quae posuirnus infirmer. » De
fig. 1, 18. Pro parte s. ent. nostra; autant quil nous est possible., sensi pour
sensim.
3 Je substituerais si vis à sibi; la confusion du b et du v a pu introduire cette,
corruption dans le vers. D'ailleurs si vis est un correctif, qui s'accorde très-bien
avec la dernière partie de la définition de liutilius.
sens demande des futurs au lieu de parfaits. Encore le b cl le \> confondus.
5 Par est , sans contredit.
1 remplaçant at simul par adsimile , la définition s'explique. Voici le sens :
hniUlion a lieu lorsque je remis deux termes pareils , à une légère diffi
près ( a momento), c'est la définition du grammairien Diomcde : « ko
74
Nan plebeius homo ut ferme fit libéra in urbe i25
Regibi et puncto régnât suffragio loqui '
nAPPHîiA. Inreticentia cum verum reticere negamus
Dicere quod res est cogor vos ita quirites
Vos facilis dum non dignis donatis honores
npoTA2is. , Propositio cum proponas quod deinde repellas 1 3o
Est ornanda domus spoliis hic ornât amicam
nANTA Exuviis 2 leges discendum est discat amores
npos nANTA. Cuncta ad cuncta gens graia afra hispanica servit
Nam paritim meritostoltos 3 partim insidiantes
Preveni partim victor virtute subegit i35
2YNAEPOI2M02. Est conductio conque gregatio cum adcumulo res
Multa hortantur me res aetas tempus amici
— Nam plebeius homo, ut ferme fit libéra in urbe,
Régnât ibi, et puncti régnant suffragia volgi.
naèpYiaîa. Irreticentia, quum verum reticere negamus :
— Dicere quod res est, cogor : vos ista, Quirites,
Vos facitis, dum non dignis donatis honores.
npo'ôsat;. Propositum, quum proponas quod deinde repellas :
— Est ornanda domus spoliis, hic ornât amicam
Exuviis ; leges discendum est, discit amores.
navrai? Cuncta ad cuncta, ut : — gens Graia, Afra, Hispanica servit,
Tràvra. Nam partim , partim insidiantes
Praevenit, partim victos virtute subegit.
2uvaôpoiff(i.oç. Est conductio GONque gregatio, quum adcumulo res :
— Multa hortantur me, res, aetas, tempus, amici,
cum verba vel noinina parum inflexa , et tainea similia , superioribus inferuu-
tur, ut :
Multa viri virlus animo , multusque recursat
Geniis honos.
1 Je ne sais quel mot se cache sous ce loqui. Je crois que c'est volgi , qui en est
presque l'anagramme ; en corrigeant sujffragio par suffragia , régnant par régnât ,
puncto par puncti( puncti vulgi par hypallage pour puncta suffragia ) , on obtient
un vers qui satisfait à la figure. On se tiendrait plus près du texte, si on supposait
uolgus par diérèse :
Régnât ibi, et puncto régnât suffragio uolgus,
mais les exemples manquent, A l'égard de punctum sujffragium, voy. Festus, au
mot suffragatores.
a Exuviœ, pris dans sa plus ancienne acception. C'étaient les habits dont on
revêtait les statues des dieux. Voy. Festus au mot tensa.
3 La symétrie de la figure demande un prétérit dans ce premier membre de
phrase. Je proposerais veritos lutudit au lieu de ce barbare meritostoltos . Cette lec-
ture s'éloigne du manuscrit , mais s'accorde avec le sens qui renferme une allusion
évidente aux dernières guerres de Macédoine et d'Achave.
/ »
Concilia tailla* plcbis denunlia nalum '
■imiîïii. Coin ilialio lit diversum si conciliamus
Prodii^us el'parrus idem nescit uterque i4o
Uti opibus peccant ambo rcs dederet ambo -
îi'iKi.' i ferjagï mot quœ respondent secum ordine trino
Sine que divitiis polies neque corpore prœstas
Nec corde exuperas cur te dieam esse beatum
xAPAknniMSMos.Fit depinctio cum verb. ut imagine pingo i4^>
Pocula'serta (enens flexa cervice jacebat
Limonides 3 gravis optutu madido ore renidens
i niTOumii Est correctio cum in quodam me corrigo dicto
Nam tarde tandem tarde dico immo hodie inquam
Vel sic non amor est verbum ardor furor iste i5o
npoïiiAM Hsis. Fit prseoccursio 4 si redas prius posteriori
Ut pluvias cernis nolle istos accipere illos
Concilium tantae plebis, dementia natûm.
Suveutu>0ic. Conciliatio, diversum si conciliamus :
— Prodigus est et parcus idem ; nam nescit uterque
Uti opibus ; peccant ambo ; res dedecet ambo.
/ ,v. Terjuga sunt quae respondent secum ordine trino :
— Si neque divitiis polies, neque corpore prœstas,
Nec corde exsuperas, cur te dicam esse beatum ?
Xapaxrr.;i(7ai;.Fit depictio, quum verbis ut imagine pingo :
— Pocula serta tenens, flexa cervice jacebat
Liodes, gravis obtutu, madido ore renidens.
wm. Est correctio, quum in quodam me corrigo dicto;
Nam :— tarde tandem, tarde dico : immo hodie,inquam. —
Vel sic : — non amor est, verum ardor, sed furor, istud.
Dpora rrwncFit pr^eoccursio, si reddas priu posteriori ;
Ut : — Pluvias cernis nolle istos, accipere illos ;
« Demcnlia, pris dans le sens de désordre, conduite déréglée.
« Rulilius Lupus, d'après Ilypéridc : • Iluuiini.s avaii ai<pie asoli uuum aiquc
idemviiimi I |ue enim MAcil uti , ftlqtK utrique peeunia dedecori est. »
Dcjig. -x ,
* Mauvaise leçon, car Yo rsl long dans Limun><lt?s, Ali{A«m£rtf IVul-èlrc faut-
il lire Liod :, l'un des amants de Pénélope , cpi 'Jloniirc dépeint comme
un inséparable ami de son gobelet :
-apà >cpaT»5pa Si xaXhn
\oy. plus haut , p. 06.
76
Arantes cupiunt imbrem noluntque viantes ■
anaztpo*h. Esse reversio et in prosa solet ut fit in istis
Pausillam2occultam maie quod vult praecipit in re 1 55
Trojanos facit ire ut divus homerus aves ut 3
ïnEPBATON. Transcensusporroetcuminterposita4pendulaclaudo
Atque ego quod negat hic vivis jus eripit omne
Fas abolet lsedet leges haec omnia mitlo.
ANTENA.NTK)2i2.Exadversio fit minimis si maxima monstres 160
Non parva est res qua de5 agitur sed proxima res est
Utdictust aiax non in fortissimus graium
zeïtma. Nexum est si varias res no neclimus verbo
OEbalon ense ferit lycon astapidason 6 arci
Arentes cupiunt imbrem, noluntque viantes.
Âva<rrpo«px. Esse reversio et in prosa solet, ut fit in istis :
— Pausillam occultam, maie quod vult, prœcipit in re.
— Trojanos facit ire, ut divus Homerus, aves ut.
ïTrspêaTov. Transcensus porro est, quum intersita pendulu' laudo :
— Atque ego, quod negat hic vivis jus, eripit omne,
Fas abolet, laedit leges, haec omnia mitto.
ÀvTevavTîfcxnç. Exadversio fit, minimis si maxima monstres :
— Non parva est res qua de agitur, sed proxima res est.
— Ut dictu'st Ajax non ni fortissimu' Graium.
Zsû-^a. Nexum est, si varias res uno nectimu' verbo :
— OEbalon ense ferit, Lycon hasta, Pedason arcu.
« Le verbe vio, as a été en grand honneur dans le latin de la décadence. Quel-
ques uns le lisent dans Piaute : ( Trucul. I, i , 7 ) « quot pericuia vianda. » Quin-
tilien désapprouve ce dérivé : « Laurcali postes, pro illo , lauro coronati, ex eadem
fictiooe sunt. Sed hoc féliciter evaluit $ at contra vio pro eo, infelicius. » liv. vm,
c. 6. Ainsi il a son antiquité.
» Dimiuutif de pausa ? Je le laisse subsister parce qu'il fait le vers et qu'à la
rigueur il offre un sens.
3 Allusion au second vers du troisième livre de l'Iliade :
Tpweç p.àv xXa'yyîi t' èvcnrîi r' icav opvtôêç w;.
4 Intersita au lieu de interposita, la syllable po est évidemment une interpola-
tion. PenJida claudo est un contresens ; pendu lus laudo ramène le sens véritable
de la définition ; laudo dans le sens de énoncer. Celte espèce d'hyperbate n'est
pas au nombre de celles que consignent les grammairiens. Donat (Putsch, p. 1777)
donne cependant à la figure en général le nom de Transcensio\ trangressio dans
le traité à Herennius.
5 Au lieu de de qua. Ainsi dans Piaule (Asin. I, 1 , 106) :
Nec mage versutus, nec quo ab caveas œgrius.
C'est un hellénisme : yapâç uiro, s^.oû p.£Ta, cptXtov àraj.
0 Lisez Pedason 5 en grec n-in<Woç.
77
Nuiu médius faeril et fini pote principioque ' i65
mi i ABOAB Si verbum varia- mules \arialio ■ iiel
Ouis non proplcr te dilexit quando aliquem lu
AAA()H)V1V Jussisti (juas res gtéjMti cur ita abundas3
i h \ \ \ m ii. Fil inulatio multis modis bello Africa flagrat
Afros corn dicas bellare ' el icmpora quando 170
Et casus numerosque figurando variamus
1 1 \vr12. Fit defectio cum verbum quad subtraho grate
De fit curât enim nemo nec corrigit hanc rem
Sed culpat quippe hic quisquam sublrax grate
iiaeonàimos. Exuperatio 5 fit quod causa appono decoris 175
Cum vacat ut quarta vix demum exponimur hora 6
— Nunc médium fieri ex fini pote, principioque.
MsTaêoXv Si verbum varie mutes, variatio fiet :
— Quis nos propter te dilexit? quando aliquem tu
Jussisti? quas res gessisti? cur ita abundas?
Axxoîwotç autFit mutatio mullimodis : — Bello Africa flagrat —
v-x/Xap;. Afros quum dicas bellare ; et tempora quando
Et casus numerosque figurando variamus.
fctaj Fit defectio quum verbum, quod subtraho grate,
Défit : — €urat enim nemo, nec corrigit hanc rem ;
Sed culpat. — Quippe hic quisquam subtraximu' grate.
upbç. Exsuperatio fit, quod causa appono decoris,
Quum vacat, ut : — quarta vix demum exponimur hora;
• La restitution que je propose pour ce vers a l'inconvénient de fournir un
exemple peu riche , parce que le zeugma n'y tombe que sur les deux lermesjîni
etprincipio. Peut-être faut-ii :
Nunc medio fieri et fini pote principioque
Mais on peut plutôt faire ex de et que medio de médius.
» Cette dénomination a déjà été donnée à la métaplirase , voy. ci-dessus , v. 8q.
Le sens n'est pas clair. Quinlil. liv. ix, c. 3 : « Quod aulem tempus veneni dandi?
lllud ? In illa frequentia ? per quem porro daturn ? unde sumplum ? etc.; hanc re-
rum conjunctam diversitatem Caecilius p.e7a6oXf(v vocat. »
r lam abunde dicis ?
4 Citéron , de Orat. 3, 42 : « Ne illa quidem traductio alque immutatio in
juamdam fuhricaiiunem habet , sed in orationc :
Africa terribili tremit horrida terra tumultu ,
pro A fris est su m p ta Africa. »
5 L'auteur du traité à Ilerenuius :« Significalio per exsuperationem fit cum plus
dictnm est quam patitur vrrilas. »
6 Horace, Sat. liv .1., 5 , ai .
Cerebrosus pro si lit unus,
Ac roulai nautaeque caput lumbosque saligno
Fustc dolat. Quarta vix demum exponimur hora.
Le pléonasme dans ce dernier yers résulte nécessairement de la juxtaposition do vu
78
Saucius ille leo ' quia vim pote tollere et ille 2
nEPi*PA2i2. Est au. circum illa locutio bucera saecla 3
Fac discas pro disce et pro die dice 4 loquendo
Si plénum comules at significatio fiet 180
nP02AurPA<i>E2i2.Ut mihi non pi ace t hoc animo quippe animo aufer
Et nihilominus est plénum verum auxerit illum.
EXPLICIT.
— Saucius ille leo ; — quia vix pote tollere et ille.
neptypaaiç. Est autem circum illa locutio : — bucera saecla.
— Fac discas — pro disce ; et pro die : — dice loquendo.
npoc&wypàçe<Tiç. Si plénum cumules, adsignificatio fiet,
Ut : — Mihi non placet hoc animo. — Quippe animo aufer,
Et nihilominus est plénum ; verum auxerit illud.
et de demum. Les commentateurs ne paraissent pas avoir saisi cette délicatesse de
langage , parce qu'ils ont pris demum dans son acception ordinaire ; mais Paul
Diacre, d'après Festus, remarque que les anciens prenaient demum pour dumtaxat.
* Voy. Virgile, JEncid. I. c.
2 II veut dire : « Voilà deux exemples de pléonasme , parce qu'on peut retirer
vix et die sans nuire au sens. » Pix se substitue tout naturellement à vim.
3 Lucrèce, 1. V, v. 864.
Lanigerœque simul pecudes et bucera sœcla.
4 Piaule ( Bacchid, I V, 14 , 65 ) :
Quid nunc es facturas? id mihi dice. Coctum est prandium.
Cette forme ne se trouve pas postérieurement aux comiques. La locution dice
loquendo me paraît tirée d'un vieux poëte.
Jules QUICHERAT.
m i: Moin E
SUR LA
MORT DÉTIENNE MARCEL
1358,
Le dimanche 25 mars 1358, Charles, Dauphin, duc de Normandie
et régent du royaume, poussé à bout par l'audace toujours croissante
des bourgeois de Paris, sort de cette ville bien résolu à n'y rentrer
qu'après avoir obtenu une éclatante réparation. Trois mois après, il
vient l'assiéger à la tête d'une armée nombreuse. Le prévôt des
marchands, Etienne Marcel , chef de la faction populaire , cherche
à faire lever le siège ; mais c'est en vain qu'il attaque les avant-
postes de l'armée du Dauphin; réduit bientôt à l'alternative
d'implorer la clémence de ce prince ou de livrer Paris au roi de
Navarre , il se décide pour ce dernier parti. D'abord, il introduit
dans la ville un nombre considérable d'Anglais sous prétexte de
mieux en assurer la défense. Ce premier acte de trahison ne lui
réussit pas : car une rixe s'étant élevée, le 21 juillet, entre quelques
bourgeois et les mercenaires étrangers, trente-quatre de ces der-
niers sont tués et un plus grand nombre jeté dans les prisons du
Louvre. Le lendemain, les Parisiens exaspérés forcent le prévôt
et le roi de Navarre à marcher à leur tète contre un autre parti
d'Anglais, qui occupaient Saint-Denys et Saint-Cloud, et commet-
taient toutes sortes de brigandages ; mais soit terreur panique,
Ml plutôt trahison des chefs, la déroute se met bientôt parmi ces
80
bourgeois mal disciplinés , dont plus de six cents tombent sous
le fer de l'ennemi. Le roi de Navarre n'osant pas retourner à Paris,
se retire à Saint-Denys; quant à Marcel, au lieu des applaudisse-
ments auxquels il était accoutumé, il n'entend, à sa rentrée dans
la ville, que des plaintes et des murmures, t et furent, disent les
« chroniques de Saint-Denys, quant ils rentrèrent à Paris, forment
« huiés et blasmés de ce qu'ils avoient ainsi laissié mectre à mort
« les bonnes genz de Paris sanz les secourir. Et dès lors commen-
« cièrent ceulx de Paris forment à murmurer et faisoient forment
« garderies quarante-sept prisonniers anglois qui estoient au Louvre
« par le commun de Paris, et volentiers les eust le commun de
« Paris mis à mort ; mais le prévost des marchans et les autres
« gouverneurs de Paris ne le povoient souffrir. »
Le vendredi 27 juillet, Marcel augmente encore cette exaspé-
ration en délivrant de force les Anglais détenus dans les prisons
du Louvre, et en les renvoyant au roi de Navarre. Ce coup d'auto-
rité ne laisse plus aucun doute aux bourgeois bien intentionnés
sur ses coupables projets, et c'est évidemment ici qu'il faut placer
la première pensée du soulèvement dont l'exécution eut lieu
quatre jours après. Les premiers symptômes en sont clairement
indiqués par les réflexions dont les chroniques de Saint-Denys ac-
compagnent la délivrance des prisonniers anglais : « Si en estoit
« le peuple de Paris forment esmeu eu cuer contre le dit prévost
« des marchans et contre les autres gouverneurs ; mais il i>'y avoit
« homme qui osast commencier la riote. »
Marcel sentant le danger de sa position, et réduit à abandonner
une autorité qu'il ne peut plus défendre, promet au roi de Navarre
de lui livrer Paris. Dans la nuit du 31 juillet au 1er août, les
Anglais et les Navarrais doivent trouver la porte de la Bastille
Saint- Antoine ouverte , entrer dans la ville , et faire main basse
sur tous les partisans du Régent dont les maisons seront désignées
par une marque particulière; mais quelques bourgeois ont pénétré
les desseins du prévôt; ils épient ses démarches; et Marcel attaqué
au moment où il arrive à la porte Saint- Antoine pour introduire
l'ennemi, est massacré avec plusieurs de ses complices.
A qui faut-il attribuer cette réaction qui sauva Paris , et peut-
être la France entière? A qui le Dauphin fut-il redevable d'un
service aussi signalé? Est-ce aux deux bourgeois , Jean et Simon
Maillart, comme le dit Froissart, dont le récit a été suivi par
nos historiens durant plus de trois cents ans? Est-ce plutôt aux
deux chevaliers Pépin des Essars et Jean de Charny, comme M. Da-
SI
cierPa soutenu?1, relie éM ja question «pic je me propose d'exami-
ier. Le mémoire de H. Dacier a obtenu un lel succès, l'erreur qu'il
i accréditée, a été, depuis, bi souvent reproduite, (|u<' j<; n*hésite
pas ,i «mi entreprendre la réfutation, quel que soit mon respect pour
l'imposante autorité de l'académicien célèbre aVec lequel je vais
me trouver en désaccord.
Ce mémoire peut se résumer ainsi : La gloire de la révolution
du 31 juillet 1358 est due , non à Jean Maillart, mais aux deux
chevaliers Pépin des Essars et Jean de Charny. La preuve de ce
fait résulte des considérations suivantes :
1° Villani et le second continuateur de Nangis, ne nommant
aucun de ceux qui prirent part a la mort de Marcel , ce silence de
deux historiens contemporains doit être considéré comme défavo-
rable à l'héroïsme de Maillart.
2° Les Chroniques de Saint-Denys, tout en faisant mention de
Maillart , sont loin de lui attribuer la mort du prévôt. Elles établis-
sent, au contraire , que dans sa tentative d'insurrection contre Mar-
cel , s' étant arrêté vers les halles, il ne dut pas être présent à celte
mort.
3° Froissart est le seul de nos anciens historiens qui ait fait
honneur à Maillart de la révolution dirigée contre le prévôt des
marchands ; mais cet écrivain, mal informé lorsqu'il arrêta la pre-
mière rédaction de sa chronique, se corrigea plus tard lui-même.
Le nouveau récit de la mort de Marcel est renfermé dans trois ma-
nuscrits dont l'un porte la date de 1407, et qui paraissent contenir
un texte plus complet et plus authentique que celui des diverses
éditions publiées jusqu'alors. D'après cette nouvelle leçon, les deux
chevaliers Pépin des Essars et Jean de Charny, seraient les seuls au-
teurs du mouvement populaire dont le prévôt des marchands fut la
vii time. D'ailleurs, ajoute M. Dacier, ce qu'on lit dans la leçon ma-
nuscrite de Froissart, concernant Pépin des Essars et la part qu'il
prit am événements qui amenèrent la mort de Marcel, est confirmé
par une pièce du Trésor des Charles , datée du mois de février 1368
( vieux style).
4° Des lettres du mois de juillet 1358, datées de quelques jours
seulement avant la mort du prévôt, prouvent que Maillart est loin
i 'avoir toujours été un sujet fidèle. Par ces lettres, Charles, régent
du royaume, donne à Jean de Chaslillon , comte de Porcien , cinq
1 M «moire lu le 28 avril 177S, on séance publique, devant l'Académie des In-
ions : Recueil des mémoires de l'Académie des Iocriptions r t Belles-Lettres,
1 3 . p . 563.
1- 6
82
cents livres de revenu en rente ou en terre , à prendre sur tous les
biens qu'avait possédés Jean Maillart dans le comté de Dampmartin
et ailleurs, et qui avaient été confisqués sur leditMaillart. « Pour ce
« que, dit le Régent, il a esté et est rebelle, ennemi et adversaire de
« la couronne de France, de monseigneur et de nous, et se arme en
« la compaignie du prévost des marchans, eschevins et bourgois
« de la ville de Paris, rebelles et adversaires de ladite couronne , de
« nostre dit seigneur et de nous , en commettant crime de lèze
« majesté royale, etc. '. »
5° Enfin , dans le grand nombre de pièces du Trésor des Char-
tes relatives à cette époque, il n'en est pas une seule qui renferme
un mot à la louange de Maillart, tandis que plusieurs de ces mêmes
pièces contiennent les éloges des citoyens qui s'étaient distingués
par leur zèle et leur fidélité , et dont néanmoins aucun n'avait
rendu un service aussi important que celui qu'on attribue à Mail-
lart. L'omission de son nom dans la liste des bourgeois fidèles ,
n'ajoute-t-elle pas au soupçon que fait naître le silence des autres
monuments ?
Telle est l'analyse exacte du mémoire de M. Dacier. En en
reproduisant les arguments, en quelque sorte mot pour mot, j'ai
voulu qu'on ne pût me reprocher de les avoir affaiblis. Je vais
maintenant reprendre ces arguments un à un, les discuter et en
démontrer l'insuffisance ou le peu de solidité. Et d'abord, les his-
toriens du temps sont-ils aussi favorables au système de M. Dacier
qu'on l'a généralement cru depuis la publication de son mémoire?
Je dois convenir avec le savant académicien, qu'en effet Mathieu
Villani, écrivain contemporain, raconte la mort du prévôt des
marchands sans en faire connaître le véritable auteur. Mais com-
ment M. Dacier a-t-il pu penser que ce silence devait être consi-
déré comme défavorable à Maillart? Ne puis-je pas dire, et avec
autant de raison, qu'il n'est pas plus favorable à Pépin des Essars
et à Jean de Charny, dont Villani ne parle pas davantage? On ne
peut d'ailleurs que s'étonner d'entendre M. Dacier invoquer ici
l'autorité de Villani, chroniqueur étranger, et dont l'inexactitude
dans le récit des événements qui se sont passés en France , a été
tant de fois signalée.
Quant au second continuateur de Nangis, cet auteur grave et
judicieux, témoin pour ainsi dire oculaire des faits consignés dans
ses annales, garde- 1- il réellement un silence aussi absolu que
« Trésor des Charles, registre 86, pièce i5i.
l'avance M. Daoier, et s'il ne nomme pas Jean Maillait, ne le
désigne-t-il pas assez clairement pour qu'il soit Impossible de le
«inatlre? Il résulte desonrécil que,lelrraoui 13">s, le prérôl
des marchands l'élan! rendu en plein jour, avec plusieurs de ses
partisans* soi principales portes de la ville, renvoya quelques-uns
des bourgeois qui les gardaient, et leur en substitua d'autres aux-
quels il confia les ciels. Mais à la porte de la Bastille Saint-Antoine,
certains bourgeois influents, qui depuis longtemps étaient chargés
de la garde de celte porte, conçurent quelques soupçons de trahi-
son, et refusèrent de livrer les clefs. Le prévôt insistant, il s'éleva
une vive altercation, au milieu de laquelle l'un des gardes s'écria :
« Qu'est-ce donc que ceci ! ce prévôt nous trahit, et veut nous
« livrer. » À ces mots la dispute redoubla, et un autre garde levant
son épée ou sa hallebarde, en frappa Marcel et l'étendit mort à
ses pieds l.
Ainsi, d'après le continuateur de Nangis, ce fut un des gardes
de la porte Saint-Antoine, qui tua le prévôt. Or, le titre de garde
ne peut convenir ni à Pépin des Essars , ni à Jean de Charny.
Ces deux chevaliers, dont la fidélité au parti du Régent ne varia
jamais, suivant les textes invoqués par M. Dacier, n'auraient
certainement pas inspiré, soit à cause de cette fidélité môme,
soit à raison de leur qualité de nobles, assez de confiance aux
bourgeois de Paris pour qu'on leur eût donné le commandement
de la porte et du quartier de la ville les plus exposés aux attaques
du Régent, dont les troupes occupaient Saint-Maur et Charenton ;
mais ce même titre de garde, au contraire, convient parfaitement
à Jean Maillart. Les grandes chroniques de France, que je rappel-
lerai bientôt, nous apprennent, en effet, qu'il était garde d'un des
quartiers voisins de la porte Saint-Denys (expressions qui peuvent
s'appliquer au quartier Saint-Antoine ) ; et ce fut en celte qualité
qu'il s'opposa à la remise des clefs de la même porte entre les mains
de Jocerand de Mascon , trésorier du roi de Navarre. Ne voit-on pas,
par ce simple rapprochement de textes contemporains, que, loin
d'< Hre défavorable à Maillart, le second continuateur de Nangis
confirme implicitement le témoignage de Froissarl P
•l'arrivé maintenant au passage des chroniques de France ou de
Saint-Denys auquel M. Dacier a voulu faire dire beaucoup plus
qu'il ne dit en effet.
< Le mardi, derrain jour du dit mois de juillet, le dit prèvosl, et
Siùcilegium D. d'Achcry , lono. 3 , in fol., p. lao.
8Ï
« pluseurs aulres avecques luy, tous armez , alèrent avant disner
« à la bastide de Saint-Denys, et commanda ledit prévost à ceulx
« qui gardoient les clefs de la dite bastide, que ils les baillassent
« à Joceran de Mascon, qui estoit trésorier du dit roy de Navarre ;
« lesquelz gardes des dites clefs distrent que iiz n'en bailleroient
« nulles, dont le dit prévost fut moult courroucié. Et se mut riole
« a la dite bastide entre le dit prévost et ceulx qui gardoient les
«dites clefs, tant que un bourgois appelle Jehan Maillart, qui
« estoit garde de l'un des quartiers de la dite ville de la partie
« devers la dite bastide , oit nouvelles du dit débat , et pour ce
« se traist vers le dit prévost, et li dist que l'en ne bailleroit point
« les clefs au dit Joceran ; et pour ce, ot pluseurs grosses parolles
« entre le dit prévost et Joceran d'une part, et le dit Jehan Maillart
« d'autre part. Si monta le dit Maillart à cheval et prist une ba-
« nière du roy de France, et commença à crier : Montjoye au roi
« de France et au duc, tant que chascun qui le véoit, aloit après et
« crioit le dit cri. Et aussi firent le dit prévost et sa compaignie,
« et s'en alèrent vers la bastide Saint-Antoine, et le dit Jehan
« Maillart demoura vers les haies. Et ung chevalier appelle Pépin
« des Essars, qui riens ne savoit de ce que le dit Jehan Maiîlart
« avoit fait, prist assez tost après une autre banière, et crioit sem-
« blablement le dit cri du dit Jehan Maillart. Et durant ces choses,
« le dit prévost vint à la dite bastide Saint- Antoine , et tenoitdeux
« boistes es queles avoit lettres que le dit roy de Navarre li avoit
« envoiées, si comme l'en disoit. Si requistrent ceuls qui estoient
« à la dite bastide au dit prévost que il leur monstrast les dites
« lettres; et se mut riote à la dite bastide , tant que aucuns qui là
« estoient coururent sus à Phelippe Giflart, qui estoit avecques le
« dit prévost, lequel se deffendi forment, car il estoit fort armez
« et le bacinet en la teste; mais toutesvoies il fu tuez. Et après
« fu tué le dit prévost et un autre de sa compaignie appelle Simon
«le Paonnier; et lantost furent despoilliez et estanduz tous nuz
« sur les quarreaux en la voie *. »
M. Dacier s'autorise du passage de ce récit, où il est dit que
Maillart, dans sa tentative d'insurrection contre Marcel, demoura
vers les haies , pour insinuer que loin d'avoir été l'auteur de la
mort du prévôt , il n'en fut pas même le témoin. Mais il aurait dû
observer que le chroniqueur n'est pas plus explicite sur ce point
en ce qui concerne Pépin Des Essars; car il se borne à dire que
» Chroniques de St-Denys. Edilion de M. Paulin Paris , lom. vi, pag. i3a , et
manuscrit n° 8395 de la Bibliothèque royale.
H
ce chevalier chercha comme Maillait à soulever la population de
Paris, sans ajouter qu'il se soit trouvé a la bastille Saint-Antoine
au moment de la mort «lu prévôt. Or, sa présence, de même que
celle de .Maillart, à cette scène, est prouvée par des témoignages
contemporain* autres que celui des chroniques de Saint-Denys.
Quant à cette assertion que Pépin Des Essars riem tt« savait de
ce que le dit Jehan Maillart avoit fait, lorsqu'il commença lui-
même à agir, il est difficile d'y ajouter foi. Ne suffit-il pas, en effet,
d'entendre le chroniqueur attester que l'action de Maillart a pré-
i èdé celle de Des Essars, pour rester convaincu que ces deux en-
treprises ayant lieu dans l'enceinte de Paris et presque sur le
môme point, ont dû être la conséquence l'une de l'autre, ou bien
le résultat d'un complot formé d'avance, et dont Maillart était
certainement l'âme ; ce qui semblerait d'ailleurs le démontrer jus-
qu'à l'évidence, c'est la marche uniforme que le chroniqueur de
Saint-Denys fait suivre aux deux chefs du mouvement pour arriver
au même but. Chacun de son côté prend une bannière de France,
et se met à parcourir les rues au cri de Montjoic au roi de France
et au duc. Comment s'expliquer une telle coïncidence de temps et
d'efforts, à moins de supposer ou accord préalable entre Maillart
et Des Essars, ou imitation de la part de ce dernier ? du reste , quoi
qu'il en soit de lune ou de l'autre de ces conjectures, l'honneur
d'avoir donné le signal du soulèvement restera toujours a Maillart.
Observons, d'ailleurs, que non-seulement le chroniqueur de Saint-
Denys se tait sur le nom de celui qui frappa Marcel, mais qu'il ne
mentionne même pas le chevalier Jean de Charny , auquel
M. Dacier donne une si grande part dans les événements de cette
journée.
Le troisième argument du Mémoire que je combats serait d'un
grand poids , s'il ne reposait pas sur une erreur dont j'ai hâte de
donner l'explication. M. Dacier ayant découvert dans trois manu-
scrits de la chronique de Froissart, une relation de la mort du
prévôt des marchands, différente de celle qu'on trouve dans les
anciennes éditions, pensa qu'il devait donner la préférence à cette
nouvelle leçon. C'est ce qu'il fit, et ce que M. Buchon a fait
après lui en reproduisant son travail. Telle n'eût pas été ce-
pendant la manière de procéder de M. Dacier, s'il eût été mieux
au fait de la composition de la chronique qu'il éditait. Et, en
effet, s'il avait su que Froissart, soit dans une révision du premier
livre de son travail, soit dans un résumé de ce même livre, s'en
tenu invariablement au récit de la mort du prévôt, tel que le
86
donnent les anciennes éditions et la plupart des manuscrits, il au-
rait , à coup sûr , respecté ce récit pour ainsi dire sacramentel et
rejeté l'autre comme étant l'ouvrage d'un interpolateur. La leçon
suivie par M. Dacier est ainsi conçue :
« Celle propre nuit que ce devoit avenir, inspira (Dieu) et es-
« veilla aucuns des bourgois de Paris qui estoient de l'accort et
« avoient toujours esté du duc de Normandie, desquelz messire
« Pépin Des Essars et messire Jehan de Charny se faisoientchiefs ;
« et turent iceulx par inspiracion divine , ainsi le doit on supposer,
« enformez que Paris devoit estre courue et destruite. Tanlost ilz
« s'armèrent et firent armer tous ceulx de leurcosté, et révélèrent
« secrètement ces nouvelles en pluseurs lieux, pour avoir plus de
« confortans. Or s'en vint le dit messire Pépin et pluseurs autres,
« bien pourveus d'armeures et de bons compaignons, et prist le dit
« messire Pépin la banière de France en criant au roi et au duc ;
« et les suivoit le peuple ; et vindrent à la porte Saint- Anlhoine, où
« ilz trouvèrent le prévost des marchans qui tenoit les clefs de la
« porte en ses mains. Là estoit Jehan Maillart qui pour ce jour
« avoit eu débat au prévost des marchans et à Josseran de Mascon,
« et s'estoit mis avecques ceulx de la partie du duc de Normandie ;
« et illecques fut le dit prévost des marchans forment arguez et
« assaillis et déboutez ; et y avoit si grant noise et criée du peuple
« qui là estoit, que l'on ne pouvoit riens entendre ; et disoient
« A mort, à mort, tuez, tuez ce prévost des marchans et ses aliez,
« car ilz sont traistres. Là ot entr'eulx grant hutin; et le prévost
« des marchans qui estoit sur les degrez de la bastide Saint-An-
« thoine, s'en feust voulentiers fuy s'il eust peu, mais il fu si hastez
« que il ne pot; car messire Jehan de Charny le féri d'une hache
« en la teste et l'abati à terre ; et puis fut féru de maistre Pierre
« Fouace et autres qui ne le laissièrcnt jusques à tant que il fut
« occis, et six de ceulx qui estoient de sa secte, entre lesquelz es-
« loient Phelippe Giffart , Jehan de Liste, Jehan Poiret, Simon Le
« Paonnier, et Gille Marcel ; Et pluseurs autres traistres furent pris
« et envoyez en prison. ! »
Avant de démontrer que cette leçon n'est pas émanée de Frois-
sart, je dois dire que, même en l'admettant comme son ouvrage,
elle ne serait pas aussi défavorable à Maillart qu'on voudrait le
persuader. D'abord, elle établirait d'une manière positive un point
essentiel que le célèbre académicien a contesté en s'appuyant d'un
1 Chronique de Fruissart. Edition de M. Buchon , 1824. Tome 3, pag. 3i6 et
passage des peu ( ancloant des cliroiinjucs de Sainl-Denys. Ce
poinl . c*CSI la présente de Maillait à la bastille Saint- Antoine
an moment où Marcel fui mis à mort, là eeioit, dit le nouveau
texte. Jehan Maittari qui pour ce jour avbii eu débat au prèvosi
de$ marchant et à Josscran de Mascon. Mais que devient alors
cette assertion du chroniqueur de Saint-Denys cjuê Maillart de-
moura vers les haies? El If. Dacier ne se fait-il pas illusion lors-
qu'il prétend corroborer Tune par l'autre ces deux autorités qui se
contredisent aussi formellement et sur un point aussi essentiel?
Mais je viens de dire que cette nouvelle leçon n'est pas l'ouvrage
•le Froissart. Pour le prouver, j'ai besoin d'arrêter quelques instants
l'attention du lecteur sur un point intéressant de critique a peine
entrevu jusqu'ici. Froissart, après avoir composé la partie de sa
chronique qui s'étend depuis 1326 jusqu'en 1377, revint sur ce
premier travail pour le compléter. Cette révision se reconnaît faci-
lement, dans les manuscrits, à trois morceaux d'un véritable intérêt :
1° à un prologue qui diffère, dans presque toute son étendue, de
celui que donnent la plupart des manuscrits et les diverses édi-
tions, sans en excepter les deux de M. Buchon ; 2° à un récit des
événements qui s'accomplirent de 1350 à 1356, et que Froissart,
faute de matériaux sans doute, avait omis dans sa rédaction pri-
mitive ; 3° enfin, à une variante qui comprend les six dernières an-
nées de celte première composition, et qui est incontestablemenl
pins exacte et plus étendue que le récit qu'elle était destinée à
remplacer \
Voyons maintenant quelle induction on peut tirer de cette ré-
vision faite par l'auteur lui-même du premier livre de sa chro-
nique. C'est évidemment , ou bien que le texte, ainsi revu, doit
renfermer la leçon donnée par M. Dacier et relative à la mort de
Marcel, ou bien que cette leçon est un morceau apocryphe , in-
alé par une main étrangère dans quelques manuscrits de la
chronique.
En effet, si Froissart en était réellement l'auteur, ne devrait-on
pas la trouver dans le texte revu plutôt que dans le texte primitif?
Or, c'est lout le contraire qui a lieu. Trois manuscrits du texte
primitif la donnent, tandis qu'on la chercherait vainement dans
les manuscrits, au nombre de trois aussi, qui contiennent le texte
révisé. Il n'est donc pas possible d'admettre que cette leçon soit
jamais sortie de la plume de Froissart.
-lie variante coaioicr.ee M i3y2, cl *'arrélc à Tannée 1"
88
A cette preuve décisive, je puis en ajouter encore une autre qui
ressort d'un passage môme de la nouvelle leçon. Il est dit au corn -
mencement du chapitre cccxcm où elle se trouve « que le prévost
« desmarchans et ceulx de sa secte dévoient estre tous prests et or-
« donnez entre la porte Saint-Honoré et la porte Saint- Antoine,
« tellement que, a l'eure de minuit, Anglois etNavarrois dévoient
« tous d'une sorte y venir si pourveus que pour courir et destruire
« Paris, et les dévoient trouver toutes ouvertes % » Et quelques li-
gnes plus bas, le récit de la mort de Marcel commence dans la leçon
apocryphe , comme dans le véritable texte de Froissart, par ces
mots : Celle propre nuit que ce devoit avenir, inspira Dieu et
esveilla aucuns des bourgois de Paris, etc. 2.
Ces deux citations prouvent que ce fut dans la nuit , et peu
d'instants, sans doute, avant l'heure où la ville devait être livrée,
que Marcel fut tué. Cependant, d'après le texte môme de la
leçon adoptée par M. Dacier, cet événement aurait eu lieu « le
« mardi, derrenier jour de juillet 1358, après disner. » Or, cette
expression après disner ne pouvant indiquer une heure de la nuit,
il en résulte que la leçon est évidemment fausse ; et, en effet, si
Froissart l'avait composée, n'aurait-il pas retouché le chapitre en-
tier pour mettre d'accord entre elles les dates relatives à un fait
dont il aurait eu à cœur de rectifier le récit 3.
Il est d'ailleurs constant que la scène de la bastille Saint-Antoine
se passa pendant la nuit; car nous lisons dans une ancienne chro-
nique manuscrite, classée sous le n° 9656 à la Bibliothèque royale,
que Maillart faisoit porter Vélendard du roy avec torches et
falots.
C'est ici le lieu, ce me semble, de faire connaître le véritable
récit de la mort de Marcel. On remarquera combien il est plus
dramatique que celui de la nouvelle leçon et plus en rapport avec la
" Chronique de Froissart, édition de M. Buchon, tome 3, page 3i5elsuiv.
2 Chron. de Froissart. Ubi suprà, page 3i6.
3 Après ce récit, on lit ce qui suit dans le texte de MM. Dacier et Buchon , à
l'occasion de la rentrée du Régent dans Paris. « Là esloit Jehan Maillart delez lui,
« qui grandement estoit eu sa grâce et en son amour ; ei au voir dire , il l'avait
« bien acquis, si comme vous avez oy cy-dessus recorder, combien que par avant
« il feust de Paliance au prévost des marchans, si comme l'en disoit. » Je remarque
que ces derniers mots , « Combien que par avant il feust de l'aliance au prévost
« des marchans , si comme l'en disoit » , n'appartiennent pas au texte original de
Froissart. On ne les voit que dans les manuscrits où se trouve la fausse variante
sur la mort de Marcel. C'est encore donc là une interpolation qui ne peut avoir
plus d'autorité que la variante elle-même.
8|
lournure d'esprit el les habitudes de ilyle du célèbre chroni-
queur :
i Celle propre nuit que ce devoit avenir, inspira Dieu etesveilla
« aucuns des bourgois de Paris qui esloienl de l'accort et avoient
f toujours cslc «lu duc de Normandie, desquelx Jehan Maillart et
« Simon Maillart, son frère, se faisoienl chiefs ; et furent ceulx
<< p. h inspiracion divine, ainsi le doit-on supposer, informez que
(( Paris devoit eslre courue et deslruile. Tantost ils s'armèrent et
i tirent armer tous ceulx de leur costé, et révélèrent secrètement
a ces nouvelles en pluseurs lieux pour avoir plus de confortans ;
« et s'en vindrent Jehan et Simon Maillart , pourveus d'armeures
« et de bons compaignons bien advisiez, pour savoir quelle chose
« ils dévoient faire, un petit devant mienuil à la porte Saint-An-
« thoine, el trouvèrent le dit prévost des marchans, les clefs de la
« porte en ses mains. Le premier parler que le dit Jehan Maillart
« lui dist, ce fui que il lui demanda par son nom : EstienneyEstienne,
« que faites-vous cy à ceste heure? Le prévost lui respondi : Jehan,
« à vous qu'en monte de savoir? Je suis cy pour prendre garde de
« la ville dont j'ay le gouvernement. Par Dieu, respondi Jehan
a Maillart, il ne va mie ainsy, mais n'estes cy à ceste heure pour
■ nul bien ; et je le vous monstre, dist-il à ceulx qui estoientdelez
« Iuy, comment il tient les clefs des portes en ses mains pour trahir
« la ville. Le prévost des marchans s'avança et dil : Vous mentez.
« Par Dieu, respondi Jehan Maillart, traistre, mais vous mentez ;
« et tantost feri à lui, et disl à ses gens : A la mort, à la mort
« tout homme de son costé, car Hz sont traislres. Là otgranthustin
« eldur, et s'en feust voulentiers le prévost des marchans fouy,s'il
« eust peu ; mais il fut si haslé qu'il ne pot. Car Jehan Maillart le
« féri d'une hache sur la leste el l'abbalty à terre, quoique ce feust
« son compère ; ne ne se parly de luy jusqu'à ce qu'il feust occis et
i de ceulx qui là estoient, et le demourant pris et envoyez en
« prison ; et puis commencièrent à estourmir et à esveiller les gens
« parmi les rues de Paris '. »
Voilà le récit de la fin tragique d'Etienne Marcel, lel que Frois-
strt récrivit lorsqu'il arrêta la première rédaction de sa chronique,
lel qu'il l'inséra dans la révision de son premier livre, tel enfin
qu'il le maintint dans un résumé de ce même livre que de fortes
raisons m'engagent à lui attribuer, et dont personne jusqu'ici
'Cliron. «le Froissart, tome 3, png. 3i«); et manus.iil n" 83ag d- la Biblio-
tlit'fjue rov il' . 2.2.
90
n'avait soupçonné l'existence. Désormais ce récit, qui, suivi durant
plus de trois cents ans, a été depuis le Mémoire de M. Dacier, sa-
crifié à une fausse variante, reprendra, j'ose l'espérer, l'autorité
qu'il n'aurait jamais dû perdre. Peut-être sera-t-on tenté d'accuser
le chroniqueur d'avoir été trop réservé en citant seulement Jean
et Simon Maillart, lorsqu'il est certain que Pépin DesEssars se joi-
gnit à eux contre le prévôt des marchands. Mais Froissart n'a voulu,
sans doute, faire connaître que les véritables chefs du mouvement.
S'il n'a pas nommé Des Essars , c'est qu'il n'aura vu en lui qu'un
agent secondaire et subordonné à Maillart.
Du reste , si celle qualification d'agent secondaire avait besoin
d'élre justifiée, elle le serait facilement par le témoignage d'un
écrivain contemporain, celui de Jean de Nouelles, abbé de Saint-
Vincent de Laon, auteur d'une chronique inédite, compilée en 1388,
et qui s'étend jusqu'à l'année 1380. Celte chronique précieuse par
sa date, ne l'est pas moins par les détails intéressants qu'elle ren-
ferme. On y trouve une relation de la mort d'Elienne Marcel qu'on
dirait composée lors même de l'événement, tant elle s'accorde avec
les aulres monuments de l'époque. Je ne résiste pas au désir de
faire connaître encore ce nouveau texte , quoique j'aie peut-être
abusé de la permission de citer :
« Le prévost des marchans et ses alliez avaient fait leur attrait,
« et ne voulrent que on veillast en celle nuit aux portes ne aux
« murs. Mais à Paris avoit un bourgois nommé Jehan Maillart, qui
« estoit garde, par le gré du commun, d'un des quartiers de la ville,
« qui estoit ordonnée par quatre capitaines. Cil Jehan Maillart ne
« voult mie que cilz qui en son quartier estoient établis pour veiller,
« laissassent leur garde, dontPhelippe Gieffart et aulres moult aliés
« à la trahison le blasmèrent et voulrent avoir les clefs de la porte
« de sa garde , et ses gens faire retraire et ses gaitteurs , et leur
« garde laissier.Lors, cils Jehan Maillart apperceut bien la trahison,
« et manda Pépin Des Essars etpluseurs autres bourgois, et fitdre-
« cier une banière de France ; et crièrenl, il et ses gens, au roy et
« au duc régent; et avec eulx assembla li peuples de Paris; et alèrent
« veoir aux portes et les forteresses visiter, et advint que vers la
« porte Saint-Anthoine, ils trouvèrent le prévost des marchans et
« aucuns de ses aliés, qui par couverture crioient Monjoye au roy
« et au duc, si comme li aultre. Adonc Jehan Maillart requist au
« prévost des marchans, pardevant le peuple, que il monstrast les
« lettres que le régent leur avoit envoiées. Mais il ne les monstroit
« mie voulentiers , pour ce que li mandemens lui estoit contraires;
<1I
I et M cuidoil excuser par paroles. Mais li plusems | <>ik eurent la
« trahison, et là 1 1 1 1 assaillis el occto da commun .
Puisque, rTaprèè ta récit, Pépin i><> Btaan m prit les armes con-
tre le prévol dès marchanda qu'a l'appel de Maillarl, n'ai-je pas
eu raison de le considérer comme un agent de ce dernierVCc point,
une fois admis, détruit l'argument lire par M. Dacier des lettres de
rémission accordées, au mois de février \'M\H (V. St.), par le roi
Charles Y, en faveur de Jacques de Ponloise, huissier d'armes, et
dans lesquelles il est dit qu'avant que Marcel eut été tué, Pépin des
Eùars, chevalier, Martin des Essars, ledit Jacques de Ponloise et
plusieurs autres allèrent à l'hôtel de Josseran de Mascon, situé prés
de Saint-Euslache, « pour icellui (Josseran) , comme traistre, par
« justice ou autrement faire occire et mettre à mort, ou quel hostel
« ne peut estre trouvé; et pour ce se départirent d'icelui et, ce
« fait, se transportèrent en l'hoslel de noslre dite ville de Paris
« (c'est le roi qui parle), et prindrent noslre banière qui là esloitet
« atout s'en alèrent a la Bastil de Saint-Anlhoine de noslre dite
« bonne ville, ou quel lieu les diz prévost des marchans, Phelippe
« Giffart et autres traistres furent occis et mis à mort 2. »
Ces lettres établissent que Pépin Des Essars ne resta pas étran-
ger à la révolution du 31 juillet 1358 , mais non qu'il en ait été le
principal auteur, comme le dit M. Dacier. Rien, d'ailleurs, dans ces
lettres ne contredit l'assertion de l'abbé de Laon que Des Essars
n'agit dans celte circonstance que sur l'invitation et à l'appel de
Maillarl. L'honneur d'avoir préparé et dirigé le mouvement doit
donc rester à ce dernier : et en effet, si la part que Pépin Des Essars
prit à celte révolution était aussi grande que le prétend M. Dacier,
n'en eûl-ii pas été récompensé par le Régent, et ne trouverions-
nous pas encore aujourd'hui dans le Trésor des Chartes, ou dans
lt s autres collections du temps, quelque pièce émanée de ce prince,
et qui nous ferait connaître les motifs et la nature même de cette
récompense. Or, toutes mes recherches à ce sujet ont été infruc-
tueuses, et je puis presque affirmer qu'aucun témoignage dece genre
n'a jamais existé ni pour lui, ni surtout pour le chevalier Jean de
Charny, dont le concours à la révolution du 31 juillet, ne nous est
connu que pat la fartante faussement attribuée à Froissart.
Mais on verra bientôt qu'il n'en est pas de môme pour Jean
' Manuscrit de la UiMiot'i. royale, dusse sous le numéro 98 ■» du supplément
■lis. Je dois l'indication de ce curieux manuscrit à M. Paulin Paris, membre
I Institut.
' 1 Registre 'jq, pièce 5^8.
92
et Simon Maillart, et qu'à leur égard l'autorité des documents offi-
ciels vient se joindre à celle des historiens contemporains.
J'arrive à l'argument, sinon le plus fort, au moins le plus spé-
cieux de tous ceux que renferme le Mémoire de M. Dacier. Il est
tiré d'une pièce du Trésor des Chartes, publiée par Secousse dans
sa Vie de Charles le Mauvais1. Ce sont ces lettres du Régent datées
en l'ost devant Paris, au mois de juillet 1358, dont j'ai déjà fait
mention, et par lesquelles ce prince, voulant punir Jean Maillart
de son attachement au parti du prévôt, confisque ses biens et en
fait don au comte de Porcien.
Un pareil fait serait grave, il faut en convenir, s'il pouvait être
considéré comme vrai. Mais d'abord, cette confiscation est-elle
bien sérieuse, et ne doit-on pas la regarder plutôt comme un acte
de politique du Régent, fait dans le seul but de mettre l'homme
qui travaillait à lui ouvrir les portes de Paris, à couvert des
soupçons, et par suite des mauvais traitements de Marcel et de
ses partisans? Cette conjecture, infiniment probable, appartient à
Secousse , qui s'exprime à ce sujet de la manière suivante :
« Peut-être ces lettres de confiscation cachent- elles quelque
«mystère de politique? On peut supposer que Maillart, dans
« le fonds du cœur, était resté fidèle au Régent, et qu'il tramait à
« Paris quelque intrigue secrète en sa faveur, qu'il était devenu
« suspect à Marcel, qui aurait pu ou le faire tuer ou le chasser
« de cette ville, et que le Régent, pour y conserver un serviteur
« zélé qui pouvait lui rendre de grands services, et pour dissiper
« tous les soupçons de Marcel, aura affecté de donner des mar-
« ques publiques d'une feinte indignation contre Maillart, en con-
« fisquant ses biens. Ce qui peut rendre cette conjecture vrai-
« semblable, c'est que je n'ai point trouvé d'autres lettres de
« confiscation des biens des rebelles de Paris, données avant la
« mort de Marcel.2 »
Ces réflexions de Secousse sont aussi judicieuses que conformes
aux autres monuments de l'époque. Ainsi se trouve pleinement
justifiée cette assertion de Froissart, contre laquelle s'est élevé
M. Dacier, que Jehan et Simon Maillart avoient toujours esté de
Vaccort du duc de Normandie : ainsi s'explique tout naturellement
ce que disait ce même prince, trois mois après sa rentrée dans
Paris, en parlant de Maillart, qu'il avoit toujours eue en cueur
« Mémoires pour servir à la vie de Charles II, dit le Mauvais, etc., par Secousse»
2 tom.in-4°, PaS- 79 du lom, second.
2 Ubi suprà Tom. *•*, pag. 298, aux notes.
hcs-ijr<tnt cl vnnjr loi/ault<\ obéissance et amour envers lui, li
roij et la couronne de i'rance.
De semblable témoignages ne changent-ils pas en certitude
fofl COOJectarei de Secousse ? Comment croire, en effet, que
Mnillnrl ail encouru la confiscation de ses biens , lorsque, trois
mois plus lard, le Régent lui-môme déclare publiquement qu'il
n'a jamais cessé d'être un sujet loyal et fidèle ?
dépendant, s'il élait vrai, comme l'affirme M. Dacier, que dans
le grand nombre de pièces du Trésor des Charles, il ne s'en trouvât
pas une seule renfermant un mot à la louange de Maillart, on
serait forcé de convenir que, quoique purement négatif, cet ar-
gument mérite une attention sérieuse. Mais le savant académicien
n'est pas plus heureux dans cette nouvelle assertion que dans
celles qui ont précédé. Si, au lieu de se borner à parcourir le
registre de l'an 1358, il avait réfléchi que des pièces d'une année
ont été souvent transcrites ou vidimées à une époque postérieure,
il se serait convaincu que l'action de Maillart n'était pas restée
sans récompense. C'est, en effet, dans un des registres de l'année
136i que sont insérées des lettres du Régent, données à Paris au
mois d'août 1358, et dans lesquelles ce prince rend à Maillart une
éclatante justice. Mais avant de rapporter le texte de ces lettres, qui
sont décisives dans la question dont je m'occupe, voyons si le seul
registre de l'an 1358, attentivement consulté, n'aurait pas fourni a
M. Dacier quelques indications propres à le rendre moins hostile à
la mémoire de Maillart.
Et d'abord, ne doit-on pas considérer, comme une preuve du
dévouement de Maillart , le crédit qu'il eut sur l'esprit du Régent?
Je trouve, en effet, qu'à peine rentré dans Paris, ce prince par-
donna à Jean Chandelier et à Jean Rose la part qu'ils avaient
prise à l'attaque du marché de Meaux par les Jacques, et cela,
dit-il, pour l'amour et contemplation de Jehan Maillart '.
D'autre part , plusieurs lettres de rémission, contenues dans le
même registre, et relatives aux troubles dont Paris fut agité en
1358, présentent ce remarquable début:
« Charles, ainsné fils du roy de France, régent le royaume,
« savoir faisons, etc., que comme paravant que Estienne Marcel,
1 Trésor des Chartes, registre 86. Je ne dois pas ouMier de dire que Maillart
faisait partie du conseil prive du Régent au mois d'août 1 358. Les autres mem-
bres de ce conseil étaient le duc d'Orléans, les evèques de P.iris , de Lisieux
pi de Chartres ; les seigneurs de Mircbel de Meullant et de St-Yenant; Louis de
Harcourt, Adam de Meleun, Pépin des Essars, etc. (Très, des Charte?, regist. 8(\
94
« prévost des marchans de la ville de Paris et aucuns de ses com-
« plices, fussent mis à mort par nostre bon et loyal commun de la
« ville de Paris, etc. l. » Ce début, je le demande, ne prouve-t-il
pas, avec la dernière évidence, que la révolution du 31 juillet fut
faite par le peuple et les bourgeois de Paris, et non par les nobles?
Est-il, en effet, possible de donner un autre sens à ces mots,
nostre bon et loyal commun de la ville de Paris? Mais que devient
alors, devant cette déclaration duRégent, l'opinion qui voudrait en
attribuer l'honneur à deux membres du corps de la noblesse, re-
vêtus du caractère élevé de la chevalerie? Que le chevalier Pépin
des Essars, que peut-être Jean de Charny aient concouru à ce
mouvement patriotique, il n'y a rien là de difficile à croire. Je
conviens d'ailleurs que quelques textes contemporains sont formels
sur ce point, au moins à l'égard de Pépin des Essars ; mais son rôle
dut se borner, dans cette occasion, à donner une utile assistance à
ces courageux citoyens de Paris, à ce bon et loyal commun, sui-
vant l'expression du Régent, qui, dirigés par Jean Maillart, ren-
versèrent l'homme dont ils avaient soutenu la cause, lorsqu'ils ne
virent plus en lui qu'Un traître à son pays. Si quelque doute pou-
vait subsister encore sur le rôle principal joué par Maillart dans ces
tragiques événements, il disparaîtra, je l'espère, devant les mo-
numents nouveaux que je vais faire connaître , et que m'a fourni le
Trésor des Chartes, cet inappréciable recueil dont M. Dacier a
si mal à propos accusé le silence. A peine rentré dans Paris, le
Régent voulant récompenser Maillart de son dévouement, lui as-
signa cinq cents livres de terre à Parisis à sa vie , sur le tabellio-
nage et le scel de Meaux2 , et quelques jours après , il lui donna
encore à perpétuité, pour lui et ses descendants, son hôtel de Léry,
vers le Pont de l'Arche , avec toutes ses appartenances, et valant
aussi cinq cents livres. Les lettres de ce don , s'expriment ainsi :
« Charles, etc., savoir faisons que pour considération du très
« grant et agréable service que nostre très-vray et loyal subjet et
« obéissant Jehan Maillart, bourgois de nostre bonne ville de Paris,
« a fait à la couronne de France, à monseigneur et à nous, lequel,
«ou temps de la rébellion d'aucuns de nostre dicte ville, s'est
« avanturez et emprins , et tant fait par lui et nos autres loyals
« subgiez, que plusieurs noz traytres et rebelles ont esté morts, et
« aucuns pris, et sommes entrez en nostre dite ville ; et les bour-
« gois et habitans d'icelle venus à nostre vraye obéissance et sub-
1 Trésor de* Chartes, registre 86, pièce i95 , et registre 90 , pièces 78 et icu.
" Très, des Chartes , registre 96, année 1 364, pièce 55.
« jeclion ; ci pour conlcmplncimi des bons et agréables services
u que le dit Jehai) nous rail , de jour en jour, incessamment, etes-
érons qu'il nous fasieou temps avenir; non* , de certaine scien-
« ce , elC, avons «hume cl octroyé, donnons et petroyoos, par ces
«présentes, audit Jehan nostre hostel de Léri, vers le Pont de
« l'Arche, etc., etc. Donné à Paris l'an de grâce 1358, ou mois
« d'aousl '. »
La munificence du Régent envers Maillart ne se borna pas là.
Dans la donation de l'hôtel de Lery, il s'était réservé la faculté
de le reprendre en assignant ailleurs à Jean Maillart un revenu
équivalent a celui de cet hôtel. Mais par de nouvelles lettres, da-
tées du mois d'octobre de la môme année, il renonça a celte fa-
culté de retrait, encore que le dit hostel et ses appartenances , dit-il,
puissent valoir en assiette de terre trois cents ou quatre cents livres
de terre à Parisis, de plus que les cinq cents livres précédemment as-
signées. Les motifs de cette nouvelle libéralité du Régent ne doivent
pas être passés sous silence : « Et depuis, dit ce prince, ayons en-
« core plus à plein congneu et esprouvé, et esprouvons de jour en
« jour, la très grant et vraye loy aulté, obéissance et amour que le dit
« Jehan a tousjours eue en cueur, et a monstre de fait, comme dit
« est, et monstre de jour en jour envers la couronne de France ,
« nostre dit seigneur et nous , eue considération et contemplacion
a de ces choses et de nostre très-chier et amé filleul Charles, fils du
« dit Jehan, etc.2» Les libéralités seules ne suffisent donc plus à la
reconnaissance du Régent. Il y joint l'insigne faveur de tenir sur
les fonts baptismaux le fils de Maillart; établissant ainsi entre le
souverain et le sujet fidèle , ce lien moral et religieux qui n'avait
guère moins de force au XIVe siècle que les liens mômes du sang.
De plus, après son avènement à la couronne sous le nom de
Charles V, ce prince désirant , toujours en considération du même
service, amplifier le don (ce sont ses expressions) qu'il avait fait
à son cher compère Jean Maillart, déclara , par de nouvelles let-
tres du mois de juin 1364, que dans la donation de l'hôtel de
Lérj , devaient être compris les fouages , le droit d'usage dans la
forêt, ainsi que la justice haute, moyenne et basse, consistant en-
tre autres points dans le droit de « traisner, pendre , ardoir et
« punir tous malfaiteurs, et de faire tous exploiz appartenans à fait
« de haute justice.3»
1 Registre du Trésor des Chartes, cote 96, année i36{ , pièce 55.
■ Ubi suprà.
'' " suprà
96
Enfin, à tant de récompenses successives, Charles V en ajouta
encore une qui , dans l'esprit du temps , devait être considérée
comme le complément de toutes les autres. Par lettres de Tan 1372,
il anoblit Jean Maillart , sa femme Isabelle , leurs deux fils Jean et
Charles et leur fille Jacqueline, mariée à Jean Le Cocq, neveu du
fameux Robert Le Cocq, évêque deLaon. Ce prince motiva cette nou-
velle grâce sur les nobles actions et les autres vertus de Jean Mail-
lart (pro actibus nobilibus et aliis virtutibus) , résumant ainsi, en
termes aussi honorables que concis, tous les titres de Maillart à cette
haute distinction.
A Jean Maillart doit donc être attribuée la révolution du 31 juil-
let. Mais Simon Maillart , son frère , prit-il réellement une part
active aux événements de cette journée? Ce fait avancé par Frois-
sart , tandis que la fausse variante et les Chroniques de Saint-
Denys n'en disent rien , se trouve de tout point confirmé par des
lettres du Régent, données au mois d'août 1358. Ces lettres, dont il
ne nous reste aujourd'hui que l'analyse, contenaient un don fait
par ce prince à Simon Maillart, bourgeois de Paris, « en considé-
« ration , dit-il, de la véritable affection et de la fidélité dont ledit
« Simon et les siens ont donné des preuves au roi , au régent et à
« la couronne de France, dans le fait des rebelles et traîtres existant
« à Paris, etc. 1 » La preuve de cette coopération de Simon Maillart
ne confirme-t-elle pas en quelque sorte les autres circonstances du
récit de Froissart ?
Du reste , en attribuant au peuple de Paris, sous la conduite de
Maillart, la révolution du 31 juillet 1358 , je ne prétends pas que
la noblesse y ait été tout à fait étrangère. Si la participation de Jean
de Charny est plus que douteuse , celle de Pépin des Essars est par-
faitement constatée.
M. Dacier n'a conséquemment qu'un tort, mais un tort très-
grave, celui de dénaturer les faits au profit d'une classe d'hommes
et au détriment d'une autre. J'ai rapporté ses arguments , je les
1 Voici l'analyse de la pièce , telle qu'on la trouve dans le vol. 48 , fol. 661 du
fonds Sl-Ma gloire, à la Bibliothèque du roi <c Simon Maillardi civis Parisiensis pro
« dono sibi per Regenteui facto per lilteras ejus datas raense AugustoM. ccc.lviii.
« Consideratione vere dilectionis et legalitatis quas idem Simon et sui exhibuerunt
« régi et regenti ac corone francie in facto rebellium et proditorum existentium
« Parisiùs, etc. ( Extraits d'un registre de la Chambre des Comptes de Paris, coté :
« Extractus thesauri à termino sancti Johannis Baptistœ , m. ccclvim ad ultim.
« August. m. ccc. lviii. » On sait également que Simon Maillart devint plus tard
mattre des eaux et forêts du roi , charge dont il était encore revêtu en i374. ( Ubi
supra: extractus thesauri à Nativitale m. ccc. lviu ad primam Julii. )
m
ai itctosrifemeiil discétès ; de oelte discussion rettortcnl, ce mo
semble, les faits suivants :
t° Le silence de Villani , s'il ne prouve rien en faveur de Mail-
lart. ne peut rien établir aussi ni contre lui, ni au profit de Pépin
Des Kssars et de Jean deCharny. Le continuateur de Nantis 1 lins
nommer aucun personnage , désigne bien plutôt des bourgeois que
des chevaliers ;
2° Le passage des Chroniques de Saint-Denys , invoqué par
M. Dacier, ne prouve absolument rien, quant au fait principal, ni
pour Jean Maillart, ni pour les deux chevaliers, dont l'un, Jean de
Charny, n'y est môme point nommé. Bien plus, ces chroniques Boni
tout à l'avantage de Jean Maillart, puisqu'elles lui attribuent l'ini-
tiative du mouvement ;
3" La prélcndue variante de Froissart, en la supposant authen-
tique, établirait au moins que Jean Maillart était à la porte Saint-
Ànloine , au moment de la mort de Marcel , et détruirait ainsi
l'assertion des Chroniques de Saint-Denys, qui font rester Maillart
vers les halles. Mais cette leçon ne saurait être d'aucun poids
dans la question qui nous occupe, puisque j'ai démontré qu'elle ne
peut être attribuée au célèbre chroniqueur ;
4° Les lettres de conOscation des biens de Maillart ont été de
la part du Régent une pure feinte, dans le but de donner le change
à ses ennemis , en leur faisant considérer comme un de leurs afiî-
dés l'homme qui surveillait toutes leurs menées, et qui devait les
déjouer. Au pis aller, cette confiscation aurait été de la part du
Dauphin une erreur qu'il reconnut et répara dans la suite d'une
manière éch tinte;
5° Enfin, l'absence, même bien constatée , au Trésor des Char-
tes, de toute pièce propre à établir les services de Maillart, serait
une preuve négative qui , en bonne logique, ne saurait être ad-
mise.
Après avoir ainsi démoli pièce à pièce l'échafaudage de preuves
si habilement construit par M. Dacier, je crois avoir démontré
qu'à Jean Maillart et au peuple de Paris revient la principale part
dans la révolution du 31 juillet 1358, et que Pépin des Essars n'y
a joué qu'un rôle secondaire. Ce fait résulte : 1° du véritable texte
de Froissart, tel qu'on le trouve dans les anciennes éditions, dans
les manuscrits qui renferment sa chronique revue et corrigée par
lui , et dans un abrégé de celle môme Chronique ; abrégé que j'al-
iribue sans hésiter à Froissart lui-même; 2° du témoignage formel
«le Jean de Nouelles, écrivain contemporain de l'événement;
i. 7
3° enfin et surtout, des registres du Trésor des Chartes, où M. Da-
cier n'avait rien trouvé sur Jean Maillart , et qui renferment ce-
pendant de nombreux et éclatants témoignages de la reconnaissance
de Charles V pour le dévouement et les services de ce courageux
citoyen.
Léon LACABANE.
REQUÊTE
i \ mit niwi \is
IDJfcl SSÉE LE 23 FÉVRIER KiTO, AU PARLEMENT DE NORMANDIE,
PAR LES
SUPPOSTZ DE LA BASOCHE DE ROUEN
ARRÊT DU PARLEMENT SUR CETTE REQUETE.
La Bazoche du parlement de Rouen fut instituée par Louis XIF en
1499, c'est-à-dire l'année môme où ce monarque avait rendu station-
naire et permanent l'Echiquier de Normandie, tenu irrégulièrement
jusqu'alors par des commissaires qu'envoyaient à Rouen les rois de
France, depuis la réunion de la Normandie à la couronne par Phi-
lippe-Auguste. Louis XII institua laRasoche par une charte en vers
français dont tous mes efforts n'ont jamais pu me faire découvrir
que les huit vers suivants, cités textuellement dans un arrêt du
parlement de Rouen en date du 17 décembre 171 1 :
« De plus faisons commandement
A tous faisant esbatemcnts,
Que , combien qu'ils se tieunent cliitr.s,
Comme conards , coqutluchier
El autres, qu'ils facent hommage
Au dict Régent en tout passage ,
El sans user de voye de faict ,
Car ain.«y doibt-il estre faict. »
La Basoche de Rouen florissait encore sous Henri IL Ce monarque
étant attendu en juillet 1550 à Rouen, où il devait bientôt faire sa
joyeuse entrée, à MM. les échevins et les vingt quatre de l'ho-
ICO
tel de ville réunis en la salle de YHostel commun, et tout empêchés
à régler les préparatifs d'une si grande solennité, fut apportée une
requête du régent du palais, ou roy de la bazoehe , qui d< mandait
tout uniment qu'il lui fût loisible, en sa dicte qualité (de roy) de
marcher à cheval, Lii et sa compagnie, avec le corps de ville, lors de
l'entrée du monarque dont on attendait la venuo.
L'hôtel de ville, trouvant la proposition de ce roy assez imperti-
nente, décida qu'il serait esconduict de sa requête, et que a deffences
luy seroient faictes de se monstrer avec le corps de ville pendant le
temps que le roy y seroit. » Seulement il lui serait loisible, ainsi
qu'aux siens, a d'aller avec les gons de pied, s'ils advisoient que bien
feust. d
Mais cette décision, prise le 17 juillet, on ne s'était point hâté de
la notifier à nos seigneurs de la Hasoche, qui, déjà bien pétulants,
alors même que les choses marchaient à leur gré, allaient peut-être
se montrer plus mauvais garçons encore dans leur dépit de se voir
ainsi éconcluits et relégués dans la vile plèbe des gens de pied. On le
craignait du moins, et, le 19 juillet encore, quelques conseillers de
ville demandaient <r si on ne debvoit point tenir la chose en dissimu-
lation?» Mais la majorité se montrant plus brave, le roy de la Bazoehe,
qui attendait aux huis la réponse à sa requête, fut introduit; et on lui
notifia a que l'intention de la ville n'estoit point qu'ilz assistassent à
l'entrée du roy. » Sa majesté sortit d'assez mauvaise humeur appa-
remment; on ne voit pas, toutefois, qu'il en ait été autre chose.
Que devint la Basoche pendant les vingt années qui suivirent, je
n'en saurais que dire. Mais dans un registre du parlement pour
l'année 1570, à la date du *2l février, on est tout étonné de rencon-
trer des vers, et ces vers sont de la façon de la Bazoehe, qui n'a
point oublié sa poétique origine. C'est une requeste des anciens sup-
postz de cetteassociation, tombée, à ce qu'il paraît, en désuétude, qui
supplient le parlement de la remettre sus, de la reconnaître, de la fa-
voriser, de la laisser, enfin, s'éjouir des droits et privilèges qui lui
furent octroyés naguère. Cette requête, le parlement la vise, et, ce
qui vaut mieux encore, la souscrit d'une réponse favorable, d'un
arrêt en bonne forme et dans toutes les règles. Nous consignons ici
cette étrange requête, et le non moins étrange arrêt du parlement,
comme une singularité dont les registres de cette cour souveraine
n'offrent, à notre connaissance, aucun analogue. La requête d'abord :
« A NOS SEIGNEURS DU PARLEMENT.
« Los an liens suppostz de la Noble Régence
Ont , de longtemps , congneu la doulceur cl clémence
Dont vous avez use , Nos Sieurs de parlement ,
loi
Pour conserver leurs droit l/., ni .suivant leur puntil ',
Le conformant eneor par niaiuct arrest en forme
Bd tout son contenu au <lict patent conforme ,
Et, suivant icelluy , evitans tous dchalz,
ntt , le passe, mainetz plaisirs et esbatz,
Lorsqu'un certain malliour courant par nostre France
Au lieu de tout plaisir a produict déplaisance ,
Ayant fait pulluler mainte espèce de vcaulx
Qui se font appoller praticiens nouveaulx * ,
El semblent , à bien veoir , tant son pleins d'inconstance,
Que, conduit :lz de fureur, ilz tombent en démence.
Si l'un scait colorer ses déceplifz propos,
Pour tromper ung chacun l'autre ne prend repos
Jusqu'à tant qu'il ait eu et l'argent et la bourse ,
Et, par ces beaulx moyens , a d'argent une oonree.
M.iiut prebtre on voit souvent plus le pallais hanter
Pour y solliciter , qu'églises fréquenter.
Le soldat , de sd part , se plaist plus à conduire
Ung nombre de procès que veoir armes reluire.
L'artisan , d'autre part , est tousjours par chemyn
Quictaut là son meslier pour brouiller parchemyn :
Si, que (non repouiséz) on en voit plus de mille
Venir, de toutes partz, en ceste noble ville ;
Et, non contents, s'en vont à La Houille , et mainetz lieux,
Fripper lettres royaulx , trompans jeunes et vieulx ,
Butinans finement soit lésion ou moonoie
Que le pauvre plaideur à son conseil envoyé.
Puis , le plus fin d'entre eulx luy va dire, à l'escarl ,
Qu'il gouverne Messieurs, au moins la plus grand' pari.
Par telz blandissements ainsi l'argent desrobe
Pour paier ung Baumcr de quelque vieille robe ,
Et n'est plain le pallais que de telz affronleurs
Qui vivent sans adveu , tous larrons et menteurr .
A ces causes, Nos Sieurs , il vous plaise permettre
Aux susdietz supplians la Régence remettre
En les laissant joïr de tout le contenu
Au patent et arrest qu'avez leu et tenu.
Vous asseûrant', JVos Sieurs, de ne rien entreprendre
Que, premier, à la Court il ne soit faict entendre.
Puis, ensemble d'un cœur noble, gentil cl gay
Planterons ung sapin le premier jour Je may,
Priant le Dieu des dieux que vostre auclorilé
Demeure longuement avec prospérité.
o Signé, suivant l'advis, en la présence et du consentement du col-
lège des procureurs de la court, le 19e de febvrier 1570.
« LE SElf.NECR. »
Sur quoi, le parlement rendit l'arrêt qui suit :
' Les lettres patentes de Louis XII qui instituaient la Basoche.
« Il s'a-il ici dvs solliciteurs de procès , fléaux du palais à cette époque ; la Tut
>\aii surloui pour mission de les en bannir.
102
« Veue, par la court, la requoste à elle présentée par les procu-
reurs et antiens suppostz de la Régence du pallais d'icelle; la chartre
du roy Louis douziesme, de bonne mémoire, donnée au mois d'avril
H99;arrests de la dicte court, des 7 dudict mois et an, 26 avril 1501
et 5 may 1550,produictz par les dictz suppostz; conclusion, sur ce,
du procureur général du roy, auquel, par ordonnance de la court,
le tout a esté communicqué,
a Tout considéré,
« La court, en ayant esgard à la dicte requeste, du consentement
du procureur général, a permis et permect aux dictz procureurs et
suppostz remètre sus la dicte régence, et joïr et user du contenu des
lettres patentes du mois d'avril 1499, et arrestz de la dicte court
des 7e du dict mois et an, 26e avril 1501 et 5 may 1550, ainsy que,
par cy-devant, ilz en ont bien et deuement joï et usé , à la charge de
mectre par devers le dict procureur général la liste et déclaration
des corbineux *, et exacteurs par eulx prétenduz , pour y requé-
rir ce qu'il advisera bien estre ; et, luy oï,en estre ordonné ce que de
raison.
j> De Bauquemare 2. »
Il nous a semblé qu'une telle requête et un tel arrêt méritaient
d'être signalés aux curieux.
A. Floquet.
1 Corbineur. Solliciteur de procès , prêt à abuser et rançonner les plaideurs
crédules. A l'audience du parlement ligueur de Rouen , le 3 juillet i58g, Marc se
plaint de Dumoustier « qui s'est adressé à luy en parolles injurieuses, luy disant
« qu'il estoit un corbineur et solliciteur pour les Espagnols. » Dumoustier avoue
ensuite avoir dit à Marc « qu'il estoit ung corbineur , parce qu'il entreprenoit
sur ses confrères.» Les oiseaux de proie qu'on appelle aujourd'hui corbeaux s'appe-
laient autrefois des corbins. De là, sans doute, les mots corbiner, corbineurs ,
voler , voleurs.
» C'est la signature du premier président du parlement de Normandie.
io;t
BULLETIN BIBLIOGKAIMIIOUE.
HISTOIRE DU DROIT DE PROPRIÉTÉ FONCIÈRE EN OCCIDENT,
mémoire rouronii(; pdf l'Académie des Inscriptions et Belles- Lettres , dans sa
n. e du 10 aoilt ic"38, par Edouard Laiioulaye, fondeur en caractères. —
Pafil . iui vol. i.i -S'1 de xn et 53a pages, chez l'auteur , rue Sainl-TIvacinthe-
Snint-Michcl , i\° 33.
Ce volume renferme environ ia moitié d'un mémoire couronné l'an dernier par
demie Royale des Inscriptions et Belles Lettres ; il se divise en deux par-
i» L'Histoire du Droit de Propriété chez les Romains;
a° L'Histoire du Droit de Propriété chez les Barbares jusqu'à rétablissement
des fiels.
Nous ne dirons rien de la première, partie., quoique nous y ayons remarqué des
- particulièrement intéressants, notamment les chapitres qui traitent de la
Distinction de la Propriété et de la Possession , de Y Organisation municipale des
derniers temps de V Empire , de V Origine du Colonut, institution qui a eu sur le
développement du servage une influence encore peu connue, des Lois Julia et
Papia Poppœa qui ont bouleversé toute la législation des successions, et ont ré-
gne en souveraines pendant presque toute la durée de l'empire. Nous avons hâte
iTarriver à un sujet moins connu et conséquemment plus intéressant encore pour
(eurs de ce recueil; nous voulons parler de l'organisation de la propriété
ihez les Barbares.
Après quelques considérations sur les premiers Germains, l'auteur examine com-
ment se fit la conquête. Dans l'opinion de l'auteur ce fut moins une invasion du
dehors qu'une sorte de prise de possession. Les Barbares s'étaient établis au cœur
de l'empire en ruines, et, sous le nom d'auxiliaires et defédd/és, ils en étaient déjà
les maîtres.
Dans le livre suivant , qui est le sixième, M. Laboulayc expose quelle fut la
condition des hommes et des propriétés libres; il nous montre chaque propriétaire
d'alleux souverain dans son domaine et soumis seulement aux trois grandes obli-
gations du canton, l'assemblée ou plaid, la fonction de. juge de ses pairs et la
guerre ; il nous explique ensuite comment les petits alleux disparurent par l'effet
des vassalités, et , à cette occasion , il reprend en sous œuvre le beau travail de
M. Gunot, et expose ce que c'était que la Recommandation et le Précaire, il essai»'
de prouver que la Recommandation était la forme même de la vassalité et non
point une institution différente, comme parait l'avoir pensé l'illustre historien.
Dans le septième livre l'auteur revient sur cette question des vassalités; il nous
peint sous un triple aspect le roi barbare : chef militaire pour les hommes libres ,
espèce de préfet romain pour les anciens habitants, seigneur féodal pour tous les
hommes qui se sont faits ses vassaux , et il noas montre comment celle dernière
qualité finit par absorber les deux autres.
Viennent ensuite les immunités et surtout les immunités ecclésiastiques à qui
nous devons peut être la renaissance des villes et la conservation de la civilisation.
Iioulaye explique ce qu'on doit entendre par le mol d expression
i MDplexe q'<i •■ élé la cause de grande., méprises historiques , f.uiie de s'élre rendu
un compte exact <'es idées différentes que ce mot a exprimées ; il nov.s dit i
ment qi.cile fut la condition des bénéficiaires; commentées bénéfices fin
m
grandeur el la fortune des inaires du palais; comment enfin ces bénéfices, devenus
iiérédiiaires et changés en fiefs, amenèrent la féodalité. Le sujet, ou le voit, lient
au cœur même de l'histoire de France , et sert de supplément nécessaire à tous les
ouvrages où Ton s'est borné au récit des faits.
Le huitième livre traite de la propriété germaine dans ses rapports avec le droit
privé, c'est-à-dire des différents caractères légaux de la propriété, et des formes
suivant lesquelles elle se transmettait 5 le dernier chapitre nous montre comment
l'alleu s'est transformé en fief sans perdre son caractère , et comment il a été vrai
de dire que la couronne de France (alleu devenu fief) devait se gouverner par la
loi salique qui était la loi des alleux.
Le neuvième livre nous dépeint la famille germaine , la tutelle des femmes, le
Régime des biens durant le mariage , le Douaire , le Morgengahe ou don du ma-
lin que le mari donnait à la femme pour prix de sa virginité , in pretium pulchri-
tudinis, la Dot, etc. L'auteur nous dit ensuite en quels points la succession chez
les Germains différait de la succession romaine, différence qui subsiste encore
dans nos législations modernes. Il nous expose l'origine de la Représentation, qui
ne fut admise qu'à la suite d'un combat ordonné par l'empereur Olhon , combat
dans lequel le champion des neveux renversa le champion de l'oncle , à la grande
satisfaction de tous les neveux futurs; il explique enfin comment sous l'influence
des idées romaines, on en vint, à l'aide des formules, à introduire l'usage des tes-
taments, usage antipathique au génie germain, qui ne reconnaissait qu'à Dieu seul
le dioit de faire un héritier.
Enfin , dans un dernier livre qui n'est pas le moins curieux de l'ouvrage , l'auteur
a mis à contribution le Polyptique d'Irminon , publié, il y a quelques années , par
notre savant confrère , M. Guérard, pour nous dire quelle fut la condition des
serfs à cette époque de confusion qui précède la féodalité. Toute cette partie en-
tièrement neuve est d'un puissant intérêt. On voit déjà dans celle condilion mi-
sérable , le germe d'un meilleur avenir ; on sent que le christianisme a passé par là ,
et que , tandis que les Romains, pendant huit siècles, n'ont vu dans l'esclave
qaune chose, les Barbares, sous l'influence des idées religieuses , ont fait de l'es-
clave un homme et presqu'un compagnon.
Un aperçu aussi rapide ne donne qu'une idée bien imparfaite du livre que nous
analysons; aussi n'avons-nous pas voulu diminuer, pour le lecteur, le plaisir que
lui promet la lecture de l'ouvrage même. Quant à nous, sans entrer dans la
discussion que peuvent et. doivent même soulever plusieurs des opinions mises en
avant par M. Laboulaye, nous le louerons sincèrement d'avoir fait un livre qui
fait naître une foule de questions intéressantes (mérite très-grand pour un livre), et
d'avoir étudié sur les textes originaux , sans négliger les secours que lui offraient
les grands jurisconsultes qui ont fait la gloire de la France au XVIe siècle , ainsi
que les plus savants écrivains de l'Allemagne. M. Laboulaye est de la bonne école;
il a pris la meilleure des voies , en inspirant souvent sa science personnelle de
celle de nos voisins d'outre-Rhin , dont l'érudition immense est assez connue. Joi-
gnant, quoique bien jeune encore, à la connaissance approfondie des anciennes
législations , un remarquable esprit de recherches , il a indiqué franchement les
sources où il a puisé , et les auteurs qu'il a consultés, mérite, pour le dire en
passant , assez rare à notre époque.
Nous attendons maintenant M. Laboulaye sur le terrain de la féodalité, dont
il nous a montré les premiers germes dans les coutumes barbares , et nous hâtons
de tous nos vœux l'achèvement de cet important ouvrage, dont le suffrage solen-
nel et éclairé de l'Académie des Inscriptions el Belles-Lettres garantit suffisamment
le mérite.
Alexandre LE NOBLE.
iiistoiiu:
CONARDS DE ROUEN
Nos aïeux eurent d'étranges passe-temps qu'aujourd'hui nous
avons peine à comprendre, des joies bruyantes, folles, insensées
môme, à ce qu'il semble, qui étonnent et font pilié ; mais faute de
connaître assez les temps qui les virent, les besoins qui les avaient
fait naître, le mal qu'elles empêchaient, le bien qu'elles ont fait
peut-être. Vous voyez au moyen âge s'ébattre dans les rues de
Paris les Badins, les Turlupins, les Enfants-sans-souci ; à Poi-
tiers, la bande joyeuse de l'abbé de Mau-Gouverne ; à Dijon , la
Mère Folle avec sa nombreuse et turbulente famille ; vous voyez en-
fin à Rouen, chaque année, aux jours gras, les Couards chevaucher
masqués par la ville, ayant à leur tête un abbé mitre, crosse, monté
sur un char, jetant à tous venants des rébus, des satyres, et des
pasquils2. Ace spectacle bizarre vous souriez de pitié; et, cerles,
aujourd'hui, vous en pouvez faire fi bien à votre aise, au milieu de
toutes les libertés bonnes et mauvaises que le temps vous a jetées
à pleines mains, avec vos livres par milliers, avec vos théâtres tou-
jours ouverts, où la comédie en permanence se rit incessamment
• ConarJs , bouffons , badins d<; Rouen, qui s'étaient associes po l r jouer lous
les ans, au carnaval, les faits vicieux, cl réformer les moeurs par le ridicule ,
ayant le privilège (reconnu, tous les ans : par un arrêt du parlement de Rouen)
de se masquer seuls aux jours gras, et d'octroyer seuls à d'autres, moyennant
finance, la permission de se masquer aussi. De ires-anciens poêles français em-
ploient tonard pour sol, conardic pour sottise, abbé des couards , abbé des soU ,
h le pendant de la mère sotte ou mère folle de DijoD.
i Pasquils, écrits satiriques, bouffonneries jtis<]uinades.
. 8
100
de tous hommes, de toutes choses, d'elle-même enfin, quand elle
n'a plus rien de mieux à faire ; surtout, avec votre presse quoti-
dienne, Argus aux cent yeux toujours ouverts, aux cent oreilles
aussi et aux cent langues, épiant sans cesse les grands de ce
monde, et ne leur faisant point de quartier, menant rude guerre
aux abus, sans en épargner un.
Mais, dites, en fut- il ainsi du temps de vos pères? De livres, ils
n'en eurent que sur le lard, en pelit nombre d'abord; et cherchez-y,
par curiosité, des réclamations contre quelque abus que ce soit.
De théâtres, ils n'en avaient pas, du moins à demeure. Pour les ga-
zettes, ridée n'aurait pu alors en venir à l'esprit.
Est-ce à dire toutefois que, de leur temps, il n'y avait point
d'abus, il ne se faisait point de sottises, et que les puissants, si au-
torisés et presque sans contrôle, épargnassent en grand respect les
petils désarmés et sans défense ? Si je l'osais avancer, nul ne me
voudrait croire. Qui donc les signalait ces abus ; qui réclamait contre
les vexations; qui enfin faisait justice de ces sottises et les livrait à
la risée du monde? Qui? ces Badins, ces Turlupins, ces Enfants-
sans souci de Paris ; cet abbé de Mau-Gouverne de Poitiers; celte
Mère-Folle de Dijon : mais à Rouen , mieux qu'en autre lieu du
monde, ces Conards qui vous faisaient pitié tout à l'heure.
C'est que la vérité, sachez-le bien, était derrière toutes ces
bouffonneries; la vérité, se voyant en lous lieux mal menée et
pourchassée de tous, n'avait point, pour cela, voulu quitter la partie.
A la cour, à la ville, quoi qu'on eût pu faire pour l'en bannir, tou-
jours elle était là, prête, autant que jamais, à faire entendre de sages
avis, d'utiles enseignements, d'énergiques doléances, plus souvent
encore des paroles de raillerie. Seulement, déguisée comme elle
l'était, on eût été bien empêché à la reconnaître. Mais ce fou qui,
à la cour de nos rois, son bonnet vert en tête, sa marotte en main,
prenait parfois avec le monarque et les princes et seigneurs, de si
grandes libertés, c'était la vérité qui, durement éconduite aux bar-
rières du Louvre, si elle s'y fût présentée sous un habit sérieux,
avait élé reçue à bras ouverts sous les livrées de la folie, et grâce
aux extravagances que promettaient sa marotte et ses grelots.
Elle n'avait pas oublié la province; tous les ans, aux approches
du carnaval, elle apparaissait aux portes de nos cités, qu'elle voyait
s'ouvrir aussitôt devant elle, grâce encore à son habit, accueillie de
tous avec joie, comme un masque de plus. Puis, aussitôt, retentis-
saient en tous lieux, sur les places, par les rues et dans les carre-
107
îoiiin d'énergiquei plaintes longtemps retenues; éiaienl reprc
ém outrages loogtemps dissimulés, manifestées des sottises ignorées
encore, et éclataient d'inextinguibles rires longtemps comprimés.
Alors, enfin, se niellaient bruyamment en marche nos Canards,
dont je \<iin \ous raconter l'histoire.
An quinzième siècle, donc, an seizième, el même au commen-
cemenl du dix-septième encore, il se passait, chaque année, au
Palais de Justice, à Rouen, à l'approche des jours grew, une scène
change, et qui n'avait de pareille en aucun autre lieu du monde.
Un matin, à la grandchambre du parlement, occupée a vider quel-
que procès d'une haute importance, était apportée tout à coup
une requête bizarre, rédigée en vers, la plupart du temps, et en
vers qui n'avaientdû coûter guère. Soudain, ces graves magistrats
laissaient tout là pour y répondre, en vers aussi quelquefois, tou-
jours du moins en termes favorables ; car devant un antique pri-
vilège, cher à la cité, le parlement avait dû baisser la tête, mais
non sans peine, je vous jure; et, par un arrêt solennel de la cour,
de joyeux et bruyants associés de plaisir et de folie allaient, seuls,
porter masques par la ville, seuls octroyer, moyennant finance,
la permission à d'autres de se masquer aussi '; ils allaient se si-
gnaler tous par des facéties , des joyeuselès , des moralités, des
satires en prose, en vers, en action, où nul, si haut placé qu'il fût,
ne devait être épargné; s'éjouir, en un mot, de tous les privilè-
ges octroyés de temps immémorial aux Conards; car c'étaient les
Conarâs qui avaient présenté la requête; c'était aux Conards qu'a-
vait répondu la cour2.
' Regist. du parlera, de Rouen, arrèi du 10 janvier 1573.
a Voici un petit échantillon des relations poétiques des Conards avec la cour du
parlement de Rouen ; la requête des Conards de fan i54o commence ainsi :
Le gras conseil des Conards et l'abbé,
De vous , Nos Sieurs , prétendent le jubé.
ï'uis, après de nombreux détails sur le miroir au moyen duquel Socr.ile pn
dait connaître et corriger les imperfections de ses disciples, on lit les vers sui-
vants :
Jurisconsuls, ce miroir socratique
L'abbé, ces jours, le veut mettre en pratique
Mais cognoissans de vous l'intégrité ,
Clémence et foy , force et sincérité ,
Avons voulu très bien considérer
Que nous devions tels cas délibérer
Avecqups vous; pourquoy donnez conseil
108
Aux Canards donc, alors, le carnaval ; à eux la ville lout entière,
ses rues, ses places, ses habitants, sa chronique maligne ; à eux,
par privilège exclusif, la censure , la chaire de morale , la chaire
même de vérité, si je l'ose dire ; car la cité ne voulait plus, mainte-
nant, entendre qu'eux. En vain dans les tours de Notre-Dame et dans
celles des innombrables églises de notre ville, les cloches se déme-
naient avec fracas, appelant impérieusement les fidèles aux prières
des quarante heures; c'étaient bruit et peine perdus; nos bons
aïeux, prêches, dociles, toute Tannée, bien sûrs d'ailleurs, le mer-
Comme pour vous ferions en cas pareil.
Outre donnez licence, ces hauts jours,
De triompher en phiffres et labours,
Et cod fermez l'ancienne eoustume,
Afin qu'aucun insolent ne présume
Tioubler conards, etc.
Oui le procureur général en ses conclusions, le parlement rendit en prose un
arrêt favorable} mais moins bien disposé sans doute que de coutume, il ne voulut
pas que les Conards aillent en masque de nuict. Grand mécontentement dans la
c onfrairie veu la dénégation de la masque de nuict , et déjà l'on délibérait de trans-
porter la procession annuelle à Fécamp ou à Saint-Gervais, paroisse du faubourg
de. Rouen , qui dépendait de l'abbaye de Fécamp , et se trouvait, comme cette ab-
baye, dans une complète indépendance de la juridiction épiscopale.
Dans cette extrémité, un dixain persuasif, adressé au parlement par l'huissier
Sireulde, bel esprit et bonconard, changea subitement les dispositions de la
cour. Elle rendit, sur cette nouvelle requête, le ai février i5^o, un arrêt en vers
dont voici la teneur :
Permis vous est, souffert et toléré,
Gros père abbé , vos barons et marquis ,
Aller masqué , triomphant , phaléré,
Les jours et nuicts en triomphes exquis.
Phiffres, labours , charrois , flambards requis
Ne soyent en rien par aucun empeschez;
Sans faire mal qu'après n'en soient enquis ..
En gloire et paix vos actes despechez.
Faict par la, court en tranquille séjour,
L'an mil cinq cent quarante, ce malin ,
Mois de febvrier, vingt et unième jour,
En vers françois retirez du latin.
Cea détails sont puisés dans un livre fort rare intitulé : Le Triomphe de l'ab-
baye des Conards , sous le Resveur en décimes Fagot. Rouen, chez Nicolas Du
Gord , libraire , en 1587.
loi
H» <ii dea (en, ii. > tenant, de Pétre de rechef ei pour longtemps,
n'en faisaient , Celle fois, qu'à leur ^'iiisc, el m* voulaient plus de
sermon que dans la rue. Toutes les tôles avaienl tourne; le règne
des Couards était venu ; règne ardemment désiré des uns, angois-
seusement redouté des autres, redouté, disons -le, du parlement
même, lui si haut placé, lui sans qui on n'eût pu rien faire ; mais
qui à ces Couards, dont raffolait la ville, n'osant répondre, comme
il l'eût bien voulu, par un veto en prose, répondait par un gaudeat
en vers, vers assez méchants pour l'ordinaire, et se ressenlanl
fort de la préoccupation d'esprit où Pavait mis la requête de la
joyeuse et turbulente confrérie. Y obtempérer, a vrai dire, c'était
avoir abdiqué. Le oui fatal une fois lâché, les graves magistrats en-
traient aussitôt en crainte de ces Couards à qui ils venaient de
donner carte blanche. Que dis-je ? ils n'osaient plus venir au palais
en robes rouges, montés sur leurs mules « de peur des insolences
qui se pouvaient faire les dits jours, messieurs allant par les rues
avec leurs robes d'escarlate : » il faut bien en croire leurs regis-
tres qui le disent ' . Jugez par lu , de grâce , où en étaient tous les
autres corps de notre cité. Hélas ! conseil de ville, chapitre,
chambre des comptes, cour des aides, bailliage, bourgeois, gentils-
hommes, avocats, procureurs, médecins, marchands, prêtres, reli-
gieux, laïques, hommes, femmes, tous, en un mot, n'avaient qu'à
se bien tenir. Car, sans distinction de rang, de sexe, de fortune et
de naissance, du sacré, même, ou du profane, tous pouvaient avoir
maille à partir avec les Couards, qui, encore, s'en prenaient
de préférence aux plus huppés. Or, point de sottise, point de
peccadille, point de déconvenue, point d'aelion incongrue, pour
peu qu'elle eût fait bruit el prêtât à rire le moins du monde,
qui ne dût tribut à ces railleurs en litre d'office, qui ne devînt
jusliciable de ce tribunal inexorable autant que bouffon; qui ne
fût inscrit sur ses rôles, et ne relevât de ses bruyantes assises.
Et qu'aurait-il pu ignorer qui en valût la peine, ses malins el
infatigables enquêteurs, vrais Argus, à qui rien n'échappait, ayant,
plusieurs jours durant, fureté la ville el les faubourgs, s'informant
BWgnetlfleineiM des faits, gestes et prouesses d'un chacun, el pre-
nant des notes en conscience; de sorte que lorsqu'ils revenaient.
la ronde finie, faire leurs rapports à l'abbé des Couards, aux canli
naux el patriarches réunis en conclave, ce grave sénat était em-
' R'gift du parlem. <to Rouen , « U dnlc du 1 1 fevri : 1 ."> ,;.
110
péché au possible et ne savait auquel entendre, les sottises, bévues
et tfneiies ayant toujours donné, bon an mal an, en telle manière
que, rien qu'à les enregistrer sommairement, il y fallait des soins
et du temps. Les rôles des Couards ainsi bien chargés, et les causes
prêtes à recevoir jugement, venaient leurs audiences, qui toujours
se donnaient à huis ouverts , en plein air , non toutefois comme
celles de saint Louis à l'écart et sous la feuillée, mais par les rues,
oyant et voyant tous, nobles, bourgeois, peuple, se pressant, se
heurtant sur les places et dans les carrefours : les dames groupées
aux fenêtres, regardant et regardées. Curieuses audiences, à la
vérité, où nul ne gagnait sa cause , et où battants battus payaient
l'amende, et mainles fois l'auditoire avec eux.
Trois jours durant il était en marche, ce tribunal ambulatoire,
cet échiquier d'une étrange espèce. Tambours, fifres, trompettes
annonçaient de loin le cortège. Il fut innombrable parfois; en 1541,
il ne finissait pas, et que Dieu me garde de le décrire; mais, au
dire des anciens de la ville, onques n'avait été vue plus triom-
phante montre des Conards. Ils cheminaient à travers la foule, par-
tagés en bandes, dont chacune avait reçu mission de ridiculiser
une sottise, de flétrir un vice, de censurer un abus. C'était beau-
coup entreprendre; et pensez que les jours gras finissaient chaque
année sans qu'ils eussent trouvé le temps de tout dire. Les mar-
chands de mauvaise foi, les juges suspects, les prêtres simoniaques,
les enfants prodigues, les pères avares, les gentilshommes glorieux,
les parvenus qui s'oubliaient trop, les praticiens qui ne s'oubliaient
pas assez, étaient tous malmenés en ces rencontres au delà de ce
qu'on saurait croire. Les sots mariages, les folles entreprises, les
intrigues de toutes sortes étaient encore un texte fécond , toujours
exploité sans qu'on pût l'épuiser jamais. Les édits fiscaux n'avaient
pas meilleure fortune, non plus que les hommes inventifs qui les
avaient imaginés; et la misère du peuple y fut décrite maintes fois
avec plus de hardiesse que dans les cahiers des étals de la province;
en 1541, par exemple, où la marchandise étant morte, comme on
parlait alors, les Conards s'étaient avisés de faire à la défunte de
magnifiques funérailles, la menant en terre sur un somptueux cor-
billard, avec grandes pompes et cérémonies, et prononçant son
oraison funèbre où ne furent point épargnés ceux qu'ils accusaient
de l'avoir mise au tombeau. Au reste, le siècle tout entier devait,
celte fois, être pris à partie, et il s'en répandit par les rues un poi-
trail qui n'était point flatté.
m
m
lu l.i saison <los OOaardl où nous sommea,
\ . riu dort, un dl' n'ose parler t
I.s foit>le« ont 1rs plus pesantes somme»,
Trahison va par la terre et par l'air,
H .lismi n'a lieu où argent veut aller.
Marchandise est proche du cytnetière,
v on cache, et ne se monstre entic're
l'.nvic court , on y odjouste Foy ;
Faveur conduict comme elT veut la m il
Ainsy tout va contre la droicle loy ! »
Médisance, cupidité, envie, faveur, étant choses tombées en dé-
suétude, et même tout à fait ignorées de nos jours, ces vers ne se
recommandent plus que comme traits de mœurs et singularité du
moyen âge.
En s'en tenant toutefois ainsi à de froides généralités, les Conards
n'auraient guère été populaires. Les petits scandales de la ville
amusaient bien autrement la multitude ; on peut bien penser aussi
que les Conards ne s'en faisaient pas faute ; leurs enquêteurs, selon
toute vraisemblance, n'ayant pas couru la ville et les faubourgs
pour compter les enseignes. Je ne sais quelle dame, un jour, en
une difficile conjoncture, prise sans verd, comme on dit, et assez'à
court de bonnes raisons, s'était tirée de presse en accusant les ma-
lins esprits, explication fort péremptoire en elle-même, sur laquelle
néanmoins aucuns eurent des scrupules, les Conards en particu-
lier, puisqu'ils en firent une farce jouée par les rues, et que tous
voulurent voir, tous, jusqu'au docte et malin Henri Eslienne qui,
se trouvant là, en rit tout son saoul, et en parle quelque part2.
Qu'était-ce, pensez, pour les gens de la ville, qui tous, connaissant
la dame et le lutin, les croyaient voir là tous deux en personne,
tant ces Conards, mal avisés, avaient tout bien su reproduire, vête-
ments, port, démarche, et jusqu'aux traits du visage.
Il y fut bien ri, aussi, un jour de quelques chapelains de Notre-
Dame, surpris la veille dans la cour de FAlbane, comme ils mon-
traient leurs mains à des Bohémiens, et se faisaient dire la bonne
aventure, bien perplexes et en peine, comme il semblait, de ce qui
leur pourrait advenir '. Ce qui leur advint tout d'abord, et sans que
• Ces vers, et la description de la montre de t>4' > >onl ^i,ns 'c livrv <!
rriomplies de C abbaye des Conurdt.
a Voy. L dpologie pour Hérodote, cl), xv, n° j6. < t h s notes de I.« DochftL
s Registres du < hapiire de l'église cathédrale de Rooeii, i la d :ie du rifi juit-
m
112
les Bohémiens l'eussent prédit en aucune sorte, c'est qu'un enquê-
teur des Couards se Irouvant 15 par fortune, comme c'était la veille
du carnaval, nos malencontreux chapelains se virent joués dès le
lendemain parla ville, eux jurant, protestant n'avoir montré leurs
mains à ces mécréants que par défi, pieusement, pour mettre l'im-
posture de ces malheureux dans tout son jour. Une explication si
pertinente n'aboutit toutefois à autre chose qu'à faire rire, sur
nouveaux frais, à leurs dépens, la ville et les faubourgs. Les
Conards visaient plus haut parfois. En 1544 et 1545, ce fut au
tour des chanoines Restout et de la Houssaie d'être promenés en
effigie par la ville, avec force brocards plus réjouissants les uns que
les autres. Surplis, aumusse, soutane, rabat, ressemblance trait
pour trait, rien n'y manquait, hormis les noms, que néanmoins
les passants se disaient à l'envi en souriant fort de cette mascarade,
et s'en disant le pourquoi, que j'ignore quanta moi, augurant seu-
lement qu'il n'y a guère d'apparence qu'on s'en fût pris ainsi à eux
pour avoir récité deux fois leur Bréviaire en un jour2.
Mais qu'était-ce encore au prix de ce qui advint une année au
bailliage de Rouen, dont les membres ne savaient plus où se cacher,
tant les Conards leur avaient joué un hardi et vilain tour? C'était
à propos d'un beau et fort lièvre qu'ils promenèrent triomphale-
ment par la ville tout un grand jour, le voulant vendre, mais en de-
mandant bravement dix pisloles, disant qu'il avait été payé ce prix,
el ne le prouvant, hélas! que trop bien. Car comme un plaideur
qui avait un procès au bailliage, était allé de porte en porte chez
tous ses juges, sans en oublier un, offrant ce lièvre en présent avec
ses humbles services, il se trouva par fortune que les chambrières
de ces messieurs, aucuns même disaient leurs femmes, n'aimant
point le gibier, avaient préféré recevoir en argent la valeur de
ce lièvre, le faisant, comme on croit, pour ne point humilier ce
plaideur, et les petits présents d'ailleurs entretenant l'amitié. De
donner moins d'une pistole par maison de juge en échange de son
lièvre, ce plaideur s'en fut fait conscience, d'autant que la bête
était belle au possible et en bon point ; puis, de porte en porte, tou-
jours de même, en sorte qu'à la dernière, (comme au bailliage, il y
' Registres du chapitre de la cathédrale de R< uen , février i5^ et mars 1 545.
La délibération prise par le chapitre sur la plainte du chanoine, Reslout commence
ainsi : Posilo in medio de scamlallo die hestana per trajkdiatores conàrmsf
liujus civitatis, etc.
III
av.iit, lors, pour tout, dix juges dont pas un n'avait chambrière qui
m* trouvât aimer le gibier») notre plaideur, comptant sur ses doigts,
supputa que 66 maître lièvre lui revenait décompte fait à dix pis
tries, et n'aimant point non plus la venaison, le revendit aux Co-
uards qui s'en donnèrent du bon temps et la ville avec eux ! .
Dans toutes ces montres, l'abbé fermait toujours la marche, en-
touré de ses cardinaux et patriarches, portés comme lui par un char-
riot à quatre chevaux, la mitre en tôle, la crosse en main, étendant
M droite et bénissant la foule ivre de joie, d'autant que du char
tombaient sur elle comme grêle des dixains, des quatrains, des pas-
quils, contenant mille choses hardies que les Conards n'auraient osé
dire, et que tous s'arrachaient et lisaient avidement au milieu de
force trépignements et éclats de rire.
Tout, cependant , ne devant point se passer en promenade, de
grands préparatifs avaient été faits aux spacieuses halles de la
Vieille-Tour, devenues, pendant ces jours de joie, lepalais de l'abbé
des Conards. La les attendait un banquet splendide, des danses, le
spectacle même, tel du moins qu'on l'entendait aubon vieux temps.
Chant, trompettes, hautbois dans les grandes salles, fifres et tam-
bours en bas sur la place, bons mets, bons vins sur les longues
tables, rien ne manquait à ce repas, pas même un lecteur, les sta-
tuts des monastères le voulant ainsi ; seulement un bon homme
d'ermite, chargé de ce rôle, leur lisait, au lieu de la Bible, la
chronique de Pentagruel qui en celte fête, on l'avouera, avait plus
d'à-propos. Puis ensuite, sur une scène plus vaste, se jouaient des
farces, des comédies, des moralités plus hardies encore que celles
du malin dont la rue avait été le théâtre.
Les danses et morisques suivaient à leur tour ; après quoi venait
la grande affaire de l'abbaye des Conards, le prix a décerner au
bourgeois de Rouen, qui, au dire des prud'hommes, en conscience
et sans acception de personnes, se trouverait, tout bien considéré,
avoir fait la plus sotte chose de l'année. C'était le contre-pied de
nos prix de vertu. Là, point de prétendants, surtout point de solli-
citations, on le peut bien croire; des ayants droit toutefois et
même en tel nombre, qu'on ne les aurait su compter; mais tous
uens modestes à l'excès, et n'ayant, ce semble, rien plus à cœur
que de demeurer dans l'oubli. Par malheur, les enquêteurs avaient
- f-iit pareil, nrrnc.i Limoges, o.si r.ioonié p;ir Bernard <1< Larbçlirflavifl
tlans 1er Ticize lu rvs des parlementa </< Frtmct Tûv. vin, ch, 17. i.° 8,
114
bien su découvrir tous ces mérites cachés, et il n'y avait méfait,
bévue, vilenie, sotte aventure de Tannée courante, qui ne fût là
narrée par eux de point en point, en toutes circonstances et parti-
cularités, et montrée dans son plus beau jour, de manière à ne
perdre rien de sa valeur. Ces traîtres de rapporteurs y avaient mis
toute leur rhétorique et belle humeur, en sorte que ces mille pe-
tites scènes formaient toutes ensemble une comédie meilleure de
beaucoup que celles qui tout à l'heure venaient d'être jouées sur le
théâtre. Pour la perplexité des juges en présence de tant de belles
actions à apprécier, à classer chacune en son rang, il faut renon-
cer à la peindre, d'autant surtout que ces Couards étaient juges
intègres et impartiaux au possible, qui, pour rien au monde, n'au-
raient voulu faire un passe-droit à qui que ce pût être.
De là donc, de grands débals, tous les ans, dans ce saint conclave.
En 1541, la délibération avait été longue, animée, orageuse même,
et semblait ne devoir jamais finir, tant il y avait eu de cas inscrits,
tous plus ou moins dignes de faveur et de rémunération , ce qui
rendait les juges fort empêchés ; on avait été aux voix à trois di-
verses reprises sans se pouvoir accorder; à la fin pourtant, un pra-
ticien de Rouen, qui, se trouvant à Bayeux dans une hôtellerie, en
goguette et entre deux vins, y avoit, faute d'argent comptant, joué
sa femme aux dés, réunit les suffrages des juges même les plus
difficiles et les moins enclins à l'engouement. Déclaré sot et glo-
rieux conard, et la crosse lui revenant de droit, restait à la lui por-
ter en grand appareil, ce que fit sur l'heure ce grave et circonspect
aréopage, avec multitude de fallols, trompettes et tambourins.
Pour leur tapage à la demeure du lauréat, on ne saurait l'imagi-
ner non plus que la discordante sérénade dont ils le saluèrent, pu-
bliant, à son de trompe, que ce maître praticien venait de rem-
porter le prix aux jeux olympiques, et en disant amplement le
comment et le pourquoi1. Pensez, la belle journée pour cet enragé
joueur de dés, et pour tous autres lauréats qui, en un pareil triom-
phe, auraient bien donné tout leur avoir pour se trouver à quelque
cent lieues de là !
Dire qu'à Rouen ces gaillardises fussent fort du goût de tout le
monde, ce serait beaucoup s'avancer. Le clergé surtout, qui maintes
fois s'y était vu blasonner, haïssait mortellement les Couards, d'au-
tant qu'il lui semblait, dans son entendement, que de tous ces jeux
1 Ce fait est rapporté dam les Triomphes de l'abbaye des Conards,
115
il pourrai! bien naître quelque l hose comme ce qu'on avait \u jadi-
chei les Grecs ci ohei i**s Romains, le théâtre, pour tout «lire,
puisqu'aussi bien il faul lâcher le mot. Kl de vrai, à Athènes, n'é-
tait-cc point par des mascarades, des chariots et des lazzis, qu'a-
vait jadis commence la comédie? Aussi vit-on cent fois l'archevêque
de Rouen et son chapitre en instance pour qu'on supprimât les
Commrdê, pour qu'on les fit taire ou se modérer tout au moins.
Mais, par fortune, il y avait là tout près un faubourg de Saint-Cier-
^ nis, exempt de la juridiction du prélat, comme le prouvaient dix
belles chartes que les Couards savaient sur le bout de leurs doigts ;
en sorte qu'à la moindre difficulté qu'on leur voulait faire, ils ne
parlaient plus que de secouer la pouss ère de leurs pieds, franchir
la frontière, et s'en aller dire leurs vérités en cette terre étrangère,
puisqu'aussi bien on les persécutait ainsi; or, comptez que, suivis
là, sur l'heure, de toute la ville, tant des grands que des petits, ils
n'auraient pas manqué d'y faire de leur pire ; en sorte qu'à le bien
prendre, il y avait encore profit peut-être à les laisser en paix s'é-
battre dans Rouen, où il était moins malaisé de les contenir un peu.
Les Couards, d'ailleurs, n'étaient pas gens dont on pût avoir si
bon marché, leurs hardiesses, à la longue, les ayant fait connaî re
au loin, se frayant passage jusqu'à la cour, et faisant souvent rire
nos rois qui, par reconnaissance, voulaient qu'on les laissât s'ébattre
tout à l'aise.
Aux Conards est permis tout dire
Sans offenser du prince l'ire.
avait dit un ancien oracle.
Ils s'ébattaient donc, disant tout ce qu'ils avaient sur le cœur,
cl n'épargnant, pour tout au monde, que le seul roi de France,
qui n'aurait plus tant ri peut-être si on l'eût mis de la partie. Mais
Henri VI II, mais Charles-Quint, mais le Souverain Pontife lui-
même, une fois brouillés avec la France, étaient mal tout aussitôt
i\<< h m maîtres les Couards, y ayant étroite alliance tant offensive
«pie défensive entre eux et la couronne.
En 1541, Henri VIII, schématique, ennemi de la France, riche
aui dépens des abbayes d'Angleterre dont il avait pillé les trésors,
ayant paru, au jugement des Couards, mériter une men'ion d'hon-
neur, le prophète Daniel avait été chargé de lui dire son fait,
le nommer toutes fois, <>t comme il'c'eûl été du roi de Batotone
116
de l'impie Balthasar qu'il eût voulu parler ; mais qui avait pu s'y
méprendre ?
Balthazar, roi des Babyloniens,
Un jour tenant court ouverte et planière ,
Pour reijouyr ses gens par tous moyens,
Se fist servir, par mauvaise manière ,
Les sainctz vaisseaux que Salomon fit faire
Pour servir Dieu ; dont reçeut le loyer
De mort subite en douleur et misère.
Cela nous peut beaucoup signifier.
Puis, après Daniel (les Couards s'étant mis en frais cette année),
venaient sur un chariot Henri VIII encore, mais avec lui l'em-
pereur Charles-Quint, un fou, et il le faut bien dire, le pape
Paul III, se jetant l'un à l'autre la machine ronde, échauffés et
âpres tous quatre à ce jeu qui semblait les captiver enlièrement.
« Tiens cy, baille çà, ris-t'-en, mocque-t'-en, » se criaient à l'envi
les quatre personnages ; « et tous quatre margouilloient ce pauvre
monde assez rudement, en sorte qu'il eut beaucoup à souffrir entre
leurs mains '. »
Ces privautés se répandant en France à la ronde, en sorte qu'il
ne se parlait plus en tous lieux que des Couards, le roi Henri II,
lorsqu'il vint à Rouen, en 1550, voulut s'en donner le passe-temps,
voir par ses yeux ce qu'ils savaient faire, et si on n'avait point
surfait, comme il advient la plupart du temps. Aussitôt donc,
trompettes de sonner avec fifres et tambours ; chariots de s'é-
branler, cavalcades de se mettre en marche par les rues, riches
costumes de resplendir, flambeaux de répandre mille feux, farces,
moralités de se mettre en jeu, faisant rire à ressusciter les morts;
huilains, dixains, quatrains, pasquils de tomber sur Rouen comme
une grêle; rien n'y fut épargné ni personne non plus, on le peut
bien croire, hormis Henri II, comme de raison, qui, n'en reve-
nant pas, si bien averti qu'il eût été, voulut bien confesser qu'il
n'en avait pas tant attendu des Couards, et leur accorda authenti-
quement sa royale protection 2.
Nous citons textuellement le livre intitulé : Les Triomphes Je L'abbaye des
Conards.
a Ce fait est emprunté à un livre rare et curieux intitulé : Déduction dts somp-
tueux ordre, plaisants spectacles et magnifiques théâtres, drss es par les citoyens
de Rouen, à Henri il et A Catherine de Médicis , lors de leur entrée à icclte ville,
les \ eti novembre i55o Rouen , Le Hoy, i5.5j, in \% av. fig.
117
Elle De leur Mirait mi renif plus à point, el ili <"u nsèrenl el
ttasèrent jusque-là que leurs ennemis ne savaient plus à quel
saint se vouer; le Chapitre, enlre autres, qui ne le* avait jamais
pu souffrir, quelque grosse part de leurs quolibels lui revenant de
droit chaque année, de sorte qu'en France il n'y avait rente don!
les arrérages fussent si bien servis. Aussi dans la peur qu'ils
avaient des Couards, les chanoines en élaienl-ils venus à n'en oser
plus parler entre eux dans leurs assemblées capitulaires qu'a huis
bien clos, tout bas encore, après qu'on avait bien regardé si
personne n'écoulait aux porles, et en défendant à chacun des assis-
tants « sous peine de suspension, comme pour crime de parjure ,
de révéler un seul mot de ce qui s'allait dire1. » Un arrêt qu'ils
obtinrent un jour du parlement contre les Conards, qui aussi
bien les avaient celte fois-là raillés par trop fort, ne pouvait rassu-
rer encore le Chapitre, tant il avait peur « qu'ilz ne pratiquassent
quelque chose auprès du roy au préjudice de cest arrest; » et
en hâle on les vit en écrire au grand chantre de Notre-Dame qui
était en cour 2.
Les Conards, en un mot, étaient devenus célèbres parla France ;
Brantôme en parle en termes remplis d'estime 3; ils étaient à l'apo-
gée de leur gloire et à la veille, toutefois, d'essuyer un revers.
Car sous Charles IX, quand vint le fameux Edit de janvier, les
Calvinistes ayant le haut du pavé et n'étant point enclins au badi-
nage, tant s'en fallait, quelques sages avaient prédit que le carna-
val se passerait, cette fois, à Rouen en toute modestie, sans mas-
carades, sans bruit, sans ces folles joies et ces éclats de rire qui
empêchent l'homme de se posséder, et lui ôtent le sang-froid
nécessaire pour mûrement et circonspectement peser toutes choses.
C'était avoir parlé en prophète, et deviné à merveille; car arrivant
les jours gras , quelque envie que pussent avoir les Conards de
faire leurs chevauchées et prouesses accoutumées, les anciens el
ministres les en surent bien empêcher. Même, le peuple de Rouen,
devenu grave et scrupuleux a merveille, faillit en lapider quel-
ques-uns qui, plus hardis, avaient voulu, coûte que coûte, tenler
' Ce sont les terme* do la de libéra lion qui eut lieu au chapitre de Rouen, en
mars i5J5, lors de l'insulte faite au chanoine de la Houseaie. Voyez plus haut,
page i ia.
i Registres du chapitre, du 1 1 mars i5{5 et jours suivants.
* Dans son discours sur Henry II.
118
l'aventure. Le carnaval, pour tout dire, s'était passé cette année-
là, dans un profond recueillement: et il faut voir comme le grave
Théodore de Bèze triomphe de cette piteuse déconvenue des
Conards * .
Encore n'étaient-ils pas au bout, tant s'en fallait, car ce fut
bientôt le tour de la Ligue. Or, pouvait-elle, en conscience, se
montrer moins scrupuleuse que la réforme? Dans notre grande
ville, naguère si éprise de ses Conards, un schisme, depuis peu,
s'était opéré quant à ce vieil usage, aucuns maintenant trouvant
à redire à des libertés si grandes, jadis applaudies de tous; con-
joncture merveilleusement favorable pour l'église, et que sut pres-
tement saisir un chanoine pénitencier « nostre maistre Godefroy »,
prédicateur ardent et des plus emportés, qui, prêchant un aventà
Notre-Dame, s'en prit tout d'abord aux Couards, ne parla plus
d'autre chose, et les mit fort mal en point2. Car le parlement
venant à s'en mêler aussi, et une réforme ayant été ordonnée par
un solennel arrêt, affiché et crié en tous lieux, alors mitre, crosse,
titres d'abbé, de cardinaux, de patriarches, rochets, soutanes, bé-
nédictions par les rues, il fallut tout quitter en attendant des jours
meilleurs, et s'appeler non plus abbaye, mais maison de sobriété,
piquante épigramme, contre-vérité sanglante à l'endroit de nos
Conards, francs buveurs, hélas , au moins autant que francs par-
leurs, mais dont aussi les paillards se surent bien venger dès leur
prochaine montre, prenant bravement à la gorge cette Ligue qui
les avait dénommés et décoiffés, et la jouant de manière à mettre
de leur côté tous les rieurs; car, sur un de leurs chariots, quand
on vit un sceptre royal tiré violemment en tous sens, et disputé
1 « Le 27 janvier i56j, dit Théodore de Bèze, fut publié l'Édit de janvier à
Rouen, et, suivant iceluy, fut dressé l'exercice de ceux de la religion aux faux-
bourgs, en toute obéissance et avec tel fruict qu'estant chose accoustumée en la
ville de faire infinies insolences et mascarades, la semaine précédente le caresme,
par une compagnie qu'ils appellent les Cornars, tout cela cessa lors, d'un com-
mun accord et consentement du peuple condamnant telles folies et meschancetés .;
hormis que quelques-uns , plus effrontés que tous autres , entreprindrent de faire
quelque chose, qui furent lautosl rembarrez par le menu peuple mesmes à coups
de pierre. » Histoire ecclésiast., tome Iï , pages 610, 611, édit. de i58o.
2 Les sermons de maître Godefroy sont mentionnés dans un journal ms. de la
ville de Rouen, sorte de chronique rédigée par un curé de Saint-Martin du Pont ,
de Rouen. Ce manuscrit, qui appartenait à M. l'abbé Delarue, est maintenant en
ma possession.
.....
a\«. acharnement el fureur par trois pu quatre personnages ma
gniliqucmenl véïus, et qui ressemblaient merveilleusement aui
Guises, > avait-il moven de s'y méprendre, lorsque surloul pleu-
v aient dans ta nies par milliers des dizains, huilains, paâquils
et quatrains, c]ui , sans nommer personne, expliquaient aux moins
clairvoyants ce qu'on leur avait voulu montrer: «la contrariété,
la convoitise et ambition de plusieurs, qui veulent parvenir au
sceplfe, autres <jue Couards », ajoutait aussitôt le poète '. Lorsqu'à
deux mois de là vinrent les barricades de Paris, que le valet chassa
le maître, que Rouen vit entrer dans ses murs Henri III, fugitif
et sans ce sceptre royal qu'on avait su enfin lui ravir, les Couards
revinrent en mémoire, et c'était alors à qui rappellerait leur mas-
carade du chariot, l'acharnée dispute du sceptre, et redirait leurs
quatrains, qui maintenant se trouvaient tenir de la prophétie.
La Ligue, cependant, s'élant à la fin rendue maîtresse, force
avait bien été aux Couards de se cacher pendant un temps; puis,
en 1595, Forage passé, ils avaient aussitôt reparu, autorisés (avait
dit le parlement) « à user de leurs facéties et joieuselez accoustu-
mées faire avant les troubles2». Tous avaient battu des mains
et ri follement en voyant sur son char de triomphe l'abbé crosse,
mitre, bénissant, que dis-je, ayant de plus, cette fois, sur son chef
auguste, une large calotte de taffetas rouge, semblable, de tous
points, à celle que porte le Saint-Père. Mais c'était, pour en avoir
voulu trop avoir, se mettre en péril de tout perdre. Aux cris des
scrupuleux, dont le nombre allait croissant toujours, force fut à
l'abbé de mettre bas non-seulement cette malencontreuse calotte
rouge d'invention nouvelle, mais la mitre blanche qu'on lui avait
toujours endurée jusqu'à cette heure ; une mitre verte, une ca-
lotte verte (la couleur des fous) étant tout ce qu'à grand'peine en-
core on voulait désormais permettre à nos maîtres les Couards ;
mais la crosse leur était demeurée, qui était le point principal; et
ils se mirent, sur l'heure, à en donner tant et de si rudes coups aux
traitants, aux partisans, aux inventeurs d'édits fiscaux et don-
neurs d'avis, que le peuple, dévoré par ces loups cerviers et en
voie de se voir mis par eux en pourpoint, tout à l'heure, si on ne
lui venait en aide, ne se pouvait tenir d'aise et de joie de les voir
ainsi malmener et confondre.
' Détails consignes dans le même journal manuscrit.
* Registres du parlement de Rouen. Décembre i.'k/j.
120
Il y eut surtout une montre où le rire fut si universel, si bruyant
et si fou, qu'Heraclite lui-môme, en un tel déluge de joie, n'y
aurait vu d'autre remède que de faire comme les autres, tant y
étaient jouées et représentées au naturel mille ingénieuses inven-
tions dont le fisc s'était avisé depuis peu pour tirer à soi l'argent
du monde ! Là avaient défilé gravement, par bandes et en bel ordre,
sérieux comme des ducs et pairs, nombre de menus officiers de
nouvelle création , les secrétaires du roi porteurs de bled , de sel ,
de charbon, d'oranges, les auneurs de toile, tous les pauvres hères
de Rouen, en un mot, et jusqu'aux brouettiers, déclarés tous, par
un édit récent, titulaires d'offices domaniaux; tous, par cette rai-
son, appelés à Paris en hâte, pour y purger la finance de ces
grandes et importantes charges de la couronne, tous hommes d'E-
tat et de considération , au demeurant, à qui il ne manquait guère,
pour obéir à l'édit, que le moyen de faire, à pied, le voyage de
Rouen à Paris et retour, à moins de mendier sur la route. Puis ve-
nait une légion de bien deux cents petits enfants, tenant tous des
outils de divers métiers, comme serruriers, charpentiers, forge-
rons, tailleurs de pierre, et autres semblables arts libéraux et de
pur agrément. — C'est que le bruit ayant couru d'une énorme taxe
qu'aurait à payer désormais tout ouvrier voulant passer maître,
aussitôt, dans Rouen, en grande hâte, avant que parût l'édit,
hommes et femmes du peuple avaient couru par centaines à la Vi-
comte, demandant la maîtrise, et la demandant si haut et si clair
qu'il la leur avait bien fallu donner, même à de petits enfants qu'on
portait aux bras, et que leurs mères firent, bon gré mal gré, re-
cevoir en cette qualité, qu'ils eussent, ou non, fait le chef-d'œuvre,
requis de tout temps, en pareil cas. Puis suivaient, à cheval, et par
bandes aussi, des avant-coureurs de la liberté , en tel nombre, qu'on
ne les aurait su compter, tous montés et équipés à l'avantage, tous
faisant pleuvoir sur la ville des vers, pasquils, lazzis et coqs-à-l'âne
contre les traitants et partisans, auteurs de si belles et heureuses
inventions; vers de bonne facture, qui enlevaient le morceau, et
réjouissaient d'autant la multitude, qui ne s'était jamais sentie si
aise'.
• Ces chevauchées et mascarades conlre les partisans sont mentionnées par
Lesloile dans son journal de Henri IV. Quant aux abus et aux licences des ConarJs
après leur rétablissement en i5g4, on en trouve des preuves innombrables dans
les registres du parlement de Rouen. Je citerai entre autres les arrêts des 3o jan-
vier i595, 3 décembre 1596, 23 décembre i6o3, 10 mars 1607, 3 février 1621.
121
Quel bj grand mal, au fond, y avait-il dans ces saturnales, qui
laient un peu lea mécontents nombreux, et en force de
toul temps ; où trouvai! son compte cette malignité qui , hélas!
lit toujours le fond de noire être; en sorte que les grandes for-
tunes et les grondes places ainsi raillées ne faisaient plus tant
d'envie ; que le peuple, riant de ses maux à gorge déployée, pre-
nait patience, et se résignait à pâlir encore, le cas échéant, sauf a
rire, sur nouveaux frais, des auteurs de sa misère. « Laissez-les
rire, aurait dit un Mazarin, ils paieront ensuite, c'est le point ca-
pital. » De vrai, dans celte grande ville de Rouen, tarit qu'y ré-
gnèrent les Couards, il y avait été ri à force tous les ans ; mais de
sédition ou rébellion, on n'y avait songé que fort rarement, et sans
jamais pousser bien loin les choses. Bientôt les Conards revenaient,
et il n'y avait sérieux chagrin, ni parti pris qui leur sût résisler.
11 aurait fallu les laisser faire , et s'évaporer en éclats de rire des
déplaisirs si faciles à distraire. Richelieu, par malheur, n'était pas
homme plaisant, amiable, de bonne humeur, et qui sût, en un be-
soin, entendre un peu la raillerie. Ce fut la perte des Couards, car,
qu'une autre main que la sienne leur ait porté le coup fatal, le
moyen de le croire, lorsque, de son temps, on voit à Dijon la Mère-
folle descendre piteusement de son char, au grand déplaisir de
toute la Bourgogne, avec défense expresse de plus ouvrir la bou-
che ni se montrer jamais. Il n'y avait pas moins fallu qu'un bel
édil de la façon du quinteux cardinal h Or, ainsi en verve, était-il
homme à épargner les Couards, et leur abbé, si proche parent de
la Mère-folle? Alors, quoiqu'il en soit, cessent de'paraîlre les Co-
nards et leur abbé; Rouen s'en émeut, des murmures et des cris
même s'y font entendre, mais pour néant; c'en était fait à jamais
des Conards 2.
« Cet édit, donné à Lyon le 21 juin iG3o, a élé imprimé par Du Tilliot, dans
les Mémoires pour servir à l'histoire desfous, 1751, in-8°, p. 181.
* Le dernier arrêt relatif aux Conards est, je crois, de Tan 1626. Une chanson ,
insérée dans C Inventaire de la Muse normande, recueil publié par David Fer-
rand,cn i655, prouve qu'en Tan i636, les Conards n'existaient plus , et que leur
abolition avait excité des murmures dans le peuple rouennai*. Voici le dernier
couplet de cette chanson faite à propos de l'avarice du maître des pulinods, qui
avait fait, en iG36 , supprimer les trompettes :
Pour avoir fait quitter la momerie
De nos Conards (qui n'estet que folie),
i±2
A la maie heure aussi, avaient-ils été s'en prendre aux partisans
et aux traitants, gens riches à millions, prêtant leur argent aux rois
besoigneux, et leur dictant parfois des édits. Ces gens-là, en colère
à la fin conlre ces Couards qui les harcelaient à outrance, n'avaient
eu qu'un mot à dire, et on n'en entendit plus jamais parler. Ce
qu'y gagnèrent ces sangsues, on le devine ; mais qu'y gagna la
province, Rouen surtout que leurs facéties avaient tenu si long-
temps en patience ? Rouen , la Normandie , sucés bientôt jusqu'à la
moelle par ces vampires, qui ne craignaient point maintenant les
railleurs , et n'en pouvant plus rire tout leur saoul, se révoltèrent à
la fin, mais tout de bon et fort au sérieux, ce qu'on n'avait point vu
de mémoire de Conards. Vinrent alors les Nuds-pieds ,\ qui ne
riaient pas, eux, qui ne faisaient point de vers, et ne jouèrent pas
de farces, mais de vraies tragédies et des plus noires. Il fallut
bien les punir; ce furent d'autres tragédies, le temps de rire était
passé.
Et maintenant avaient-ils eu tantde tort, nos pères, de murmurer
fort et de crier haut, quand avaient cessé de se montrer les Conards?
Seuls alors, quelques hommesun peu haut placés, deschanoines, des
magistrats, des gentilshommes, des échevins, avaient été aises de la
déconvenue des Conards, tant leur déplaisait cette inexorable crosse
qui jamais ne leur avait fait de quartier. Que diraient-ils donc au-
jourd'hui, bon Dieu ! si, toulà coup, rendus à la vie, à leurs charges
et dignités, ils se réveillaient en butte à nos livres, à notre comédie,
en butte surtout à cette artillerie toujours battante dont les brutaux
projectiles n'épargnent ni grands ni petits, à celte censure en per-
manence, à cette crosse qui, incessamment en jeu, va chaque jour
nous poursuivant et nous atteignant tous sans se donner, non plus
qu'à nous, ni trêve ni repos ? Ah ! s'écrieraient-ils, les commodes
censeurs, au prix de ceux de ce temps-ci, que ces francs-parleurs r
si amusants après tout, qui jadis, une fois l'année seulement, di-
saient son fait au monde, puis se devaient soigneusement taire
tout le reste du temps! L'indigne et gênante chose que ces gron-
Dieu sait combien noz en fit de quenquen ,
Les gens d'ichy appeleni que sest feltes
Les vieilles lois, sans voir eu maniaient
Les paMnots deslogez sans trompettes.
INVENTAIRE GÉNÉRAL DE LA MUSE NORMANDE, divisée en XW1II partie* ,
où sont descrites plusieurs batailles, assauts, prises de villes, etc., etc.l
par David Ferrand , in-8°, p. 197
deurs et rabroueurs de tous les jours! Pour Dieu, qu'on nous ra-
mène ta moyen dge, au xvr siècle, tout au moins; censure pour
Mnsare , mieai raUil encore celle «les Conar4$,
Ainsi parleraient assurément les grands d'aulrefois. Or, je soup-
çonne, quant a moi, ou je m'abuse forl, que les grands d'aujour-
d'hui pourront bien être du môme a\is.
À. FLOQÏJET,
f.RAMMAIRES ROMANES
INÉDITES.
DU TREIZIÈME SIÈCLE.
Les deux grammaires que je publie sont restées inédiles jus-
qu'à ce jour, quoique leur existence fût connue. M. Raynouard
lui-même ne leur a consacré qu'une courte notice '. Elles méri-
tent mieux , si je ne me trompe , puisqu'elles contiennent , de
l'aveu même du savant académicien , certaines théories qu'il
a développées avec une ingénieuse habileté , et qui occupent
une place importante parmi ses travaux philologiques. Il ne sera
peut-être pas sans intérêt de remonter à l'origine de ces théories
controversées, et d'en apprécier la valeur à la source même où
elles ont été puisées. Ce n'est pas là d'ail'eurs , comme on doit
le croire, le seul motif de celte publication. Les deux monu-
ments que je veux faire connaître ne sont pas assurément des
chefs-d'œuvre d'analyse et de méthode ; ils peuvent laisser à dé-
sirer sous certains rapports, comme l'observe M. Raynouard; mai>
fussent-ils moins complets, ils seraient encore dignes de voir le
jour et de fixer l'attention des philologues par leur nature, par
leur âge, par le fait seul de leur existence. Je n'en veux qu'une
preuve.
" Choix des poésits originales Je JVoiibadoui ■•» , l. If. Monum.de la Uni.
mm. p. CL
126
L'illustre M. Daunou , dans le vaste tableau qu'il a tracé de la
littérature du treizième siècle, n'a touché qu'avec une grande
réserve et une extrême circonspection les points de linguistique
qui se rattachaient naturellement à son sujet. Il n'a rien dit ou
presque rien des travaux de la philologie moderne, qui apparem-
ment lui semblent suspects. Le savant académicien aurait été sans
doute plus explicite et moins sobre de détails, surtout à l'égard
de la langue des troubadours, s'il avait connu, autrement que par
la brève notice de M. Raynouard, les deux ouvrages que je publie
aujourd'hui \
L'un est appelé : Donatus provincialis 2.
L'aulre a pour litre : La dreita maniera de trobar 3.
Ces deux titres caractérisent parfaitement la nature et le but
des deux traités, dont le second est plus littéraire que le premier, et
s'adresse surloul aux poètes. Je vais d'abord examiner le Donatus
Provincialis, qui paraît être le plus ancien, et qui estpurement gram-
matical, en comprenant dans cet examen les principaux points de
doctrine communs à cet ouvrage et à celui qui le suit. J'essaierai
en second lieu de donner une idée de la méthode et des principes
qui recommandent La dreita maniera de trobar, au point de vue
linguistique et littéraire. Je renvoie dans une troisième division la
notice des manuscrits , les observations sur les textes , les notes
générales , etc., etc.
1 M Daunou n'aurait pas dit non plus, s'il avait connu ces deux ouvrages ,
que le Donatus Provinciales est anonyme. « La langue romane nous fournira (je
cite ses propres expressions) très-peu de productions en prose depuis l'an 1200
jusqu'en j3oo. On a pourtant lieu de croire que deux grammaires de cette langue
ont été rédigées dans cet intervalle. L'une est anonyme , et a été traduite en latin
sous le titre de Donatus Provincialis; l'auteur de la seconde est Raymond Vidal,
qui l'adresse surtout aux poêles. » ( Discours sur l'étal des Lettres au treizième
siècle. Hisi. lut , t. X\ I, p. 1 48. )
* Donat Provençal
3 La vraie manière de trouver. — Le mot roman tiobav est intraduisible; il si-
gnifie à peu près imaginer. Les Italiens le rendent par le mot poetare. Voici la
définition qu'en donne un grammairien du quatorzième siècle : « Trobars es far noel
dictât en Romans, fi, be compassat. » Trouver, c'est faire une composition originale
en Roman, pure et bien ordonnée. [Leys d'amor.)
127
DONATUS PKoviNCiAi.is.
l'auteur île cette grammaire, Hugues Faidit ou Hugues le
Banni, a <mi te soin de signer son ouvrage, e! de nous faire con-
naître son nom dans une sorte d'épilogue, où il prend d'avance «es
précautions contre la critique, avec cet aplomb et cette assurance
de langage que Ton aurail tort de considérer comme une invention
(ouïe moderne. D'abord, s'il faut l'en croire, c'est aux instances de
deux personnages, qu'il nomme, que nous devons la composition de
son traité. Puis il ajoute : « Je sais bien que les clameurs des envieux
« déchireront mon livre : personne n'ignore que la critique est leur
« fait. Mais si quelqu'un de ces jaloux avait la présomption d'atta-
« quer cet ouvrage en ma présence, j'ai assez de confiance dans
« mon savoir pour m'assurer que je le réduirai au silence devant
« tout le monde, certain, comme je le suis, que personne avant moi
« n'a traité cette matière avec autant de perfection, et d'une ma-
« niére aussi complète. »
Celle conclusion ne ressemble pas mal aux formules d'ana-
thèmes qui terminaient au moyen âge certaines chartes de dona-
tion ; on y reconnaît les mots sacramentels : Si quis redaryuere
prœsnmpserit ! Sans nous arrêter à des menaces, qui ne pouvaient
concerner que les critiques contemporains, examinons jusqu'à
quel point était fondée la confiance de Faidit dans son savoir.
Et d'abord il n'est pas difficile d'indiquer la source où il
l'a puisée : le litre même de son ouvrage annonce qu'il a
pris pour guide un célèbre grammairien latin. Il est curieux de
voir quel parti il a su tirer de cette imitation, et de remarquer
ses efforts constants pour élever à la hauteur de la langue classi-
que, l'i liome vulgaire dont il veut régler les formes mobiles. Il
n'est pas moins intéressant d'observer comment il procède quand
l'application des règles latines devient impossible, et même de
le suivre dans les écarts et dans les aberrations singulières où
l'entraîne son zèle d'imitateur.
Ce désir ou ce besoin de modèle se fait beaucoup moins sentir
dans le traité de Raymond Vidal, qui vient après celui-ci ; mais on
retrouve une tendance analogue, et bien plus marquée encore, dans
128
un recueil connu sous le nom de Leys d'Amor*, composé à Tou-
louse au quatorzième siècle, et qui renferme une grammaire, une
poétique et une rhétorique fort étendues. L'imitation des théories
latines est un des caractères saillants de cette compilation, où elle se
révèle à chaque instant, et d'autant plus clairement qu'elle est plus
pénible et plus forcée. Ce n'est pas sans étonnemcnt qu'on y lit, par
exemple, une théorie complète de l'accent prosodique, empruntée
aux grammairiens latins, et violemment adaptée à la langue des
troubadours. De tels emprunts, trop souvent malencontreux, ne don-
nent pas sans doute une haute idée de l'habileté des grammairiens
du moyen âge ; mais il n'en est pas moins important de les recon-
naître et de les signaler. Rapprochés et généralisés, des faits de ce
genre fournissent de précieux renseignements sur le sort et l'his-
toire de la langue latine, après sa décadence, sur le rôle qu'elle
a joué à côté des idiomes vulgaires, et sur la part qu'il faut lui
attribuer dans la formation et le développement réguliers de ces
idiomes, avant l'époque de la renaissance.
On sait que le droit romain n'a pas cessé de subsister pendant
tout le cours du moyen âge, non-seulement avec l'ascendant moral
de la raison écrite, mais avec une autorité plus positive et plus im-
* Leys d'amor, littéralement Lois d'amour. Ce titre, ainsi traduit, est loin de
donner une juste idée de l'ouvrage qui le porte. On serait singulièrement trompé
si l'on s'attendait à y trouver un recueil de dispositions législatives à l'usage des
Cours d'amour, comme le code qui nous a été conservé par André le Chapelain, et
qu'a publié M. Raynouard. Les Lois d'amour s'adressent à l'esprit, et non au cœur ;
cl les seules passions dont elles s'occupent sont les passions oratoires. Le mol amour
avait au moyen âgeune acception toute particulière : il signifiait à peu près poésie,
C'est dans ce sens que Pétrarque a dit du troubadour Arnaud Daniel :
Gran maestro d'amor, ch'alla sua terra
Ancor fa onor col dir polito e bello.
(Trionfo d'amore, cap. iv.)
On comprend sans peine l'origine de cette dénomination conforme à la nature et
à l'essence de la poésie romane.— Le recueil des Leys damor est encore inédit. Il
en existe plusieurs Mss. ; le plus connu et le plus complet, dit-on, est celui qui ap-
partient à l'académie des Jeux Floraux. Les autres sont conservés dans des biblio-
thèques espagnoles, et notamment dans celles de Sarragosse et de Barcelone.—
Voyez les fragments de ce recueil publiés par Lafaille {Annales de Toulouse, t. J.
pr. p. 64 à 84), par Crescimbeni (Istor. délia volg. pots., t. II, p. au et seq.),
par Baslero (Crusca pro\ enzale, p. 94 et seq.).
129
médiate, celle d'un droit en vigueur. Il n'est pas sans inléiéi de
constater que les lois de In tangue latine se sont perpétuées à peu
dans les mêmes proportions et avec un empire analogue, la
rédaction des trois grammaires que je viens de citer rappelle celle
des codes barbares OU se combinent les lois romaines et les cou-
l unies germaniques : elle offre un semblable mélange de règles
latines et d'usages vulgaires. Toutefois, il faut le dire , les règles
de Douai et de Priscien ont été moins défigurées, et se sont main-
tenues plus pures que la législation de Théodose et de Justinien.
Au temps de Faidit, la grammaire latine était la grammaire
unique, la grammaire par excellence. 11 la désigne, comme Ray-
mond Vidal et comme tous les écrivains contemporains , en em-
ployant le mot grammatica dans un sens absolu. La dénomination
de yrammaticus sermo, que je trouve appliquée un peu plus tard à
la langue latine, par un traducteur florentin1, prouve encore mieux
toute l'autorité de cette langue au treizième et au quatorzième siècles.
On peut apprécier par là l'opinion qu'avaient alors des idiomes
vulgaires les hommes lettrés, et ceux même qui, comme Faidit,
j aient d'en fixer les formes et d'en faire connaître les ca-
ractères principaux. On va juger par quelques citations de ses idées
à cet égard et de sa méthode.
« Les huit parties que Ton trouve en grammaire, dit-il encorn-
ée raençant, on les trouve aussi en Provençal vulgaire. » — Son
premier rapprochement n'est pas heureux, comme on le voit, puis-
qu'il lui faitoublier l'article, qui n'existe pas en latin, et qui constitue
en Roman une neuvième espèce de mots. Ses définitions, comme
ses divisions, sont presque toutes d'emprunt. Il ne tient pas compte
des anomalies, et ne recule pas devant les difficultés qu'il éprouve
à translater du latin en roman, comme on disait alors, certaines
expressions techniques. Il définit comme Donal, sauf à admettre
ensuite des exceptions, et il parle comme lui, quand le Provençal
fait défaut. C'est ainsi qu'il reconnaît des mots de tout genre, les
désigne par l'adjectif latin omnis, et les définit ceux qui appartien-
nent également au masculin, au féminin et au neutre, quoiqu'il
n existe pas de mots neutres en Roman, et cela de son propre aven.
il va plus loin : pour prouver que le participe roman plaisens esl un
1 Liber Pallndii ex grammatico sermone in idiomale florentine» deductus per me,
V I . — Tel est le litre d'une traduction manuscrite du quatorzième siècle conser-
! i Bibliothèque La a ren tienne, \\ Florence. Voyez Bandini, Catal. CoJ., Mss.
t Medicea Liartdti.ioâè, l Y. pUïi. XUIÏ, Cod. iui.)
130
mot de tout genre, il cite comme exemple pour le neutre celle
proposition : « Aquesl bes mes plaisens» (ce bien m'est agréable),
ayant en vue le nom latin bonum, et non le substantif roman bes,
qui est masculin.
Ce n'est qu'à regret et bien malgré lui qu'il se résigne à modi-
fier légèrement le cadre tout fait où il veut faire entrer le tableau
des déclinaisons et des conjugaisons romanes. « Tous les verbes
« dont l'infinitif se termine en ar sont, dit-il, de la première conju-
« gaison; mais les infinitifs des trois autres sont tellement confus
« en Vulgaire, qu'il faut abandonner la grammaire, et donner une
« règle nouvelle. » 11 prend sur lui d'établir ces nouvelles catégo-
ries, et il le fait avec une certaine bizarrerie de langage. «C'est
« pourquoi il me plaît (perque platz a mi) que les verbes dont l'in-
finitif se termine en er soient de la seconde conjugaison, etc. »
Ailleurs, après avoir posé ce principe que le s final caractérise le
nominatif singulier, et l'absence de celte lettre le nominatif pluriel,
principe conforme à l'esprit de la grammaire latine, en ce qu'il
admet la distinction des cas, il excepte de la règle tous les substantifs
féminins terminés en a, et ne manque pas d'avertir que l'identité
de leurs terminaisons, au singulier comme au pluriel, est contraire
aux lois de la grammaire. Cette observation est curieuse : elle dé-
couvre clairement l'origine d'une règle ou d'une habitude à laquelle
on a attribué, suivant moi, une importance fort exagérée et une uti-
lité très-contestable, puisqu'elle s'appliquait seulement à un certain
nombre de subslanlifs, comme on le verra tout à l'heure.
Malgré ces oublis, ces distractions et ces erreurs, résultats très-
pardonnables d'une imitation Irop fidèle, cette grammaire est pré-
cieuse. Elle renferme, quelquefois d'une manière sommaire, mais
souvent dans le plus grand détail, toutes les notions importantes
pour l'étude et la connaissance delà langue des troubadours. J'en
dirai autant de celle de Raymond Vidal. Si elles laissent beaucoup
à désirer, comme l'a avancé M. Raynouard, c'est sous le rapport
de la forme et de la méthode, bien plutôt que pour le fond. On com-
prend aisément que ces essais incorrects de deux obscurs gram-
mairiens du moyen âge n'aient pas satisfait le savant philologue
du dix-neuvième siècle, et ne l'aient pas détourné du projet de
refaire leur travail; mais si l'on y trouve les principales règles que
M. Raynouard a développées avec une grande finesse d'analyse, et
confirmées par des recherches patientes, on jugera peut-être que
son appréciation a été sévère. C'est d'après nos deux grammairiens
ni
que M. Raynôuard i établi la théorie delà distinction des sujets et
les régimes, dont OU lui a fait honneur. \r passage suivant prouvr
«in resle qu'il ne prétendait pas à la découverte : « L'un et l'autre
i ouvrage, <iii-il en parlant du traité de Faldil et de celui de (Uj
• mond Vidal, indiquent la régie qui distingue les sujets et les rê-
nes, soit au singulier, soit au pluriel '.» Ce qui appartient eu
propre i l'habile éditeur «les troubadours, c'est l'extension de cette
règle à la langue des homères.
Mais pourquoi n'a-t-il cité de ces grammaires que des fragments
presque indifférents? Pourquoi s'est-il privé d'une ressource aussi
pnVieuse ? C'est ce qu'on ne saurait dire. Ce silence a eu pour
fâcheux résultat de soulever des doutes et des discussions, surtout
a propos de la règle que je viens de rappeler. Grâce aux erreurs
des copistes, grâce aux nombreuses exceptions auxquelles cette
règle était soumise, grâce aussi à ce qu'elle n'était pas fort répan-
due, au dire de Raymond Vidal, les manuscrits n'en attestent
l'existence que d'une manière irès-variable. On a donc pu la con-
tester, tant qu'on a cru y voir une découverte de la philologie mo-
derne. Mais que répondre au témoignage de deux grammairiens
contemporains? Ce témoignage, joint à l'autorité des textes, eût
forcé les esprits les plus incrédules ; il eût coupé court à toute
discussion, au moins quant à l'existence de la règle. Je dis l'exis-
tence; car l'origine et surtout l'usage qu'on lui a attribués me pa-
raissent des questions beaucoup plus controversables. Quoiqu'il en
soit, M. Raynouard n'a pas cru devoir s'appuyer sur les nombreux
passages de nos deux grammairiens qui constituent la théorie fort
compliquée des déclinaisons : il a eu tort, ce me semble, dans Pin-
lérét de la science.
Il n'a pas non plus jugé à propos de descendre dans tous les dé-
tails auxquels Faidit et Raymond Vidal ont donné place dans leurs
traités. La question en valait cependant la peine; et d'ailleurs
la philologie ne vil que de détails et d'analyse. Je laisserais
volontiers aux amis de cette science le soin de vérifier les assertions
qui précèdent dans les textes mêmes , si la confusion était le
m indre défaut des deux ouvrages que je publie; mais je crois
devoir rassembler et traduire ici les passages épars des deux
grammairiens, qui établissent les règles relatives à la distinction
des sujets et des régimes dans la langue romane. Ces règles mé-
' Choix des poésies O'ig des Troub , t. If. J/ona >/. de la long rom., p. ct.m
132
rilenl d'être connues sous leur forme primitive, avec les exceptions
qui les modifient. Je les rapporte ici, en les classant suivant leur
application aux différentes espèces de mots déclinables, et en les
traduisant presque littéralement.
Noms. — On sait qu'il n'y a dans la langue romane que deux
genres, le masculin et le féminin. Voici les principes qui régissent
les noms de ces deux classes. — Et d'abord les noms masculins.
« Le nominatif, dit Faidil, se reconnaît par lo ; le génitif par de ;
« le datif par a ; l'accusatif par lo. Et ne peut l'accusatif se distin-
« guer du nominatif, si ce n'est que le nominatif singulier, quand il
« est masculin, veut s à la fin, tandis que les autres cas ne le veu-
« lent pas. »
« Le nominatif pluriel le rejette, et tous les autres cas le
« prennent.»
« Le vocatif ressemble au nominatif dans tous les mots en ors,
« et dans quelques autres, tels que : Béas, reis, francs, pros,
« bos, cavaliers, canzos. Partout où il ne prend pas le s , le vocatif
«ressemble au nominatif pour les syllabes et les lettres, moins ce
« s final. »
« De la règle qui dit que le nominatif pluriel ne veut pas le 5
« final, je veux excepter tous les noms féminins ; car je n'ai entendu
« parler que des masculins et des neutres. »
« J'ai dit plus haut que le nominatif singulier veut partout s à la
« fin : je veux excepter de cette règle tous les mots qui finissent
« en aire, comme emperaire, etc.; en eirf, comme beveire; et
« en ire, comme traire. Cependant albires veut s, ainsi que cons-
« sires et désires. »
« Sachez que tous ces mots dont le nominatif singulier finit en
« aire , en eire et en ire , terminent tous leurs cas, au singulier ,
« en dor, excepté le vocatif qui ressemble au nominatif, comme
« il est dit ci-dessus. »
«Je veux encore excepter de la règle du nominatif singulier :
« maestre,prestre, pastre, sener, sor, bar. »
« 11 y a d'autres espèces de noms qui ne se déclinent pas, comme
« vers avec tous ses composés. »
« Tous les noms qui finissent en as long ne se déclinent ni ne
« se changent. » (Suit une nomenclature de noms de diverses ter-
minaisons , qui sont indéclinables. 11 est à remarquer que tous ces
133
noms, et en général tous les mots indéclinables compris dans celte
liste, se terminent en f au pluriel comme au singulier.)
Voici lefl règles posées par Raymond Vidal relativement aux
noms masculins : '
a Vous devez savoir que tous les mots masculins du monde, qui
» ni de la classe des noms , ou ceux que l'on emploie au mascu-
« lin, substantifs ou adjectifs, s'allongent en six cas, savoir : au
« nominatif singulier, au génitif, au datif, a l'accusatif et à l'ablatif
« pluriel; et s'abrègent en six cas , savoir : au génitif, au datif, à
« l'accusatif et à l'ablatif singulier, au nominatif et au vocatif plu-
« riel. >»
« J'appelle allonger, dire, par exemple : cavaliers, cavals. Si l'on
« disait : Lo cavalier es vengut, ce serait mal dit. »
« Les vocatifs singuliers de tous les mots masculins s'allongent,
< et tous les vocatifs pluriels s'abrègent, comme les nominatifs. »
« Je dois vous dire qu'il y a des mots qui s'allongent à tous les
« cas du singulier et à tous ceux du pluriel .» (Suit une liste d'exem-
ples. Il va sans dire que les mots cités par Raymond Vidal sont
terminés en s, comme ceux de la nomenclature de Faidit.)
« Je vous ai parlé des mots masculins et féminins ; je vous ai
« dit comment ils s'allongent et s'abrègent. Je vais vous parler
« maintenant de ceux qui ont une forme semblable pour le nomi-
« natif et le vocatif singulier, et une autre pour tous les autres cas. »
« Ecoutez pour les noms masculins : au nominatif singulier on
«dit compags, laires , etc. A tous les autres cas du singulier,
« ainsi qu'au nominatif et au vocatif pluriel , on dit : compaignon ,
« lairon, etc. Au génitif, au datif, à l'accusatif et à l'ablatif plu-
« riel, on dit : compagnons, lairons, etc. Lors donc que vous trou-
« verez un mot dit de deux manières , vous devez rechercher
« tous les cas. »
« Il y a trois espèces de noms verbaux, comme emperaires,
« chantaires, comme g rasicir es, jauzieir es, et comme entendeires,
« voleires et une foule d'autres, qui se disent ainsi au nominatif
« et au vocatif singulier : emperaires, grazieires et entendeires,
« tandis qu'au génitif, au dalif, à l'accusalif et à l'ablatif singulier
« ainsi qu'au nominatif et au vocatif pluriel, on dit : emperador,
«janzidor, entendedor. Au génitif, au datif, à l'accusatif et a
« l'ablatif pluriel, on dit : emperadors , jauzidors, entendedors. »
Je passe aux noms féminins. Voici ce qu'en dit Raymond
Vidal, qui. sur ce point est plus clair et plus explicite que Faidit :
m
« Vous devez savoir qu'il y a trois sortes de mots féminins, c'esl-
« à- dire des mots terminés en a, comme dompna; des mots ter-
« minés en or, comme amor, et d'autres terminés en on, comme
« chanson.
« Tous les mots terminés en a s'abrègent aux six cas du singu-
« lier, et s'allongent aux six cas du pluriel. » — C'est ce que Faidit
exprime ainsi : « Le nominatif de la première déclinaison est en
«a, et tous les autres cas de même, j'entends ceux du singulier;
« car au pluriel, tous les cas prennent le s final. » — Et ailleurs :
« Les noms féminins sont semblables pour tous les cas du pluriel,
« ce qui est contre la grammaire. » Il faut noter ici une exception
signalée par Faidit, qui concerne deux noms masculins ayant une
désinence féminine en a. Propheta et papa ne prennent pas
le 5 final au nominatif pluriel. Tous les autres noms masculins
terminés en a se déclinent comme les noms féminins de même
terminaison.
Raymond Vidal continue : « Tous les mots terminés en or et en
« on s'allongent en huit cas, savoir : au nominatif et au vocatif
« singulier, et à tous les cas du pluriel. Ils s'abrègent au génitif,
« au datif, à l'accusatif et à l'ablatif singulier. »
Il y avait des noms féminins indéclinables, comme des noms
masculins, ou, pour me servir des termes de Raymond Vidal, des
noms qui s'allongeaient à tous les cas du singulier et du pluriel ;
mais il ajoute que ces noms s'allongent par euphonie, ce qu'il ne
dit pas à l'égard des noms masculins de la même espèce. Voici ses
propres expressions :
« Il y a des mots qui s'allongent à tous les cas du singulier et
« du pluriel, par habitude de prononciation, et parce qu'ils se di-
re sent ainsi plus agréablement, comme, par exemple, em,perairis,
« chantairis , badairis, et tous ceux qui se terminent de même. »
« Je vous ai parlé des mots masculins et féminins ; je vous ai dit
« comment ils s'abrègent et s'allongent; je vous parlerai mainte-
« nant de ceux qui ont une forme semblable pour le nominatif et
« le vocatif singulier, et une autre pour tous les autres cas. Par-
« Ions des féminins »
« Au nominatif et au vocatif singulier, on dit : ma donna, sor,
« gasca, etc., et à tous les autres cas du singulier, on dit : mi dons,
« seror, gascona. A tous les cas du pluriel, on dit : donpnas, seront,
« gasconas. »
i.r»
Il \ avait .les substantifs communs-. Voici In règle qui les
concerne :
«Los mois substantifs communs, dil Raymond Vidal, quand
« on les emploie au masculin, s'allongent et s'abrègent comme
« les noms masculins. Quand on les emploie au féminin , ils s'al-
« longent et s'abrègent comme les féminins qui ne sont pas ter-
« minés en a ; » c'est-à-dire comme les noms en or ou en on, d'â-
pres la renie rapportée plus haut.
Voilà la théorie complète des noms, telle qu'elle résulle des
textes combinés de nos dcu\ grammairiens. J'ai abrégé les déve-
loppements diffus, et surlout les listes d'exemples que Ton trou-
vera ci-après. Mon but élait seulement de prouver que tous les
principes exposés par M. Raynouard se trouvent dans l'un ou dans
l'autre ouvrage, et de la manière la plus expresse. On remar-
quera peut-être que Faidit et Raymond Vidal ne semblent pas
s'accorder sur l'exceplion relative aux noms en airiï, en eire cl
en mb. Le premier dit formellement que le s ne s'atlache pas à
ces noms, au nominatif singulier; le second n'en dit rien, et les
exemples qu'il cite sont tous écrits avec le s final. Mais ce n'est
là probablement que le résultat d'une erreur de copiste, à en juger
par les manuscrils des troubadours, où les noms ainsi terminés
sont généralement écrits sans s final. Celte exception ne paraît
pas devoir être étendue à la langue des trouvères, où le s se
trouve fréquemment attaché aux noms en aire et en ère, malgré
la différence des cas obliques, dont la désinence est en eur.
Adjectifs. — Les règles qui précèdent s'appliquent aux adjectifs
à peu près comme aux substantifs. Voici les passages qui le prou-
vent, ou qui contiennent des dispositions spéciales :
« De la règle qui veut que le nominatif singulier prenne s à la
« fin, je veux excepter, dit Faidit, melher, peier, sordeier, mater,
« menre, genzer, leuger, greuger, et tous les adjectifs emp!
« neulralement , sans substantif, comme : mal m'es, greu
« m'es , etc.
« Tous les adjectifs féminins dont le nominalif singulier se ter-
« mine en a suivent la même règle que les noms féminins ter-
« minés de même. »
« Les adjectifs terminés en ans ou en f.ns, quand ils se rappor-
136
« tent à un substantif masculin, ne veulent pas le 5 au nominatif
« pluriel. »
Raymond Vidal comprend les adjectifs dans les règles sui-
vantes : « Vous devez savoir que tous les mots masculins du
«monde, substantifs ou adjectifs, s'allongent et s'abrègent en
« six cas. »
« Tous les mots terminés en a , substantifs ou adjectifs, s'abré-
« gent aux six cas du singulier et aux six cas du pluriel. »
« Vous devez savoir par cœur que tous les adjectifs communs,
« fortz, vils, plazens, etc., de quelque espèce qu'ils soient, noms
« ou participes, s'allongent au nominatif et au vocalif, qu'ils soient
« masculins ou féminins. A tous les autres cas, ils s'allongent et
« s'abrègent comme les substantifs. »
« Voici les adjectifs communs qui varient, en passant du nomi-
« natif et du vocatif singulier aux autres cas. Au nominatif et
« au vocatif singulier, on dit : maires, menres, miellers, etc.,
« quel que soit le genre du substantif; et l'on dit à tous les autres
«cas : rnaior, menor, melhor, en abrégeant ou en allongeant,
« comme pour les substantifs masculins. »
« Je veux encore vous faire savoir qu'il y a un mot masculin,
« sans plus, qui s'allonge au nominatif et au vocatif singulier,
« ainsi qu'à tous les cas du pluriel. Ce mot est malvaz. »
Rien ne manque à cette théorie, comme on le voit, pas môme
les observations de détail, du genre de celle qui précède. En par-
courant la liste des mots indéclinables dans les deux grammaires,
on y trouvera un grand nombre d'adjectifs que je ne rapporte
pas ici ; je constate seulement que tous ces adjectifs sont ter-
minés en s, comme les noms de la même catégorie. Le désac-
cord que j'ai signalé tout à l'heure entre Faidit et Raymond
Vidal, à propos des noms terminés en aire, eire, ire, se re-
produit pour les comparatifs en aire, en er, etc. Ce désac-
cord résultant seulement de l'orthographe différente des deux
manuscrits, et non de deux passages contradictoires, il serait inu-
tile de s'y arrêter.
Pronoms. — «De la règle qui veut que le nominatif singulier
« prenne s la fin , je dois excepter quelques pronoms : eu, tu,
«eJ, qui , aquelyilh, cel, aicel, aquest, noslre, vostre, qui sont
« au nominatif singulier et ne prennent pas le s final. » Ce pas-
137
est de Taidit; les suivants sont exiraiis de Raymond Vidal.
« Comme je veux vous parler du verbe, je vous dirai ici corn-
i ment se déclinent les pronoms : au nominatif et au vocatif sin-
u gulier, OD dil : aqeh, ecls, vis, autres, resl, mos, (01, sos; et à
«tous les autres ras du singulier on dit : aquest , restai , lui,
« autrui. Au nominatif et au vocatif pluriel, on dit : ///, rill, atjill,
« aqist, autre, eist, miei, siei ; et a tous les autres ea> du môme
i nombre, on dit : ce/s, lors, aqest, autres, aieels, cest, los, mos%
« 505.
«Vous avez entendu ce que j'ai dit des pronoms masculins;
« je vais maintenant vous parler des féminins. Aux six cas du
« singulier, on dit : ella, cella, autra, aqesla, la, sa, ma; et à tous
« les cas du pluriel : ellas, cellas, aulras, aqestas, etc. »
11 ajoute quelques mots relatifs aux pronoms possessifs pour
annoncer qu'ils suivent la règle générale, s'allongeant et s'a-
brégeant comme les noms masculins et féminins.
« Je veux encore que vous sachiez qu'au nominatif et au vo-
« catif singulier, on dit totz ; qu'aux autres cas du singulier, on
« dit tôt; qu'au nominatif et au vocatif pluriel, on dit tut, et
« aux autres cas du même nombre , totz. »
On remarquera encore ici la divergence indiquée plus haut entre
les deux grammairiens. Je dois dire que l'exception admise par
Faidit n'est pas ordinairement confirmée par les manuscrits, du
moins en ce qui concerne les pronoms cel, aicel, aquel.
Noms de nombres. — « Sachez , dit Raymond Vidal, que uns
« s'allonge au nominatif singulier, et qu'à tous les autres cas on
« dit un. — Au nominatif et au vocatif pluriel, on dit dur, tret, et
« aux autres cas , dos, très. Pour tous les autres nombres, jusqu'à
« cent, il n'y a qu'une forme; mais toutes les centaines entre cent
« et mille s'abrègent au nominatif pluriel, et s'allongent à tous les
« autres cas. »
Verbes. — « Vous devez savoir qu'il y a une forme du verbe
« qui se prend substantivement, comme qui dirait mal me fai Ta-
«nars, ou bon sap le venirs. Cette forme s'allonge et s'abrège
« comme les noms masculins. »
i. 10
Participes présents, participes passés.— Les participes présents
et les participes passés n'étant que des adjectifs d'une espèce
particulière, ils étaient soumis à la règle générale. On a vu plus
haut un passage de Faidit relatif aux adjectifs en ans et en ens,
qui ne sont autres que les participes présents. En voici deux
autres, qui sont spéciaux :
« Sont communs les mots qui appartiennent à la fois au mas-
« culin et au féminin, comme les participes qui se terminent en
« ans et en ens. Je puis dire également : aquest chavalers es avi-
« nens; aquesta dona es avinens ; mais, au nominatif pluriel, il y
« a un changement , car il faut dire : aqelh chavaler sun avinen,
a aquelas donas sun avinens. »
« Vous devez savoir que tous les participes finissent en ans,
« en ens, en atz, en utz ou en itz, comme : amans, pesantz,
« plasenz, sufrens, conogutz, retengutz, auzitz, preteritz, enga-
« natz, despolhatz. »
A l'occasion des verbes passifs, Faidit s'étend longuement sur
la formation des participes passés. Ce qu'il en dit prouve qu'ils
suivaient pour le masculin et le féminin les règles rapportées
ci-dessus, sous le mot adjectifs.
Voilà à peu près tout ce que Ton peut recueillir dans les deux
grammairiens sur la distinction des sujets et des régimes. L'en-
semble des préceptes que je viens de réunir et de coordonner,
constitue, comme on a pu le voir, un système assez compliqué,
où dominent deux règles qui s'appliquent tantôt isolément, tantôt
concurremment.
La première distingue le sujet du régime par l'addition d'un
s final au nominatif singulier et aux cas obliques du pluriel, et
par la suppression de cette lettre aux cas obliques du singulier
et au nominatif pluriel.
La seconde établit cette distinction par une modification plus
profonde du mot lui môme, et par l'emploi d'une double forme ca-
ractéristique.
Ces deux règles, dis-je, s'appliquent tantôt isolément, tantôt
concurremment; mais souvent aussi elles ne s'appliquent pas du
tout, de sorte que la distinction qu'elles ont pour but d'établir, s'il
faut en croire M. Raynouard, est souvent surabondante, et sou-
vent n'existe pas. H y a un certain nombre de mots masculins
et féminins qui ont une double et même une triple forme, sans
compter le secours de l'article; il y en a d'autres, et en plus
\:v.)
grand nombre, qui n'ont que l'article pour ligna dlstmctif, el ce
ne «lisii; ici du régime (Ht
S'il en Ml ainsi, je n'aj>erçois ri<*n de merveilleux dan> i e pu < 'd<\
dans ce mécanisme grammatical lanl v;mié, tant admiré Vron
an moyen unique, el qu'aucune langue n*i possédé. Voyer, en
effet, comme ee procédé va à son t>ui ! il sert I distinguer le
sujet du régime, mais seulement dans un cerlain nomfefC
mois masculins el dans quelques mois féminins,. Pourquoi etlle
restriction? La nécessité de la distinction ne se fait- elle pas
sentir pour tous les mots également? Les mots féminins en
a, qui sont fort nombreux, n'en sont-ils pas dignes aussi bien que
les autres? Ils en sont pourtant privés, puisque leurs terminai-
sons sont identiques 5 tous les ras du singulier el du pluriel.
Et les mots indéclinables, dont la liste est assez longue ! el ceux
qui s'allongent à tous les cas, comme dit Raymond Vidal , pour
l'agrément de la prononciation ! el ceux que l'on peut allonger ou
abréger à volonté, suivant le même grammairien ! tous ces mots
ne participent pas au bénéfice de la règle. A quoi donc se réduit
cette règle? à quoi sert ce mécanisme ingénieux? à embrouiller
singulièrement les idées, à compliquer sans nécessité le système
grammatical. Ecoulons sur ce point Raymond Vidal : il nous ap-
prend que V allongement el V abréviation étaient loin d'être fami-
liers à tout le monde.
« Pour vous faire mieux comprendre, dit-il, je vous trouverai
« des exemples dans les troubadours. Vous verrez comment ils
« ont procédé à l'égard du nominatif et du vocatif singulier, ainsi
« qu'à l'égard du nominatif et du vocatif pluriel; car ces quatre
« cas sont plus difficiles à entendre pour ceux qui n'ont pas le bon
«parler que pour ceux qui l'ont. En efTel, les quatre cas sui-
« vants du singulier, le génitif, le datif, Taccusalif et l'ablatif, s'a-
« brégent dans tous les pays du monde; ces mêmes cas s'allongent
« au pluriel dans tous les pays du monde. Mais le nominatif et le
« vocatif singulier ne sont allongés que par ceux qui ont le bon
« parler ; et le nominatif pluriel n'est abrégé que par ceux qui ont
« aussi le bon parler. »
11 dit ailleurs : « Comme les nominatifs singuliers sont moins
« familiers (plus salvat<j<\ plus sauvages) à ceux qui n'ont pas le bon
« parler, je vous en donnerai des exemples puisés dans les trou-
« badours. »
Enfin, après avoir défini ce qu'il entend par allongement, il
140
ajoute : « Si l'on disait mais fes lô caval , ce serait mal dit ; car
« le nominatif singulier doit s'allonger, quoique tout homme dise
« par habitude (per us) mal mi fes lo caval. Au nominatif pluriel
« il faut abréger, quoique tout homme dise en beaucoup d'occa-
« sions : Mal mi feron los cavals. »
Ces trois passages prouvent bien clairement que le procédé
grammatical en queslion n'était pas fort populaire, et que le mérite
n'en était pas apprécié par tout le monde. Or à coup sûr, s'il avait
été d'une utilité notoire pour la clarté du langage, on y aurait eu
recours instinctivement. L'article est né de ce besoin de s'enten-
dre, et de distinguer le sujet du régime indirect. Quant au régime
direct, il a à peine besoin d'un signe distinclif ; et la preuve, c'est
qu'aujourd'hui, dans la langue française, il s'en passe très-facile-
ment. Les phrases comme celle-ci :
Le crime fa il. la lion te et non pas l'échafautl,
reposent sur une ellipse fort intelligible, quoique rare. Personne
ne s'avise , que je sache , de supposer que le crime puisse faire
l'échafaud.
Ce n'est pas que je veuille défendre la construction de ce vers,
ni encore moins nier l'existence des règles que j'ai rassemblées
tout à l'heure : je ne saurais donner un pareil démenti à nos deux
grammairiens ; je prétends seulement que l'admiration philolo-
gique a laquelle a donné lieu la connaissance de ces règles, est de
l'admiration dépensée en pure perte. Il est impossible d'admettre
que toute cette théorie compliquée a été imaginée de dessein pré-
médité, pour le but presque frivole qu'on lui prête, et qu'elle n'at-
teint pas. La règle du s final (qu'on me permette de l'appeler ainsi
pour abréger), se trouve mise en pratique dans les plus anciens mo-
numents de la langue romane, dans les fameux serments de 842.
Osera-t-on dire que ce fait atteste dès lors l'existence d'une règle
grammaticale? que c'estunfait intentionnel?ce serait une étrange
erreur. Mais si l'on ne peut hasarder une pareille assertion, com-
ment expliquera-t-on ce phénomène orthographique? C'est là une
question intéressante, dont la solution demanderait de longs déve-
loppements, et que je ne puis aborder aujourd'hui. Qu'il me soit
permis de présenter seulement mes conjectures d'une manière
très-sommaire, et comme on présente des conjectures.
Je ne vois dans la théorie de nos deux grammairiens qu'une ap-
plication maladroite et forcée du principe latin de la distinction des
141
eai par la terminaison, Cette imitalioti est défectueuse, car elle
n*esf que partielle. File a été Instinctive dans l'origine, et n*a eu
d'autre cause que la prononciation. Plus tard, lorsque la langue
parlée esl devenue langue écrite, on a régularisé el érigé en sys-
lème ce qui n'était d'abord que le résultat d'une habitude, d'un
Usage imposé, pour ainsi dire, par la langue latine.
J'ai démontré tout à l'heure que la méthode des grammairiens
vulgaires consistait surtout dans l'imitation des grammairiens latins*
Sur ce point, comme sur beaucoup d'autres, ils n'ont été qu'imi-
laleurs plus ou moins heureux. On en a déjà vu la preuve dans ce
passage de Faidit : « Les mots féminins terminés en a se res-
i semblent à tous les cas du pluriel, et à tous les cas du singulier,
« bien que ce soit contre la grammaire. »
Sans doute celle identité de désinences n'était pas conforme aux
lois de la grammaire latine, comme Faidit le remarque; mais la
conformité n'était rien moins que nécessaire, car la nouvelle langue,
en adoptant l'article, avait rendu superflue la diversité des termi-
naisons ; et c'est même parce que ces terminaisons, mal pronon-
cées, ne distinguaient plus les cas, que l'article fut créé. Mais ce
raisonnement n'était pas à la portée de notre grammairien, qui
s'étudiait à retrouver dans la langue romane la langue latine tout
entière, sans réflexion et sans autre but que l'imitation. Il veut, bon
gré, mal gré, reconnaître six cas en roman, par cela seul qu'il existe
six cas en latin : aussi ne manque-t-il pas de doter d'un ablatif les
noms romans qui n'en ont jamais eu, non plus que les substantifs
français. C'est donc bien gratuitement qu'on lui supposerait l'in-
tention d'avoir voulu établir une théorie nouvelle et propre à son
idiome. Il n'y pas songé, pas plus que Raymond Vidal.
Il faut bien remarquer ce passage de Faidit : « Le nominatif se
« reconnaît par lo, le génitif par de, le datif par a, l'accusatif par
« lo. Et ne peut l'accusatif se distinguer du nominatif, sinon par
« ceci, que le nominatif singulier, quand il est masculin, veut t i
« la fin. » Où est la règle générale? elle est dans relie proposi-
tion : ne peut l'accusatif se distinguer du nominatif. Où est l'ex-
ception? dans la proposition suivante : sinon, etc. Notez que celle
exception est soumise elle-même à dés exceptions nombreuses.
Voilà deux passages du même grammairien conçus dans un
espril tout différent; la, préoccupé par l'imitation du latin, il \<>ii
(lins lidentité de désinences des noms féminins vulgaires une
exception, une infraction aux lois de la grammaire ; ici, ocnn>.«
\Ï2
de l'ai lit le, qui es! un mot particulier à son idiome, il prononce en
thèse générale que l'accusatif ne diffère pas du nominatif, et cela
avec raison. Le s final et les doubles formes ne sont autre chose
que des ruines latines, des débris qui encombrent la nouvelle lan-
gue sans aucune ulilité. Les deux romanes du midi et du nord ont
été longtemps embarrassées de ces langes, comme le papillon en-
core enveloppé de sa chrysalide ; et c'est celle qui la première paraît
s'être déchargée de^ces superfluilés, qui a étouffé l'autre, en pas-
sant rapidement de l'enfance à la virilité.
On a déjà avancé cette opinion ; mais une objection s'est élevée
assez spécieuse pour mériter réfutation. On a dit : le s ne s'est pas
seulement conservé dans les mots où il existait originairement ; il a
été ajouté à d'autres mots qui n'avaient pas cette lettre finale en
latin. — Je réponds d'abord : on ne l'a pas ajouté à la plupart des
mots latins où il n'existait pas, et qui forment plusieurs séries d'ex-
ceptions à la règle générale, suivant nos grammairiens. En second
lieu, si le s a été ajouté, c'est par analogie, et par une analogie
qui n'a rien que de très-naturel. Presque tous les noms neutres la-
lins qui n'avaient pas le s final (les noms enuM, en e, etc.) sont de-
venus masculins, en passant dans la langue romane; ils ont pris
par conséquent l'article lo, comme les noms primitivement mas-
culins ; et de même qu'ils prenaient l'article lo, ils ont pris le s fi-
nal; c'est une conséquence presque forcée'. Jamais les lois de l'a-
nalogie, qui président à la formation des langues, ne sont mieux
suivies que dans l'enfance de ces langues. Quant aux noms
masculins eux-mêmes, ils avaient originairement le s pour la plu-
part ; et d'ailleurs c'est bien moins la présence de ce s au nomina-
tif singulier que son absence au nominatif pluriel, qu'il faut consi-
dérer. — Faidit ne reconnaît que trois déclinaisons; il classe dans
la seconde tous les noms qui ne prennent pas le s au nominatif
pluriel. Or, d'après la division des meilleurs grammairiens latins,
la seconde déclinaison comprend des noms masculins, féminins et
neutres dont aucun ne prend de s au nominatif pluriel.
La conservation du s dans les mots où il existait originairement
résulte, suivant moi, d'un accident de prononciation. Celle con-
sonne finale devait plaire à la bouche des barbares, qui n'ont ja-
1 Faidit remarque très-judicieusement que, suivant la grammaire, les noms neu-
tres latins, ou du moins la plupart d'entre eux, ne prennent pas le s final. — Voici
ses propres expressions : « Hic non sequilur vulgare grammaticam in neutris sub-
siantivis , quia secundum grammaticam non débet poni s in fine. »
I \3
mais pu adopter le m ou le mugissement latin, comme l'appelle !><•
mua. I > ,.>i nt.Mii' aujourd'hui une lettre que les méridionaux
prononcent hcs-volonticrs, l\ÎQ\\\ sentir a la lin cje$ niots. Cette
consonne a d'ailleurs elé de i<uii temps dans l'Europe néolotine on
inslrumenl euphonique que le peuple allectiorme encore , el dont
leniploi abusif constitue ce qu'on a plaisamment appelé velours. Si
cette prédilection a pu faire conserver le .s- final latin, elle a dû,
jointe à l'analogie, en multiplier l'usage, (le n'est pas içj une puie
hypothèse. Raymond Vidal nedit-il pas quecerlainsmots Rallongent
à tous les cas par habitude de prononciation , et parce qu'ainsi ils se
disent d'une manière plus agréable? Les deux grammairiens s'ac-
cordent aussi sur ce point, que tous les adverbes terminés en ex
et (il n'y en a guère d'autres) peuvent indifféremment se termi-
ner en ex ou en exs. C'est encore là une question d'euphonie. Il n'est
pas hois de propos de remarquer que Faillit et Raymond Vidal se
servent partout des mots dire, nafler, et nulle part du mot écrire.
De l'orthographe, il n'en est pas question. Ce qui prouve deux
choses : 1° que le s final se faisait sentir dans la prononciation (fait
qui milite en faveur de la thèse que je soutiens) ; 2 qu'il n'y avait
pas à proprement parler d'orthographe a cette époque, ce^qui
s'aperçoit de reste à la lecture des manuscrits.
Quelques mots encore sur les noms ou adjectifs à double forme.
Ici, dit-on, l'intention de distinguer le sujet du régime se révèle
bien nettement. Si le s ne s'attachait pas à ces sortes de mots,
c'est qu'il était inutile. Cette objection ne me paraît pas plus fon-
dée que la première, et voici pourquoi : c'est que tous les mots ro-
mans à double forme proviennent, à quelques rares exceptions près ,
des déclinaisons latines imparisyllabiques. Telle est, à mon sens ,
la vraie cause de ces différences, de ces inégalités dans les divers
cas; c'est encore là une ruine latine. J'aurai l'occasion de revenir
plus tard sur celte question enexa i .inanl une série de chartes latines
ou romanes, du onzième et du douzième siècle , documents curieux
qui nous font assister, pour ainsi dire, à la décomposition de la
langue latine, et où je chercherai la loi de celle décomposition. Je
reprends l'examen de la grammaire de Faidil.
Voici comment il divise les dé< -(maisons : la première comprend
tous les noms et les adjectifs terminés en a, lesquels n'ont qu'ope
désinence pour le singulier et une autre pour le pluriel. — Tous
ces mots sont féminins, à l'exception des suivants : prophttq, gaita,
esquim<iaifu, papa.
144
La seconde déclinaison renferme tous les mois, substantifs ou
adjectifs, qui ne prennent pas le s final au nominatif pluriel.
La troisième se compose de tous les participes terminés en ans
ou en ens (participes présents), et de tous les noms féminins dont le
nominatif singulier et le nominatif pluriel finissent en atz. « Je ne
« trouve pas en Vulgaire, ajoute Faidit, d'autres déclinaisons que
«ces trois-là. »
Les mots indéclinables forment une classe à part.
Dans cette division ne sont pas compris nommément les mots
féminins en or et en on ; mais ils rentrent évidemment dans la
troisième catégorie avec les noms en atz , qui se déclinent de
même. M. Raynouard n'a pas cru devoir adopter cette classification,
qui paraît cependant très-rationnelle et très-claire, et qui a pour base
les règles énoncées plus haut.
La classification des verbes n'est pas moins claire ; mais elle
était plus facile à établir. Faidit admet quatre conjugaisons, qui se
composent, savoir: la première, des verbes en ar; la deuxième, des
verbes en er; la troisième, des verbes en ire et en endre ; la
quatrième, des verbes en ir. — Il va sans dire que tous les verbes
en re se rangent dans la troisième conjugaison. M. Raynouard
a modifié ainsi cette division, et avec raison.
AR, ER OU RE, IR OU IRE.
Il n'est pas question dans le Donatus Provincialis des verbes auxi-
liaires, au moins d'une manière spéciale; mais l'auteur a rempli
cette lacune à l'occasion des verbes passifs , dont la formation , à
l'aide des verbes auxiliaires, est expliquée dans le plus grand détail.
Il y a trois auxiliaires dans la langue romane, et non pas deux,
comme le dit M. Raynouard, qui confond à tort estar , verbe com-
plet, et esser, verbe défectif. Le troisième auxiliaire est aver.
Faidit conjugue successivement les verbes de chaque classe, en
indiquant avec soin les particularités qu'offrent certains temps ou
certaines personnes. C'est ainsi qu'il pose les règles suivantes :
« La première personne du présent de l'indicatif est double dans
les verbes de la première conjugaison : on peut dire indifférem-
ment ami ou am (j'aime), chanti ou chan (je chante), etc.
« C'est une règle générale que la troisième personne du pluriel
est double dans tous les verbes et à tous les temps ; elle peut se
terminer en en ou en on. »
« La première personne se double dans tous les verbes, au temps
présent de l'indicatif seulement ; on peut donc dire : eu senti ou eu
145
|e 8608 . ni dUn OU 9tl tWc; nuiis il \aut mieux diie k ptaj
court que le plus long. »
« Los verbes de toutes les conjugaisons se ressemblent (c'est-
à-dire ont une désinence identique) au futur; car tous se termi-
nent ainsi : amarai, ras, ara, amarem, retz, ran ou amarau. »
« L'impératif des verbes de la première conjugaison se termine
en a bref a la seconde personne. »
Faidil reconnaît un optatif en roman, et indique les terminaisons
qui caractérisent les divers temps de ce mode. Il entre à ce sujet
dans de minutieux détails, et fait connaître les formes doubles qu'af-
fectent plusieurs verbes au présent de l'optatif, comme voler, qui
fait voîgra ou volria ; tener, qui fait tengra ou tenria, etc., etc.
Il se borne à indiquer le présent et le prétérit imparfait de l'infi-
nitif. « Quant aux autres temps, dit-il, ils ne sont pas usités en Vul-
gaire, ou très-peu. » Il ajoute : «Je n'ai pas besoin non plus de par-
ler du passif, car il se reconnaît partout par l'emploi de ce verbe:
sum, es, est ', qui veut le nominatif avant et après lui. »
« Les verbes de la seconde, de la troisième et de la quatrième
conjugaison sont fort divers. Exemple: euescriu ou euesertvi, tu
escrius ou tu escrives , cel escri ou escriu, etc., etc. » Remarquez
que, malgré la différence caractéristique des désinences , prove-
nant de l'imitation latine, le grammairien conjugue les verbes
avec les pronoms, comme nous le faisons maintenant. M. Ray nouant
n'a pas cru devoir adopter ce système.
Il serait trop long de traduire ici toutes les observations impor-
tantes de Faidit sur les verbes : on pourra les lire dans le texte,
ou dans la grammaire de M. Raynouard , où elles se trouvent
reproduites presque textuellement. Il n'est pas une règle de
quelque valeur qui ait échappé à la sagacité de notre gram-
mairien , beaucoup plus complet sous ce rapport que son con-
frère Raymond Vidal. Il traite le chapitre des noms et celui des
verbes, c'est-à-dire les deux plus difficiles, de manière à se faire
pardonner l'accès d'amour-propre qui lui prend à la fin de son ou-
vrage. Les autres chapitres sont loin d'être aussi satisfaisants;
mais Faidil pensait sans doute comme Raymond Vidal, que les
mots qui n'ont qu'une forme, comme l'adverbe, la conjonction, la
préposition ne méritent pas un examen détaillé. C'est peut-être la
raison qui lui a fait omettre complètement la préposition et l'inter-
1 II cilc i< i li s loniM .s l.iiines.
14(5
jection, qui sonl mentionnées seulement pour mémoire dans son
énuméralion des diverses espèces de mots.
La grammaire de Faidit se termine par un nmano assez long,
qui a fait dire à M. Raynouard ' : « Ce qui rend le Donatus Provin-
« cialis un monument très-précieux et très-uiile, c'est qu'il y est
« joint un dictionnaire de rimes pour la poésie romane. Non-seule-
« ment il indique un très-grand nombre de mots romans, mais eu-
« core il présente, dans la plupart des rimes, différentes inflexions
« des verbes, et toutes les terminaisons qui fournissent les rimes
« sonl distinguées en brèves (eslreil) et en longues [larg). »
Si je n'avais vu dans le Donatus Provincialisque ce genre d'uti-
lité, je ne le publierais pas aujourd'hui, et surtout je n'en retran-
cherais pas le dictionnaire de rimes. Il m'a semblé que cette partie
de l'ouvrage ne pouvait servir maintenant qu'à la lexicographie, et
c'est ce qui m'a déterminé à la distraire de la partie purement gram-
maticale. La même raison m'a fait retrancher de la grammaire
elle-même les longues nomenclatures de verbes qu'elle contient,
et que l'on pourrait publier, avec la traduction latine qui les ac-
compagne, dans un recueil où seraient réunis les divers monu-
ments encore inédits de la lexicographie romane du moyen âge.
IL
LA DRE1TA MANIERA DE TROBAR.
Raymond Vidal, l'auteur de ce traité, je dirais presque de cet art
poétique, si je n'en consultais que le titre, a inscrit son nom en
tête de son ouvrage. Il débute par où finit Hugues Faidit, par l'a-
pologie de sa science et de son livre. Mais il se tire de celte tâche
difficile avec plus d'esprit que son confrère. Il ne défie pas la cri-
tique ; il ne lui jette pas le gant, comme Faidit, en s'écriant : Qui
osera le ramasser? 11 cherche à deviner les reproches que l'on
pourra lui adresser, et les repousse d'avance par des raisonne-
ments qui ne sonl pas sans valeur. Il admet du reste qu'il a pu se
tromper, manquer de mémoire ou même d'intelligence. On ne
peulpas tout savoir, dit-il avec naïveté. Je le laisse parler lui-
même.
■ Monum. de la long, rom., p. clh ; Choix des poésies orig. des Troub., t. II.
I'«T
a Je me suis aperçu, moi Kaymomi Vidal, ci j'ai remarqué que
« bien peu de gens oui su ou savent ia \raie manière et (rou<
Si pourquoi je veux faire ce livre p«»ur faire connailre à ceux
I qui voudront l'apprendre quels sont les troubadours don! les poé
i giei el loi enseignements sonl les meilleurs. Si je m'étends an
« peu trop mit certains points, que je pourrais Irailer plus brièvc
« ment, ne vous eu élonnez pas. Les préceptes de la science qui
i sont exposés trop brièvement prêtent à Terreur et à la discussion.
• Aussi je ne me ferai pas scrupule d'allonger tel passage que Ton
<( pourrait abréger. Si j'omets quelque chose, si je me trompe sur
• quelque point, ce sera peut-être par oubli (car je n'ai vu ni cn-
« tendu toutes choses de ce monde], peut-être aussi sera-ce par
« erreur d'intelligence. C'est au\ habiles à me reprendre. Il ne
« manquera pas de gens, je le sais, qui trouveront a redire a mon
» ouvrage ou qui s'écrieront : « Il auraitdû ajouter ceci ou cela, »
« lesquels ne sauraient pas Seulement en faire le quart , s'ils ne
« trônaient ia besogne aussi bien préparée. »
C'est en ces termes que débute notre grammairien. Il faut
avouer que quelques-unes de ses idées sont d'un grand sens et em-
pruntent un certain charme à la singularité de leur forme. Il y a
telle pensée dans ce court passage qui rappelle des vers de Boilcau.
Uavmond Vidal connaît tout le mérite de la brièveté; mais il
craint recueil signalé par le poète :
J'évite d'être long et je deviens obscur ,
Il ne veut pas :
Aux Saumaises futurs préparer tics tortures.
Enfin sa dernière réflexion n'est que la paraphrase de ce vers si
connu :
T.a critique est aisée et l'art e&l d ificile.
I/espril el le bon sens sont choses assez rares dans les ouvrages du
moyen âge pour mériter l'attention , quand on les y renconlre.
i ne ( -raindrai-je pas de reproduire ici lout le prologue de
celle grammaire,. en m efforçant de traduire la pensée plutôt que
les mots. iiaymond Vidal continue ainsi :
« Après cela, il y aura i\es habiies qui, quoique mon ouvrage
Suit bon, sauront y faire des améliorations ou des additions. C'esl»
« qu'il est très difficile de trouver une pro ludion assez savante et
< / Mipérieuie, pour «|u'un homme habile ne puisse l'amélio-
148
« rer ou y ajouter. C'est pourquoi je vous dis qu'il ne faut rien re-
« trancher ni rien ajouter à une œuvre, dès qu'elle est satisfaisante
« et qu'elle marche bien. »
Remarquez la justesse de cette pensée : il ne faut pas loucher à
l'intégrité d'un ouvrage; lorsque l'ensemble en est bien, il faut
l'accepter avec ses défauts et ses qualités, sans y rien ajouter, sans
en rien retrancher. Que dirait de mieux un critique moderne?
Voici d'autres observations, entremêlées de traits satiriques,
qui seraient encore de mise aujourd'hui :
« Les troubadours sont trompés à l'endroit de leur science]: je vais
« vous en dire le comment elle pourquoi. Il y a des gens privés d'en-
« tendement, qui, après avoir écouté une bonne chanson, feront sem-
« blantde la comprendre fort bien et n'y entendront rien ; ils se croi-
« raient déshonorés s'ils disaient qu'ils n'y entendent rien. Par ainsi,
« ils se trompent eux-mêmes ; car c'est montrer le plus grand sens
« du monde que de demander et de vouloir apprendre ce qu'on
« ne sait pas. Ceux qui ont de l'entendement, lorsqu'ils ont ouï un
f mauvais troubadour, lui feront par politesse l'éloge de sa chanson ;
« et s'ils ne veulent pas le louer, lout au moins ils ne voudront pas
« le critiquer. C'est ainsi que les troubadours sont trompés ; et la
« faute en est à leurs auditeurs ; car c'est un des plus grands mérites
« du monde que de savoir louer ce qu'il faut louer, et blâmer ce
a qu'il faut blâmer.
« Ceux qui croient être des gens enlendus et qui ne le sont pas,
«ne veulent pas apprendre par oulrecuidance, et ainsi ils demeu-
«rent dans leur erreur. Je ne dis pas que je puisse rendre habiles
« et enlendus tous les hommes du monde ; mais si je n'ai pas celle
« prétention, je veux du moins faire ce livre pour un certain
« nombre. »
Cet avertissement au lecteur du treizième siècle vaut bien, a
mon sens, plus d'une préface de fraîche date ; il se recommande
par une franchise et une liberté de pensée qui ne se cache sous
aucune formule. On n'y lit de compliments à personne; et il s'y
trouve des vérités pour le plus grand nombre. On peut se faire une
idée, par ce seul morceau, de l'auteur et de l'ouvrage. Raymond
Vidal n'est pas seulement un grammairien, un savant comme Fai-
dit ; c'est un littérateur, un critique, dans le sens moderne du mot.
Il ne se borne pas à éplucher des pronoms, et à écosser des adverbes,
comme l'a dit plaisamment un spirituel académicien; il entremêle
ses leçons de grammaire de préceptes plus relevés sur la con>
149
position et le style, de réflexions sur la langue limousine, sur le
mérite absolu e( relatif de cet Idiome, de considérations sur les
sources de l'inspiration poétique. Aussi serais-je tenté, pour réstt-
mer son livre, d'en traduire ainsi le titre, avec toutes les réserves
d'usage : lé )l<nntel du Troubadour.
EcontotiS ce qu'il dit du gai savoir et de la popularité de la
chanson :
a Chrétiens, Juifs et Sarrazins, empereurs, princes et rois, ducs,
« comtes et vicomtes, comtors et vavassors, clercs, bourgeois et
« vilains, tous, petits et grands, emploient chaque jour leur enten-
« dément à trouver et à chanter, soit qu'ils veuillent composer, soit
• qu'ils veuillent comprendre, soit qu'ils veuillent parler, soit qu'ils
« veuillent entendre. 11 n'est pas de lieu si retiré et si solitaire, dès
« qu'il y a des hommes, peu ou prou, où l'on n'entende Pun ou
« l'autre, ou tous ensemble chanter. Les bergers de la montagne
a n'ont pas de plus grand plaisir que le chant. Tous les malheurs et
« toutes les joies de ce monde sont chantés par les troubadours, et
« il n'est pas de trait malin, dès qu'un troubadour Ta mis en rimes,
« qui ne soit rappelé tous les jours ; car trouver et chanter c'est
« ce qui met en mouvement tous les sentiments vifs et élevés1. »
C'est à peu près ainsi, mais avec beaucoup moins de simplicité,
que débutent les Leys d'amor. Il est curieux de comparer le ton
pédantesque qui règne dans cette introduction, et l'éloge pesant
qu'on y fait du gai savoir et de la chanson, avec le style gracieux
et facile de Raymond Vidal. Voici comment s'exprime l'auteur ou
plutôt le compilateur des Leys d'amor :
«Comme l'a dit le philosophe, tout le monde veut avoir la
« science , d'où naît le savoir ; car du savoir naît l'instruction ;
«de l'instruction, le sens; du sens, le bien-faire; du bien-faire,
« le mérite; du mérite, la louange ; de la louange, l'honneur; de
« l'honneur, l'estime; de l'estime, le plaisir; et du plaisir, la joie
« et l'allégresse. Or, comme l'a dit Caton et comme le prouve l'ex-
« périence, tout homme avec la joie et l'allégresse, quand l'occa-
« sion s'en présente , supporte et endure mieux toute espèce de
« peine, c'est-à-dire toutes les misères, toutes les angoisses et les
« tribulations par lesquelles il nous faut passer dans cette vie. Gé-
1 II y a dans le texte : « car trobar et chanlar sont movemens de totas galliar-
dias.» Il faut désespérer de traduire de semblables phrases. J'ai essayé vainement
de rendre toute l'étendue du mol galliardias, qui est loin de signifier gaillardises,
dans le sens que nous donnons à cette expression.
150
« nùralement avec la joie et l'allégresse, l'homme devient meil-
« leur dans'ses actions, et sa vie est plus régulière que lorsqu'elle
« s'écoule dans la tristesse. En effet, de môme que la joie et l'allé-
« gresse réconfortent le cœur et nourrissent le corps, conservent
« l'énergie des cinq sens, le jugement, l'intelligence et la mémoire,
« de même le chagrin et la tristesse absorbent le cœur, flétris-
« sent le corps, dessèchent les os et déduisent les facultés susdites.
«D'ailleurs, il plaît c» Dieu, noire souverain maître, seigneur et
« créateur, que l'on se voue à son service avec joie et allégresse de
« cœur, suivant le témoignage du Psalmiste qui dit : « Chantez et
« réjouissez-vous en Dieul d»
Cet éloge de la gaie science était évidemment son oraison funè-
bre ; il n'y manque rien pour le rendre digne de la chaire, pas
même le texte sacré dont il offre le développement lugubre.
C'est pourtant par des gaillardises de cette légèreté que les sept
bourgeois toulousains, fondateurs des jeux Floraux, espéraient faire
revivre le gai savoir et les amours. Si quelque troubadour se fût
avisé, aux beaux temps de la poésie romane, de réciter pareil ser-
mon devant la comtesse de Die ou la comtesse de Narbonne, on l'eût
à coup sûr traduit devant une cour d'amour, et jugé sévèrement
comme un méchant, capable d'attrister toute la Langue d'oc. Mais
à l'époque où s'écrivait ce morceau didactique, les vrais trouba-
dours n'existaient plus, et, pour parler le langage du poète auquel
ils doivent tant , — les chants avaient cessé !
J'ai dit que Raymond Vidal donnait sur son idiome de précieux
renseignements, qu'il en appréciait le mérite absolu et relatif. 11 en
* Segon que dis !o philosopha , (ut ii home del mon desiron haver sciensa , de
la quai nays sabers , de saber conoysspnsa , de conoyssensa sens, de sen be f-ir,
de be far valors, de valor lauzors , de lauzor honors, d'honor pretz, de pretz pla-
zers , et de plazer gaug et alegriers. E car segon que dits Catos , e certa experiensa
ho moslra, tots homs ab gaug ed alegrier, quan locs e temps ho requier, porta
mielhs e suefri tôt maniera de trabalh, c'es a saber las miserias , las angustias,
e las tribulacios pcr las quais nos cove passar en la presen vida ; e regularmen ab
aytal gaug e alegrier hom en deve miels en sos bos fayls, e sa vida melhura trop
niels que ab tristicia. Qar aissi com gaug, e alegriers cofortal cor , e noyris lo
cors, conserva la vertut d'els .v. sens corporals, el sen, l'entendement , et la
m?moria : ay.«si ira , e tristicia colon lo cor, gasta lo cors et segals osses , e désira
las ditas v«rluts. E quar a Deu nostre sobira maeslre, senhor e creator platz ,
qu'om fassa lo sieu servezi ab gaug ed ab alegrier de cor, segon que fa testimoni lo
Psalroista que dits : Cantats , e alegrats vos en Deu.
(Crescimbeni , Istor. délia volg. poes., vol. II, p. an.)
loi
trace aussi la géographe m lui donnant le nom de langue limou-
sine. Celle dénomination csl connue ; elle esl employée par lei .m
leurs espagnole ci italiens; mais je ne sache pas qu'op la trouve
dans les écrivains frai.cais du moyen Age* Durante «li I à ce sujet :
Ai quèm Romànam nostn\ Litoosinam appfllaven non modo
I(ah\svd et Hispani prm$ertimi opttd |Wfl <H" w utu fuit. etc. '.
a Par langue limousine, il faut entendre, dit Raymond Vidal,
i celle que l'on parle en Limousin, en Provence, en Amergne cl en
« (Jiiercy. Aussi , «joule- il , quand je parlerai du Limousin, il fau-
sdra entendre tons ces pays, et tous les pays voisins et intenné-
« diaires. Tous ceux qui sont nés et qui ont été élevés dans
«pays on! le parler naturel et régulier; à moins toutefois que l'un
« d'eux ne s'en écarte pour le besoin de la rime ou pour loule autre
« cause. Celui-là est le plus instruit qui se soumet aux règles du
« langage. Du reste, ceux qui le font dévier et qui le dénaturent
« ne croient pas faire aussi mal qu'ils font : ils s'imaginent parler
« encore leur langue. »
Ces détails géographiques sont d'un grand intérêt : ils prouvent
que la langue romane méridionale se divisait en plusieurs dialectes,
ce qui n'a pas été élabli jusqu'ici. En revanche, on a beaucoup dis-
cuté sur la question de savoir si la langue d'oc l'emportait sur la
langue d'oil, et sur cel autre problème, beaucoup plus intéressant :
la littérature du Midi a-t-elle précédé celle du Nord? la seconde
doit-elle quelque chose à la première? etc., etc. Il ne m'appartient
pas d'émettre une opinion dans de si graves débats. Je laisse parler
Raymond Vidal, qui pourra peut-être, d'une manière indirecte,
éclairer cette matière litigieuse, et dont le jugement ne sera pas
suspect de partialité.
« La langue française vaut mieux, dit il, et est plus agréable pour
« faire romans et pastourelles ; mais celle du Limousin est préfé-
« rable pour faire vers \ chansons et sirventes. Dans lous les pays
« de notre langage, les chants en langue limousine jouissent d'une
« plus grande autorité que ceux d'aucun autre idiome. »
Ce passage si clair et si net me paraît d'une haute imporluuc. .
Il y est fait une large part à la langue française, et par qui? par
* Prœfat. ad Gloss med. et infun. la t., p. xxxviu.
* Vers, du l.ntin venus. Ce mot ne doit pas êlre pris dans le sens qu'il avp.il
quelquefois en lalin et qu'il ■ en frjinçais; il désigne une eiptee de poésie qui por-
i.iit oc nom.CYsi ni une expreaftiou technique àt la poétique rooiaiic.
152
tin enfant du Midi, il faut bien le remarquer, par un littérateur qui
paraît avoir été versé dans la connaissance des deux langues^ Ce
n'est pas là ce patriotisme de clocher qui, depuis un certain temps,
a percé trop souvent dans la science. Qu'on lise tous les ouvrages
de philologie du moyen âge publiés depuis un demi-siècle en Eu-
rope ; il en est peu qui renferment un jugement aussi impartial ;
il n'en est pas un peut-être qui , par ses tendances ou par son but
avoué, ne puisse servir à la biographie de son auteur, en indiquant
à point nommé le pays qui l'a vu naître, et jusqu'à la province à
laquelle il doit le jour. Les exemples seraient faciles à citer;
mais la liste en pourrait sembler trop longue.
L'opinion de Raymond Vidal acquiert d'autant plus de poids, et
mérite un examen d'autant plus sérieux, qu'il fait preuve, en ma-
tière de linguistique et de littérature, d'un savoir et d'un goût
vraiment remarquables pour son temps. Le passage suivant , qui
renferme implicitement une définition fort exacte du mot dialecte,
alors inusité , prouve que notre grammairien , s'il ignorait le mot,
se faisait une juste idée de la chose :
« Il y a des gens qui prétendent que les mots porta, pan et vin *
« ne sont pas limousins, parce qu'on ne les dit pas seulement en Li-
ce mousin, mais aussi dans d'autres pays. Ces gens-là ne savent ce
« qu'ils disent; car tous les mots que l'on dit en Limousin autre-
« ment que dans les autres pays, tous ces mots, dis-je, sont propres
« au Limousin. »
En d'autres termes, c'est la différence de prononciation qui
constitue les dialectes, et qui fait que tel mot, prononcé d'une
certaine façon, est propre à certain idiome, bien que ce mot se
trouve, sous des formes différentes [d'autras guisas), dans un ou
dans plusieurs autres idiomes.
Voici encore une observation du même genre , qui atteste la
sagacité et la finesse d'observation de Raymond Vidal :
à Tous ceux qui disent amis pour amies et mei pour me font
« une faute. C'est encore une faute de dire : mantenir, contenir,
« retenir; car ce sont là des mots français, qu'on ne doit pas mêler
« à la langue limousine, pas plus qu'aucun autre mot irrégulier 2.»
1 Porte , pain, vin.
a II y a dans le texte paraidas biaisas, des mots de biais , c'est-à-dire des mots
qui n'ont pas la forme régulière, des expressions anormales. L'adjectif roman biais,
biaisa a été omis par M. Raynouard dans son Lexique.
isa
s détails minutieux se trouvent à la fin de la grammaire de
Vidal, à peu prèi comme les dictionnaires de locutions vicieuses
lerminenl souvent aujourd'hui les traités de ce genre. El de même
que nos auteurs de rudiments se donnent volontiers le plaisir de
relever dans no écrivain classique quelques peccadilles gramma-
ticales, ainsi Raymond Vidal note soigneusement plusieurs fautes
de langue échappées aux plus célèbres troubadours, à Bernard de
Venladour, par exemple, auquel il reproche précisément l'emploi
du mot amis, qui est français. Le fameux Pierre Vidal, son homo-
nyme , peut-être son père, est accusé par lui d'avoir dit galisc
pour galesc. Toutefois il ne s'exagère pas l'importance de ces
fautes; il en cherche même la cause avec bonne foi : t Je crois
« bien, dit-il, que ces mots peuvent avoir cours dans certains pays,
« où Ton s'en sert naturellement, (per la nalura de la terra), mais
« ce n'est pas une raison pour qu'un homme entendu et qui a de
t l'instruction parle de travers et dise mal. »
Encore une fois, toutes ces observations attestent un esprit
juste, fin, exercé, et une délicatesse de critique qu'on n'est pas
disposé à prêter à un écrivain didactique du treizième siècle.
Quelle différence entre Raymond Vidal et son confrère Faidit! Ce
dernier est un grammairien complet, c'est-à-dire exact et lourd ;
il est savant; mais c'est un savant imitateur, qui a grand'peine à
voler de ses propres ailes. Vidal n'est pas moins savant : il cite
aussi la grammaire latine, mais il ne la calque pas, et en général
il la rappelle avec discernement. Il sait son antiquité ; mais il sait
aussi ses troubadours. Il a une érudition nationale, si j'ose m'expri-
mer ainsi; et c'est par là surtout qu'il l'emporte sur Faidit; c'est
par là qu'il se montre neuf et original. Au lieu de dogmatiser avec
la science d'autrui, et de comparer à tout propos et hors de pro-
pos l'idiome vulgaire à la langue latine, il cite à l'appui de chaque
règle importante un ou plusieurs passages empruntés aux trouba-
dours du Limousin, de l'Auvergne ou du Quercy, à Bernard de Ven-
tadour, à Giraud de Borneil, a Peyrols. Qu'a-t-on fait de plus et de
mieux depuis? N'est-ce pas là la seule méthode rationnelle? L'A-
cadémie de la Crusca a-t-elle composé autrement son célèbre dic-
tionnaire?
Le choix de celte méthode fait honneur au jugement de Ray-
mond Vidal, à l'indépendance de son esprit. Ce n'était pas un
de ces philologues qui ne voient rien hors de l'antiquité ; il
n'aurait pas tourmenté, comme on l'a fait depuis, la langue de
r. 11
154
Démosthène et celle de Cicéron , voire même celle de Moïse , pour
en faire sortir directement, et sans s'inquiéter des intermédiaires,
la langue de Racine, de Bossuet et de Voltaire. Et ce n'est pas
ici une admiration d'éditeur, qui se passionne pour son auteur.
Transportez- vous à l'époque où écrivait notre grammairien ; sup-
posez pour "un instant que vous parlez la langue limousine, et cela
purement, d'une manière satisfaisante : puis oubliez-vous un
peu ; laissez échapper quelque expression incorrecte en sa présence,
et vous l'entendrez vous demander : « Où ei quand les bons trou-
« badours ont-ils employé cette expression? » C'était là son cri-
térium; il n'en reconnaissait pas d'autre. Je n'invente rien, je tra-
duis :
«Pour moi quand j'entends parler des gens de ce pays, de ceux
« qui ont un langage reconnu bon, mais qui se gâtent et se servent
« de mauvais termes, je leur demande où les bons troubadours les
« ont employés. »
Mais, s'il considère les ouvrages des bons auteurs comme les
vraies sources du langage pur, il ne s'aveugle pas sur les fautes
qu'on y peut trouver, et ne se gène guère pour en dire son opinion.
Nous l'avons vu déjà relever des expressions étrangères ou vicieuses
dans les poésies de Pierre Vidal et de Bernard de Ventadour. Il ne
les tient pas quittes pour si peu , et les lance vertement au sujet de
certains temps des verbes dont les flexions ne leur étaient pas très-
familières, à ce qu'il paraît, non plus qu'au grand nombre des
troubadours. Ils confondaient fréquemment , suivant notre gram-
mairien, la troisième personne du singulier du présent de l'indi-
catif avec la première, sur quoi il leur donne la leçon suivante :
« Vous devez savoir que trai, atrai, estrai, retrai, sont du pré-
t sent de l'indicatif, et de la troisième personne du singulier. On doit
t les employer ainsi, et dire par exemple : aqel trailocaval deles-
« table (il tire le cheval de l'étable), ou: aqel retrai bonas novas (il
t rapporte de bonnes nouvelles), ou encore : aqel s' estrai d'aco qe a
« convengut (il s'écarte de ce dont il est convenu) , et enfin : aqel
c atrai gran ben al sieu (il joint un grand bien au sien). A la pre-
t mière personne on dit : Jeu trac lo caval del estable (je tire le
c cheval de l'étable), etc., etc. >
Ce passage, fort utile pour les troubadours qui ne savaient pas
leurs conjugaisons, est aussi de quelque intérêt pour nous, en ce
qu'il précise par des exemples simples et clairs , le sens du verbe
traire et de trois de ses dérivés, lesquels ne sont pas toujours d'une
intelligence facile, malgré ta connaissance de tour èlymolo
C'est pour corriger les troubadours, que Vidal s'esl donné la peine
d'établir la dbttnclion qui précède; il a avancé que bon nombre
d'enhe em s'élaieni mépris sur ce point : Gdèle <i son SNslômc, il
die (Mi preuve de celle assertion, des vers de Bernard de Venta-
dour, el les eile en indiquant, comme on le fait encore, le premier
vende la pièce à laquelle il les emprunte. LesMss.des troubadours
m 'disent toutes les fautes qu'il signale, el pour une bonne raison,
c'est que ces fautes sont dues aux exigences de la rime. On sait que
les poètes de l'époque n'étaient pas fort scrupuleux à ret endroit;
mais Raymond Vidal est intraitable, et ne veut pas que la gram-
maire se prête , même en poésie , à des concessions qui la désho-
norent.
La rime est une esclave, el ne doit qu'obéir.
Il le dit, ou peu s'en faut : « Bien des gens objecteront peut-être
« qu'avec trac et retrac la rime n'irait pas. A ces gens là on peut ré-
« pondre que c'est au troubadour à chercher des rimes qui ne soient
« pas irrégulières, et qui ne faussent pas les personnes des verbes. »
Si Ton peut penser que Raymond Vidal en signalant , dans son
prologue, les inconvénients d'une trop grande brièveté, se rappe-
lait le brevis esse laboro d'Horace, on ne croira sans doute pas que
ce précepte, relatif à la rime, soit une réminiscence. Raymond
Vidal y tient , et avec raison ; il en reproche l'oubli à Giraud de
Borneil , dans une bonne chanson, à Peyrols , à Pierre Vidal, et au
troubadour-évêque, à Folquet de Marseille lui-même. «Je vous
« ai prouvé, ajoute-t-il, que beaucoup de bons troubadours ont fait
t des fautes : que cela vous serve de leçon. Gardez-vous des mau-
« vais. C'est bien assez des expressions vicieuses que l'on pourrait
« rencontrer dans les meilleurs , si l'on voulait bien les y cher-
« cher. »
Raymond Vidal annonce dès son début qu'il n'est ni maître ni
parfait (ce sont ses expressions), mais qu'il en dira assez en pre-
nant son bon sens pour guide, pour qu'à l'aide de ses leçons on
puisse composer sans scrupule (ses tota vergoigna). Il tient parole;
et les preuves qu'il donne de son sens et de son goût sont tellement
multipliées dans cet opuscule, qu'il faudrait le traduire presque en
entier pour les rapporter toutes. Quelques mots encore. Notre
grammairien termine son traité par des observations générales,
156
par des conseils aux poètes, qui valent la peine d'être appréciés.
c On doit se garder, dit-il, de faire une chanson ou un roman
t dans un langage incorrect ou en mélangeant des mots de deux
« idiomes. »
Avec de tels principes, que devait-il penser de ce descort de
Rambaud de Vaqueiras, où, selon Crescimbeni \ la première
stance est en roman, la deuxième en toscan, la troisième en fran-
çais, la quatrième en gascon, la cinquième en espagnol et la
sixième en ces cinq idiomes mélangés? Il n'en aurait pas eu meil-
leure opinion, quand il n'y aurait vu, comme M. Daunou, « que du
t provençal entremêlé d'expressions empruntées à d'autres lan-
« gués, à peu près comme dans les poëmes macaroniques , où la
« phrase latine est parsemée de mots étrangers 2. »
Raymond Vidal ne se borne pas à donner des leçons de gram-
maire aux meilleurs troubadours ; il ne leur enseigne pas seule-
ment l'art de parler correctement, il appelle encore leur attention
sur les règles de la composition. Il veut que les chansons comme
les romans aient de l'unité, se tiennent, s'enchaînent au fond
comme dans la forme ; il veut de la suite dans les idées et dans le
style ; et certes ce précepte n'était pas inutile aux poëtes du moyen
âge. Plût à Dieu qu'ils l'eussent médité et suivi ! Aussi n'est-on
pas tenté de voir là une règle banale, un lieu commun de rhéto-
rique. En celte occasion comme ailleurs, Raymond Vidal ne par-
lait sans doute que par expérience , et je voudrais croire que ce
passage lui fut inspiré par la lecture de quelque épopée aux pro-
portions gigantesques , que sa conscience de grammairien lui fît
seule un devoir d'achever.
Je ne sais trop pourquoi, ayant tant et de si belles occasions
d'exercer sa critique et de déployer une juste sévérité , il a été si
malencontreux dans le choix du coupable. Il voulait reprocher à
quelque poète le défaut de suite : il n'avait qu'à prendre; mais il
a eu la main malheureuse, et ses reproches ne sont pas fondés, du
moins littérairement parlant. Il s'avise de trouver mauvais et con-
traire à la saine logique le trait suivant de Bernard de Ventadour.
Ce troubadour, comme il arrivait souvent à ses confrères en poésie
et en amour , eut à se plaindre un jour des rigueurs de sa dame.
■ lstor. délia volg. poes., t. II. Vite de P. prov., p. 56.
a Disc, sur l'étal des lettres au treizième siècle. Hist. litt., t. XVI, p. 202.
i:>7
De là une chanson ; cet les troubadours chantaient leurs peinei
eomme leurs plaisirs, et «iussî volontiers1.
Jusque-là t<>ui esl conforme aux ni et coutumes de l'époque.
Voici le mal : « Dans les quatre premiers eouplcls de celle ehan-
« son, dit Vidal, Bernard de Venladour répète qu'il aime tant sa
« dame, que pour rien il ne s'en pourrait séparer, et ne s'en sépa-
« rerait. Et dans le cinquième couplet (notez bien ceci), dans le
« cinquième couplet, il dit : Me voici maintenant échu en partage
« aux autres femmes; Tune d'elles peut , si bon lui semble, me
« prendre à son service2. »
C'est là ce que Raymond Vidal appelle défaut de suite3. A mer-
veille! Mais d'où vient la faute? de l'esprit ou du cœur? à qui s'en
prendre? au poète ou à l'amant?Le bon grammairien n'a eu souci
de cette abstraction ; il s'est adressé tout droit au poète, son justicia-
ble, lequel, s'il eût vécu, n'eût pas manqué sans doute de décli-
ner sa compétence sur ce point, et de demander renvoi devant une
cour d'amour, qui l'eût acquitté, je vous le jure , tant était facile et
indulgente la jurisprudence de ces tribunaux ! Il y a môme tout lieu
de croire que le jury féminin se serait égayé quelque peu aux dé-
pens du pauvre critique. Aussi, où a-t-il été se fourvoyer? qu'a-
vait-il affaire de reprendre cette palinodie? Le mouvement est
brusque; je l'avoue; la transition n'est pas ménagée; d'accord.
Mais c'est inconstance, c'est humeur volage de troubadour, qui
échappe à la critique littéraire, môme quand elle se traduit en
chansons. On devine facilement que Raymond Vidal n'avait pas mé-
dité sur le sentiment comme sur les conjugaisons , qu'il n'en con-
naissait pas tous les modes et toutes les variations. Le trait final
du poète, qui ne trouve pas grâce aux yeux du sévère grammai-
rien, n'est qu'une boutade charmante jetée à dessein à la fin de 'a
pièce; c'est une feinte du troubadour, qui veut piquer au vif la ja-
lousie de sa dame; ou plutôt c'est le résultat soudain d'un de ces
accès de dépit qui surviennent au milieu des transports de la [dus
vive passion. Molière, qui savait tous les secrets du cœur, a mis dans
la bouche d'Alcesle dépité , et poussé à bout par les coqucli
' G lie chanson est celle qui commence par ce vrrs :
Ben m'an perdu t de lai vas Vnuctlor.
» A las aulrassui ueimais esclinjjul/.
Car unam pot, sis vol, a soi ops train*.
1 Razons mal conliuuadas cl ruai seguidas.
158
de Célimène un langage analogue à celui de Bernard de Venla-
dour. Alceste ne s'écrie pas, il est vrai, avec la fatuité cavalière qui
distingue le troubadour, l'homme à bonnes fortunes : Me voici à la
disposition des autres femmes! mais il va trouver Élianle et lui dit :
Vengez-moi de ce trait qui doit vous faire horreur :
ÉLIAWTE.
Moi , vous venger ? comment ?
ALCESTE.
En recevant mon cœur'.
Bernard de Ventadour, soit dit en passant, se permet souvent
dans ses poésies ces sorties brusques et ces palinodies inattendues;
mais il commence d'ordinaire par des doléances et des menaces, et
finit par des protestations d'amour, ce qui est plus naturel. La chan-
son Estât ai cum hom esperdutz2 est un exemple assez curieux
de ce genre de rétractation. Elle se termine d'une façon très-ten-
dre , bien que le second couplet soit tout-à fait dans le style de celui
qui encourt le blâme de Raymond Vidal.
t Je m'étais rendu à une dame, dit le poète , qui ne m'aima ja-
mais de cœur; et je m'en suis aperçu un peu tard. Oui, j'ai perdu
mon temps dans un fol espoir; mais patience ! Je suivrai son exem-
ple : je serai l'amant de qui bon me semblera ; j'irai partout porter
mes hommages et l'inconstance de mon cœur. »
On peut trouver à i edire, comme Raymond Vidal nous l'a prouvé,
à ces revirements soudains ; mais à coup sûr un tel procédé est plus
innocent que celui dont Rambaud d'Orange recommande l'emploi
aux amants maltraités. Écoutez cette gentillesse du troubadour en
belle humeur :
« Voulez-vous gagner des dames? Quand vous leur demanderez
de vous faire honneur, si elles vous font une réponse défavorable,
si elles se montrent avares de leur amour, prenez-vous à les mena-
cer; que si elles vous font une réponse pire, donnez-leur du poing
par le nez3 ! »
Que dirai-je encore de notre grammairien? qu'il a été plus
heureux ailleurs, comme on a déjà pu le voir, et que ses remarques
intéressantes compensent avantageusement la méprise comique
1 Misanthrope, acte TV, se. II.
> Voyez le Lexique roman de M. Raynouard, t. I {Choix de poésies), p. 329.
»■ Rambaud d'Orange : Assalz sai (famor. (Ihid.., p. 3a5.)
159
dans laquelle il est tombé. Du rcsle, il ne faut pas s'attendre aie
trouver aussi complot que Faidil , si ce n'est peut-ôlro sur la pré-
tendue distinction dos sujets et des régimes. On a déjà dû plus haut
appmior le soin i?ec lequel il a traité celle grave malière. Quoi
qu'il on Boji,OQ reconnaît partout danç son ouvrage le mémegenre
de supériorité , celui que donne le bon sens, le goût et l'esprit.
III.
NOTICE DES MANUSCRITS, OBSERVATIONS.
Il existe deux versions du Donalus Provincialis, Tune romane,
l'autre latine. On connaît trois Mss. de la version romane, qui sont
conservés : l'un à la bibliothèque Laurentienne, à Florence, l'autre
à la bibliothèque Riccardi,dansla même ville, et le troisième à la
bibliothèque Ambrosienne de Milan. La version latine se trouve,
ainsi que le traité de Raymond Vidal, dans un autre Ms. de la bi-
bliothèque Laurentienne, et, à Paris, dans le Ms. 7534 ( ancien
fonds latin) de la bibliothèque du Roi1.
Je publie les deux versions du Donatus Provincialis, et la gram-
maire de Raymond Vidal d'après une copie des deux Manuscrits de
la bibliothèque Laurentienne2, et d'après le Manuscrit de la bi-
bliothèque du Roi. Je ne parlerai que de ces trois Mss., lesseuls sur
lesquels je puisse donner des renseignements certains.
Le premier, celui qui renferme la version romane de l'ouvrage
de Faidit, appartenait autrefois aux archives de l'OEuvre de Santa
Maria delFiore, l'église cathédrale de Florence. Il a été transporté
récemment à la bibliothèque Laurentienne, où il est conservé
1 f^oyez M. KaynouarJ , Choix des poésies orig. des Troub. , t. II. Monwn. de
la lang rom., p. cl.
» Je dois cette copie à l'obligeance d'un jeune artiste de mes amis , M. Bou-
rette, qui l'a fait exécuter à Florence d'après mes indications , par un copiste dont
je ne saurais louer l'habileté. Heureusement la version laiine du Donalus Provin-
cialis m'a aidé à restituer le texte provençal, et vice vend. Quant au traité de
Raymond Vidal , le Ms. de la Bibliothèque du Roi m'a servi à corriger les erreurs
de la copie florentine, et réciproquement. J'ai profité également de quelques cita-
tions faites par des savants italiens , pour donner aux textes toute la correction
possible.
m
îeo
sous le N° 187. Ce Ms. est en parchemin, et d'une écriture du
XIIIe siècle , au jugement d'un des bibliothécaires florentins.
Crescimbeni, qui en avait une copie, en fait mention dans son his-
toire de la poésie vulgaire1. Bastero en a cité des fragments assez
longs dans Pouvrage curieux, mais inachevé, qui a pour titre La
Crusca Provenzale2. Voila tout ce que je sais de ce manuscrit.
Celui qui contient la version latine du Donatus Provincialis et le
traité de Raymond Vidal est conservé à la bibliothèque Lauren-
tienne sous le N ° 42 ( Pluteo XLI ). Il a été décri t avec le plus grand
soin , comme presque tous les Mss. de cette bibliothèque , dans le
précieux catalogue de Bandini 3. C'est d'après cette description
surtout qu'il est permis d'apprécier approximativement l'époque à
laquelle ont pu être composés les deux ouvrages que je publie.
J'en extrais les points principaux.
Le Ms.est un in-4°,en parchemin, des premières années du quator-
zième siècle. Il est à deux colonnes, avec litres et initiales en rouge,
et se compose de quatre-vingt-douze feuillelsecrits.il contientd'abord,
du fol. lau fol. 67, des poésies de plusieurs troubadours et leurs bio-
graphies. Le Donatus Provincialis latin commence au fol. 67, et
se termine au fol. 78. Entre celle grammaire et celle de Raymond
Vidal, qui va du fol. 79 au fol. 83, se trouve une nomenclature de
mots romans, rangés par ordre alphabétique et traduits en Italien.
On lit la mention suivante après la grammaire de Raymond Vidal :
Petrus Berzoli de Eugubio4 fecit hoc opus. Viennent ensuite
deux ouvrages écrits en français : l'un est un poème sur les vices
et les vertus des femmes ; l'autre est un recueil de moralités, bien
connu sous ce titre : Le livre de Sènèque, et dont il existe plusieurs
versions en roman du Midi et du Nord. Celle-ci est française et
datée de la manière qui suit : Deo grattas. Amen. Anno Domini
millesimo trecentesimo X. indict. VHï, tempore domini démentis
papœ V. die XXVIII mensis Martii 5.
Il résulte de cette date et de la place occupée dans le Ms. par
\ Istor. délia volg. poes., vol. II, part. I, p. 27. Venezia, \<j3i.
a La Crusca Prowenzale , ovvero le voci, frasi , e manière di dire clic la genti-
lissima , e célèbre lingua Toscana, ha preso dalla Provenzale , etc. Opéra di An-
tonio Bastero , vol. I , prefaz, p. a, 109, 1 10 et passim.
3 Catal. cod. Mss. Bibliot. Mediceœ Laurentianœ , t. V, p. 166. — Ed. Bandi-
nius. Florenliœ, 1778, in-fol.
4 Eugubio ou Gubio, ville d'Italie, au pied de l'Apennin.
5 Catal. cod. Mss. Bibliot. Med. Laurent., t. V, p. 167.
loi
l'ouvrage auquel elle m rapporte, que II composition <l<i nos deui
grammaires esl intérieure h l'an 1310, Voilà un (ail certain, au-
quel on peul ajouter quelques conjectures. Et d'abord remarquez
que 1»' Ms. se divise en deui parties bien distinctes. La mention
qu'on lil au fol. 82 indique, ce me semble, qu'il se terminait là
dans rorigine, et qu'on a profité postérieurement des feuillets
blancs pour y ajouter les deux opuscules désignés CÎ-deSfUS. L'Ita-
lien Berxoli n'est évidemment qu'un co; isle, un compilaleur, qui,
enjoignanl à un florilegium de poésies romanes deux grammaires
«le la langue des troubadours, a eu pour but de faire une espère de
Cours de l il lèralure provençale, où l'exemple fût réuni au précepte.
il a lui-môme enrichi ce recueil d'un petit glossaire roman-ila-
lien ; car c'esl à lui qu'il faut attribuer sans doute le seul ouvrage
anonyme qui se trouve dans cette partie du Ms1. Or si Berzoli a
dû composer ce recueil, en Italie, avant l'an 1 310, il est vraisembla-
ble que les deux grammaires qui en font partie n'étaient pas toutes
récentes. Je puis donc avancer sans témérité que ces deux gram-
maires sont du treizième siècle. Je ne chercherai pas à leur assi-
gner une date plus précise: les éléments chronologiques me man-
quent, et d'ailleurs la question n'est pas d'un grand intérêt. Je dois
cependant rapporter ici une hypothèse de Crescimbeni qui ferait
remonter la composition du Donatus Provinciales à l'époque où vi-
> ait le troubadour Gui d'Uissel, c'est-à-dire aux premières années
du treizième siècle.
Crescimbeni raconte, d'après Nostradamus, comment ce trouba-
dour, après s'être signalé par des attaques audacieuses contre les
puissants de l'époque et notamment contre la cour de Rome, se
laissa intimider ou corrompre, et promit au légat du Pape de ne
plus faire de sirventes ; la même promesse fut arrachée à ses deux
frères Eble et Pierre d'Uissel et à leur cousin Elie. Sur quoi ils fu-
rent cruellement raillés par un troubadour d'Arles, appelé Jacques
de La Molle (Jacobus de Mota), poëte renommé et homme fort
indépendant, qui, suivant le moine des Iles d'or, était l'auteur
dune description des tombeaux, pyramides, obélisques et autres
monuments anciens existant alors en Provence. Ce Jacques de
1 On sait qu'au treizième el au quatorzième siècle la poe'sie provençale était
ùuc des Italiens, el cultivée par beaucoup d'entre eux. Le troub.idour Bar-
il.' I mi Zorgi , par exemple, dont M. Raynouarda publié plusieurs pièces , ét^it
un Italien. Les bibliothèques d'Italie conservent encore nu ,i.« .»«■/. grand nombre de
Mss. des troubadours, qui sont pour la plupart du treizième siècle.
162
La Moite, ajoute Crescimbeni, pourrait bien être le même que celui
dont il est fait mention a la fin du Donatus Provincialis, dont l'au-
teur dit avoir composé son ouvrage precibus Jacobi de Mota1.
Getle conjecture n'a rien d'invraisemblable; mais ce n'est qu'une
conjecture.
En voici une autre du même genre que je crois pouvoir hasar-
der. N'y aurait-il pas identité entre le grammairien Raymond Vidal
et le troubadour connu sous le nom de Raymond Vidal de Resau-
dun ? rien n'empêche de le croire ; mais on ne saurait le prouver,
puisque la vie du troubadour nous est aussi peu connue que celle
du grammairien. Cependant en comparant les œuvres de l'un et de
l'autre, on trouve un rapprochement, un indice favorable à la supr
position que j'avance. On ne connaît que qualre pièces assez éten-
dues du troubadour Raymond Vidal ; dans l'une de ces pièces,
qui est une nouvelle, il cite fréquemment des passages des
autres troubadours, ce qui prouve une érudition assez étendue.
C'est là une des qualités de notre grammairien, qui cite aussi les
troubadours : de plus les troubadours cités par le poêle sont à peu
près les mêmes que ceux dont le grammairien invoque l'autorité
ou critique la négligence. C'est là sans doute un faible argument;
mais je n'ai pas cru pouvoir le négliger.
J'ai prouvé que le traité de Raymond Vidal et la version latine
du Donatus Provincialis appartiennent au treizième siècle; ce qui
doit être vrai, à plus forte raison, pour la version romane de ce der-
nier ouvrage, s'il ressort de la comparaison des deux textes que
cette version est l'original. Quelques mots suffiront pour lever toute
incertitude, tout doute à cet égard. Dans les nombreux passages
où le grammairien cite des exemples à l'appui de ses préceptes, le
texte latin est presque toujours incomplet. Si quelquefois les mots
romans y sont reproduits, le plus souvent ils n'y sont qu'indiqués
par un pronom démonstratif ou par le mol sic, qui renvoie au texte
roman, comme si ce texte était placé en regard. Cette seule parti-
cularité suffirait pour faire reconnaître l'original. Mais il s'y joint
une circonstance étrange, c'est que les exemples romans, lorsqu'ils
sont reproduits, le sont en latin et non sous leur forme propre. La
Di Giamo Moita noi troviamo f'atta mermone in fine del Donato Provenzale..
ove l'antore appellato Ugo, dice d'averlo composto , precibus Jacobi de Motta :
se pure questo non è diverso dal citato d&l Nostradama. {Istor. délia volg. poes.,
vol. II , part. I, p. 7i.)
m
réunion de ces deoi preuves est convaincante; car comment suppo-
ser, 1° qu'on ait pu composer une grammaire originale en indi-
quant 1rs exemples qui appuient les règles par les mots hœcou sic,
sans autre désignation; *-" qu'on ail essayé de confirmer ou d'e-
claircir les règles d'une grammaire romane en citant des exemples
latins? Ces deux faits s'expliquent au contraire très-facilement, si
l 'on admet que le Donatus Provincialis a été d'abord composé en
roman. On comprend en effet que le traducteur n'ait pas pu ou
n'ait pas voulu reproduire en latin les exemples romans, et se soit
contenté de renvoyer au texte original par les mois indicalifs hœc
ou sic. On comprend également qu'il ait Iraduit ces exemples, soit
par distraction, soit pour montrer la différence des deux idiomes,
soit enfin pour donner la valeur des mots pris en eux mêmes, sans
se préoccuper de leur rapport avec la règle qu'ils servent à confir-
mer ou à développer. Aulre preuve non moins sûre : il arrive
souvent que le mot roman cilé comme exemple, est Iraduit en la-
tin, non par son équivalent, mais par une expression d'un sens beau
coup plus étendu; l'espèce est traduite par le genre : le texte dit
Rheims; la traduction, civilas. Quoi qu'il en soit de ces bizarreries,
j'ai cru devoir publier celle traduclion qui est peut-être l'œuvre
de Faidit lui-même, et qui, par cela seul que les exemples y sont
souvent traduits, facilitera beaucoup l'intelligence du texte. S'il
est aisé en effet de saisir le sens des phrases dans un ouvrage didac-
tique de ce genre, il l'est beaucoup moins de pénétrer la signifi-
cation des mots isolés qui servent de paradigmes.
Je n'ai rien à dire du Ms. delà bibliothèque du Roi qui contient
cette traduction latine, et la grammaire romane de Vidal. C'est
une copie partielle et fautive du Ms. de Florence, qui m'a élé
précieuse cependant pour établir les textes.
Malgré ce secours , ils présentent encore quelques défectuosités,
qui heureusement ne nuisent pas au sens. La plupart de ces im-
perfections d'ailleurs appartiennent aux Mss. originaux , puis-
qu'elles sont identiques dans les doubles copies que j'ai entre les
mains. C'est ainsi qu'on apercevra dans les deux textes romans
des traces de la langue et de l'orthographe italienne, que l'on re-
trouve dans tous les Mss. des troubadours exécutés en Italie. C'est
un fait curieux à noter, et qui prouve toute l'instabilité de l'ortho-
graphe au moyen âge , si toutefois il est permis d'appeler orthogra-
phe la traduction capricieuse de la prononciation, la représentation
arbitraire de la parole, la peinture incertaine el mobile de la voix,
164
On pourra remarquer aussi , surtout dans le texte du Donatus
Provincialis , un mélange assez fréquent de mots latins, qui s'ex-
plique par la prédilection qu'avait Faiditpour la langue et la gram-
maire latines. Je n'ai pas signalé ces mots partout où ils se ren-
contrent, non plus que les mots ou les formes italiennes , pour ne
pas multiplier des notes inutiles à la plupart des lecteurs.
Je dois avertir aussi que je n'ai pas suivi dans l'impression le
système de M. Raynouard , qui a détaché les affixes des mots qui
les précèdent, pour faciliter, a-t-il dit, l'intelligence des textes.
Voici les motifs qui m'ont déterminé à rejeter ce système : S'il
est vrai que l'emploi des affixes a été un des caractères de la langue
romane , s'il était dans la nature de cette langue de combiner cer-
tains mots dans la prononciation et dans l'écriture , c'est lui ôter un
de ses caractères, c'est la dénaturer que de détacher les mots ainsi
unis. La dénomination d'affixe devient un non-sens avec un pareil
système, qui, s'il est faux en théorie , n'est guère utile en pratique,
et a le grave inconvénient d'isoler des consonnes, qui ne savent sur
quel appui se reposer. J'ajouterai à cette raison l'autorité de
l'exemple qu'a donné M. Fauriel , dans sa belle publication de
la chronique des Albigeois.
Il ne me reste qu'à indiquer les ouvrages où il est fait mention
des deux grammaires ou de l'une d'elles , les auteurs qui en ont
invoqué l'autorité , et les témoignages qui s'y rapportent. Avant
qu'elles fussent connues en France de Sainle-Palaye et de M. Ray-
nouard, ces grammaires avaient été consultées par plusieurs savants
italiens; par Ubaldini, qui cite le Donatus Provincialis dans la table
des Document?, d'Amore de Barberini1 ; par Redi, l'un des mem-
bres de l'académie de la Crusca, qui s'en autorise souvent dans les
savantes notes de son dithyrambe intitulé Bacco in Toscana2 ; par
Salvini, qui y renvoie dans ses commentaires sur Pétrarque3 ; par
Crescimbeni, qui en rapporte quelques passages, et qui en avait une
copie, comme je l'ai dit plus haut4; enfin, par Rastero , qui en
1 Federigo Ubaldini, tavol. docura. amor. Baiberin. aile voci accollo, atiera,
btgordare, gautata , moscare , ostare , trovare , etc.
2 Francesco Redi , Bacco in Toscana , Ditir. con le annotazioni , fogl. 1 1 \y
19',, 25a, 253, a5£, 2*6 et 262. — Napot. 1687; in-12.
Anton. Maria Salvini, Pros. Toscan., lez. 2/I, car. 3ia.,
4 Istor. délia volg. poes., vol. II, part. I, p. 27 el 71.
(i(c plusieurs fragmenls assez étendus'. C'est d'après ce dernier
que j'ai donne au Unité de Raymond Vidal un titre qui se trouve
MBfl doute dans le Ms. de Florence , mais que les copies ne repro-
duisent pas. Voici le passage auquel je l'ai emprunté :
« Kamondo Vidal, nel suo libro litolalo : la Dreita Maniera de
Trobar (la diritta maniera di (rovare, cioè poetare 2). »
Il dit ailleurs3, en parlant de la grammaire de Faidit :
« Quesla nostra gramalica credo , che sia la prima , che sia
slala fat la tra le lingue volgari. »
Sainte-Palaye n'a connu que le Ms. très-moderne de la Biblio-
thèque du Roi ; il s'en est servi pour son glossaire de la langue des
Troubadours4. Quant à M. Raynouard , j'ignore s'il a eu copie des
M>s. italiens dont il a donné l'indication; mais ce qu'il dit de nos
deux grammairiens prouve qu'il a lu leurs ouvrages au moins dans
le Ms. de la Bibliothèque du Roi qu'il désigne sous le n° 7700, et
qui est actuellement inscrit au catalogue sous le n° 75345.
1 Crusca Provenzale t p. a, 5, \\, 109 et 110.
» Jbid., p. 5.
3 Ibid., p. 110. — Voici un autre passage du même auteur: « ' L Donatus
« Provincialis , o chiunque sotio tal nome e lilolo , alludendoa quel Doualo , cli
« alla prinî' arle degnb porter mano scrisse la brève ed antica Gramalica proven-
« zale , o calalana , ch' è tuti' uno , che mauoscrilla si conserva nella libreria Me-
« dicea Laurenziana , e in Santa-Maria del Fiore di Firenze. » ( IbtJ., p. a.)
4 Glossaire Je la langue des Troubadours, Ms. de la Bibl. du Roi, t. I.
Catal. des ouvrages cités.
5 Y oyez Choix des poésies orig. desTroub., t. II. — Monum. de lalang.rom.,
p. CL.
F. GLESSARD.
1CÔ
INCIPIT DONATUS PROVINCIALE
Las oit partz que om troba en gramatica1, troba om en vul-
gar Provenzal , zo es :nom, pronom , verb, adverbe , particip,
CONJUNCTIOS , PREPOSITIOS , INTERJECTIOS.
Nom es apelatz per zo que significa substanlia ab propria qua-
litat o ab comuna; e largamen totas las causas a lasquals Adams
pauset noms poden esser noms apelladas. E a nom cinq causas :
SPECIES, GENUS, NOMBRE, FIGURA, CAS.
Species o es primiliva o es derivativa. Primitius es apelatz lo
nom que es per se, e no es vengutz d'alqun nom ni d'alqu verb, si
cum es bontaz. Derivatius nom es aquel que ven d'altre loc , si
cum bos, que ven de bontat, que bos non pot om esser ses bontat.
Octo parles orationis quse inveniuntur in grammatica, inveniuntur in
ê vulgari Provinciali aliquando pro majori parte, videlicet : nomen, pro-
NOMEN, VERBUM, ADVEKBIl'M, PARTICIPIUM, CONJUNCTIO, PRjEPOSITIO et
1NTERJECTÏO.
Nomen ideo dicitur, quia significat substanliam et qualilatem pro-
priam vel communera; et, largo modo, omnia quibus Adam imposuit
nomina possuntnomina appellari. Nomini accidunt quinque: species,
GENUS, NUMERUS, FIGURA et CASUS.
Species vel est primitiva, vel derivativa. Primitivum nomen est illud,
quod per seest, et n u derivaturab aliquo nomine vel ab aliquo verbo,
sicut est bonilas. Derivativum nomen est illud, quod venil ab aliquo
loco, sicut bonus, qui denomitiatura bonilale, quia bonus non potestesse
siue bonitate.
» Gramatica. Suppléez latina ici, et partout ou ce mot se trouve ainsi employé
0an8 un sens absolu.
Gknis r> <!»• cinq marieras: masrulis, feminîs, nculris , eOflÉtU*
omnis. Masculis es aquel que tperta I las mascUtfl CtUMfl
men . si cum fofl> mais, fais, Feminis 69 aquel cjuo porta a las
causis feminils solamen, si cum bond, Ix-la, mal* g fa/sa. Nettril
os aquel que no perle al un ni al autre, si cum gauM I to»« Mas
nici no MG lo Yulgars la gramatica ; els neulris subslontius se
dizen lici cum si fossen masculis, si cum aici : « grans es lo bes
que aquest m'a fait. » e « grans es lo mais que m'es reognl de
lui. » Comun son aquelh que perlenen al mascle e a la fembra
ensems, si cum son li parlicip que fenissen in ans vel in i ;\s ;
qu'eu pose dire : « aquest cavalers es prezans, aquesta domna es
presnns, aquest cavalers es avinens, aquesta domna es avinens.»
Mas el nominatiu plural se camjan d'ailant que conven a dire :
« aquelh cavaler son avinen, aquelas donas son avinens. » Omnis
es aquel que perte al mascle e a la fembra e al neutri ensems ;
q'eu pose dire : « aquest cavaliers es plasens, aquesta dona es pla-
zens , ie« aquest bes m'es plaisens. »
Gênera sunt quinque : masculinum, feminimim, neutrum, com-
mune et omne. Masculinum nomen est illud, quod pertinet masculinis
rébus tantum : bonus, malus, falsus. Feminimim est illud, quod per-
tinet rébus femininis tantum, sicut : bona, formosa , mata et falsa.
Neulriim est illud, quod non pertinet masculiuo neque feminino, sicut
gaudium et bonum. Sed hic non sequitur Vulgare grammalicam [in neu-
tris substantivis, quia, secundum grammatham, non débet poni s in
fine, sicut hic :•]« Magnum est bonum quod iste mihi fecit; — mag-
num est malum quod mihi eveuit per illum. » Communia sunt i 1 la ,
quœ pertinent masculino et feminino simul, sicut sunt participia de-
sinentia in ams vel in EMU, quia possum dicere : « Iste miles est lauda-
hilis; — ista domina est laudabilis, — iste miles est aptus, — ista do-
mina est apla. » — Sed in nominativo plurali tantummodo mutatur,
quia oportet dicere : « Isti milites sunt apli — ilhe domina? sunt optae. »
Omnis est illud quod pertinet masculino, feminino el neutro simul ,
quia possum dicere : « Iste miles est placens , — ista domina est pla-
cens, — islud bonum est mihi placens. •
« Les mots places entre [ ] ne sont pas, comme on lo voit, la traduction de la
phrase romane correspondante. Il y a ici une proposition de plus, savoir qva
les noms neutres latins ne pNttnfft pas les à la fin, ce qui nVsi vrai que d'une
partie de ces noms.
168
Nombres es singulars o plurals : singulars , quan parla d'una
causa solamen ; plural , quan parla de doas o de plusors.
Feigura o es simpla o composta : simpla , si cum coms ; com-
posta , si cum vescoms, qu'es parz composta, zo es apostiza de
ves e de coms,
Li cas son seis : nominatius , genitius , datius , accusatius, vo-
catius, ablatius. Lo nominatius se conois per lo , si cum : « lo reis
est venguts. » Genitius per de, si cum : « aquest destrers es del
rei. » Datius per a, si cum : « mena lo destrier al rei. » l Accu-
satius per lo , si cum : « eu vei lo rei armât. » E no se pot co-
noisser ni triar l'accusatius del nominatius sino per zo qu'el nomi-
natius singulars , quan es masculis, vol s en la fi, e li autre cas nol
volen ; el nominatiu plural nol vol , e tuit li altre cas volenlo en
lo plural.
Pero lo vocatius deu semblar lo nominatius en totas las dictions
que finissen in ors , et en las autras dictions qu'ieus dirai aici :
Deus, reis, francs, pros> bos, cavaliers, canzos. Et els altres locs,
on lo vocatius non a s en la fi , si es el semblans al nominatiu , al
Numerus est singularis vel pluralis : singularis, quando loquitur de
uno solummodo; pluralis, quando loquitur de duobus vel pluribus.
Figura vel est simplex,vel composita : simplex, sicut in hac dictione
cornes ; composita, sicut in hac dictione vicecomes,quad est pars composita,
id est apostiza a vice, cornes.
Casus sunt sex : nominativus, genitivus, dativus, accusativus, vocati-
vus et ablativus. Nominalivus cognoscitur per hanc syllabam lo , verbi
gratia : « Rex venit. » Genitivus, verbi gratia : « Iste destrarius est ré-
gis. » Dativus, verbi gratia : « Duc desirarium régi.» Accusativus, verbi
gratia : « Ego vidi regem armatum. » Et non potest discerni nec cog-
nosci accusativus a nominativo, nisi per hoc quod nominativus singu-
laris, quando est masculini generis [vel communis, vel omnis] , vult s in
fine dictionis, et alii casus nolunt, et nominativus pluralis in fine. Et
alii casus volunt s in plurali.
Tamen vocativus débet esse pluralis 2 nominativo, in omnibus dictio-
nibus quœ desinunt in hanc syllabam or , et in aliis dictionibus quas
dicam hic : Deus, rex, liber vel curialis, probus, bonus, miles, cantio. Et
in aliis locis, ubi vocativus non habet s in fine, est similis nominativo,
Le morceau qui précède est cité par Bastero , Crusca Provtnzale , p. 109.
» Pluralis. ( sic). Lisez : similis.
16?
neohi en Mltta et efi leiras, que dcu «ver aiUils e iaoU§coin l«>
nominaliii , irait sol s en la li.
Pero de la régla on fo dit desus quel nominatius < as no vol l on
la ii, (juan es plurals, voilh Iraire fors tolz los feminis, que non
es dit mas solamen dels ma>culis e dels neulris; que sun semblait
el plural per lotz locs , si lot s'es conira gramalini.
E lai on fo dit del nominaliu singular que vol s perlot a la fi,
voilh Iraire fors totz aquelz que fenissen en aire, sicum : enpcralre,
amaire, et en E1RE , si cum : Peire, beueire, radeire , tondeirey
penefieire , fencheire , bateire , joteire , prendeire, teneire, et en
IRE, sicum : traire, consentire, escar/iire, estremire, jerire, gro-
nire; mas albires vol S e eonssires e désires.
E devetz saber que tut aquelh, qu'ieus ai dit, don lo nominatius
singulars fenis en aire et en eire , finissen tolz lor cas singulars
en dor, trait lo vocalius, qe sembla lo nominatius, si cum es dit
desus.
E de la régla del nominaliu singular, que vol s a la fi, voilh ancar
traire fors : maestre, prestre, pastre, sener, melker, peier, sordeiery
ad minus in syllabis el in lileris, quas débet habere taies et tôt quant™
numinativus, exceplo solummodo s in fine.
Tamen de régula ubi fuit diclum superins, quod nominal ivus casus
non vnlt s in fine diclionis, qnando est plnralis numeri, volo exci-
père omnes dictiones feminini geueris , quia non est dictum nisi de
masculinis et de neutris, quas sunt similes in plurali per omnia loca,
quamvis sit contra grammalicam.
Kl ubi fuit dictum de nominalivo singulari quod vult s semper in fine ,
volo excipere omnia illa nomina quœ finiunt in aire, verbi gratia :
imper for, amator, et in hac dictione eire, verbi gratia : Pelrus, potalor,
qui radit barbas, lonsor , pictor, fictor , percussor, qui fréquenter concubit ,
qui libenter accepit, lenax; et in hac dictione ire, verbi gratia : tradi-
tor, qui consentit, derisor, cautus , cum armis percussor, quod fréquenter
grunnit. Sed ab illa régula excipiuntnr ista tria \
Et debetis scire quod omnes dictiones supradiclae, de quibus nomi-
nativus singularis finit in aire, et in eire, et in ire, finiunt omnes
alios casus singulares in dor, excepto vocativo,qui est similis nomina-
tivo, sicut dictum est superins.
Et de illa régula quae dicit quod nominativus .singularis vult s in
fine dictionis, volo adhuc excipere istas dictiones : magister, presbyter.
1 La traduction des trois mots albires, conssire$ el desires mnnnnr.
i. i2
170
maier, meure , sor, bar, genser, leuger, greuger, et totl los ajectiu*
neutris, quan sun pausat séries sustantiu , si cum : « mal m'es. »
« greu m'es. » « fer m'es. » et « griu m'es. » « Estranh m'es q'el
aia dit mal de me. »
E voil en traire fors encar dels pronoms alcus , si cum : eu, tu,
et, qui, aquel, ilh, cel, aicel, aquest, nostre, vostre , que no volon
s en la fi, e sun del nominatiu singular.
Très declinazos son : en nominatiu ♦ cas de la premeira fenis en
a, et tut li alfre cas eissamen, del singular devetz entendre; car el
plural volon li cas s en la fin traslut. Tut li adjectiu femini dels
quais lo nominatius singulars fenis en a, si cum es : bona, bêla,
cointa, gala seguen aquella meisma régla. — E tut aquelh de la
prima declinazo sun femini, trait : propheta, gaita, esquiragaita ,
papa. Pero propheta e papa no volon s el nominatiu plural, mas
en totz los autres cas lo volun. Ceih qe fenissen in ans vel in ens,
quan s'ajusten ab masculi substantiu no lo volun. — De la prima
declinazo es savieza, cortesia, dreitura, mesura, et tut l'autre que
vaslor, dominus,melior,pejor,deterior, major, minor, soror, baro,pulchrior,
levior, gravior; et omnia nomina adjectiva neutri generis excipiuntur
ab illa régula, quae ponuntur sine substantivo, verbi gralia : « Malum
est mihi, — grave est mihi, — ferum est mihi, — alienum est mihi quod
ille^dixerit malum de me. »
Et volo excipere adhuc aliqua pronomina, verbi gratia : ego, lu, iUe,
qui, illi \e\ille, Me iste, noster, vesler,(\i\<£ nolunt s in fine dictionis, et
su nt numeri singularis.
Très declinationes sunt. In nominativo, casus prima? declinationis
finit in a, et omnes alii casus similiter in singulari, debetis intelligere;
quia in plurali volunt omnes casus s in fine. Omnia adjecliva feminini
generis, quorum nominativus singularis finit in a, verbi gratia : bona,
pulchra,apta, lœta, sequuntur eamdem regulam supra dictam. Et omnes
dictiones primse declinationis sunt feminini generis, excepto propheta,
papa ■ ; tamen nolunt s in nominativo plurali, sed in aliis omnibus ca-
sibus volunt. Dictiones finientes in ans vel in ens, quando conjungun-
tur cum feminino substantivo, volunt in vocativo s in fine ; quando
conjungunlur cum masculino substantivo, nolunt. — Primœ declina-
tionis est : sapientia, curialitas,juslilia, mensura, [sicut] omnia alia no-
mina fiuienlia in a, sive sint adjectiva, sive substantiva.
* Lfs mots gatta, esquiragaila ne sont pas traduits. Leurs équivalents dan»
l'ancien français sont gaitie et eschauguaite ou eschargait?.
171
fenissen en \ , sion adjectiu <> substanliu. De la seconda : Deus,
ssgnêr, maestre, e lut li nom brevemen que no volun s el nomi-
naliu plural, et en lolz los autres ras lo volon. De la terza sun
tut li participque fenissen in ans et in ens, el lui li nom don lo
nominaiius singulars el nominaiius plurals fenissen in atz e sun
femini generis, si cura : bontatz, beutatz, santatz, amistatz, e
moul d'autre. EnYulgar non trop mas d'aqueslas très manieras de
declinazos qu'ieu ai dit desus.
Sun d'aulra manera nom que no se declinon , si cum es vers
ab totz sos compost, et lut li adjectiu que fenissen in os, si cum
amoror, enyeiot, trait pros e Los. — E tuit aquel que fenissen in
as larg no se declinon nis mudon , sion substanliu o adjectiu, si
cum : fias, pas, vas, ras; e cortes sec aquela régla mezeisma , e
pes, contrapes, sirventes, cens, encens, deves, mes, borzes, descibles,
marques, bres, gles, cornes, escomes e près ab lolz SOS compostz. —
E tuit li nom provincial * que fenissen in es, si cum Frances, An-
gles, Genoes, Polhes; et tut aquest sobredit fenissen in es estreit.
— D'aquels que fenissen in es larg, confes. — Encaras d'aquels
Desecunda sunt ista nomina : Deus, dominus et magislcr, et omnia nomioa
que nolunts nominativo plurali, in fine diclionis, sed in omnibus aliis
casibus, volunt.Terliae dedinationis sunt omnia participia desinentia in
ans vel in ens, et omnia quorum nominativus singularis et nomina-
livus pluralis desinunt in atz, et sunt feminini generis; verbi gratia :
bonilas, pulchritudo, sanilas, amicilia, et plura alia nomina. In Vulgari
noninvenio nisi très modos declinationurn, quos dixi superius.
Et sunt alterius generis nomina, quœ non declinantur, sicut est versus,
cum omnibus suis compositis, et omnia adjectiva desinentia in us,
verbi gratia : amorosus, invidus, excepto, probus, bonus. Et omnes illae
dictiones quae desinunt in hac syllaba larga [as] non declinantur neque
mutanlur,vel sint nomina subslantiva vel sint adjectiva, verbi gratia:
Nasus,passus, tumulus, rasus ; et urbanus sequilur illam et eamdem re-
gulam, et pondu*, conlrapondus, canlio facta viluperio alicujus, census, in-
census, locus de fendus, mensis , burgensis, discipulus, marchio, lignum quo
aves capiunlur, glis, animal, provocatus et caplus cum omnibus suis com-
positis; et omnia nomina, quœ derivantur a provinciis, quœ desinunt
in hac syllaba [es], verbi gratia : Francigena, Anglicus, Genuensis, Âpulus;
et omnia ista nomina supradicta desinunt in hac syllaba [es] slricta. —
De hiis, quœ desinunt in hac syllaba larga, est indeclinabilis eonfessus.
1 Tuit li nom provincial. Tous les noms de provinces, de pays.
172
que in as larg fenissen no se declinon bas, cas, gras, clas, las,
mas. Tais es mescaps, Acs, fais, bautz, dechautz, cautz, falz; en-
cautz, fars, ars, martz, latz, glatz, patz, aus, claus, laus, raus,
ais, caiSjfais, lais, tais, brais, Clavais, melhz, fems, tems, Rems.
— In ers larg : guers, dispers, Bezers, Lumbers. — In ers estreit:
ders, aers, aders, — gris% paradis, Damis, assis, Paris, ris, vis,
berbiz, — ops, — Polz, avolz, — douez, — poutz, soutz, — cors,
mors. — In ORS larg : cors, socors, ors, resors, — crotz, notz, potz,
— reclus, conclus, confus, pertus, Dedalus, Tantalus, us, fus, Ar-
tus, Cerberus. E tut aquest que ai dit desus no se declinon nis mu-
don, ni en singular ni en plural, e coren per totz cas egalmen.
Pronomen es aici apelatz quar es en loc de propri nome
pausatz, e demostra cerla persona , si cum : eu, tu, el, cel,
aicel, aquel, aquest, eu mezeisme, tu mezeisme, el mezeisme, eu es-
teus, tu esteus, el esteus, eu eis, tu eis, el eis, meus, teus, seus, nostre,
vostre. e per zo es ditz pausatz en loc de propri nom, qe s'ieu
die: c< eu suivengutz,» no mi besogna dir: « eu Jacme suivengutz;»
Adhuc de hiis quœ in hac syllaba [as] larga desinunt, non declinanlur
ista : Bassus, casus, pinguis, concordia campanarum , lassus A. Talia sunt
ista : praiium paucorum contra mullos, castrum, falsus 2, discalcialus, pro
calce, pro falce, fuga jactus, farcitus, arsus, dies Marlis, neœus vel nodus,
glacies, lœtus, pax, vellus, clausus, pro laude vel pro stagno, tabula, gêna,
onus, dulcis cantus, animal, clamor avium, castellum, melius, fmus, tem-
pus, civitas,... dispersus, civitas, castellum In hac syllaba stricta : evec-
tus, erectus,... vel proprium nome a viri, civitas, risus, visus,ovis, opus,pro-
prium n< men,.., dulcis, vulgare trolanorum,... corpus, morsus,... cursus,
auœilium, ursus, desurgo,... crux, nux, puUus, reclusus, confusus, foramen,
proprium nomen, proprium nomen, usus...janiiorinferni. Et omnia ista no-
mina supradicta sunt indeclinabilia, nec mutantur in singulari neque
in plurali et currunt ita per omnes [casus].
Pronomen est ita appellatum , quia loco proprii nominis ponitur et
ostendit certam personam , verbi gratia : ego, tu, ille, ille, ille, isle, ego
ipse, tu ipse, ille ipse.... suus, noster et vester. Et ideo dicitur positus in
loco proprii nominis, quia si ego dico : « ego veni, » non oportet di-
cere: « ego Pelrus veni; » « ego video quod tu venisti, » non oportet
Le mot mas n'est pas traduit; il répond au mot de la basse latinité' mansus.
2 Le mot bautz, qui signifie trompeur, n'est pas traduit non plus. lien est de
même de plusieurs autres mots dans les nomenclatures qui suivent. Pour oe pas
hérisser le texte de notes , j'indique les lacunes par des points.
173
— « eu vei qc lu es vengutz, » n<> mi besogna dire : « eu vei que
lu Peires es vengulz, S'en die : « aicel ej vengutz, » el moslri ib
la ma oab l'oiln, nom besogna «lire : « Joans es veoguU. » E ppr
KO son apelal pronom démonstratif quar demnslrrn ferla persota.
\ii;i;is es apelati quar es cum modU et formis et Umpori*
bus, e significa alcuna causa far o suffrir , si cum : « eu bat »
e « eu sui balulz.1» eu soffre olcuna causa. — Cinc sun li
modi delà verbes : endicalius, imperalius, optalius, conjunctius,
iniiuilius.
Endicalius es apelalz quar demostra lo fait que om fai, si cum
es : « eu chant, eu escriu. »
Imperalius es aquel que om comanda, si cum es : « aporta pan,
aporla vin. »
Oblalius es qar désira, si cum : « eu volria amar. »
Conjunctius es qar ajusta doas razos ensems, si cum en aquest
loc ; « cum eu amei fortmen, tortz es si no sui amatz. »
Infinilius es apelatz, quar no pausa terme ni fi a zo qe ditz, si
cum : « eu voill amar. »
dicere : « ego video quod tu Petrus venisli. » Item, si ego dico : « ille
venit , » et illum ostendo cum manibus vei cum oculis, non oportet di-
cere : « Petrus venit. » Et ideo appellantur pronomina demonstrativa,
quia oslendunt certain personam.
Verbum appellatur quia cum modis et temporibus significatur ali-
quid facere vei pati, verbi gratia : « ego percutio et ego percutior. » Si
ego percutio, ego facio aliquid. Si ego percutior, ego patior aliquid.
Quinquesuntmodi verborum: indicativus, imperativus,optativus, sub-
junctivus et infinilivus.
Indicativus appellatur, quia indicat aliquid quod homo facit, verbi
gratia : « ego canto, ego scribo. »
Imperativus appellatur ille qui imperal, verbi gratia : « affer panem. »
Optativus appellatur, quia optât, verbi gratia: « ego vellem amare. »
Subjunctivus appellatur, quia conjungit vei apprehendit duas ralio-
nes simtil, sicut in hoc loco: « cum ego diligam fortiter, injustum est,
si non diligor. »
Iufiùitivus appellatur, quia non ponit terminum nec finem his quaj
dicit, verbi gratia : « ego volo amare. » Et unusquisque de quinque mo-
1 II y a, ici dans le texte roman, une lacune qui n'existe pas dans la traduction
latine. Voici le sens des mots passés : Si je bats, je fais une action. Si je sut*
battu,... etc. (La fin de la phrase se trouve dans le texte.)
174
E cascun dels. cinc. modis qu'ieu ai dît desus deu aver. cinc.
femps : presen, prétérit non perfeit, prétérit perfeit, prétérit plus
que perfeit e futur.
Quatre conjugazos son : lut aquel verb, l'infînitius dels quais
fenis en ar, si cum amar, chantar, ensenhar, son de la prima
conjugazo. De l'autras très conjugazos sun tan confus Tinfinitiu en
Vulgar que coven a laissarla gramatica, edonar autra régla no-
vella. Perqe platz a mi que aquel verbe que lor infinitiu fan fenir
in er, si cum es aver, tener, clever, sion de la segonda conjugazo.
Aquelh que fenissen in ire, et aquel que fenissen in endre, si cum
dire, escrire, tendre, contendre, défendre, sion tuit de la terza.
Aquel que fenissen in ir, si cum sentir, dormir, auzir, de la
quarta.
Lo presens tems del indicatiu de la prima conjugazo se dobla en
la prima persona, que pose dir ami, o pose dir am; chanti o chan;
plori o plor, soni o son; brami o bram, badalhi o badalh. — La se-
gonda persona in as fenis, si cum tu amas. — la terza in a, si
cum cel ama. Aici fenis en las très personas el singular del tems
presen del indicatiu, et el plural : nos amam, vos amatz, celh
amen o amon. et aizo es gênerais régla que la terza persona del
dis supra dictis débet habere quïnqiie tempora : prœsens , prœteritum
non perfectum, prœteritum perfectum , prœteritum plusquam perfec-
tum , et futurum.
Quatuor conjugationes sunt. Omnia illa verba quorum infinilivus
desinit in hac syllaba [in ar], verbi gratia amare, canlare et docere, sunt
prima? conjugationis secundum Vulgare. De aliis tribus conjugationi-
bus sunttanlum confusi iufinitivi modi, in Vulgari, quod oportet di-
miltere grammaticam, et dare aliam regulam novam. Unde placet
mihi quod illa verba, quorum infinitivus desinit in hac syllaba [er]
sicut est : habere, lenere , debere, sint secundœ conjugationis. Illa quœ
desinunt in hac syllaba [ire], et illa quae desinunt in istis [endre, otre],
sicut : dicere, scribere, tendere, contendere et defendere sint omnia tertiœ
conjugationis. Illa quœ desinunt in hac syllaba [ir] verbi gralia : sen-
tir e, dormir e, audire, sint quartœ.
Prœsens tempus indicativi prima? conjugationis duplicatur in prima
persona, quia possum dicere sic...., vel possum dicere sic..., vel sic...
Secunda persona in as desinit, verbi gratia : .... ille amat. Ita desinunt
très persona? in singulari temporis prœsentis indicativi et in plurali :
amamus, amatis, amant vel sic... Et hoc est generalis régula quod tertia
persona pluralis duplicalur in omnibus verbis, secundum Vulgare, et
175
plural se dobla per tolz verbes e per tolz tem>, que p6l tenir <>in
en o in on ; 8 la prima persona dobla se en tolz verbes, el temspre-
sendel indiealiu solamen, si rum : eu senti û 011 sens, eudizio eu (tic,
Mas miel/ es a dir lo plus rnrl quel plus long.
El prêterai non perfeil del indiealiu : amava, vasj va; amavam,
animât:, aeen o nron.
El prétérit perfeit : amei, es, et; amen, etz, eren vel ameron.
El prétérit plus que perfeit : eu avia amat, ias amat, ia amat,
iarn at, iaz at, ien vel ion at.
El futur son semblan tut li verbe en totas las conjugazos, que
tut fenissen aici : amarai, rets, ara, amarem, relz, ran vel amarau.
El emperatiu tut aquel de la prima conjugazo fenissen in a
cslreit, si cum : chanta, bala, viula; en la segonda persona enten-
dalz, qar inperatius non a prima, que om no pot comandar a si
eis. En la terza persona fenis toztems in e, si cum : élance, saute,
tombe. El plural fenis in atz, si cum : cavalghatz, anatz, trotatz;
eavalguen, anen, troten.
El obtaliu fenissen tait li verbe de la prima conjugazo in era vel
in omnibus temporibus, quia potest fiuire sic, [excepto fuluro quia po-
test finire tic.] Prima persona duplicalur in omnibus verbis, in tempore
presenli indicativi tantiim , [excepto ai, sai, quia non duplicalur in
prima persona] verbi gratia : « ego senlio vel sic » Sed meliusest di
cere brevius monosyllabum quam disyllabum.
In praeterito imperfecto indicativi a barbaro : amabas, amabat, amaba-
mus, amabalis, amabant vel sic.
In prœterito perfecto : amavi, amavisli, arnavit, amavimus, amavisti*,
amaverunt vel amavere.
In prasterito plus quam perfecto : amaveram, amaveras, amaverat, ama-
veramus, amaveraïts, amaverant.
In fuluro sunt similia omnia verba in omnibus conjugationibus, in
Vulgari, quia omnia desinunt ita : amabo, amabis, amabit, amabimus,
lis, etc.
Imperativo omnia verba primae conjugationis desinunt in hac littera
[a] stricta, verbi gratia : canla,salla,viela, videlicet in secunda persona,
quia imperativus caret prima persona, quia nullus potest prœcipere
sibi ipsi. In tertia persona desinit semper in hac littera [e], verbi gra-
tia: ducat choream, sallet, cadat vel ludal sallando.In plurali desinit in bac
syllaba [atz] et habet primam personam, quam in singulari non habet,
verbi gratia : equilemus, ambulemus, trotemus, equitelis, ambuletis, trolelis,
tquitent, ambulent, Irolent.
In oplativo desinunt omnia verba primae conjugationis in hac syllaba
176
in ia ; e de totas las conjugazos comunalmen, si cum : « volunters
amaria, ras vel rias, arriéra vel Ha. El plural : amaram vel riam,
aratz vel riatz, amaren vel rien. Item : dissera vel diria, diceras
vel rias, disera vel diria, diceram vel riam, diceratz vel riatz, ren
vel rien. Pero aquel que son de la quarta conjugazo, don l'infinitius
fenis in m solamen, fan l'obtatiu in ira vel in irria, iras vel in
irias, ira vel in iria, irarn vel iriam, iratz vel iriatz, iren vel irrâ/i.
Et sun alcun allre verbe que sun fors d'aquesta régla, si cum :
voler, tener, poder, saber, aver, conoisser, dever; que voler fenis
la prima persona del obtatiu en volgra vel volria, la segonda, gras
vel rias, volgra vel ria, volgram vel riam, volgratz vel riatz, vol-
gren vel rien. — tengra vel tenria. — pogra o poria. — auria o
agra. — conoiseria o conogra. — degra o deuria. — segra o ^ei-
£7v'tf . — plagra o plairia. pagra o paisseria. — begra 0 beuria.
— valgra o valria. — mogra o mouria. — colgra o colria. — rco-
£7yz o nozeria. —vengra o uenria. — E quascus d'aquel sobredilz
deu fenir en singlar et en plural et personas, de tan cum s'aperten
al presen del obtatiu si cum es dit desus pleneiramen de voler.
El prétérit plus que perfeit del obtatiu fenissen tuit in es
estreit, si sun de la prima conjugazo, si cum : « bon fora qu'eu
agîtes amat, tu agesses amat, cel agues amat. » et aquest solamen
[era] veljin hac [ia] finiunt, et duplici modo pronuntiantur in omnibus
conjugationibus generaliter, verbi gratia : utinam amarem, vel ita, amares
amaret,amaremus, Usèrent ; utinam dicerem, diceres, ret, diceremus, dicerelis,
reni.Tamen illa verba quœ sunt quarta? conjugationis, quorum infinitivus
desinit in hac syllaba [iR]tantum, sicut dormire,des\mt optativus in prima
personain iREM,velut dormirem; in secunda, dormires; in te rti a, dormi/ret,
dormiremus, lis, rent. Suntaliqua alia verba quse sunt extra istam regu-
lam, verbi gratia : velle, tenere,posse, sapere, habere, cognoscere, debere et
pluraalia; quia velle desinit in prima persona praesentis optativi in :
utinam vellem, les,let, vellemus, tir, vellent; — utinam tenere possem, haberem,
cognoscerem, deberem , sederem , placer em, pascerem, biberem, valerem, move-
rem, colerem, nocerem, venirem.
Et unusquisque supradictorum débet fin ire in singulari et in plurali
et in personis, quantum perlinet ad prœsentem optativi, sicut superius
plenius continetur in hoc verbo velle.
In prœterito plusquam perfeclo optalivi, desinunt omnia in hac syl-
laba stricta [es], sicut : bon fora q'eu agues amat, luaguesses amat, nos agues-
sem amat, vos aguessetzamat, cel aguessen amat; illa quorum infinitivus de-
177
que fenissen lor enflriit in m indue et in n m:, si mm : |
prendre, tendre, que sun scniMan «mi aqueM lœ 8 la prima conju-
fctXO, cl cl prrierit perfeit, etel prétérit non pcrIVil <Iel conjunctiu,
si cinn podetz V€i8f airi : cum en cnntes, tu cant0*9Hj ùelcèu
cnntcsscm, euntessctz, cuntessen vel cuntesson ; cum eu tendes, tu
(endesses, ce/ ternies, tendessem, (cndcssetz, feu dessert vel tcndesson.
llem in prœlerilo imperfecto: cum eu âmes ,tu ameses , eel mues.
91, essetz, esseti vel esson.
El futur del obtaliu fenissen tut aquel de la prima conjugazo in
E si cum aici : Deus vol ha qu'eu aine, tu âmes, ce! urne, aman,
an/et z, amen vel aman.
El presens del conjunctiu es altretals. Pero lo prétérit non per-
feitz del conjunctiu essemblans al prétérit non perfeitz del indi-
catiu, et es contra gramatica, si cum en aquest loc : « S'ieu te
donava mil marcs, sérias lu mos hom? »
El prétérit perfeit del conjonctiu : cum eu aia amat, aias amat,
aia amat, aiam amat, aiatz amat, aien vel aion amat.
Lo prétérit plus que perfeitz del conjunctiu es semblans ad aquel
del obtaliu.
El futur del conjunctiu : cum eu aurai amat, ras at, ra at, rem
at, auretz amat, rail at, vel aurait amat.
siiiit in hac sjllaba [endre] vel in hac[iuRE] : « bon fora q'euages tendut,
tu aguesses tendut , cet agues tenant, nos aguessem tendut, vos aguesselz tendut,
ecl aguessen tendut sicut poteslis videre hic : cum can-
taret, cantaremus, lis, rent. Iterum modi conjunctivi in praeterito im-
perfeclo : cum amarcm, res, ret,cum amaremus, tis, rent*.
In futnro optativi desinunt omnia illa verba, quae sunt prima? conju-
gationis, in hac litera [e], verbi gralia : ulinam amem, es, et, amemus, élis,
ent, vel sic. Et praesens conjunctivi est similis praeterito ,
et est contra grammaticam, sicut in hoc loco : « Siego
libi donaremmi'le marchas, esses-ne meus homo? »
In praeterito perfecto conjunctivi : cumamaverim, ris, rit, amaverimus,
tis, rinl.
Praeteritum plusquam perfectum conjunctivi est similis praeterito
plusquam perfecto optativi.
In futnro conjunctivi dicitur ita : cum amavcro.amaverù, rit,ama
verimus. [Inspiciat lector in hujusniodi modis et temporibus, et consi-
■ Ce paragraphe est liè.s-tle'ftciuetix , comme on peut le voir, cL dc coi rr.spotul
pa» an texte roman.
178
El presen del enfiniliu, arnar. — El prétérit non perfeit, aver
amat. — Dels autres tems del enfiniliu no m'entremeti, qar non an
loc en Vulgar, se no pauc.
Ni del Passiu nom besogna dir, qar pertot se tria per aquest
verbe sum, es, est1, que vol nominaliu cas denan se et après, si
cum : eu sui amatz, tu est atz, cel es atz, nos em amat, etz at,
s un at. — eu era amatz, ras atz, ra atz, nos eram at, eratz at
eren vel eron amat. — eu fui atz,Just atz,fo atz, nosfom at,foz at,
foren vel ero. — eu avia estât amatz, avias estât at, avia estât at,
nos aviam estât at, 'vos aviatz estât at, cel avien vel avion estât at. —
eu serai amatz, ras atz, ra atz, rem at, retz at, ran vel rau at. —
Imperatiu : sias tu amatz, sia cel amatz, siam nos at, siatz vos at,
sian vel sion celh amat. — » Obtatiu : per mo vol eu séria amatz,
rias atz,ria atz, riam vel ramat, riatz vel ratz at, rien vel ron amat.
— Prétérit plus que perfeit : per mo vol eu agues estât amat,
esses stat atz, es stat atz, essem stat at, essetz stat at, essen vel
défret quœverba débet proferre in vulgariProvincialis linguœ.Eumdem
sensum habent ista verba quantum sua in suo vulgari*] de aliis tem-
poribus inhnitivi nolo me intromiltere, quia non habent locum in Vul-
gari, nisi paru m.
Nec de passivo non oportet dicere ita prolixe, sicut superius de ac-
tivo; sed aliquantum doctrina simplicior, quia hoc verbum plane dis-
tingnitur, quod vult nominativum casum ante se et post, Verbi gratia :
Amor, ris, lur, amamur, amamini, amantur. Amabar, baris, vel amabare,
balur, amabamur, amabamini, amabanlur. Amaius sum vel fui, es vel fuisli,
est vel fuit, sumus vel fuimus, eslis vel fuistis, sunt, fuerunt vel ère. Amaius
eramve\fueram, eras vel fueras, erat vel fuerat, amali eramus vel fueramus,
eratis vel fueratis, erant vel fuerant. Amabor, amaberis vel amabere, lur,
amabimur, amabimini. Amer amer e, lur, amemur, amemini, amentur. Uti-
nam amarer, vel fora, amareris, vel foras, amarelur, vel fora, amaremur.
{Tune duplicatur m] vel foram, amaremini vel foralz , amarenlur vel/b-
ran. Prœterilo plus quam perfecto : ulinam amaius essem vel fuissem,
esses vel fuisses, essenl vel fuissent, ulinam amali essemus vel fuissemus,
1 Sum, es, est. Le grammairien cite ici les formes latines, et non les formes ro-
manes qui sont siii, iest, ou est, es.
» Celte note du traducteur est curieuse. Elle prouve qu'il s'est lassé de repro-
duire en latin les mots romans, ou qu'il a senti toute l'inutilité de cette reproduc-
tion, qui n'apprend rien. — On a déjà dû remarquer plus haut qu'il a répété les
mots romans au lieu de les traduire; et cela parce que l'emploi du verbe auxiliaire
Avoir le déroulait, et rendait impossible la traduction littérale.
17!»
èëèùn atat at. — El futur : Dcu.s volha qu'teu tia amatty tia*
timatz, tia atz} siam amatz, êlatz atf tien vel tion at, — Lo présent
dti con junclia es alirriais si metetz âenan oumf lai dû dit/ per mo
roi. — Kl prrlcri! non perfeit del conjuncliu : coin eu foi amatz,
i/«M, emat) etz at< josscn at vel /".v.w>//. — Kl prétérit
perfeit: cum eu nia estât amatz jutai tat atz, aià tôt diz, niant stat
ut, aiatz stat at, aien vel aion stat ornât. — Lo prétérit plus que
perfeit del conjuncliu tolribfa aquel del oblaliu, si melelz Déiiè
vola en loc de cum. — El fulur : cum eu aurai estât amatz, muas
estât amatz, aura stat atz, rem estât at, rez estât at, ruu vel aurait
estât at. — L'enfenilius del Passiu non a loc en Vulgar.
Li verbe de la segonda, e de la terza, e de la quarla conjugazo
son moût divers, si cum : eu escriu o escrivi, tu e&crius o escrives,
cel escrio escriu. — eu die o (/ici, tu dis o dizes, cel ditz. — eujenisc
ojenisj tu Jenisses, celfenis. — El plural fan lut cm, etz, en vel on.
Et aquel qu'eu ai dit son de lerza; e degra avan dir de la segonda,
si cum : eu ai, tu as, cel ha. — eu tenh o teni, tu tes o tenes, cel te.
— eu sai, tu saps, cel sap. — eufenhofenhi, tu fenhz ojenhes, cel
f'enh. Aulretals es,penh, senh, cenh, estrenh, enpenh, et en plural
em, etz, en vel on.
estetit vel fuisselis, essent vel fuissent; ulinam amer, ameris, vel amere, lur.
— Prœsensconjunctivi est similis fu1urooptativi,posila hac dictionecum
loco ulinam. In praeterito perfecto conjunctivi : cum amarer, amareris
vel amarere, relur, cum amaremur, amaremini, rentur. In pneterilo per-
fecto : cum amalussim vel fuerim, lus sis vel fueris, lus sil vel fueril, amati
simus vel fuerimus, silis vel fucrilis, sinl vel fuerinl. Pneterilum plus quani
perfectum coujunclivi est similis pneterito plus quam perfecto opta-
tivi, posito cum loco ulinam. In futuro : cum amalus cro vel fuero, eris
vel fueris, crit vel fueril, cum amali erimus vel fuerimus, erinl vel fuerinl.
Inûnitivus passivi non habet locum in Vulgari [nisi amari].
Verbasecundae et tertiaî et quartœ conjuration is sunt mullum di\<
vi'rbi gratia : scribo; duplicatur enim ibi prima persona; et hic similiter
duplicatur prima et secunda, tertia vero, non.— Finio (et hic similiter
duplicatur), finis, finit. In plurali desinunt omnia in hac syllaba : fini-
fuiitis, finiunl ; et ilh quœ dixi superius sunt de la lerza. Yidelicet,
quia sic ordo postulat, de secunda, verbi gratia : habeo, habet, bel; sa-
pio, tapis, sapil; teneo, (duplicatur) tenes, (duplicatur in secunda per-
i tenes; fingo, (duplicatur in prima peraona e| secunda similiter)
inujis, il. Ta lia sunt ista : pingo, lenco, cingo, slringo, impingo, pingimus,
pingilis,pingunl'.
4 L'emburras qu'a éprouve notre traducteur dans le parngraphe précèdent, s'e*t
180
El prétérit imperfect del indicatiu et futur, et en futur del obtaliu
et el presen del conjunctiu sun senblan tuit H verbe de la segonda
etdelaterza et de la quarta conjugazo ; quel prelerit non perfeil fan
tut : ia, ias, ia; el plural : iam, iatz, ien vel ion. Del indicatiu enten-
datz generalmen. Del conjunctiu a la vegada quan si es pausatz
denan, si cum aici : « s'eu avia mil marcs, eu séria ries om. »
El futur del indicatiu : rai, ras, ra, rem, retz, ran vel rau. — El
futur del obtatiu, et el presen del conjunctiu : a, as, a, am, atz,
an vel on, si cum : Deus volha qeu escriva, tu escrwas, cel escriva,
escrivam, -vatz, vel eschrivan vel esckrivon.
Inpraeterito perfeclo indicalivi, in prima persona, i, et in secun-
da, ist, per la maior part, si cum : eu dissi, tu dissist. — eu escrissi,
tu escrissist. — eu tengui, tu tenguist. — eu dormi, tu dormis t. — -
eufezi \e\Ji, tujezist; eufeissi, tufeissist. Mas en la terza persona
del singular son moût divers, si cum : dis, escris, teng, dormi, fetz,
feis ; e tuit aqueldon Tinfenitiu fenis en m solamen, si cum : au-
zir, sentir, cubrir, soffrir, que no se poden doblar, si cum se
doblatifc'r, dire; escrir, escrire, fan la prima persona et la terza en
i, et la segonda en ist el prétérit perfeit del indicatiu, et el plural
Inpraeterito imperfecto indicativi et in futuro, sunt similia omnia
verba secundae et tertiae et quartse conjugationis, quia omnia praeterita
imperfecta desinunl ita: fingebam, bas, bat, fingebamus, lis, bant (dupli-
catur in tertia persona indicativi).
Débet intelligi generaliter de conjunctivo aliquando, quando hœc
dictio si ponitur ante, sicut hic : «Si haberem mille marchas, ego es-
sem dives homo. »
In futuro indicativi, ibo, ibis, il, ibimus, lis, bunl. In futuro optalivi et
in prsesenti conjunctivi desinunt sic,verbi gratia : ulinam scribam, as,
al, scribamus, lis, bant.
...Promajori parte, verbi gratia: egodixi, diœisli; ego scripsi, sti;lenui,
sli; feci, sli; finxi, sli. Sed, in tertia persona singulari, sunt raultum
diversa, verbi gratia : dixit, scripsit , lenuit , dormivit, fecit, finxit. Et
omnia illa quorum infinitivus desinit in hac syllaba [ir] tantum, verbi
gratia : audire, sentire, cooperire, suslinere, quse non possunt duplicari
infinitivo sicut duplicatur dicere, scribere, finiunt prima persona et
tertia in hac liltera [i] et secunda in hac syllaba [ist], scilicet in prœ-
accru dans celui ci : aussi est-il fort obscur et offre-t-il un mélange singulier
de traductions, de notes, de mots romans et de mots latius. II résulte de cette con-
fusion, que ce passage est beaucoup moins clair que celui-ci du texte ci-dessus.
C'est là le sort de beaucoup de traductions.
181
in /, if:, iren vel non; e l'autre, que no son daqcst senblan, fan
cm, etej m w\ tm\ non de la segonda e de la terza conjugazo, si
cum agrem, ngn-rz, ugrcn vr' àgron} el singular si rum li autre,
Irait la Icrza persona.
Très sun que fan la terza persona <1H prclcrit prrfril in oc el
singular : p<>(\ "<><', tnoc} «'1 quarlz 68 ploc — in i;c: dent:,
/xtrcc, aparcc, erre. — in ec eslreit: bec, lec, sec, tec,
dec, — in RUP : dcccup, conveup, croup. — in AUP : saup, caup. —
in eis : tcis, jeis, $èisypeU> cmpcis, cstrcis, dcstreis, constreis, estrcis,
atreis in ENC estreil : sovcnc, venc, avcnc, muntcnc, sostenc. —
in es estreit : mes, près, ques. — in et larg : vmquet, seguct, per-
scguct, conscguet, mésguet, rcspoudct, pcrdcl, (cudrt, batet, pen-
det, tlesceriflet, femlct, vcudct, fotet, cscondet, eiiccndct : que fan
tnl lo prétérit perfeit enleiramen si cum li verbe de la prima con-
jugazo, et si sun elh de la segonda ; e respondet e tondet, seguen
aquela eissa régla. — In ac : plac, pac, mentac, ac. — in is : asis,
cscris, dis, ris, sumris, exquis. Pero tut aquist seis sobredit poden
esser semblan en prima persona et en terza el prétérit perfeit. —
In uis : destruis. Ânquara in ERC : su/ri o soferc, ubri o uberc,
terito perfecto indicativi, et in plurali ita [i, itz, iren vel moi*]. Et
alia verba, quœ non sunt istis similia, finiunt ita [ïm, etz, en vel on], in
plurali, sicut suntsupradicta, duplicata infinitivo, vel sintsecundae vel
tertiœ conjugationis, \erbi gratia : habuimus, islis, erunt vel ère. In sin-
gulari, sicut alia verba, excepta tertia persona.
Tria sunt quœ desinunt in tertia persona prœteriti perfecti in [oc], in
singulari:pofutï, movit, nocuil;ei quartum esipluit in prœterito.— Divilias
amisit..,apparuit, crevit, — bibil, licuii, sedit, lenuit, debuit. Praeterita in eup :
decepit, concepit, convaluil, — sapuil, cepil, Unxit, finxit.., impcgit, aslrinxit,
conslrinxil, idem'*, conslrinxit, exlendit, nalus est. Praeterita [in enc] : re-
cordalus fuit, venit, evenil, palrocinalus est, sustinuit ', — misit, remisit,
quœsivil,— vieil, seculus est, eonseculus est, miscuit, respondil, perdidit, te-
tendit, percussil, suspendit, descendit, divisit, vendidit, futuil, abscondit,
incendit, quorum desinit prœleritum perfectum intègre sicut verba
primai conjugationis, quamvis siot secundo;; et respondil eltotondit se-
quitur eamdem regulam. — Placuil, pavit habuit. — Sedit, scripsit,
dixit, risit, subrisil, inquisivil possunt esse similes in prima persona et
in tertia, in prœlerito perfecto. — Deslruxil, (persona tertia) quipassut
est, idem, aperuit,idem, cooperuit, idem, cucurril. Hac syllaba [ers] Uersit,
1 Idem. — Le traducteur veut dire : même sens que le molprécédent.
182
vubri o cuberc, corec. — in ers larg : ters, esters. — in ers estreit :
tiers, aders, aers. — in ARS : espars, ars. — in OC estreit : conoc,
desconoc, reconoc. — in ois estreit : ois, perois, jois. — in olc larg :
vole, tolc, colc, mole, dolc. — in os larg : fos, apos, despos. — in os
estreit : escos, ros. — in ols larg: sols, absols, vols, revols. — in
ORS larg : tors, destors, retors. — in EUS estreit : teus, preus. — in
AIS : complais, plais, frais, refrais, a/rais, sofrais, trais, atrais,
retrais, contrais, périrais, sostrais, atais. — hiAUS : claus.
E per zo ai fait tant longa paraula de la terza persona del pré-
térit perfeit, qar maier confusios era en aquela qe en totas las
autras, qar per la maior part, la prima persona fenis en i, e la se-
gonda in ist (del prétérit perfect del indicatiu entendatz, on per la
maior part la prima e la segonda persona sun senblans.) Del prétérit
non perfeit de la segonda e de la terza, et de la quarta conjugazo
tut son d'un senblan, si cum esditdesus: ia, ias, ia, iam, iatz,
ien vel ion.
El prétérit plus que perfeit, tut aquelh, don l'infinilius fenis in
endre, vel in ondre, vel in otre, si cum : tendre (conpost l), pren-
dre (conpost), — in erre, decebre (conpost), — fendre, pendre (con-
extersit. In hac syllaba [ers estreit]: erexit hac syllaba [ars], sparsit,
arsit. Hac sillaba [oc],: cognovit, ignoravit, recognovit. Hac sillaba [ois] :
unxit, perunœit, vinœit. In hac sillaba [olc] : voluil, abslulit, coluil,
moluit,doluit. Hac syllaba [os] : fodil, apposuil, deposuit. Hac syllaba [os] :
excussit, abscondit, prœdam excussit, segelem lotondil.ïlac syllaba [ols] :
solvil, absolvit, voluit, revoluit. Hac syllaba [ors] : torsit, dislorsit, relorsit.
Hac syllaba [eus] : timuit , conqueslus est fregit, consolalus est,
humiliavil , defuil , Iraxit, allraxit, narravit, debellare fecit, valde Iraxit,
subripuit, expedivit Hac svllaba [ a us], clausit.
Et ideo feci tam prolixum sermonem de lerlia persona praeteriti per-
fecli, quia major confusio erat in il la quam in omnibus aliis per-
sonis, quia, pro majori parte, prima persona desinit in hac littera [i] et
secunda in hac syllaba [ist]. De praeteritoindicativi intelligas, ubi,pro
majori parte, prima et secunda persona sunt similes. De praeterito
imperfecto secundse et tertiae et quartae conjugationis, omnia verba
sunt similia, sicut dictumest superius.
In prœterito plus quam perfecto omnia, illa verba quorum infinitivus
desinit Ha, in endre vel in [ondre] : tendere (composilu m), prendere
(compositum), decipere (compositum), findere, pendere (composilum),
* Conpost. — Le grammairien, en plaçant ce mot à la suite de quelques "verbes,
veut dire : et tous les composés de ce verbe.
183
po«i>. — mètre conpost), boire (conposl), reepondre, foire, — ri m
ni, |j cum: ewtTy /»>'/''/■, (crier, s<ibet\ dcvcr, sun senMan a la prima
conju^ozo. mudat at in n; cl aquelh don IVnliniiius rend '" "<.
mudat at in rr, trail 1res que muden at in iimii : panier, jonher,
on/icr; e >e:cr, mudal at in isT. E Irait prendre, e mètre ah lor
eonposl, que mmlen at in es. E trail eseondre, (at in os.) K Irait
prnhcr, fcnhrr, empenher, feu/ter, cru/ter ab lot/. SOS eonpost, que
muden at in emiit, et atenher eissamen. trait estren/ier ab tolz
sos conpost que muda at in eit, si cum : eu avia amat, eu avia
saubut, pogut, eonogut, tengut,degiit% — euavia auzit, legit, escrit,
dit, — eu avia jwes, mes, — poinht, oinht, fotiht, — estreit, des-
treit, — feinkt, peinktj teinht, ceinht, empeinht.
El futur del indicatiu sun semblans tolas las quatre conjugazos:
rai, ras, ra, rem, retz, ran vel rau. E la segonda persona del im-
peraliu fenis aici cum la terza persona del presen del indicatiu
singular, trait aquest verbe saber, que fa sapckas el emperatiu.
El emperatius de la prima fenis in a en seconda persona ; en terza
in e , si cum : ama tu, ame cel, amem nos, amats vos, amen cel o
amon. Et eslo futurs del emperaliu tais cum lo presens.
Lopresens del optatiu vol en totas conjugazos, trait la prima,
generalmen fenir en ria, rias, ria, riam, riatz, rien vel rion. El
prétérit plus que perfeit fenis in a gués , aguesses, a gués, a gués-
sem, aguessetz, aguessen vel aguesson, ajustât ut en la fin, en tolas
millere (compositnm), perculere (compositum), respondere el in bac
syllaba [En],verbi gratia : habere, posse, lencre, sapere, debere, snnt similia
primae conjugationis, mutata syllaba hac at in dt, el Ma, quorum in-
finitivus desioil in hac [in], syllaba mulata [at in it]. Ab régula exci-
pinntur 1res, ubi loco at ponilur onht : pungere, jungere, umgere. Exci-
pilur et videre ; mulat [at in ist]. Et boc exeepto prcndere, et hoc verbo
exeepto millere, cum omnibus suis composais, qua? imitant [at in es].
Exeepto etiam exculere , qui mulat [vt in os]. Et exceptis his : pingere,
fingere, impingere, lingere, cingere, cum omnibussuis compositis, quae mu-
tant [at in emht] verbi gratia : amaveram, sciveram, polueram, cog-
noveram, lenueram, debueram, habueram, audieram, legeram, icripseram,
dixeram, ceperam, miseram, punxcram, unxrrani, vin.rcram, slrinxeram,
finxeram, pinxeram, linxeram, cinxeram, impegeram.
...Âmabo, amabis, bit, amabimw, lis, bunl ; ama, muet, amotoie, amenf.
Praesensoptath i in omnibus conjugationihus sicui :ulinamamarem.
rr$ , ret,amarevi t; ulinam amavissem , set, sel; amavissemus, lis, sent,
iddita hac syllaba [ci , in fine, in omnibus persoois, si verbum est i©-
184
personas, si lo verbes es de la seconda conjugazo o de la terza ; si es
de la quarta, it. Pero segon que lo prétérit plus que perfeit del
indicatiu es formatz, sun tuil li prétérit plus que perfeit format,
ajustât agues el cap, si cum : s' eu agues saubut: s'ieu agues tengut,
perdut, conogut, pogut; syeu agues ausit, escrit, dormit ; délit,
avuit, si cum se conte plus pleneramen desus.
El prétérit plus que perfeit del indicatiu \ el futur del obtatiu ,
el presens del conjunctiu sun semblan, que fenissen : a, as, a,
am, atz, an vel o, si cum : eu sia, tu sias, cel sia, cum nos siam,
dos siatz, cel si an vel s ion.
El prétérit non perfeit del conjunctiu , si es de la segonda o de la
terza : es, esses, es, essem, essetz, essen, cum de la prima, si cum :
cum eu agues, tuaguesses, cel agues, cum nos aguessem, vos agues-
setz, celh aguessen vel aguesson. Si es de la quarta , is , isses , is,
issem, issetz, issen vel isson, si cum : eu dormis, tu dormisses, cel
dormis, cum nos dormissem vel dormisson.
Lo prétérit perfeit del conjunctiu : aia ut, aias ut, aia ut, aiam
ut, aiatz ut, aien vel aian ut , si es de la segonda o de la terza con-
jugazo, si cum : eu aia tendut, tu aias tendut, cel aia tendut, nos
■>
cundœ conjugationis; si prima?, at; si tertiœ,UT; si est quarlse, it. Primo
secundum formationem prœteriti plusquam perfecti indicativi, for-
mantur alia praeterita plusquam perfecta, posita hac dictione agues, el
cap, loco avia, verbi gratia : si scivissem, si lenuissem, et sic de singulis :
agues perdilum, cognilum... si audissem, et sic de singulis : dormilum; dé-
structura, vituperatum, sicut plenius continelur\
Et prœteritum plusquam perfectum indicativi, et futurum optativi,
et prœsens conjunctivi sunt similes, in secunda, et in tertia, et in
quarta conjugatione , quse desinunt ita : dicam, dicas, cat, dicamus, Us,
cant, verbi gratia : cum sim, sis, sit; cum simus, silis, sint. In prœterito in-
perfecio conjunclivi, si est secundœ videlicet conjugationis, vel tertiœ:
cum halerem, res, ret, haberemus, Us, veut, sicut in prima conjugatione
dictum est, verbi gratia : cum haberem, res, ret, haberemus, Us, rent.Si est
delà quarta, verbi gratia : cum dormirem, resy ret; in plurali : cum dor-
miremus, Us, rent. Hoc duplici modo potest dici videlicet secundœ et
tertiœ conjugationis : prima persona [aia ut], secunda [ta* ut], tertia
[ata ut]. In plurali, prima persona [aiamut], secunda [aiatz ut], tertia
[aten vel aion ut], si est secundae vel ter lise conjugationis, verbi gratia :
cum tetenderim, tetenderis, tetenderit ; in plurali, prima persona, cum
* Ce paragraphe est aussi obscur et aussi défectueux que ceux qu'on a déjà lus
plus haut. Les mêmes causes ont produit la même confusion.
auun tcndut, 1101 aiatz tendutz, eelh aion vel aien tendu t. — Si CS
de la quarta, muda 11 in M , si nim : eu aia sentit, tu tuas sent, / ,
rel (lia sentit , nos aiam sentit , VOê (tint: sentit , eelh aien vel aion
sentit.
Lo prétérit plus que perfeit del conjuncliu fè tais cum del ob-
(alill. Kl flltlir CUin: eu aurai tenant, tu auras tenant , eel aura ten-
ant, nos aureni tcngitt, vos auretz tengut, eelh auran vel aurai/
fen^ut. si es de la segonda e de la terza. Si es de la quarla, muda
tt in it.
Del infiniliu es ditz assalz dessus, al coraenzamen dels verbes.
Lo Passius de las autras conjugazos, si cum es dit de la primera
sia totz per ordre, fors que en la segonda et en la terza muda at
in ut, et en la quarta at in it.
Et aquist sun li verbe de la prima conjugazo :
(Suit une longue nomenclature de verbes de la première conju-
gaison y rangés par ordre alphabétique.)
De la segonda conjugazo :
(Suit une liste sans ordre de verbes de la deuxième et de la troi-
sième conjugaison.)
Tut li verbe sobredit, don Tinfinitius fenis in er, sun de la se-
gonda conjugazo, e lut li altre de la terza, d'aquel loc en sai on
fenissen celh de la prima.
De la quarta sun :
(Suit la liste d'un grand nombre de verbes de cette conjugaison.)
telendcrimus ; secunda, letenderilù; persona terlia , letnderunt. Si
est quai ne conjugalionis, videlicet mutata hac syllaba [ut in it],
verbi gratia : cum senlicrim, in singulari prima? persona?; secunda,
ris; tertia, senticrit ;ia plurali , senlicrimus...
Prœteritum plusquam perfectum conjunctivi est laie quale optativi.
Dicit ila in futnro : cum tenucro, lenueris, rit, tenuerimus. Débet ita inlel-
ligi, si est secunda? vel tertia? conjugalionis; si est quarta?, mulata hac
syllaba lt in it. De infinitivo dictum est satis superius. In principio
cumcœpi loquide verbis passivisaliarum conju^ationum, sieut dépri-
ma dictum est , sit totum per ordinem ; excepto sit quod in secunda et
terlia conjugatione mutât hanc s\llabam at in \ i.
Omnia verba supradicta , quorum infinitivus finit in hac s} llaba [er] ,
sunt secunda? conjugalionis; et omnia alia verba sunt tertia? conjuga-
lionis, videlicet ab illo loco ubi finiunt prima? conjugalionis.
i. 13
186
1 Adverbes es apellatz, qar josta lo verbe deu esser pausatz, si
Clim : « Eu die ver-amen, se tu non vas tost, eu te batrei mala-
merim w Die es verbum. Veramen, adverbium affirmandi. Vas es
verbe. Batrei, verbum. Tost, malamen, adverbia qualitalis.
Al adverbe pertenen très causas : species, significalio et figura.
Malamen ven de mal, e per zo es derivalivae speciei, quar ven
d'autre. Tost es primitivae speciei, quar no ven d'autre. Malamen
signifia qualitat, et bonamen, etfrancamen et temerosamen. Mas
saber deves que luit li averbe que fenissen in en, poden fenir in
enz, si besogna, qu'eu pose dir malamen o malamenz. E sun autre
averbe que signifien temps , si cum : er, or, aras o ar, Vautrer,
dema, ja, a la vegada, adonc, mentre, ogan, antan, tart, totz-
temps, man. — L'autre signifian ajustamen , si cum essems. L'autre
demostramen , si cum veus me, velvos. L'autre afermamen, si
cum : veramen, certamen. L'autre loc, si cum : aici, aqui, clins,
Adverbium dicilur, quia statjuxta verbum et semperjungiturverbo,
verbi gralia : «ego dico veraciter nisi vadas cito, ego te percutiam maie.»
— Hœc dictio [dtc] verbum. Hœc dictio [malamen] adverbium.Hœc dictio
[vas] est verbum, et hœc [balrei] est verbum. Hœ dune dictiones[[£osf,
malamen] adverbia. Ad adverbium pertinent tria : species, significalio
et figura. Hœc dictio [malamen] derivatur a malo, etideo est derivativœ
speciei, quia derivatur alio. Hœc dictio [malamen] signifîcat qualitatem,
et hœc [bonamem], et hœc [ francamen], et hœc [temerosamen]. Sed scire
debetisquodomnia adverbia quœ desinuntin hac syllaba [en], possunt
finire in hac syllaba [enz], si necesse est, quia possum dicere sic [ma-
tameri], vel sic [malamenlz]. Et sunt alia adverbia quœ significativa sunt
temporum, verbi gratia : hodie, modo vel idem 2, nuper, cras... aliquando,
hocanno, alio anno, dum, sero, semper, mane, lune— Alia significativa ad-
junctionis, verbi gratia, simul. Alia démonstrations, verbi gratia : ecce
me, ecce ille. Alia affirmalionis, verbi gratia : veraciter, cerle. Alia loci,
1 Le texte roman et la traduction latine du doivatus provuncialis ne sont pas
renfermés dans le même Ms., comme je l'ai dit plus haut ; mais le Ms. roman con-
tient ici une traduction laiine interlinéairc. Le Ms. latin offre la même singularité ,
ci à partir du même endroit, c'est-à-dire que le texte provençal s'y trouve inséré
dans les interlignes. Je n'ai pas cru devoir reproduire celte disposition des deux
textes, qui est loin d'être commode; je me suis borné à intercaler entre [ ], dans
la traduction latine, les mots romans que désignent les pronoms hœ , hœc, et que
le copiste ou le traducteur ne s'est pas donné la peine de répéter, parce qu'ils se
trouvent placés au-dessus ou au-dessous de ces pronoms indicatifs.
■*Idtm veut dire encore ici : même sens que le mot précèdent.
187
tlefors, délai, <lc:,ii, irnon, <n<al, sus, jus. L'autre com-
parai in. BJ <*UU1 : plus, mais, ruaurmrn .
Participiu es dilz, qur pren l'una jiari M nom e l'autra del
?eit>e. Del nom rele eas el genus; de vtfbfe rdcn tftfttpfl e si i^nî-
Bcatio; del an el del autre nombre et figura, el <1 ai/<> ai dit
a»aiz el nom et el verbe; mas saber devetz que tuit li particip
fenissen en ans, o en ens, o eu atz, o en itz, o en itz, si
cum : amans y presanz, plasenz, suffrens, conogutz, retëngutz%
auzitz, peritz% enganatz% despolhatz.
CoiuuNCTios es apeîlada qar ajosta l'un mot a l'autre, si cum :
« eu et lu et el devem disnar ensems. » Et las unas son copu-
lalivas, e las aulras ordinativas, si cum : derenan, cTaqui cnan,
(Caqul en reire. Las aulras asimilativas , si CUm : autres/, atsi
cum, si cum, quais.
verbi gratin : hic, intus, foris , ill c,inde, idem, sursum, àeorsum, sursum,
sublus. Alia comparativa : magis , minus, maxime.
Participium dicilur, quia capil partem nominis, partemque verbi. A
nomine recipit casus et gênera; a verbo retinet tempora et significatio-
nes ; ab ut roque nimierum et figuraui,et de istis dixi satis in nomine
et in verbo ; sed scire debvtis quod omnia participa finiunt in liac
dietione [axs] vel in bac [ens] vel in hae [utz, itz]. vei bi gra I ia -.amans,
apprecians. apprecialus, placent, paliens, cognilus, retenlus,audilus, perilus,
deceptus, despolialus .
Coxjunctio dicitur quia jungit unnra dictionem cum alia, verbi gra-
tia : « ego, tu et ille debemus prandere simul. » Et quœdam sunt copula-
tivae, et aliœ sunt ordiuativae, verbi gratia : de cœlero,idem,olim. Alia? sunt
assimilalivae, verbi gratia : sicul, sic ut, verbi gr alia, quasi.
C'est ici que se termine la partie purement grammaticale du
Donatds provincialis ; ce qui suit est du ressort de la proso-
die, et Ton y passe sans transition. 11 y a évidemment lacune dans
manuscrit, à moins de supposer que le grammairien, pour épar-
gner la patience du lecteur, comme il le dit plus bas, à la fin de
son Rimario, a volontairement passé sous silence la préposition
et V interjection. Quoi qu'il en soit, ces deux chapitres manquent
à l'ouvrage, qui se termine, comme je l'ai dit, par un diction-
naire de rimes, où sont rappelées çà et là quelques règles de la
grammaire, relatives aux désinences uniformes de certains temps
des verbes. Il serait inutile de reproduire ici ces règles, qui se
188
trouvent déjà plus haut, à peu près dans les mêmes termes, et
dont le rappel n'a eu pour but que d'éviter de longues nomen-
clatures.
Voici ce qu'on lit à la fin du manuscrit de la Bibliothèque Lau-
rentiennè :
Et hsec derythmis dicta sufficiant, non quod plures adhuc nequeant
inveniri, sed, ad vitandum lectori fastidium, finera operi meo volo im-
ponere, sciens procul dubiolibrum meum œmulorum vocibus laceran-
dum, quorum est proprium reprehendere quœ ignorant. Sed si quis in-
Yidorum in me» prsesentia hoc opus redarguere prœsumpserit, de
scientia mea tantum confido, quod ipsum convincam coram omnibus
manifeste, sciens quod nullus ante me tractavit ita perfecte super his,
necadunguem ita singula declaravit. Civis Ugonominor, qui librum
composui precibus Jacobi de Mol a et domini Corani Zuchii de Sterlleto,
ad dandam doctrinam vulgaris Provincialis, et ad discernendum verum
a falso in dicto vulgare '.
Au commencement du manuscrit de la Bibliothèque Ambro-
sienne, dit M. Baynouard 2, on lit :
« Incipit liber quem composuit Hugo Faidit, precibus Jacobi de Mona
et domini Conradi de Sterleto, ad dandam doctrinam vulgaris Provin-
cialis, ad discernendum inter verum et falsum vulgare. »
1 Fragment cilé par Bastero, Crusca Provenzale, p. i io; et par M. RaynouarcI,
Choix des poésies orig. des iroub., t. II, p. clii.
a Ibid. , à la note.
IXPL1CIT LIBER D0NAT1 PROVINCIALIS.
1 89
11.
LA DREITA MANIERA DE TROBAR
Per so qar ieuRaimonz Vidais ai visl et conegut que pauc d'ornes
sabon ni an saubuda la drecha maniera de trobar, voill eu far
aquest libre per far conoisser et saber qals dels trobadors an mielz
trobat et mielz ensenbat ad aqelz qel volran aprenre , com devon
segre la drecha maniera de trobar. Pero s'ieu ialongi en causas qe
porria plus leumens dir , nous en deves meravellar; car eu vei et
cobosc qe mant saber en son tornat en error et en (enso qar eran
tant breumens dig. Per q'ieu alongarai en lai luec qe porria plus
breumenlz hom dir ; et si ren i lais o i fas errada , pot si ben avenir
peroblit ; qar ieu non ai leis vistas ni auzidas lolas las causas del
mon , o per fallimenlz de pensar. Per qe totz hom prims m'en deu
rasonar, pois conoissera la causa. Ieu sai ben que mant home i
blasmeran , o diran : * aital ren i degra mais melre , » qc sol lo
quart non sabrian far ni conoisser, si non o trobessen tan ben asses-
mat. Aulresi vos dig qe homes prims i aura, de cui enlen, si lot s'cs-
tai ben, qei sabrian i)ien meilhorar o mais melre; qe.greu trobares
negun saben tan fort ni tan primamenz dig, qe uns hom prims no i
saubes melhurar, o mais melre. Per qu'ieu vos dig qe en negnna
ren, posbasta ni ben ista, non devon ren oslar ni mais melre.
Éloge ou gai savoir. — Tolas gensCrislianas, Jusieuas et Sara -
Binas, emperador, princeps, rei, duc, conte, vesconle, contor, vah a -
sor, clergue, borgnes, vilans, paucs cl granz, melon loi/, jorns lor en-
4endimenten trobar et en chanlar, o qen volon Irobar, o qen volon
enlendre, o qen volon dire, o qen volon auzir, qe greu seres en loc
negun lan privai ni lantsol, pofl g6Bfl i a, paucaso moulas, qeades
190
non aufas canlar, un o autre, o tôt ensems, qe neis li pastor delà
monlagna lo maior sollatz qe ill aian an de chantar ; et luit li mal
el ben del mont son mes en remembransa per trobadors; et ja
non trobaras mot un mal dig , pos trobaires Fa mes en rima, qe lot
jorns en remembranza [non sia mes] ; qar trobars et chantars son
movemenz de totas galliardias.
En aqest saber de trobar son enganat li trobador et dirai vos com
ni per qe. Li auzidor qe ren non inlendon, qant auzon un bon chan-
tar, faran semblant qe fort ben l'entendon et ges no l'entendran,
qe cuieran so qelz en lengues hom per pecs si dizon qe non l'en-
tendesson : en aisi enganan lor mezeis, qe uns dels maior sens de!
mont es qi demanda ni vol apenre so qe non sap ; et sil qe enlen-
don, qant auzion un malvais trobador, per ensegnament li lauzaran
son chantar; et si nolo volon lauzar, al menz nol volran blasmar;
et aisi son enganat li trobador, et li auzidor n'an lo blasme ; car una
de las maiors valors del mont es qui sap lauzar so qe fai a lauzar,
et blasmar so qe fai a blasmar.
Sill qe cuion entendre, et non entendon, per otracuiament non
aprendon, et en aisi remanon enganat. Ieu non die ges qe toz los
homes del mon puesca far prims ni entendenz, ni qe fassa tornar
de lor enveitz senz plana paraola. Pero anc, die vos, non fes tan
gran errorper qeben i sia escoutatz, ni ben puesca parlar, qe non
traga alcun home qe o entendra. Per qe, si lot ieu non entent qe
totz los puesca far entendentz, si vueill far aqest libre per l'una
parlida.
Aqest saber de trobar non fou anc mais ni ajostalz tan ben en un
sol luec, mais qe cascun n'ac en son cor, segon que fon prims ni
entendenz. Ni non crezas que neguns hom n'aia istat maistres ni
perfaig ; car tant es cars et fins le saber qe hanc nuls homs non se
donet garda del tôt. So conoissera totz homs prims et entendenz
qe ben esgard aqest libre. Ni eu non die ges qe sia maistres ni par-
faitz, mas tan dirai segon mon sen en aqest libre, qe tolz homs qi
Tëntendra, ni aia bon cor de trobar, poira far sos canlars ses tola
vergoigna.
De la langue limousine. — Totz hom qe vol trobar ni entendre
deu primierament saber qe neguna parladura no es naturals ni
drecha del nostre lingage, mais aqella de Franza* et de Lemosi
« Biistcro lit ainsi ce passage, qu'il a cite : «Tol& hom qe vol trobar ni entendre
m
el de Proenza e d'Alvergna el de Caeffim. Pei qe leu vos die qe
ajaal ren parlerai de Lemoéie, aje lotii Bstai terne attentai et
lotas lor vezinas, el lolns relias qe son entre ell.ts. Kl loi l'ome qe
en iqeUai aonl \\M m norit, ai la parladura naiural et drecha, mas
cani uns dels eieii de la parladura per ma rima, qe i aorà nei
lier, o per autra causa. Mielz conois cels qe a la parladura recone-
guda, el noncuian tan mal far cou fan, cantlajellan de sa nalura,
amao caiao qe lors lengages sia. Per q'ieu vuell far aqest libre,
per far conoisser la parladura a cels qe la sabon drecha , et per
ensennar a cels qe non la sabon.
La Parladura Krancesca vol mais et1 plus avinenz a far romanz
et pasturellas ; mas cella de Lemosin val mais per far vers et
causons el servantes; et per tolas las terras de noslre lengage so de
maior aulorilat li cantar de la lenga Lemosina que de neguna aulra
parladura , per q'ieu vos en parlarai primeramen.
Manl home f>on qe dizon qe porta ni pan ni vin non sonparao-
las de Lemosin , per so car hom las dilz autresi en aulras terras
coin en Lemosin; et sol non sabon qe dizon; car totas paraolas qe
dilz hom en Limosin d'autras guisas que en aulras terras, aqellas
son propriamenz de Lemosin. Per q'ieu vos die qe totz hom qe
vuella trobar ni entendre deu aver fort privada la parladura de
Lemosin , et après deu saber alqus de la nalura de gramatica , si
fort primamenz vol trobar ni entendre; car Iota la parladura de
Lemosin se parla naturalmenz , et per cas et per genres, et per
temps , et per personas , el per motz , aisi com poretz auzir aissi ,
si ben o escoutas.
« deu primierament saber qe neguna parladura non rsnaturals ni drela de! noslre
« lengatge, mas aquela'dé Lemosi, ede Proenza , e d'Alvergna, c de Caersin. »
Celte leçon est probablement conforme au texte du Ms. original ; peut-être cepen-
dant est-ce une-correction de Bastcro. Quoi qu'il en soit, c'est ainsi qu'il faut lire
ou corriger celte pbrase avec lui. L'addition du mot Franza ne peut être qu'une
erreur de copiste : elle forme un véritable non-sens, et une contradiction avec plu-
sieurs passages de celte grammaire, et notamment avec le suivant, que Bastero a
également cité : « Tnyt aquel qe dizon : amis per amies , cl moi per me, etc., tut
« fallon , qe paraulas son Franzesas e no las deu hom mesclar ab Lemosinas. » Ce
qui signifie : « Tous ceux qui disent: amis pour amies et mo< pour me. etc., font
« une faute; car ce sont des mots français que l'on ne doit pas mêler avec ks mots
« Limousins. » Ce passage ne permet pas de laisser subsister ici le mot Franza, qui
te trouve dans noire copie, et dont la suppression est d'ailleurs une affaire de bon
sens. ( Vvyrz Basiero, Cuis a P/menzale , pr< t. p. j et 39.)
* Suppléez es (est)..
192
Parties du discours. — Totz hom qe s'enlenda en gramatica
deu saber qe og partz son de qe totas las paraolas del mont si tra-
son , so es a saber del nom , et del pronom , et del verb , et del
averbi, et del particip, et de la conjunctio, et de la prepositio,
et de la interjectio.
Per tôt aiso qe ieu vos dich , deves saber qe las paraolas i a de
très manieras : las unas son ajectivas et las autras substantivas , et
las autras ni l'un ni l'autre. Ajectivas et substantwas son totas acellas
qe an pluralilat et singularitat , et mostron genre, et persona , et
temps , o sostenon , o son sostengudas , aisi con son sellas del nom
et del pronom et del particip et del verb j mas cellas del averbi
et de la conjunctio, et de la prepositio , et de la interjectio , per
car singularitat ni pluralitat non an, ni demostron genre, ni per-
sona, ni temps, ni sostenon ni son sostengudas , ni son ni l'un ni
l'autre , et podes las appellar neutras.
Las paraulas adjectivas son com : bons, bels, bona, bella, fortz,
vils, sotils, plazens, sojjrenz, am, vau, grasisc, engresisc, o cant a
o qe fai o qe suffre ; et son appelladas adjectivas, car hom no las pot
portar ad entendement, si sobre substantius non las geta.
Las paraulas substantivas son aiso com : bellezza, bonezza, cava-
liers, cavals, dompna , poma , ieu, tu, mieus, tiens, sai estait, et to-
tas las autras del mont , qe demostron substantia visibil e non
visibil ; et aiso an nom substantivas , car demonstran substantia, et
sostenon las ajectivas, aisi com qi dizia : « Reissui d'Aragon, o : ieu
sui ries noms. »
Las paraulas adjectivas son de très manieras : las unas son mas-
culinas, et las autras femininas, et las autras comunas. Las mas-
culinas son aisi com bons, bels, et totas cellas qe hom ditz en
l'entendiment del masculin ; et no las pot hom dir mas ab sub-
stantiu masculin. Las femininas son aisi com bona, bella, et totas
cellas qe hom ditz en entendiment del féminin ; et no las pot hom
dir mas ab substanliu féminin. Las comunas son aisi com : fortz,
vils, sotils, plasenz, suffrenz, am, vau, grasisc, et mantas d'autras
qe n'i a d'aqesta maniera. Et son pero appelladas comunas, car
hom las pot dir aitan ben a substanliu masculin com ab femenin,
vel a féminin com a- masculin,. et com ab comun ; car aitan ben
n'i a de très manieras com de las substantivas.-
Las paraulas subsiantivas femininas son : bellezza, bonezza,
dompna, Roma, et totas las autras, qe demostran substantia fe-
minina. Las masculinas son : cavaliers, cavals, et totas las autras
103
qe demoîHmn subslanlia mascnlina. Comunas son totas aqestas :
/<•({, */u\ estais ta, ci totns las nuiras, don si pol dettàstrar aitan
ben bonis com remua, aisi coin ïfétgeà; car liom pot béfl dir :
ces es aijt'st homs, o : aquestafetftna.
Noms. — Primieramenlz vos parlerai (ici nom cl de las paraolas
qe son delà sieua substantia, com las ditzhom en Lemosin. Saber
(levés qel nom a sine declinalions, el qascuna d'cllas a dos nom-
bres, so es a saber b singular el plural. Lié singulars parla d'una el
nominaliu, el genitiu, el datiu et vocaliu et el ablatin.
Apres lot aisi deves saber qe grammalica fai genres, so es a
saber le masculins el féminins, et neutris, et es comun. Mas en
Romans totas las paraolas del mont, adjeclivas o subslantivas,
son masculinas, o femininas, o comunas o de luns entendemenz,
aisi com ieu vos ai dig desus. En petit us en fora, qe pol liom
abreviar, per rason del neutri, el nominaliu el vocaliu singular,
aisi com qui volia dir : bon m'es car m'aves onrat , o : mal m'es
car m'aves tengut , — bel es aiso; et autresi van tuit cill d'aqest
semblant. Et dar vos n'ai eisemple dels masculins et dels fémi-
nins. En gramalica es arbres féminins, et cors es neutris; et dilz
los liom en Romans masculins. En gramalica fai hom masculin
(imor-, et mar neutriu ; et ditz los féminins en Romans. Autresi
tolas las paraulas del mont son masculinas, o femininas, o co-
munas et de luns entendemenz en Romans. D'aqest dos cas en
fora, qe ieu vos ai dich, qe son neutriu per abreviar. Esliers non tro-
baretz neguna paraula substantiva que liom puesca dir en neutri,
mas solamenz las ajeclivas, aisi com ieu vos ai dig, el nominaliu
el vocaliu singular, car ja non trobares autre cas negun.
Hueimais deves saber que totas las paraulas del mont mascu-
linas, qe s'alagnon al nomen, etcellas qe liom ditz en* l'entende-
ment del masculin, subslantivas et adjeclivas, t'ahmgan en. \i.
cas, so es a saber : el nominatiu singular, el genitiu, el daliu, et
en raciisatiu, et en l'ablaliu plural; et s\ibrevion en. vi. cas , so
-aber : lo genitiu, et el daliu, el el acusatiu, el él ablatiu sin-
gu'ar, et el nominaliu et elvocatiu plural. Alongat âpelli ieu
canl hom dilz : cavaliers, cuvais, et autresi de tolas las attiras pa-
raulas del mon. Siom dizia : h cavalier es ï>enguT; o mal mi fes
lo caval , o bon gap Vescut, mal séria dich, qel nominaliu singu-
lar alongar si deu , si lot hom dis per us : pué vèngitt es lo cavalier.
194
o mal mi jes lo caval , o bon sap Vescut. Et el nominatiu plural
deu hom abreviar, si tolz hom dis en motz luecs : vengut son los
cavaliers y o mal mijeron los cai'als, o bon mi sabon los escutz.
Aulresi de lolas las paraulas masculinas s'alongon tuit li vocatiu
singular, et s'abrevion luit li vocaliu plural. Li vocaliu singular
s'alongon, aulresi con li nominaliu.
Et eu, per so qe ancaras n'aias maior enlendement, vos en tro-
barai senblan dels Irobadors , aisi con o an menât sobrel nomi-
naliu cas singulars, et sobrel nominaliu plural, et sobrel vocatiu
singular, et sobrel plural, per so car aqest q^re cas son plus des-
leu per entendre a cels que non an la parladura qe als autres, qe
Tan drecha ; car li catre cas singular, so es le genilius, el dalius,
et Pacusatius, et l'ablalius s'abrevien per lolas las terras del mon ;
et li catre cas plural, so es a saber lo genilius, el datius, et l'acu-
saliiis, et l'ablalius s'alongon per tolas las terras del mon ; mas
perso qe li nominatiu el vocatiu singular non s'alongan, mas per
cels que an la drecha parladura, ni li nominaliu plural non s'abre-
vion, mas per cels que an la drecha parladura.
EnBernartz del Ventedor dis :
Bien s'estai, donpna, ardimenz •,
et dis en autre luoc :
Bona dompna, vostre cor genz ».
En G. de Sain Leidier dis :
Dompna , ieu vos sui raessagiers 3.
et en autre luoc dis :
Non sai cals es le cavaliers 4.
' Ce vers se trouve dans la pièce .qui commence par es mots : Ab joi mou lo
ver*. — Voyez M. Raynouard , Choix des poésies orig. des Troub. , t. III, p. ^3,
où on lit :
Ben estai a domna ardimens.
• Même piècr. — Voici la leçon de M. Raynouard :
Belha domp/ia , '1 vostre cors gens.
» C'est le premier vers de la chanson publiée par M. de Rochegtide; Parnas.
Occit., p. 283.
■'. Même chanson. — On lit>b au lieu de le dans M. de Roehegude.
195
En G. del Borneill dis:
E poli dtl ■»•! nom roi la faite
luit aquist nomiiialiu toron singttlar alongat.
V raus donaraisenblanlz dels vocalius en un luec :
I'.i vos doiipn.i pros, franche et <l Ira i cire '.
en autre luoc dis :
[>. ii B dos ;inz,
Bels t ois | n /.iiu7,.
Araus donrai senblanz dels nominatius plurals, com s'abrevion.
En B. del Ventadom dis :
Skber potion P< i atin cl Norman.
et en G. del Borneill dis :
Ei sil fag sjn gentil 5.
araus donrai semblant dels vocalius plurals. En B. del Ventadom
dis :
Ar me con>illia'.z, senhor V
Esliers vos vuell far saber qe una paraula i a masculina, ses plus,
qe s'alonga el nominatiu et el vocaliu singular et en toz Ios plurals,
so es a saber : malvaz,
Ausit aves com hom deu menar las paraulas masculinas en abre-
viamen et en alongamen. Araus parlarai de las femininas et de
lolascellas qehom dis en entendement en féminin. Saber deves que
las paraulas femininas i a de 1res manieras : las unas que fenissen
en a, en aisi com : dompna, poma, bella, et manias aulras paraulas
que fenisson en or , en aisi com : amory color, lauzor. d'autras n'i
a que feneisson en ON , en aisi com : chanson , saison , faison f
oc/taison.
Saber devesqelolascellasqe feneisson en a, adjectivas et subslan-
' Giraud de llorneil : Can erris la fresca. — J'ai ivsfilué ces deux vers d'après le
Mi. de la Bibl. royale, suppl. fr., r>° 3o3q.
» Je n'ai pu rf trouver ces ver> ni les deux rita'ions quisuivent. La dernière ne m<-
paraît pas appartenir à Bernard de Ventadoor.
* Giraud de Borneil : Len chansoncta. Ms. dr la Rio! royale, u» ao3?, foî. -
^0, roi. i .
» ro) ,■: M. Raynoaard , l. III , p. SS.
196
tivas aisi com: donpna, poma, s'abrevian en. vi. cas singulars, et
alongan si en los. vi. cas plurals.
Las autras que feneisson en or , en aisi com amor, color, lauzor,
et aqellas qe feneisson en on , aisi com chanson, sazon, ucaison,
s'alongon en. vin. cas so es a saber: el nominatiu etel vocatiu sin-
gular, et en toz los cas plural, et abrevion si el genitiu, et el datiu,
et en l'acusatiu, et en l'ablatiu singular.
Et per so car li nominatiu singlar son plus salvalge a cels que
non an la drecha parladura qe toz los autres, et darai vos en sen-
blan dels trobadors.
N Arnautz de Merueill dis :
Sitn destrenhelz, dona , vos et amors '.
et manz d'autres qe n' i a, qe ieu porria dir. Mas en una paraula
o en duas, qe ieu diga per senblan, pot entendre toz homs prims totas
las autras.
Estiers vol vuel dir qe paraulas i a qe s'alongon en toz los cas
singulars et plurals, en aisi com : delechos,joios, volontos, ris, gris,
vils, lis, cors, o?*s, las, nas, res, gras, près, confes, engres, temps,
geins, fais, reclus, conclus, ars, spars, convers, envers, romans
enans, e noms propres d'ornes et de terras, aisi con : Paris, pais,
Ponz, et manlz autres qe n'i a, qe remanon el es'gardament d'omes
prims. Encars i a de paraulas qe s'alongon per totz los cas singulars
et plurals per us de parladura, et car si dizon plus avinnenmenz,
aisi com : emperairis, chantairis, badairïs, et totas cellas qe son
d'aqest semblant.
Autras paraulas î a qe hom pot abreviar, car son acusatiu sin-
gular, et en aqest cas mezeis, pot los hom alongar per us de parla-
dura, aisi com qui volia dir: ieu mi j'ai gai, o : ieu mi tengper
pagat, et en aisi es dig per cas ; et dis hom ben : ieu mi fat gais, o :
ieumitencperpagatz. Et en aisi ditzlosboms per us de parladura, et
tolz aqels d'aqest semblant.
Encara vuell qe sapchatz qe el nominatiu et el vocatiu singular
dilz hom totz, et, en (otz los autres cas singular, ditz hom tôt;
et en nominatiu et el vocaliu plural dilz hom tut, et en totz los
autres cas plurals ditz hom totz.
Saber deves qe paraula i a del verb qe dilz hom aisi com del
nomen, so es a saber los en nominatiu , aisi com qui volia dir :
' Vojez M. R;iynou;\td , t. HT, p. 227. — J'ai resluué ce vers d'après sa
leçon.
mai mi fui Variais, o : bon sap le venirs ; el ai, ilongan et
s'ubrevian coin li masculin.
Las paraulas substantivas comunas, qant lasdilz hom per mascu-
lins, s'alon-au etabrevian aisi con li masculin; etcant si dizon per
féminins, s'alongan et s'abrevianaisi comli féminin (je non l'enns-
sen en a.
En vostre cor devetz saber que tuit li adjecliu comun, so es a
saber : Jortz, vils, sotils,p/azc/iz,so//rc/iz, de calqe parlqc sian, o
nom o parlicip, s'alongan el nominatiu et el vocatiu, sian omas-
( ulin o féminin, aisi con qui volia dir : Jortz es le chavals, o : Jortz
es li donna, o: Jortz es li chansons; et en totz los autres cas alon-
gan si et s'abrevian, aisi com li substantiu.
Sapchatz qe uns s'alonga el nominatiu singlar , et per totz los
autres cas, ditz hom un ; et el nominatiu et el vocatiu plural ditz
hom (lui, trei, et en lot los autres, dos, très; et en lot los autres
nombres entro a .c. ditz hom per totz d'una guiza ; mas. ce,
ccc.,cccc.,d.,1.dc, .dcc, .dccc, dcccc, s'abrevion el nominatiu
cas plural , et alongon si en totz los autres.
Parlât vos ai de las paraulas masculinas et femininas, con
s'alongon et s'abrevion en cascun cas. Araus parlarai de cellas
qe son del senblan al nominatiu et al vocatiu singular, et a totz los
autres. Primieramen vos dirai las femininas : el nominatiu el vo-
catiu singlar, ditz hom : ma donna, sor, necza, gasca, garza, et,
en totz los autres cas singulars, ditz hom : mi dons, seror, boda ',
gascona, garsona, et en totz los cas plurals dis hom : dompnas,
serors, bodas, gasconas, garsonas.
Dels masculins podes auzir oimais. El nominatiu et el vocatiu
singular ditz hom : conpags, Peires, Bos, bailes, Ebles, laires, bre-
ses, gascs, gars, Caries, Ugos, Guis, Miles, Gaines, Folqes, Ponz,
Bemiers, dos, catz, et en tôt los autres cas singulars, et el nomina-
tiu et el vocatiu plural ditz hom : conpaignon , Peiro, Bozow, bal-
lon, Eblon, lairon, breton, gascon, garson, Carlon, Ugon, Guison,
Milon, Ganellon, Fol con , Ponson , Bernison, don, chaton. Et el
genitiu, et el datiu, et el acusatiu, et en Tablatiu plural ditz hom :
conpagnons, Perons, bretons, barons, bailons, Eblons, lairons, bre-
castons. Per so car Irobares una paraula dicha en doas guisas,
devetz sercar lolz los cas.
Per totas aquestas deves saber qe el nominatiu et el vocatiu
1 Botta. Suppléez : ne. Ncboda correspond à necza (nièce).
198
singular dis hom : nepos, abas, pastres, pestres, senhers, coms,
vescoms, enfans, homs, cierges, tos, et el geniliu, et el daliu, et
en l'acusaliu, et en l'ablaliu singular, et el nominatiu, el el vo-
caliu plural dilz hom : segnor, conte, vesconte, enfant, home, bot *,
abat. Et el geniliu, et el daliu, et en l'acusaliu, et en Fablaliu
plural dilz hom : segnors, contes, enfanz, homes, botz. Aulresi si
trobatz d'aulres a senblans d'aqest, vos deves pensar et esgardar
qe en aisi los deu hom dir.
Noms verbaux. — Dels nomens verbals i a de très manieras ,
aisi com emperaii -es, chantaires, violaires, et en aisi con grasieires,
jauzieires , et en aisi com entendeires , -valeires , deveires; aqest et
luit l'autre d'aqesta maniera qe n'i a motz, qe si dizon en aisi el
nominaliu et el vocaliu singular, so es emperaires, e\ grazieires, et
entendeires, et aulresi d'aqest senblar ; et el geniliu, et el daliu, et
en l'acusaliu, et en l'ablaliu singular , et el nominatiu et el vocaliu
plural dilz hom : emperador, jauzidor, entendedor, et el geniliu, et
el daliu, et en l'ablaliu plural dilz hom : emperadors, jauzidors,
entendedors, aisi com lo masculins.
Si so son li adjecliu comun qe varion el nominatiu, et el vo-
catiu singular ab los autres. El nominaliu et el vocatiu singlar
ditz hom ab qalqe substanliu, sian masculin o féminin : maires ,
menres, meillers, bellazers, gensers, sordeiers, priers ; et en lotz los
autres cas dilz hom : maior, menor, melhor, bellazor, gensor, sor-
deior, prior, breus et loncs, aisi com els substanlius masculins.
Pronoms. — Per so qe dels verbs vuele parlar, vos dirai aisi las
paraulas del pronomen , con dizon en cascun cas. El nominatiu et
el vocatiu singular dilz hom : aqels, cels, els, autres, cest, mot, et
en lotz los autres cas singulars ditz hom : aqest, cestui, lui, autrui,
et el nominatiu , et el vocatiu plural ditz hom : ill, cill, aqill,
aqist, autre, cist, miei, siei, et en totz los autres cas plurals dilz
hom : cels, lors, aqest, autres, aicels, cest, los, mos, sos.
Auzit aves dels masculins, ara vos dirai dels féminins. El no-
minaliu, et el geniliu, et el daliu, et en l'acusaliu, et el vocaliu,
et en l'ablatiu singular, ditz horn : ella, cella, autra, aqesta, la, sa,
1 Bot. Il faut lire : nebot (nevea). On '.rouve pourtant des exemples de celle
forme abrégée.
ma, et en toiz los cas pi ara fa ditz hom : ellas, eellai, outras. Aqeslas
son collas qe hom dis |>lns d'una «jui/a en (olz locs.
Lu paraulas del pronom son nqoslas : miens, drus, sicus, nos-
«M alongonsi et s'abrevion aissicon li mas< -ulin. Las fcmininas
son : nUêtêOy tieua, sieiia, nostru, iu)str(i; et alongon si et s'abrevion
aisi eon las femininas del nomen.
Eé aiso qe vos ai dig entro aisi podetz aver entendut com si mena
hom las paraulas del nomen, et del parlicip, et del pronomen ; et
alongan si et abrevian. Ara vos parlarai del adverb et del conjunc-
liu,ctdel preposiliu, et del inlerjectiu.
Adverbes. — Las paraulas del averbi pot hom dire longas o
breus, qe an mestier, aisi com ditz hom : mai o mais, largamen
O largamenz, bonamen o bonamenz, eissamen o eissamenz, aut-
ramen O autramenz.
Conjonctions, prépositions, interjections. — Aulresi ditz
hom d'aqesla maniera las paraulas del conjunctiu et del preposiliu
et del interjecliu, et totz homs prims pot leu entendre, car lola
via et en lolz luecs las ditz hom d'una guiza.
Verbes. — Hueimais vos parlarai del verb. — En la primiera per-
sona del singular dilz hom, sut, et en la segonda ditz hom, iest, et
en la terza hom, es. En la primiera persona del plural, ditz hom,
em, en la seconda, est, en la terza ditz hom, suri. Per so vos ai parlât
d'aqestas 1res personas, car mant trobadors an messa l'una en Iuec
de l'autre.
Paraulas i a del verb en qe an fallit los plus dels trobadors, aisi
con : trai, atrai, es trai, retrai, cre, mescre, rescre, descre, pai'i,
suffri, traï, -vi. Per so car en aqestas paraulas 1res an fallit loplus
dels trobadors vos en parlarai a casliar los trobadors els entendedors.
Saber devetzqe trai* atrai, estrai, retrai son del présent, et del
indicaliu et de la terza persona del lingular , e deu los hom dir
aissi con qi dizia: aqel trai lo cnvnl del rstable, o : aqel refrai bo-
nds nouas, o : aqel s'estrai (Vaco qe a convenant, et : aqel atrai
gran ben al sieu.En la primiera persona dilz hom: ieu traclocaval
del estable , o : ieu rrtrac bonus novns\ o : ieu m* es trac d'aiquo qe
ai convenant, o : ieu ut rue gran ben aïs miens.
I
200
Pero EnB. del Ventedor mes la terza persona per prima en dos
cantars. L'uns ditz :
Ara can vei la fuella
Jos dels arbres cazer *.
Et Pautres ditz :
Ara no vei luzir soleill a.
Del primier cantar fon li falla en la cobla qe ditz :
Encontral dampnatge
E la pena qHeu trai3.
Et degra dire trac , car o dicis en prima persona , on hom deu dire
trac. En l'autre cantar fon li falla en la cobla qe ditz :
Ja ma dompna nos meravelh
Sil prec qern don s'amor nim bai
Contra la foldat q'ieu reirai 4.
Autresi degra dire aisi retrac , qe de la terza persona es trai
et retrait qe aitan mal es dig : « Ieu trai per vos gran mal, » o qi
dizia aqel : « Retrac de dos gran mal. »
De leu pot esser qe i aura d'ornes qe diran en , com si pogra
dire trac ni retrac, qe la rima non anava en aisi. Als disenz
pot hom respondre qel trobaires degra cercar motz et rimas qe
non fossan biaisas ni falsas en personas ni en cas. — Trai, estrai
si dizon en aquella guiza mezeis. — A aitan ben son del présent
indicatiu et délia terza persona del singular e cre, e mescre, et
descre. En la prima persona ditz hom : crei, mescrei, descrei.
Aitan mal isti qi diz : « aquel crei, » et qi ditz : « ieu ve , » con
qui ditz : « aqel vei. » En la prima persona ditz hom vei ; en la terza
ditz hom ve. Autresi en la prima persona ditz hom : « ieu crei, »
et en la terza persona : « aqel cre. » Et aulresi devon dir tut li autre
d'aqesta razon
1 Voyez M. Raynouard , Choix des poésies orig. des Troub., t. ITI, p. 62, où
on lit :
Lanquan vey la fuelha
Jos dels albres cazer.
a Restitué d'après le Ms. de la Bibl. royale, 7614, fol. 5a r°.
3 Voyez M. Raynouard, t. III , p. 6a.
4 Ms. 761A, fol. 54 r°.
m
Mas En G. del Borneill i t'alli en una bona chanson qe diti :
ni'.ilen fM i.iMiiui. u
i okan v.tlfn •.
En aqella cobla qe dilz :
De nucn mi van milen
Per sobrardimm
En bruda
Mentaguda
Qena irai
Vas lal «isnhï.
Àqest qe es de la terza persona mes en la prima , on hom deu
dire crei.
Autresi en blasmei En Peirol, qe dicis :
El .mi la lan qui; a la mia i ■
Qan vei mon dan , ges mi mezeis non er»; ».
En B. del Ventedorn que dicis :
Toias las dot et laa mescrc ».
En autre luec dicis :
A per pauc de jui nom recre 4.
Tut aqist : ère, mescre, recre, son de la terza persona del sin-
gular, et del indicaliu; et car il los an ditz en la prima per-
sona, on hom deu dire : crei, mescrei, recrei, son fallit.
Autresi suffri, feri, traïy nori, et tolas las paraulas d'aqesta
maniera son del présent perfag del indicaliu, et de la primiera
persona del singular, et en la terza ditz hom : partie , feric ,
traie, noric, Per qe En Folquetz iffailli qe dicis en la terza
persona traï, en aqesta canson que dilz :
A ! can gent venz el ab cant pauc d'afan 5.
1 Voyez celle pièce dans le Ms. de la Bibl. royale, 7G1&, fol. a? r*\ — J'ai
rcsiilué d'après ce Ms., cl d'aprè* le Ms. ao33 , suppl. IV., les vers cilés ici , dont
le texte était inintelligible.
* Peyrols : Moût m'entramis. Ms. 7614 , fol. 89 r°.
5 Ce vers se trouve dans la pièce : Quan ,vey la lauàela. Voyez M.RaynouarJ,
t. III. p. 68.
4 Voyez M. Raynouard , t. III, p. 67. — Quan par la /lors.
5 Cette pièce est de Folquet de Marseille. — Voyez M. Raynouard , t. III
p 161. — Voici sa leçon :
Ai! quant genl vens et ab quant pauc d'afan...
On trobarelz mais tnnt de bona fe
Q'anc negus botn se mezeis non (ray.
1. 1*
I
202
En aqella cobla qe ditz :
On trobares mais tan de hon» le,
C'ancmais nuls liom si ineseis non Irai.
Aqest trài dicis el en la terza persona , on hom deu dir traie.
El en la primiera persona ditz hom trdi, et aulresi de totz los
autres d'aqesla maniera, et trairai vos en senblan.
En PeireJVidais dicis en la terza persona :
Carlizandris moric
Per sos sers qVnriquic;
El rei Daires feric
A mon cel qel noiric '.
Àilan mal seiia dig qi dizia : « aqel vi un hom , » o : « aqueljeri
un hom,, » con qi dizia : « ieu vie un home , » o : * ieu feric un
home. Autresi de totz los autres d'aq;esla maniera.
Assatz podes entendre, pos ieu vos ai proat per tantz bons tro-
badors qe son faillit, gardais dels malvatz qe n'i trobaria hom qi
o cercava, qe delsmelhors n'atrobaria hom assaiz mais, qi berto
volia cercar primamentz, de malvasas paraulas mal dichas.
Las autras paraulas del verb, per so car ieu non las poiria sens
gran affan, totz hom prims las deu ben esgardar. Et eu cant aug
parlar las gents d'aqella terra, e demant a cels que an la parladura
reconoguda e ques gaston, on li bon Irobador las an dichas; car
nul gran saber non pot hom aver menz de gran us de sotileza.
Per aver mais d'entendemen vos vuoil dir qe paraulas i a don
hom pot far doas rimas aisi con : leal, talen, vilan, chanson,
fin. Et pot hom ben dir, qi si vol : liait, talan, vila, chanso,fi.
Aisi troba qe o an menât li trobador; mas primiers, so es leal,
talen, chanson, son li plus dreig. Vilan, fin, suffren miels
alegramen.
Dig vos ai en qal luec del nomen dis hom melhur o peior,
aisi con qi volia dir : « ieu melhur, » o : « ieu peiur. » Tôt hom
prims qe ben vuelha trobar ni entendre, deu ben aver esgardada
et reconoguda la parladura de Lemosin el de las terras enlorn ,
en aisi con vos ai dig en aqest libre, et qe las sapia abreviar,
et alongar, et variar, et dreg dir per totz los luecs qe eu vos
ai dig ; et deu ben gardar qe neguna rima , qe li aia mestier,
1 Voyez dans le Ma. de la Bibl. royale, suppl. fr. ao32, fol. 3i r°, col. i., la
fièce : Ben via a gran dolor.
an
non la metra fora de la proprfotal, ni de son cas, m 4e mm
genre, ni de son nombre, ni de sa part, ni de son mol, ni <l< m
persona, ni de son alon^amen, ni de son abrevïamen.
Per aqi mozeis »l<iu gardar, si vol far un canlar o un romain
qe diga rasons et paranlas i onlinnadas, et proprias et avinentz,
<■! (je sos cantar o sos romans non sion de paranlas biaisas ni
de doas parladuras, ni de razons mal continuadas, ni mal
leguîdas.
Aissi corn B. del Venledorn qe en primieras qatre coblasd'aqel
chanlar qe ditz :
Ben m'an perdut de lai vas Ventedor '.
a ditz qe « tant amava sa dompna qe per ren non s'en poiria partir
ni s'en parliria. » El en la quinla eobla dilz :
A l.iS nuiras nui u< îuja.s PSCASUt ,
Car unam pot, sis vol , a son ops traire.
1 vl lug aqill qe dizon : amis per amies, et mei per me an fallit, et
mantenir, contenir, retenir, tut fallon, qe paraulas son Franzezas,
et no las deu hom mesclar ab Lemosinas, aqestas ni negunas pa-
raulas biaisas. Dicis en P. Vidal Verge per... •, e galisc per ga-
lesc. Et En Bernartz dicis : amis per amies, et chastui per chastic.
Et crei ben qe sia terra on corron aitals paraolas per la natura de
la terra. Etges per tôt aiso non deu hom dir sas paraulas en biais
ni mal dichas, neguns hom qe s'entenda ni sotileza aia en se.
Et ieu non puesc ges aver auzidas lotas las paraulas del mon,
mas en so qe a estai dig mal permanz trobadors, ni las malvasas
rasons. Pero gran ren en eug aver dig en lant per qe totz homs
prims s'en poiria aprimar en aqest libre de trobar, o d'entendre, o
de dir, o de respondre.
* Voyez M. Raynouard, t. III, p. 72. Les trois vers cites ici y sont un peu
différents ; les voici :
Ben m'an perdut lai enves Ventudom...
A las auiras sui aissi eschagulz ;
Laquai se vol me pot a sos ops traire.
» Bastcro, qui cite ce passage [Criisca Provtmalr , pref. p. 39 ) , le lit ainsi :
• m tuyl aquel , qp dizou : amis per amies, c moi per me, etc., lui fallon , ifo
paraulas son FranttMa, e no las deu liom mesclar a Lemosinas. »
1 Mot passe dans le Ms.
DEUX CHARTES
INÉDITES
DE CHARLES-LE-CHAUVE.
Les deux chartes que nous publions ici, pour la première fois, sont
tirées des archives de l'église d'Autun. La première, celle qui, par
ses indications chronologiques, s'annonce comme la plus ancienne,
est une confirmation des biens appartenant au monastère de saint
Andoche. Elle a été copiée à Autun, par M. Léon Lacabane, d'après
un cahier en parchemin , d'une belle écriture du dixième siècle,
contenant plusieurs chartes de ce siècle et du précédent.
Ce diplôme a été douué sur la prière SAdalgarius, évéque d'Autun.
Le protocole est ainsi conçu : In nomine sanctœ et individuœ Triai-
latis, Karolus gratia Dei rex. On lit à la fin : Eriveus notarius, ad vi-
cem Conskiri episcopi\ recognovit. — Datum pridie kal. aprilis indict.IIIt
anno VIII régnante Karolo gloriosissimo rege.
Le style de la pièce, parfaitement semblable à celui des diplômes de
Charles-le-Chauve, désigne tout d'abord ce monarque comme l'auteur
de la charte qui nous occupe. Et en effet, la date de la huitième année
du règne et lintervention de l'évêque Adalgarius dans l'acte ne per-
mettent de l'attribuer ni à Charles-le-Gros, qui n'a pas régné plus de
cinq ans, ni à Charles-le-Simple, dont le règne a commencé précisé-
ment en 893, l'année même de la mort d'Adalgarius *.
* Voyez Gall. Chist., lomr IV, col, 369.
206
îci se présentent d'insolubles difficultés. Et d'abord la huitième an-
née du règne de Charles-le-Chauve, qui s'étend, suivaut la manière de
compter la plus ordinaire, du 20 juin 847 au 20 juin 848, correspond
aux indictions 10 et 11 et nullemeut à l'indiclion 3. De plus, Adalga-
rius, évèque d'Autun, a été promu à cette dignité seulement en 875, la
trente-sixième année du règne de Charles-le-Chauve. Cette date est
certaine, elle est consignée dans les actes d'un concile1.
Il est vrai que, suivant les bénédiclins, il y a six manières de compter
les années du règne de Charles-le-Chauve. Une seule semble, au premier
coup d'œil, diminuer les difficultés que présente la date de notre
charte. S'il y était question du règne de Chai les- le-Chauve en Lor-
raine, règne qu'on peut faire commencer au mois d'août 869, le di-
plôme qui nous occupe aurait été donné le 31 mars 877. A cette épo-
que Adalgarius était évèque d'Autun, et Charles-le-Chauve vivait en-
core. Mais l'année 877 ne cadre pas avec la troisième indiction. De
plus, la charte est simplement datée de la huitième année du règne;
or, quand Charles-le-Chauve compte par les années de son règne en
Lorraine, il a soin de le spécifier2. Enfin, en 877 Charles était empe-
reur depuis deux ans, et depuis deux ans il en prenait le titre dans ses
diplômes 5.
Nous ne sommes pas moins embarrassés du nom des deux person-
nages qui figurent dans la souscription ; l'un et l'autre sont tout à fait
inconnus. L'évêque ConsMrus surtout, qui, d'après la place qu'occupe
la signature dans l'acte, semblerait avoir eu la dignité de chancelier,
nous paraît suspect à juste titre; mais nous n'insistons pas sur cette
difficulté, le copiste du dixième siècle ayant très-bien pu lire, dans l'o-
riginal qu'il avait sous les yeux, Conskiri au lieu de Gauslini, nom de
l'archichancelier qui figure dans les diplômes de Charles-le-Chauve à
partir de l'an 867.
Quelle que soit du reste l'opinion qu'on adopte sur l'authenticité de
cette charte, il ne faut pas oublier que la copie sur laquelle la trans-
cription en a été faite remonte au dixième siècle. C'est donc une pièce
fort ancienne; et les nombreux noms de lieu qu'elle renferme en font
un document géographique d'une certaine importance. C'est celte seule
considération qui nous engage à la publier.
L'authenticité du second diplôme, qui est daté du 24 février 852,
nous paraît à l'abri de toute objection. Il a aussi été copié par M. La-
cabane, mais sur l'original , et , en l'imprimant nous avons encore cet
original sous les yeux. Malheureusement l'état de vétusté du parche-
• Voyez Gall. Chist., u IV, col. 367. .
» Voy. Hist. de France, tome VIII , page 63o, 63a, 634, 635, 6/jo, 64 1, etc.
* Voy. ibid., pages 648, 64$ et suivantes.
mm .i rcnducomplrtement mutiles tel ellurls <|<ie H0ttl a\ons tnilspoin
l«i déchiffrât en »<>n entier.
il renferme une continuation , donnée par Châtie* i« -chauve , «i un
échange de bien! immeubles fait paf acte doublé entre un BéftninOdil"
gariufl et !«• comic Warin, ce dernier paralasanl fcgir en qualité do pa-
tron d'une relise. Cette pièce fournil, aussi l>ien que la première, d'utiles
h nsei-ueinenis pour la géographie antienne de la France? mais ce <pn
ajoute encore à son intérêt, c'est le nom d'un personnage éminenl, qui
a joué un rôle important dans l'histoire des fils de Charlemagne.
Warin, comte de Màcon, de Châlon et d'Aulun, puis duc d'Aqui-
laine et de Toulouse', suivit d'abord le parti de Louis-le-Débonnaire
contre ses enfants révoltés Vaincu dans Chàlon, en 833 , par Lothaire,
il abandonna le parti de l'empereur pour suivre celui de Louis, roi de
Bavière. Après la mort de Louis, il racheta celte trahison par les servi-
ces qu'il rendit à Charles-le-Chauve. Ce fut au comte Warin que ce
monarque dut, en 841, la mémorable victoire de Fontenai en Puisaie,
et plus tard la paisible possession de l'Aquitaine.
Ce personnage, nommé vir inluster Warinus cornes dans un diplôme
de Louis-le-Débonnaire, de l'an 825, JVarinus inluster cornes dans un
autre diplôme de Charles-le-Chauve, de l'an 849*, est sans aucun
doute le même qui figure dans notre charte, avec la qualification sui-
vante : Dilectus et amabilis nobis cornes , vir illusler, Werinus. Outre les ti-
tres que nous lui avons donnés , les auteurs de Y Art de vérifier les dates
lui attribuent celui de comte d'Auvergne ; mais en cela ils ne sont d'ac-
cord ni avec D. Vaissette ni avec eux-mêmes5. Si notre diplôme n'ap-
porte aucun élément nouveau pour la solution de ce petit problème
historique, il fournit au moins une correction pour Y Art de vérifier les
dates , dont les auteurs n'ont trouvé, au delà de l'an 8504, aucune trace
de l'existence du comte Warin. Il résulte de la charte que nous pu-
blions qu'il vivait encore le 24 février 852.
Nous avons tâché de retrouver autant que possible le nom moderne
* Voir les Preuves de Vhist. de la maison de Vergy, page 6, et l'Art de vérifier
les Dates, tome II, page 4^4 « édii. in-fol.
a Voy. les Preuves de L'hist. de la maison de Vergy, pages 6 et 8.
3 Voy. l'Art de vérifier les Dates, tome II , pages 4^4 el 349 ~" Ibid., p. 29,
et l'Hist. du Languedoc , tome I , page 720, col. 2.
4 Ils auraient dû dire au delà de l'an 819, car la charte qu'ils avaient en vue ,
el qui est publiée dans les Preuves de V Uist. de la maison de Vcrgy , page 80
est datée du 7 des kalendes de juillet, la dixième année du règne de Charles-le-
Chauve, ce qui revient au a5 juin 8^9. — D. Vaisselle avance (Hist. de Long,.
tome I, page 751, col. 1 ) que le comle Witrin ■mil exist.- jusqu'en 856, n>
a'eu rapporte aucune |>reuve.
208
des lieux qui sonl mentionnés dans les deux chartes. Ce travail était
assez difficile surtout pour la seconde, dans laquelle le nom du pagus
est complètement illisible. De plus, pour établir avec quelque certi-
tude une synonymie de ce genre , il faudrait avoir du Maçonnais et des
contrées voisines, celte connaissance parfaite et détaillée qu'on ne
peut guère attendre que d'un érudit du pays. Nous prions donc le lec-
teur de considérer les notes topographiques mises au bas des pages
comme de simples conjectures. Celles qui nous ont paru un peu plus
incertaines que les autres sont accompagnées d'un point de doute.
I.
In nominesanclae et individuœ Trinitalis,Karolus gralia dei rex.
Si ecclesiasticas sanctionnes, atque earura décréta noslro confirma-
mus ediclo, procul dubio regiœ celsitudinis morem exequimur,
atque apud aeternam retribulionem hoc ad emolumenlum nostrae
anima; nullo tenus ambigimus pertinere. Quamobrem notum fieri
volumus omnibus Dei et sanclœ ecclesise fidelibus, preesentibus sci-
licet alque futuris, quoniam dum, ex consueludine, loca sanctorum,
quadragesimali tempore, causa orationis Augusluduno résidentes,
circumiremus, venium est ad cœnobium sanclee Mariée semper
virginis , sanctique Andochii , infra muros praelibatee civitatis
conslruclum, quo grex monialium humilis altitonanti domino fa-
mulari cernilur. Qui, cum proprio episcopo, cognomenlo Adalga-
rio, accedentes ad nostram stiblimitatem, precalisuntut décréta et
praecepta, quœ ab antecessoribus nostris Francorum regibus de rébus
earumdem fuerant adsecutœ, renovaremus, et, juxta regiam con-
suetudinem, ex praedicti ioci rébus nostrae auctoritatis praeceptum
fieri juberemus. Sunt siquidem res ejudem loci in circuilu ipsius,
prata scilicet, cum duabus terrae culturis, quas Adalgarius, sancli
Nazarii iEduensis ecclesia? anlistes, eidem contulit loco, cum
duobus famulis, Ricfredo et Teullanno, et sororibus ejusdem,et
utriusque sexus servienles, qui cum preenominati monaslerii, ut
mos exigit nuptiarum, vincti sunt famulis. Est et in Tornetrensi
pago ', Quinciacus 2 villa, ad supradictam pertinens potestalem;
Le Tonerrois appelé ordinairement Tovnodorensis pagus.
2 II y a plusieurs localités de ce nom en Champagne et en Bourgogne, une entre
antre à deux lieues de Tonnerre, où fut établie, en n33, une abbaye de Tordre
de Citcaux.
209
cum (lual'us eodestif, (iiianun una in honore sancli Martini, nKera
in vénérations sancli (iermani habetur consrcrata, et cum omnibus
qns ad eam perlinere videniur. Est et in Matisconensi pago villa
Sélornaena '. in qua est ecclesia in memoriam beali Pauli aposloli
• rata; cum mancipiis ulriusque sexus, cum terris cullis et
incullis. Ilahclur eliam et in pago Belnensi villa quai dicitur Loi -,
qua» habet ecclesiam in laude domini sanclique Salurnini fun-
dalam. Kst et in pago Cabilonense villa quœ dicitur Wani
quam Winricus dédit sanctae Mariae et sanlo Andochio, loco se-
pullura?. Est in eodem comitalu villa Marsolius4, qua? habel eccle-
siam in honore sancli Romani dedicatam; cum famulis ulriusque
sexus, terris cullis et incullis. Item, in pago Augusludunensi, villa
qiur nuncupatur Ciresius 5, in quo est ecclesia in honore sancti
Martini consecrala, habens famulos utriusque sexus, terras cultas
et incullas. In Morvinno G etiam habentur villœ, quarum una ap-
pellalur Saviliacus 7, altéra Vilarus 8; cum servientibus ulriusque
sexus, cum terris cullis et incullis. Ilem in eodem territorio sunt
cellulae duœ Aleias9 atque Castres10, habenles famulos utriusque
sexus, terras et incullas (sic). Est et in comitalu Auguslidunensi
villa nomine Curciacus", quae habet capellam in honore et vene-
ralione sancti Ferrucii consecratam, habens famulos utriusque
sexus, terras cullas et incullas. Item, in comitalu eodem, in villa
qua? vocitatur Fajola12, praedium quod dédit Andréas, illustris vir,
* Salornay-sur-Guye , canton de Cluny, arrondissement de Maçon.
* Ou Lollus d'après une charte de Charles-Ie-Cl;auve. Gall. chr., instr., col. 56.
Serait-ce Laleue, arrondissement de Chalon-sur-Saône ?
3 Le Grand Varennes, canton et arrondissement de Cliâlon.
4 Meursault, canton de Beaune.
5 Ciry, Cirensis villa, dans le Charolais, donné en Sf\o par le comte Eccard à
l'abbersé de Saint-Andoohe. Kagul, Statistique du département de Saône-et-
Loire. Mâcon , i838.
« Le Morvan.
7 Savilly, arrondissement de Beaune, canton de Liernais.
* Yillars-Fontaine, même arrondissement, canton de Nuits ; ou Villar, com-
mune de Dampicrre, eu Morvan.
9 Aihe'e, de'partement de la Mièvre ?
>° Lieu inconnu.
11 Curgy, arrondissement d'Autun. Le clocher et une partie de la paroisse de
Curgy ont res5orti de la justice de Saint-Andoche jusqu'au siècle dernier. (Bagut,
l.c)
11 Lieu inconnu.
210
sanlae Mariae sanctoque Andochio, pro filia sua quae in monastico
habitu ibidem deputata est. Habetur etiam in pago Avalense villa
qu» appellatur Ormenciacus l , quae nuper ex praedicti cœnobii
Gatrarum donis preedictœ potestati addicta est. Preeterea est in
comitatu Augustudunensi, villa quae a nonnullis vocatur Dorna 2,
sacrata in honore sancti Juliani martyris incliti, cum capella et cella
sibi subjecta. Item, in eodem territorio, alia capella in sancti Pa-
(ricii veneratione locata. Insuper etiam villam Neriacum 3, cum
omnibus quae ad eam perlinere noscuntur. Quin immo villam quae
Villaris4 ab incolis dicitur, cum omnibus quae ad eandem villulam
aspiciunt. Adhuc etiam et Criciacum villam 5, quantum Sewinus
cornes et Teotrada in eo visi sunt habere. Item, in aiio loco ipsius
pagi, mansi quinque; et in vicaria Viriaco6, fiscalia quae, per
donum Karoli régis, preedictus Sewinus et conjux ejus Teotrada
consecuti sunt. Itemque in eodem comitatu, in villa quae vocatur
Peredus7, vineae duee quae simili modo praelibati viri Sewini ejus-
que uxoris dono largitae sunt. In villa Crios 8, in pago Autisiodo-
rensi, mansi quinque, cum famulis utriusque sexus, cum terris et
incultis. Est etiam et capella in comitatu Cabillonensi, supra flu-
vium Duinam, sacrata in honore sancti Marlialis. Item in comitatu
Augustudunensi, mansi no vemquostenuit Odelardusin precariam,
et in pagoBelnensi, eccîesiamVetus Vicum 9. In villa Chaton 40mansi
oclo. In eodem pago, in Ruminiaco villa '*, mansus unus. In pago Ca-
billonensi, in villa Nanto12, vinea una;in villa Mont15, vinea una
1 Ormancey, commune de Mont-Saint- Jean (Côte-cTOr.).
a Saint-Julien-sur- D'heune ( Saône-et-Loire ) , arrondissement d'Aulun, ou
Dorne, département de la Nièvre.
3 Inconnu.
* Le département, de la Mièvre renferme deux localités du nom JeVillars, aux-
quelles pourrait convenir la dénomination latine de Villaris.
5 Cressy-sur-Somme , arrondissement d'Autun, où fut transféré le concile tenu
d'abord à Autun , en 666.
6 Viry, canton et arrondissement de Charolles.
7 Paray-le-Monial, en Charolais, ordinairement appelé Paredum.
* Cry, arrondissement de Tonnerre?
» "Viévy, arrondissement de Beaune ?
'° Chatin (Nièvre)?
" Remigny, arrondissement de Châlon.
»« Nanton, même arrondissement.
,a Mont, arrondissement de Charolles.
111
(|iuim<H>mbaldiisd<Mlil saiirhe Maria- ; in \ i< nias \illn ', vinra mm,
Kl in BeloeOfipafO, in Yililla2, pnrdium qund Ha^rmlialdus dcdil
sa ne (a* Maria', loco sepullurœ. In pago Tornedrensi, in villa Polo
liaco*, fiaea nna, campos, selicum, farinarii. In Aimnstinliim'iri
pago, ad Aziacum 4 villam, mansus unus cum servienlibus, pralis,
i ampis, silvis, quœ Ilermengardis comelissa sancin Yndochio,
pro remedio suac animœ et filiorum illius, (dedil). Itemqnr, m
(omilatu Augustudunensi, capella Balman5, dedicala in honore
>aii( li Alain icii. In pago Belncnsi, in Givriaco c villa, mansi quinque.
Inler Lausiam et Aguseium7, silva ad saginandos porcos absque
numéro; in codem monte, pars silvœ quœ vocalur Centorius8. In
comilalu Augusludunensi, in villa quœ dicitur Campus Lon-
vinea, prata et campos; in Nolliaco40, clausum cum masnilo el
vinea. Nos autem, ad exortationem sive deprecationem jam dicti
Adalgarii praesulis, sub cujus regimine praefalum degebat cœno-
bium, alque caeterorum Gdelium noslrorum, jussimus taie prœcep-
lum fieri, ut omnia quae superius comprehensa habenlur et ea quae
retro habebant et quœ postmodum quoeumque modo impetrare
poluerint, perpetualiter et indissolubiliter teneat concio praelibata et
aeternaliler possideat. Ut autem hujus nostrae cessionis regale prae-
ceplum pleniorem , in Dei nomine, capiat firmilatis vigorem ,
anuli nostri impressione subter jussimus iusigniri. Aclum apud
praiibalam urbem >Eduam féliciter in domino. Amen.
. R
Signum Karoli glonosi régis : k— <&>— s
Eriveus nolarius ad vicem Conskiri episcopi recognovit. Dalum
• Peut-être fallait il lire Nicedas, Nicey, arrondissement de Dijon.
■ La Villotte ( Yonne), ou \ illettc-sur-Ource (Cote tl'Or).
• Poilly-snr-le-Serain , arrondissement de Tonnerre.
4 Anzy-lc Duc, diocèse d'Autun, département de Saône-et- Loire, appelé en
latin Anzeium, Enziacum , Aziacum. Rabut, Statistique du département de
Saône-et- Loire.
5 La Balme, arrondUvineni de Lruhans (SaAne e;-I.oire).
■ Givry, dans le département de l'Yonne.
7 Loisia et Augisef, dans le Jura ?
• Dans la Charte de Lharles-lc Chauve , que DOOI itOftl < ilee d'après le ÛmHim
Christiana, cette forêt est nommée Ctntupcrta.
•> Longcbamp , ■rroadUteaieait de Dijon.
*° Ncuilly , irrundisatmcnt de Joigny . Yonne). '
212
pridie kal.aprilis, indict. ni. anno vin. régnante Karolo gloriosis
II.
24febr.832. in nomine sanctae et mdividuae Trinitatis , Karolus gratia Dei
rex. Si enim ea quae fidèles regni nostri , pro eorum oportunita-
tibus inter se commulaverint nostris confir [mamus edictis re-
giam ] * consuetudinem exercemus. Itaque nolum sit omnibus
fidelibus sanctae Dei ecclesiae et nostris, praesentibus scilicet atque
futuris, quia dilectus et amabilis nobis cornes, vir illuster, We-
rinus, culminis nostri adierit sublimitatem ,
Odulg quasdam res pro
ambarum partium oportunitate inter se commutassent. Dédit nam-
que memoratusWerinus cornes ea ratione sanctae Mariae, partibus
jam dicti Odulgarii , in pago
mansum unum Rada. . . . vocatur Yeronna, et in alio loco, in
eodem pago, in villa quae dicitur Cortis Geingulfi 2, mansa quat-
tuor, et in tertio loco, in eodem pago, in villa quae dicitur Pu-
teolus3 mansum unum
in compensalione ejusdem merili dédit
praedictus Odulgarius et uxor sua Beliardis, in jus ecclesiaslicum
adhibendum, partibus sanctae Mariae vel Werini comitis, de eo-
rum proprio mansa duo et villarem unum cum farinario in jam
dicto pago in villa quae vocatur Bullientes 4 ; et in alio loco , in
eodem pago, in villa quae vocalur Torciacus 5, mansum unum; et
in tertio loco, in ipso pago, in vilia quae dicitur Cancelladus 6,
mansa duo ; et in alio loco, in eodem pago, in villa quae vocatur.
, mansa
duo; et in alio loco, in jam dicto pago, in villa quae dicitur Cal-
ciacus 7, octavum mansum et alias quasdam res ; et in alio loco,
1 Voyez Mabillon, De re diplom.^ page 53 1.
» Courtangy, au sud de Montbard. Ce lieu, qui est marqué sur la carte de Cassi-
ni, ne se trouve point dans le nouveau Dictionnaire des Postes.
3 Ce nom pourrait s'appliquer à Tune des trois communes qui portent le nom
de Poiseuil, dans le département de la Côte-d'Or.
4 Bouilland, arrondissement de Ueaune.
* Torcy, arrondissement de Sémur (Côte-d'Or).
6 Chanceaux, même arrondissement.
7 Chassey, même arrondissement ?
213
m eodem pago, in villa quae voca(ur Orcadus *, mansum unum ; et
in eodem pago, in loco qui dicilur (Asinarus2) mansum
et duas commulaliones pari Icnore
CODSCriptas, manibusquc bonorum hominum roboralas, nobis ad
relegendum obtulit, sed pro intégra firmilate pctiit cclsiludinis
nostrae praeceplum desuperfieri. Cujus ergo preceis assensum prae-
bentes, hoc allitudinis noslrae praeceplum fieri jussimus, per quod
praecipimus atque firmamus, ut quidquid pars juste et ralionabi-
liler alteri contulit parti, sicut in jam dictis commutationibus ple-
nius conlinetur, jure firmissimo teneat atque possideat. Et ut haec
noslrae aucloritalis praeceptio pleniorem semper, in Dei nomine,
obtineat vigorem, de anulo nostro subler eam jussimus sigillari.
Gislebertus notarius ad vicem Hludovici recognovit et subscripsit.
(Locus sigilli.)
Data vi kal. marlii, anno xii, indiclione xv, régnante Karolo
glorioso rege. Actum Karisiaco villa régis Palatii, in Dei no-
mine féliciter. Amen.
1 Orches, arrondissement de Bcauna (Côle-d'Or) ?
• Ce. mot, s'il est bien lu, désigne peut-être Asnières-en-Montagne, ;irrou di-ie-
nient de Clialillon (Côte-d'Or).
H. Géraud.
914
BULLETIN BIBLIOGRAPHIQUE.
HISTOIRE DE PROVINS, par M. Félix Bourquelot. 18.H9, ^1" vol.j iu-6»
de 4^£ pages. Prix : 7 fr. 5o c. — Chez Lebeau, à Provins ; el à Paris, chez Te
chener, place du Louvre, 12, et chez Dumoulin, quai des Augustins.
L'auteur de ce livre, abandonnant la routine commode suivie par un trop grand
nombre d'écrivains qui font de l'histoire locale un tableau difficile à saisir, où
chaque ordre de faits occupe une place distincte, où tout est séparé, tout est
scindé, s'est conformé à l'ordre chronologique des événements. Après avoir dé-
brouillé le chaos toujours pénible des origines celtiques, romaines et mérovin-
giennes, M. F. Bourquelot est arrivé à conclure que la ville de Provins ne pré-
sente aucune trace d'existence aux époques romaine et gauloise. Il a montré, par
l'examen des Commentaires de César, des Annales de Saint-Bertin, des funé-
raires et de quelques autres documents, qu'sigendicum doit être Sens plutôt que
Provins; quant aux vieilles et pittoresques fortifications de cette ville qu'on at-
tribuait aux Romains, quant à la célèbre tour de César, ce sont des constructions
postérieures au onzième siècle.
C'est au temps de Charlemagne que Provins est nommé pour la première fois
dans nos annales, et dès lors on voit s'y développer celte vie forte et puissante
qni, au treizième siècle, plaça Provins au premier rang des villes commerciales.
M. Bourquelot a décrit avec méthode et clarté cet accroissement qui s'opère à
l'ombre du pouvoir des comtes de Champagne. On avait cru que les privilèges
municipaux de Provins dataient seulement de l'an iî3o; l'historien de Provins a
prouvé que, dès 1190, le comte Thibault abonna cette ville pour la somme
de 600 livres , et que du reste les chartes communales de Provins , comme la plu-
part de celles qui émanent des comtes de Champagne, ne renferment que des
concessions fort incomplètes et toujours chèrement achetées. Mais à peine la capi-
tale de la Brie a-t-elle atteint le dernier développement de ses libertés communales,
qu'elle se trouve avec toute la Champagne absorbée dans la monarchie fran-
çaise. Événement désastreux pour la province, qui fit descendre la ville, jadis
animée par la présence des comtes, de son ancienne splendeur à l'humble état
où elle végète aujourd'hui. M. Bourquelot a terminé son volume par l'apprécia-
tion de l'importance de Provins à l'époque de sa prospérité 5 il a tenié de recon-
struire à force d'études l'ancienne cité, de retrouver sa physionomie première ;
il a fait parcourir au lecteur ses rues , ses places , ses monuments ; il Fa conduit
dans ses palais , dans ses églises , dont il a rétabli les formes défigurées ; il l'a fait
pénétrer dan^ ses vieux souterrains, dans ses tourelles fortifiées. Puis il a présenté
le tableau du commerce et de l'industrie provinoises, des foires importantes delà
Brie; il a rendu à Provins son titre oublié de ville de loi; enfin, sou dernier cha-
pitre est consacré à un traité fort complet de la monnaie royale et baroniale de
Provins, longtemps en usage par toute la France et imitée même en Italie.
Tel est le résumé de ce que renferme le premier volume de l'histoire de Pro-
vins. Le plan de ce livre nous a paru sage et bien entendu , les faits el leurs
résultats y sont discutes avec soin et toujours appuyés sur des témoignages
, U« .a ituni, ieal toujoui la partie .ireiicolu^i'i -
Mvmi?«, au miliiu de-, inuiiumciils «Iim rits, el dans ci tic «iludr,
l'aulfur f.iil prouve |l roini r.| u.i l > I c ■- eu trcbéologj
tioml vulwmr dé VhUtoHtéi l'rmins cuiui.ndr.i In (in <\
i s . i s JOOT», div.rs ( l.apiirrs Ifléctatll 101 Iw ">" I ovinoia , Irtir» vii'ilji-s
superstitions populaires . l'ori,Mnis.-nion muni' ip de de M \ill<-: enfin un < Itoix de
pièces juslMit ;itiv«*8.
n i;
CHRONIQUE.
De nombreuses inscriptions ont eu lieu pour le cours de premier»
année del'Ecole des Chartes, qui doit s'ouvrir, à la Bibliothèque royale
le 8 janvier prochain.
— Lorsqu'en 1837 M. Fauriel eut publié, dans la Collection des do-
cuments inédits SUR l'histoire de Francb, l'Histoire de la croisade
contre les hérétiques albigeois, écrite en vers provençaux, par un poète
contemporain, M.. Guizot, alors ministre de l'instruction publique, in-
formé qu'il existait « dans divers recueils manuscrits de la Bibliothèque
« royale, et notamment dans l'immense collection de Doat, une foule
« d'actes, de chartes, de transactions de toute espèce relatifs à la croisade
< albigeoise, et surtout la plus grande partie des procès-verbaux de l'in-
quisition de Toulouse, » ordonna d'en former une collection spéciale
destinée à révéler au monde savant « ce qui nous reste de plus suret de
< plus curieux pour l'histoire des doctrines, de l'organisation reli-
«« gieuse, des mœurs des Albigeois, de leurs relations avec leurs frères
« d'Italie, » el enfin de la guerre terrible qui, en anéantissant ces reli-
gionaires, porta un coup si funeste à la civilisation du midi de la France.
La direction du recueil fut confiée à l'habile et savant éditeur de la
chronique en vers, et le ministre lui adjoignit deux élèves distingués
de l'École des Chartes, MM. Géraud et de Fréville, qu'il chargea d'en
recueillir les matériaux et de seconder M. Fauriel dans cette publication.
Depuis deux ans MM. Géraud et de Fréville ont consacré tous leurs
efforts à justifier la marque de confiance dont ils avaient été honorés;
l'exploration qui leuraété confiée est loin d'être terminée, mais ils ont
déjà réuni et annoté des matériaux plus que suffisants pour former
trois ou quatre volumes de documents inédits.
Une décision ministérielle, aussi rigoureuse qu'imprévue, vient de
les révoquer en suspendant leurs travaux à partir du |,r jauvier 1840.
Il est impossible de deviner les motifs d'une pareille mesure. Elle
blesse non-seulement les intérêts de deux jeunes gens dont ou bri If
l'avenir, en leur retirant le modeste emploi qui leur avait été accord»,
sans alléguer contre eux le moindre sujet de plainte, mais encore ceux
de tous les amisde la science, qui attendent a\er impatience un reçut il
solennellement promis.
MM. Géraud et de Fré\ille sont en instaure auprès de M. I.inunsli.
de 1* instruction publique. Il y a lieu d'espérer <i'»«' l« BWWt «mi le#a
216
Frappés sera révoquée, ou que du moins, si des motifs que nous ignorons
s'opposent momentanément à la continuation du recueil auquel ils co-
opèrent, le minisire utilisera les connaissances pratiques dont ils ont
fait preuve, en leur permettant de consacrer leurs efforts à Tune des
grandes collections qui s'exécutent sous ses auspices.
Lorsque Ton se plaint généralement du décousu de la Collection
des monuments inédits dans laquelle des fragments isolés, quiauraient
pu être édités par des libraires, ont trop souvent pris la place de ces
vastes recueils que le gouvernement seul peut publier, le moment
serait bien mal choisi, ce nous semble, pour détruire une collection
importante, dont les travaux préparatoires sont déjà fort avancés.
Ne serait-il pas regrettable, en effet, de voir un recueil utile, conçu
et ordonné par M. Guizot, et pour l'exécution duquel le nom de M. Fau-
riel donnait toutes les garanties désirables, arrêté par l'illustre écri-
vain, qui en faisait, il y a deux ans, dans le Journal des savants (année
1837, p. 414), un si juste et si brillant éloge ! Mais il n'en sera pas ainsi;
car nous ne pouvons renoncer à l'espérance de retrouver dans le mi-
nistre actuel de l'instruction publique cette haute intelligence de tout
ce qui touche aux intérêts littéraires et scientifiques, cet amouréclairé
des lettres et de ceux qui les cultivent, qui distinguaient si éminem-
ment l'ancien secrétaire perpétuel de l'académie française, et qui ont
fait saluer avec tant de joie son avènement au ministère.
— M. le ministre de l'intérieur a adressé, les 8 août et 8 octobre 1839i
à MM. les préfets, deux circulaires relatives à l'organisation des archives
départementales. Les mesures prescrites dans ces deux circulaires
seront un véritable bienfait pour la science. Nous regrettons que l'a-
bondance des matières ne nous permette pas d'en reproduire aujour-
d'hui le texte; mais nous ne voulons pas renvoyer à un autre numéro
l'expression de notre gratitude, pour la part que M. le ministre a bien
voulu faire aux anciens élèves de l'Ecole des Chartes.
— M. le ministre de la guerre a chargé, il y a quelques mois, M. de Mas-
Latrie, élève pensionnaire de l'Ecole des Chartes, de rechercher dans
les différents ports de la Méditerranée, les documents qui peuvent jeter
quelque jour sur les relations qui ont existé au moyen âge entre le
midi de la France et les Etals barbaresques. M. de Mas Latrie est de
retour à Paris, après avoir, dans une première tournée, visité les ar-
chives de Marseille et de Toulon. Il a trouvé dans celles de la chambre
de commerce et de l'hôtel-de-ville de Marseille des pièces nombreuses
et fort intéressantes pour l'histoire de notre commerce avec les Arabes
d'Afrique. Plusieurs titres du treizième siècle constatent qu'il y avait
à cette époque, malgré toutes les animosités nationales des chrétiens
et des musulmans, des relations assez régulières, et même assez souvent
une correspondance écrite entre les commerçants de Marseille et ceux
de la côte d'Afrique. II se propose d'adresser prochainement au mi-
nistre un rapport qui fera connaître les premiers résultats de l'impor-
tante et honorable mission qui lui est confiée.
FORMULE INÉDITE
En me livrant à l'examen d'un manuscrit de la Bibliothèque
royale, qui contient la loi salique et quelques autres lois anciennes,
j'ai trouvé une formule du genre de celles dont Bignon, Sirmond,
Baluze, Mabillon, Goldasl, etc., ont recueilli un nombre très-
considérable.
Les recherches et les vérifications que j'ai faites le mieux qu'il
m'a été possible, me portant à croire que ce petit document était
inédit, il m'a paru qu'il y aurait quelque utilité à l'insérer dans la
Bibliothèque de l'Ecole des Chartes.
Je dois commencer par une description sommaire du manuscrit,
dans lequel cette formule n'occupe que la dernière page. Ce ma-
nuscrit a appartenu autrefois à Colbert, n° 4059 ; acquis par la Bi-
bliothèque royale, il y a été catalogué longtemps sous le n° 5189,
3. 3; il porte maintenant le n°4629.
Le premier document qu'il contient est la Lex salica, mais d'une
rédaction très-différente de celles qu'avaient publiées dès le seizième
Siècle du Tillet et Hérold, et dans les siècles suivants F. Pithou,
Bignon, Baluze, Eccard et Feuerbach. Ce texte a pour l'ordre des
matières et le nombre des titres une très-grande ressemblance avec
celui qu'on trouve dans le tome II du Thésaurus de Schiller; ce-
pendant il fournit beaucoup de variantes que je m'occupe de re-
cueillir; il se rapproche beaucoup plus d'un texte de la même loi
salique qu'on trouve dans le manuscrit 4409 (ancien fonds) dont
aucun éditeur n'avait aussi fait usage.
Malheureusement pour ce qui concerne l'objet des recherches
auxquelles je me livrais, le manuscrit est mutilé, plusieurs feuillets
en sont perdus, et la lex salica ne commence même à être lisible
qu'au titre xxviu : Si quis messem alienam, répondant feu j 6 du
litre xxix des éditions de du Tillet, Pithou, Bignon et Baluze ; an
| 5 du litre xxvn de l'édition d'IIérokl et de Feuerbach ; an g ô du
titre xxvi de l'édition d'Ecrard.
i. i:>
218
Immédiatement après la loi salique se trouvent :
1° Un édit de Childebert, commençant par les mots Cum in Dei
rumine, imprimé dans un grand nombre d'éditions de la loi salique,
et dans les collections de Baluze, de Canciani et de M. Pertz ;
2° Un petit traité latin, par demandes et réponses, de Trinilale et
de Virtutibm. J'ignore s'il a été imprimé;
3° Un petit document intitulé : Incipit philosophi ikuditio cum
(sic). C'est un travail par demandes et par réponses. Le catalogue
imprimé n'en fait pas mention;
4° Le second capitulaire de 803, et le second de 805 qu'on trouve
dans toutes les collections ;
5° La Lex Ribuariorum (Ripuariorum), très-connue et souvent
imprimée ;
6° Un Tractatus de Orthographia, que les auteurs du catalogue
imprimé de la Bibliothèque royale déclarent anonyme; c'est un
extrait d'Isidore de Séville, Origin., lib. I, cap. xxvi;
7° Une préface ou épître dédicatoire d'un livre sur la morale,
composée de phrases tirées des livres saints : j'ignore si cet écrit
assez insignifiant a été imprimé ;
8° Une épitaphe en vers d'un inconnu, et par un auteur ano-
nyme, qui n'offre aucun intérêt ;
9° Des vers latins que le catalogue attribue aussi à un anonyme,
mais qui sont de Fortunat (édit. de Luchi, livre VII, pièce 6).
La formule dont je vais parler, non indiquée dans le catalogue,
est sur le dernier verso, dont le reste est rempli par quelques lignes
latines sur les époques auxquelles le soleil entre dans chaque signe
du zodiaque.
Le manuscrit est attribué au dixième siècle par le catalogue,
mais il paraît être du neuvième. Voici le texte de la formule, tel
que je l'ai lu , ligne pour ligne :
Consuetudinis lecû indulgentia prestans ut quo
cienscùq; unicuiq; insticate parte ad versa vel
_p_ neclientia aliq casu fragllitatis ëtiger' opor
tit eu auribus publiées innotisci. Igit' opti
me defensor uel curia puplica seo et cuto clerorù
sci stephani ac uiris magnifias betorice ciuitatis
210
Ego îili cmaoeaa m pego bitorico in ailla illa cogfi
catisobtimc. ilclor illi liitorice ciuitatis seo et
tlloprofçflsore vel alie qu&pluris me obidiente
ûro ilt propterea sugirendo vobis deposco ut
pietatis urï triduû apensionis secundû lege
consuetudinis quod ego ibidë custodiui ])ie
tatis urâe mihi adfirmare deberilis quod
ita et fecistis ut de id quod in ipsa struiïita
habebat insertum tune tëpore uestre
raisericordia nostra defensionë ui adju
toriû ut lex n periat erigat potius qua
inledat stibulationë subnexa.
Voici, je pense, comme on peut lire ce texte, dont je n'ai pas du
reste le projet de corriger la mauvaise latinité. Les personnes qui
ont lu les formules angevines publiées par Mabillon, et celles d'Au-
vergne publiées par Baluze, ont dû y trouver une latinité bien plus
corrompue que dans notre petit document, et môme des passages
beaucoup plus difficiles à expliquer, par suite de l'incorrection des
textes.
Consuetudines legum indulgentiam praestant ut quotiescumque
uuicuique instigante parte adversâ, velper negligentiam aliquam, ca-
sus fragilitatis contigerit, oportet eum auribus publicis innotesci.
Igitur, optime defensor, vel curia publica seu et' ...clerorum sancti
1 Le manuscrit porte très-lisiblement, comme je l'ai imprimé plus haut, cuto,
au-dessus de ut , le copiste a mis des lettres qui sont oa ne ou rio , ou même ria.
Le mol qui suit , et que j'écris clerorum , étant un peu effacé, on pourrait suppo-
ser Je rerum. Cependant je crois que clerorum est le vrai mot; mais ne pouvant
deviner le précédent, je le laisse ici en blanc. Si on veut lire cuncto , les mot»
cuncto clerorum désigneront le corps, l'ensemble, la réunion des prêtres de S.iin4 -
Etienne , qui était l'église métropolitaine et qui peut-être avait une partici-
pation à la juridiction volontaire de la curie. On serait dans une hypothèse à peu
près semblable , si cuto, avec les lettres dont il est surmonté, est lu curialo; ce
mot curiatus, d'après Ducange, h. v., signifie curia , senalus.
220
Stephani ac viri magnifia Biturica? civitatis, ego ille commanens in
pago Bituricae civitatis, seu et illo profensore i vel alii quam plures ,
me obediente , yirô illo 2 : propterea suggerendo vobis deposco ut pie-
tatis vestri triduum apensionis, secundum legem consuetudinis quod
ego ibidem cnstodivi, pietatis vestiœ mihi adfirmare deberitis, quod
ita et fecistîs ut de id quod in ipsa instrumenta habebat insertum tune
tempore vestram misericordiam nostram defensionem velut adjuto-
riuin ut lex non pereat, eiigat potiùs quàm inlaxlat stipulationem
subnexam.
L'objet de ce document est déjà connu par des formules du même
genre dont je vais bientôt présenter l'indication.
L'état imparfait, et je pourrais dire provisoire de la société sous
la première race, exposait très-souvent les propriétaires à des pil-
lages, à des incendies dans lesquels leurs litres étaient détruits.
On n'avait pas encore institué de fonctionnaires dépositaires des
minutes des actes; les conventions écrites n'étaient dans la réalité
que des sous seings privés, dont chacun des contractants avait un
exemplaire, ou une partie de l'original.
Il était donc convenable de procurer à ceux qui avaient perdu
leurs titres des moyens de suppléer à cette perte.
Dans la législation romaine, une constitution de l'empereur
Gordien, de l'an 250 (Cod. Justin., deFide instrum, 1. 5), avait,
pour des cas semblables, dérogé au droit commun et admis les
preuves par témoins 3.
Soit par tradition de cette législation romaine, ce qui est très-
vraisemblable, soit parce que les mêmes besoins conduisent natu-
rellement à adopter des remèdes semblables, on prit chez les Francs
des mesures propres à réparer la perte des documents 4.
« J'entrerai plus bas dans quelques détails sur ce mot.
* Les lettres ill , avec un trait transversal sur les deux //, peut signifier illustri ,
illustrissimo , et la trace de quelques lettres grattées ferait conjecturer qu'on avait
écrit illustri. Mais je pense que c'est à dessein que le grattage a été fait : les mots
me obediente viro illo, signifient : moi,. votre obéissant homme un tel. Les for-
mules ne contiennent en général aucun nom propre ; mais à la place où il devrait
s'en trouver, sont les pronoms ille , Ma.
> On pourrait conjecturer, d'après quelques expressions assez obscures de la
première formule publiée par Baluze , Miscellanea , t. VI , p. 5L6 , qu'il aurait
existé une constitution d'Honorius et Théodose sur le même objet.
4 Les législations modernes offrent des exemples de mesures de cette espèce. Je
me borne à citer celle que la Convention prescrivit par une loi du 2 floréal an tir,
221
( (lui qui avait éprouvé l'accident don( il routai! prévenu
suites faisait attester par des personnes dignes de fol de son canton
les cuises (jui iraient fait périr ses litres, ce « n r i l > lavaient «lu
contenu de ees titres, et des droits on des Mena qu'ils loi attri-
boaienL
Celle soi le de procès-verbal était présentée au roi, qui l'homolo-
guail et donnait un ordre appelé, suivant Flodoard ', prœèêptum âê
charlis combustis.
On trouve dans le livre 1er de Mareulfe, sous le n" 84; la Rêlatio
pagemium ad regem êireeta, et, j-ous le n» 35, le Prœceptutn régis.
Les recueils historiques nous ont conservé, à la date de 663', un
doeuinenl Irès-remarquable relativement aux titres de propriété du
monastère de Bèze.
La chronique de Bèze atteste que, durant les troubles arrivés
sous Chlotaire III, les biens de cette abbaye furent ravagés, que les
litres des donations qu'on lui avait faites furent enlevés et perdus en
grande partie ; que l'abbé, pour réparer ce malheur, eut recours
à Sichelon qui, sous le titre de duc, avait l'administration de la
Bourgogne, le priant d'obtenir du roi des lettres qui remédiassent
à la perte des titres. On voit par la charte citée, que Sichelon s'a-
dressa aux maires du palais ; que le roi, sur le compte qui lui en fut
rendu, délivra un diplôme en l'année 664, portant que, vu qu'il
est constant que l'abbaye de Bèze a été pillée par des brigands, et
que ses chartes ont été enlevées, il veut que tout ce qui sera prouve
avoir été concédé à celte abbaye lui soit assuré , et même il faii dans
ce diplôme l'énumérationdes biens dont elle devait jouir.
La formule 46de l'appendice de xMareulfe constate qu'on pouvait
aussi s'adresser au comte qui, après avoir vérifié les faits avec l'as-
sistance des hommes dont était formé le malluui, délivrait une or-
donnance propre à suppléer aux titres perdus : on appelait celte
ordonnance appe finie.
Bignon,dans ses notes sur cette formule, a cherché, sans pouvoir
la trouver, l'élymologie du mot appemris, et va jusqu'à croire qu'il
faut le corriger en y substituant à pari on à paribus.
Le respectdùà ce Bavant n'oblige pas à adopter une opinion qu il
est loin d'avoir justifiée, et le refus d'\ accéder ne m'impose pas
l-oiir réparer par la même voie d'affu lus la perle an iti îfil, dc-
iruits dans la guern- de la Vendée.
1 I/ist. Eeclcsicr, ficm., lil). II, C. 17.
222
môme rigoureusement l'obligation de trouver une étymologie ac-
ceptable, surtout si ce mot appartenait à l'ancienne langue des
Francs. Mais je crois qu'on peut l'expliquer en le rattachant à ap-
pendere, appensus, parce qu'on faisait des affiches pour donner de
la publicité à la demande et même appeler des contradicteurs.
C'est en effet ce que prouve la 28e des Formulée veteres pu-
bliées par Sirmond, où l'on voit que la demande était rédigée en
double exemplaire ut una in foro publico in ipsa civitate sit
afficta; ce que constate encore une autre formule 32 du recueil de
Mabillon.
Le document que je donne est même plus précis ; en employant
les mots triduum appensionis , il prouve que le fait de cette affiche
s'appelait appensio, d'où on aura fait appennis.
La formule 27e de l'appendice de Marculfe contient le Prœcep-
tum régis rendu sub testificatione bonorum hominum; mais, dans
le recueil de Mabillon, il existe trois formules d'appennis, 31, 32
et 33, où l'on voit que l'information préalable avait lieu devant la
curie ; sans doute lorsqu'il en existait comme à Angers où ces for-
mules ont été faites.
On trouve deux autres formules sur le même sujet dans celles
que Baluze a publiées, Miscellanea, t. VI, pages 546 et suiv.
Tout légal que fût ce mode de réparer les pertes de titres détruits,
on ne peut se dissimuler qu'à une époque d'ignorance on a pu très-
souvent insérer dans les actes nouveaux des formules, des expres-
sions qui n'étaient pas en usage à l'époque de la confection primitive
des actes qu'on était dans la nécessité de refaire.
Notre histoire contemporaine nous offre des exemples qui peu-
vent servir à excuser les rédacteurs des nouveaux litres dits appen-
nis. Lorsque les notaires, les greffiers ont délivré, depuis la cessation
du régime de la république, des expéditions d'actes ou de jugements
passés en 1793 et années suivantes, ils les ont intitulées Bonaparte,
premier consul; Napoléon, empereur; Louis, Charles, roi de France,
et ils n'ont pas dû faire autrement, puisque des lois leur comman-
daient ces espèces d'anachronismes.
On ne doit donc pas toujours juger avec une extrême sévérité
d'anciennes chartes où se trouvent quelques énoncialions qui ne
cadrent pas exactement avec les faits ou les usages du temps auquel
ces chartes paraissent se rapporter, parce que souvent ces ana-
chronismes sont le résultat des mesures prises pour réparer la perte
de documents qu'on savait avoir existé réellement, et dont on faisait
après roup de nouyelel rédactions déni lesquelles l'ignoi
leribet ou notaires inlroduisail ces expressions que des critiques
lropsé\cres ont piises pour des preuves île fausseté.
Brequigny .1 l'ait a ce sujel dans ses Prolégomènes, pages v et
1 1 \\\, des réflexions très-judicieuses qu'on peut consulter*.
I.epelil document que je >iensdc transcrire semblerait, au pre-
mier coup d'eril n'a\oir d'autre mérite que celui d'êlre inédit, car
il ne nous apprend rien de nouveau sur les mesures employées pour
réparer les pertes des actes de propriété, et même il est moins
complet que les autres formules citées plus haut. Il peut cependant
avoir quelque utilité sous deux rapports.
1° 11 constate l'existence ou la continuation d'existence d'une
curie à Bourges. Nous avions bien quelques indications favorables
à l'ancienne indépendance municipale de celte cité, et M. Ray-
nouard les a rassemblées à la page 182 du tome 11 de son Histoire
du droit municipal; mais la plupart des preuves qu'il adonnées
ne sont que de la troisième race, et celles qui concernent les deux
autres sont à peu près insignifiantes quant au régime municipal
proprement dit. On ne trouve même dans aucun des documents
relatifs à Bourges qu'a cités M. Baynouard les mots curia, de-
fensor.
Nous avons maintenant la preuve que Bourges doit être mise
sur la même ligne qu'Angers et d'autres cités où de très-anciens
documents attestent pendant la première race l'existence de curies
et de défenseurs.
2° Notre document nomme un fonctionnaire municipal connu
sous le nom de profensor (probablement pour prodefensor). Ce
mol ne se trouve dans aucun glossaire, ni même dans aucun
document imprimé. Mais on lit dans les formules lui et liv de
l'appendice de Marculfe, le mol professore, qui a sans doute la
même signification, parce qu'il est dans la même place et pour le
même objet. Peut-être est ce le mot profensore mal écrit2.
Ce qui est surprenant, c'est que ni Ducange ni ses continuateur*
n'aient expliqué ce mot professor, qu'ils avaient pu lire dans Mai
1 Voir, dans le môme ouvrage, la uote de la charte GO
■ J'ai vc>ifie ces deux formules dans le maiui.s> 1 il de la Bibliothèque royale
muais qu'elles portent très-lisiblement professorc j niai
que, daoa celle que je public, /'tnfensore est i • rit Irèi lUiblemi m, aua rju'i
possibilité de »*y mépreudre.
224
culfe; M. de Savigny (trad. fr., 2e édit., t. I, p. 213, noie c) est
le seul, à ma connaissance, qui y ait fait attention; il ne l'a pas
expliqué parce qu'il l'a considéré comme écrit par erreur. Mais une
erreur dans les deux formules de l'appendice de Marculfe serait peu
concevable; et notre formule, en donnant profensore, explique,
selon moi, la difficulté. 11 s'agit du substitut du defensor, appelé
profensor par une syncope dont les exemples ne sont pas rares*.
3° Enfin, le document nous apprend que l'usage était que l'af-
fiche de la demande durât trois jours, ce qui était déjà indiqué
seulement par les deux premières des formules que Baluze a
publiées dans le tome VI de ses Miscellanea.
Je ne peux offrir des conjectures certaines sur l'époque à laquelle
cette formule a été rédigée.
Parle style et les usages qu'elle constate, elle ressemble à celles
dont nous avons déjà des collections 2. Mais les actes ou protocoles
dont ces collections sont composées ont vraisemblablement été
faits à des époques très-différentes. La preuve qu'on aurait, par
une sorte de hasard , que telle formule est de telle époque, ne
prouverait rien pour les autres.
J'ai dû faire cette observation afin de prouver que je n'ai pas
manqué de bonne volonté pour rechercher l'époque à laquelle
pouvait être attribuée la formule que je publie, et même l'espèce
d'impossibilité d'un succès dans de semblables recherches.
PARDESSUS.
1 On pourrait, je le reconnais , soutenir la leçon de l'appendice de Marculfe ,
prqfesso^e , en supposant qu'il existait dans les curies un fonctionnaire ou greffier
chargé de recevoir les déclarations, prqfesstones. Mais celte interprétation me
paraîtrait bien conjecturale, la place de ce mot, l'expression seo (seu) et Me pro-
fensore , après la désignation du defensor, me paraissent indiquer un substitut de
ce magistrat.
a ic Formules de Marculfe , en deux livres ; 2° Formules d'un auteur incertain ,
autrement dites, appendice de Marculfe ; 3° Formules publiées par Bignon ;
4° Formules publiées par Sirmond ; 5° Formules publiées par Lindenbrog ; 6° For-
mules publiées par Baluze, dans les Capitulaires avec toutes les précédentes;
7» Formules publiées par Mabillon; 8° Nouvelles formules publiées par Baluze ,
d.<ns ses Miscellanea , t. VI.
Je ne parle pas d'autres formules publiées par Eccard et Goldast ; encore moins
de Formulée de episcopatu, rituales, excommunicationum, qu'on trouve dans les re-
cueils, mais dont l'objet est étranger à celles que j'ai indiquées plus haut.
DOCUMENTS HISTORIQUES
INÉDITS,
TiRÉS DES ARCHIVES DE POITIERS.
La Revue française publia, au mois de décembre 1838, un do-
cument culinaire de Van 1301, que j'avais traduit et commenté
d'après une pièce originale conservée dans les archives de Poi-
tiers. Les mêmes archives m'avaient fourni , quelques années au-
paravant , une lettre également inédile et d'un assez vif intérêt
historique, écrite par le R. P. Cotton, confesseur de Henri IV.
J'avais dû les copies de ces différentes pièces à la correspondance
amicale de M. Louis Rédet, élève de l'École des Chartes , et archi-
viste paléographe du département de la Vienne. Il en remplit les
fonctions à Poitiers avec un zèle et une intelligence qui Pont mis en
grande considération parmi les hommes instruits de la province.
C'est lui qui fait le dépouillement de Pimmense collection historique
laissée par Dom Fonleneau, et qui en rédige les tables dont la pu-
blication formera plusieurs volumes. J'anticipe aujourd'hui sur sa
part de rédaction à la Ribliothèque de l'Ecole des Chartes en fai-
sant connaître quatre pièces qu'il a bien voulu m'envoyer encore,
après les avoir copiées sur les originaux tirés tout récemment des
mêmes archives où ils étaient restés ensevelis jusqu'à ce jour.
La première est datée du lundi après le dimanche des Rameaux,
l'an du Seigneur 1270. Comme cette date précède le jour de
Pâques, pour la rapporter au système grégorien, il faut substituer
1271 à 1270. Ce n'est point le premier original de cette pièce que
•dent les archives de Poitiers, c'est une « Copie donnée
i le sceau établi à Poitiers pour les contrais par monseigneur le duc
22G
« de Berri et d'Auvergne, comte de Poitiers, de Boulogne etd'Au-
« vergne, le 28 octobre, l'an du Seigneur 1396 [. »
Celte pièce pourrait servir d'argument en faveur de la surabon-
dance apparente des formules de garantie qui se multiplient dans
nos anciennes chartes pour consolider le droit de possession. Bar-
thélémy de l'Isle Bouchard, seigneur de Gençay, dut regretter de
ne pas posséder un litre ainsi rédigé, constatant le droit dont il
jouissait, de percevoir, en certaines circonstances majeures, le dou-
ble de la redevance annuelle que lui payait en blé et en argent
le prieuré de Gizay. Ces circonstances ne laissaient pas que d'être
nombreuses; c'était : lorsqu'il élait fait chevalier, lorsqu'il mariait
sa fille, lorsqu'il se croisait , lorsqu'il avait à payer sa rançon, s'il
était fait prisonnier ; comme aussi (cela est moins clair pour nous)
a l'occasion des actes de main-morte, d'acquisition ou de conquest ;
et pour les autres cas d'assistance et de devoirs ordinaires des vas-
saux envers leurs seigneurs.
< Premissa pecuniam et bladum,ad novam miliciam, et filiam
« maritandam, ad crucem, ad redemptionem prisionis, ad mor-
« tuam mamm, ad acquisicionem seu conquestum et ad alia auxi-
« lia seu consueta deveria dominorum, debere dupplicari. »
Malgré le constant usage de ce droit, ceux qu'il grevait ainsi
d'un double impôt, c'est-à-dire les religieux, l'abbé, l'assemblée
conventuelle, le prieur et les vassaux du monastère de Saint-Cy-
prien, contestèrent ce droit à leur seigneur, qui n'avait que la tra-
dition à leur opposer, t Religiosis, abbate et conventu dicti monas-
« terii sancti Cypriani , et priore dicti loci , et hominibus prions
« predicti in contrarium asserentibus. » Nous voyons dès lors poin-
dre cette tendance à saper le droit de possession dans sa base par
des raisonnements très-spécieux, tendance que La Fontaine a carac-
térisée avec une précision si plaisante :
Je voudrais bien savoir, dit-elle , quelle loi
En a pour toujours fait l'octroi
A Jean , fils ou neveu de Pierre ou de Guillaume,
Plutôt qu'à Paul, plutôt qu'à raoi.
— Jean Lapin allégua la coutume et l'usage :
Ce sont , dit-il , leurs lois qui m'ont de ce logis
Rendu maître et seigneur, et qui, de père en fils,
L'ont de Pierre à Simon , puis à moi, Jean , transmis.
1 Datum pro copia , sub siqillo apud Pictavis ad contraclus constitulo, pro
domino duce Bituricensi et Alvergnie, comité Pictavcnsi , Bolonie et Alvcrgnie ,
M fe*t curieux devoir* ni mitieti «lu treizième siècle, le seigneui
deGençaj jouer ria-tflaAe ses fassatii le rélc modeste du Lapin
El la ïàb\é.
Les prétentions des moines ne se bornaient pas, en cll'et, a l'abo-
lition du double impôt dans les cas précités. Par un autre usage,
ils devaient encore tous les ans à leur seigneur un repas donné à
quatorze personnes de sa maison. On peut supposer qu'à une époque
beaucoup plus ancienne ce repas, établi sans doute en reconnais-
sance de quelque service, dut élre assez somptueux et assez a- 1 râ-
ble pour élre considéré comme une fête par les officiers du
seigneur de Gençay, et comme une forte dépense pour les religieux
du prieuré de Gizay. Ceux-ci, voulant très-probablement arriver
par gradation à l'abolition de celte coutume onéreuse, s'appliquè-
rent par une suite d'empiétements, qui, s'ajoutant à la tradition, en
étaient à la fin devenus eux-mêmes des coutumes intégrantes, s'ap-
pliquèrent, dis-je, à rendre ce repas à peu près insupportable.
Voici comme ils s'y prirent: les termes de l'engagement primi-
tif auquel remontait la tradition se bornaient probablement a l'obli-
gation d'un repas fourni tous les ans par le prieuré à quatorze per-
sonnes de la maison du seigneur ; et c'est dans ces termes généraux
que cette charte, si minutieuse de détails , comme nous le verrons
plus bas dans l'exposé des transactions utiles au prieuré, présente
d'abord l'obligation: « Quoddam prandium annuum costamale, seu
quamdam comeslationem annuam costumaient ad quatuordecim
personas (antummodo de servienUbus nostris. » Mais comme la Ira-
dition ne spécifiait pas quand et comment ce repas annuel serait
servi, les religieux, avec le temps , avaient fini par faire passer en
usage de le servir sans sauces, et, ce qui était pire, dans l'hiver (il
est même probable qu'ils n'en choisissaient pas le jour le moins
froid), de plus, toutes les portes ouvertes et sans feu ni paille :
« Sine ùjne> sinepalea, sînesalsa, et apertis ostiis domus, et tempore
hyemali.» Or, lors même que les mets eussent été abondants et choi-
sis, il est probable qu'avec de telles conditions les officiers du m i-
gneur de (icnçay durent peu insister pour conserver < e privil
D'ailleurs l'abandon de ce repas ne tirait pas à grande consé-
quence, en comparaison des avant nges très-réels de l'impôt doublé
wiu° menais oclubria, auno Domini millesiitoo triceniCMtno ûonage«io)0
sexto.
228
dans les cas que nous avons énumérés plus haut, et qui étaient, eu
quelque sorte, dans le droit commun d'alors. Mais l'absence de
titres obligea le seigneur de Gençay à faire remise du tout, en se
contentant, pour unique dédommagement, d'une modique rede-
vance annuelle de dix sous.
Dans la charte qui constate cette transaction , les prieurs de
Gizay assurent leur droit nouveau avec l'exubérance de précautions
usitée, comme nous le disions, dans ce genre d'actes, et dont les
motifs même du gain de leur cause devaient leur faire sentir alors
toute l'utilité. A ce point de vue, la traduction d'un passage de
cet ancien litre me paraît offrir un intérêt réel , d'autant plus qu'on
aborde rarement la traduction de ces vieux documents; on les
cite, pour plus d'authenticité, dans le texte même, dont le style
barbare éloigne bien des lecteurs qui y trouveraient souvent une
abondante source d'instruction.
« Nous avons tenu quittes et dégagés , et de nouveau tenons
« quittes et dégageons entièrement, tant en notre nom qu'en celui
« de nos héritiers et successeurs, lesdits religieux et ledit prieur, de
« l'obligation annuelle dudit repas et de ladite fourniture de vi-
te vres, ne nous réservant sur ledit prieuré, pour nous ni pour au-
« cun des nôtres de nos héritiers ni successeurs, en quelque occa-
« sion ou par quelque motif que ce soit, absolument rien du droit
« au susdit repas ou à la susdite fourniture de vivres, ou à toute
« aulre quelconque. Nous les en tenons quittes, dis-je, moyennant
« la somme de dix sous de monnaie courante, que le prieur de
« Gençay ou son fondé de pouvoirs, selon qu'il se trouvera audit
« prieuré, nous paiera annuellement à nous ou à nos successeurs,
« la veille de Noël, comme somme substituée audit repas annuel
« et à ladite fourniture annuelle de vivres; de telle sorte que si les
« dix sous susdits ne sont pas payés tous les ans à nous, à nos hé-
« ritiers ou successeurs, il sera loisible à nous, à nos héritiers ou
« successeurs, de réclamer cet équivalent des temps passés. De
« plus, nous avons tenu quittes et dégagés, tenons quittes et déga-
« geons à toujours lesdits religieux, prieur et vassaux, de doubler
« ladite redevance de dix livres et ladite fourniture de blé ou fro-
« ment, et nous renonçons au droit de réclamer en double ledit blé
« et ladi'e somme dans les cas où nous prendrions la croix, serions
« fait chevalier, et tous autres cas et circonstances énoncés ci-
« dessus et autre quelconque où nous pouvions réclamer le double
« desdites sommes d'argent et fourniture de blé. »
M9
Nos lecteurs irouféroDl efacore probablement plusieun
réflexions à tirer de cette ohartd curieuse, octroyée en 1_7<).
Près de deux siècles après, « le quatorziesme jour de juillet,
« rente de monseigneur saint Ciprien , mil quatre cent cinquante
« el ungjusques au d. jour et teste, mil quatre cent cinquante el
« deu\)), la ville de Poitiers dépensa dans le cours de Tannée, en
frais publics qualifiés « aucunes besoignes, affaires el réparations
« deladile ville » une somme de qualrc-vingt-treize livres quatre
sousdeuv deniers, dont Jehan Boylesve, receveur de la ville, jus-
tifia soigneusement l'emploi détaillé. C'est le contenu de la pièce
intitulée : « Parties de deniers mis et despencez par le commande-
ce ment et ordonnance de Nous Hugues Decouzay , lieutenant de
« Poictou, maire, en reste présente année, de la ville de Poicliers,
« Henry Blandin, esleu en Poictou sur le fait des aydes , Pierre
« Maurrat, Guillaume Retty et Godefroy Paluz, bourgois, el
« commis à la distribution des deniers de ladite ville. »
Ce mémoire, approuvé par ces magistrats, dont trois y ont ap-
posé leurs signatures, offre plusieurs particularités intéressantes ,
dont quelques-unes môme se rapportent à l'histoire générale de
la France. Tels sont les articles suivants :
« Item par l'ordonnance de messeigneurs de la ville , le
« \xi\e jour d'aoust , à un chevaucheur qui apporta les lettres
« du Roy, comme Baonne estoit françoys c\ s
« Item pour le feu qui fut fait devant Noslre-
« Dame-la -Grant, à cause desd. nouvelles, et
« pour pain et vin, pour ce que l'on fit table ronde
« par l'ordonnance du conseil m v
« Item pour la despence que Jamel , Gervain el
a moy fismes le vjejour de septembre à Lezignen ,
« où nous fusmes parler à monseigneur le maire
« par le commandement de messieurs de la ville xn vi*
« Item à Jehan de la Fontaine, par le comman-
« dément de monseigneur le maire , pour cerlai-
« nés leclres qu'il avait fait pour la ville wvii vi
Nous voyons en effet, dans l'histoire du règne de Charles Vil ,
que le comte de Dunois, nommé lieutenant et capitaine général
pour le roi, partit de Tours au mois d'avril 145.1, réduisit entière-
ment laGuienne, conquête qu'il termina par la prise de Baronne,
230
au mois d'août. Ici le budget de la ville de Poitiers nous conserve
la trace des fêtes qui se célébrèrent dans le royaume à la nouvelle
de ces victoires si éminemment nationales.
Echo fidèle de la situation des peuples dans leurs intérêts comme
dans leurs affections , cette comptabilité municipale nous montre ,
après les fêtes du triomphe, les maux alors surtout inséparables de
la guerre.
« Item à Jenin Martin , pour porter lectres au Roy et à monsei-
« gneur du Mayne à Taillebourg, pour faire en aler les gens d'ar-
« mes d'entours Poicliers, qui faisoient merveilleux maux xxx 8
« Item à Colin de Senon, pour son cheval qui mena le-
€ dit Jenin pour six jours xv
Bientôt Charles VII, que nous venons délaisser à Taillebourg ,
revient vainqueur dans la Touraine en passant par ie Poitou. Le
retentissement de sa présence se fait sentir , de plus d'une façon ,
dans nos parties de deniers.
« Item au prevost à la crye et autres sergens le xxvie jour de
« novembre, pour faire crier que les vivres n'enchérissent pour la
« venue du Roy ni 9 iv d
« Item à Chaneroche pour porter certaines lettres
« à monseigneur le maire, lequel estoit à Tours de-
€ vers le Roy, et luy baillay au Palays xxvn vi
La ville de Poitiers paraît avoir profité du séjour du roi à Tours
pour solliciter des mesures favorables à ses finances. En effet, pen-
dant que la cour est dans cette ville, le maire de Poitiers ne la
quitte point, et il y reçoit plusieurs messages.
« Item à Pierre Denys, sergent , pour porter lectres à monsei-
« gneur le séneschal, maistre Estienne Chevalier et à monseigneur
« le maire , à Tours , touchant le fait d'avoir argent sur le double-
« ment et tiercement des fermes xl s
Toutefois les Poitevins se gardèrent bien de faire intervenir l'au-
torité royale dans leurs démêlés avec l'amiral. Là, on les voit payer
sans contestation l'amende à laquelle ils avaient été condamnés en-
vers ce grand officier.
« Item ay baillé à Guillaume Rogier pour bailler à maistre
« Jehan Le Gay pour ungdeffault en quoy la ville estoit condemp-
« née envers monseigneur l'admirai pour les guetz de cheniche
XXVIII8 vi d
Les autres sommes sont principalement pour l'entretien des
portes de ville, ponts et chaussées, notamment des ponts Saint-
2'\
Ladre cl du Kochereuil . qui exigeaient «les réparations Irèf ii
qaentee; al ensuite pour lei côrémooiei publiques, rai grande*
îV'i.'s <ie la religion, Voici ca qui fal alloué pour ca genre de de-
penses fe Pâques de 4552:
« Ilem à Etienne Brigon, menuisier, pour avoir fait la rone de-
\;mi NoslreDame t1 x ''
« Item à Champdiver pour avoir painl lad.
« roue vin \
« Item à Jehan Lequex, sergier, pour avoir
t demy cent de cire, laquelle fut mise en lad.
« roue vin ' \
i Item à Bertrand Margot pour quatre loyses
« et demye de pavé qu'il a fait à la Boucherie,
« dessoulz et environ les bancs de la ville xi.
« Ilem pour le disner des sergens le lende-
« main de Pasques xi.
€ Item pour le disner des coustres de Nos-
« Ire-Dame, ledit jour xV
« Item pour porter la chayne au pré Labasse \ \
« Ilem pour deux torches, poysans chascune
« quatre libvres qui furent portées devant l'y-
« mageNostre-Dame, compris xxdque eurent
« deux hommes qui portèrent lesd. torches xxi vm
« Item pour nectoyer les chemins pour aler
« en lad. procession entours lad. ville xxvi vm
Un autre jour, qui n'est pas daté, la ville donna au provincial des
frères-mineurs un repas considérable, à en juger par le détail des
provisions :
« Item fut donné par l'ordonnance de messeigneurs de la ville au
« provincial des frères-mineurs deux chevreaux coustans vin * iv \
« une douzaine pouletz et une douzaine pigeons, coustans w ;
« pour iv oysons x% et pour un mouton vms iv(l; et pour \\
« potz de vin xvi8 vmd; et pour cinquante grans miches \ m i\
« pour ce, pour toute lad. despence \i.\i vm'1 »
C'est par tous ces genres de détails que les anciennes charte*
nous fournissent sur la vie de nos pères ces mille notions particu-
lières qui, par leur comparaison avec les grands événements con-
temporains, nous montrent seulement alors ces derniers dans tout
leur jour et avec leur parfaite compréhension.
232
La troisième pièce va nous faire passer de l'administration delà
commune dans les luttes de la chicane. Cette pièce n'est postérieure
a la précédente que de vingt ans. tlle est également en français ,
et datée du 14 juillet 1472. Elle constate :
Les mauvais traitements auxquels Jehan Sigoyn, sergent du roi,
déclare avoir été en butte, de la part des détenteurs d'un champ, en
possession duquel frère André Boulyé, prieur de Monstreuil-Bonnin,
avait été mis par les privilèges royaux de l'université de Poitiers.
« Pour estre presens à la notification d'icelles, je queray avecques
« moy messire Jacques de Lancières, prebstre, messire Pierre Ri-
« boleau et Georges Nyot. Et ce fait, nous transportasmes en la
« dicte pièce de lerre, où illecques nous trouvasmes Giraudeau
« Dupuys, dit Partion, lequel avoit une arbaleste bandée devant
« luy, qu'il ne desbanda point, Jehan Vouillé qui avoit une arba-
« leste devant soy, non bandée, lequel avoit des traiz et garrotz à sa
« sainture, Mathurin Dupont, ung vouge en sa main, Lelurc une
« javeline, Jehan Duterire ung vouge en sa main, et ung nommé
« Charenton et austres, embaslonnez, ausquels et chascun d'eulx
« je notlifiay et feis assavoir la dicte sauvegarde, et leur feis les inhi-
« bitions et défenses en telz cas appartenantes. Et aussi leur notli-
« fiay et feis assavoir que le dicl prieur avoit eu la joyssance ou re-
« créance par la dicte sentence du droit et choses déclarées es dictes
«lettres, et qu'il ne le perturbassent ni empeschassent es diz
« droiz. Et ce pendant sur vindrent illecques Estienne Dupont,
« George Charenton et autres, embastonnez, lesquels dessus diz
« dirent audit messire Jacques de Lancières, qu'il saillist hors du
« ditchampt, ou sinon qu'ilz l'en feroient saillir. Et lors le dit de
« Lancières s'en yssit hors du dit champt, et en soy en yssant, l'un
« d'iceulx le bouta d'un vouge ou javeline par le derrière. Et ce
« fait, moy voyant leur malice je m'en yssis du dit champt. Et en
« moy issant, l'un d'iceulx, qu'on dit estre des serviteurs du com-
« mandeur de la Vausseau, me cuida frapper par le derrière, d'un
« vouge ou javeline, et frappa sur ma robbe et la croupe de mon
« cheval. Et m'en alay en chemin du Roy; ouquel chemin survin-
« drent Jacques Charron , frère du dit commandeur, une espée
« sainte et un grand paul au coul, Pierre Caillon, ung espiot en sa
« main, ausquelz d'abundant je nottifiay la dicte sauvegarde et en
« feis lecture. Et après ce, deis audit de Lancières qu'il me escrivist
« les noms et surnoms des dessus diz, ainsi que je les luy nomrae-
« roie. Et en iceulx escrivant, vint Mathelin Dupont qui ousta d'en-
i ire les mains l'escriploire nu dil mesure Pierre Ribollcnu. cl l'un
« de« serviteurs «1 n< iî i commandeur ousta le papier où escrivoil les
« diz noms le dit de Laocières, Lesquelz dessus diz direnl eldon-
nèrenl plusieurs paroles el menasses audit prieur présent, el DOUS
dirent plusieurs parolles, par quoi il nous «onvinl de partir d'il-
« toque*. El l e je certifie à tous... ete. •
Il me semble que cet exploit a, si l'on peut dire, quelque chose de
pittoresque. Ces vilains, embâlonnés, armés de leurs vouges et ja-
\elines, soutenus par le frère du commandeur de la Vanneau et
par plusieurs de ses valets; un de ceux-ri arrachant le papier où
.(■rivait le prêtre de Lancières, tandis que Malhelin Dupont Ole
récriloire des mains du sieur Ribolleau; el le sergent Sigoyn, en
robe sur son cheval dominant cette scène : le tableau est tout fait,
et certes prêterait à des poses variées et à de curieuses indications
des habitudes du moyen âge, dans trois ou quatre de ses diverses
conditions sociales : un chevalier et ses valets, un prêtre, un bour-
geois, un sergent du roi, et force vilains.
Si le texte de cet exploit appelle involontairement aussi des allu-
sions comiques, la pièce suivante nous paraît participer de la gra-
vité et de l'intérêt de l'histoire, en montrant un exemple des dés-
ordres excessifs que peuvent entraîner les discordes civiles, si
frivoles qu'en soient les causes, lorsqu'elles préoccupent assez les
premiers de l'état, pour les empêcher d'étendre sur tout le pays la
vigilance de l'autorité. Ce qui amène ces réflexions est la date de
cette pièce, au plus épais des troubles de la Fronde, en 1650. Pen-
dant que le cardinal de Retz oubliait si fort sa dignité dans Paris,
quelques religieux de l'ordre de Cîteaux semblent offrir au Pin,
près de Poitiers, tous les excès d'une imitation grossière. Ils quit-
tent le froc pour l'épée, et arrivent à un tel point d'audace el de dé-
règlement, qu'ils chassent du couvent leurs supérieurs el les fi
qu'ils n'ont pu débaucher. Il y a d'utiles documents pour l'histoire
dans la plainte que l'abbé de Notre-Dame-du-Piu adressa
sujet à l'ofiicialité de Poitiers. L'irréligion en ferait mai à propos
une arme déclamatoire ; car les désordres signalés dans celle pièce
doivent être attribués non à la discipline -tique, qui les ré-
prime par cet ane, autant qu'il dépend d'elle de le faire, mais à
l'espèce d'anarchie qui alors, dans près pie loule la France, était
v imime le retentissement des troubles de la Fronde.
i. 16
234
Le protocole du mandement, où l'official de Poitiers s'adresse à
tous les ecclésiastiques du diocèse, est, suivant l'usage, en latin et
se borne à ces mots : Officialis Pictaviensis, universis et singulis
presbyterîs, curatis et non curatis, ac clericis et notariis nobis sub-
ditis, salutem in Domino. Les conclusions sont dans la même lan-
gue, à la suite du texte de l'enquête, que voici :
« De la partie de Révérend Père en Dieu dom Léonard Gaultier,
« docteur en théologie de la Faculté de Paris, abbé de l'abbaye de
« Nostre-Dame du Pin, ordre de Cisteaux, Nous a esté exposé que,
« ayant esté pourveu de ladite abbaye et d'icelle pris possession,
« voulant mettre et establir en icelle les ordres nécessaires tant
« pour la célébration du service divin et conservation des droicts de
« la ditte abbaye, il y auroit trouvé telle résistance et grands dés-
« ordres, qu'il a esté contrainct d'en faire sa plainte à nos seigneurs
« de la cour du parlement à Paris ; lesquels par leur arrest du pre-
« mier de ce mois luy auroient permis d'en informer, et, en exécu-
« tion, octroyé permission d'obtenir de nous conquestus pour avoir
« preuve des faits de la plainte, qui sont :
« Que en icelle abbaye du Pin il se commet journellement toutes
« sortes de désordres et dérèglements contre et au préjudice de la
« vie régulière, et ce par une habitude de longues années con-
« tractée par quidams, aulcuns desquelz ont tellement mal vescu,
« qu'ilz ont fait et commis plusieurs crimes si subjetz à repréhen-
« sion, que l'ung des ditz quidams, pour deux crimes divers et à
« divers temps en a esté condemné à mort par sentence de contu-
« mace, et mis en effigie ; ce qui luy auroit causé absence de huit
« à dix ans, qu'il auroit passé son temps à porter les armes et
« faict actions irrégulières; et du depuis auroit commis le second
« meurtre, dont seroit intervenu jugement contre le dict quidam,
« qui, continuant ses maléfices, a menacé à thuer un homme de
« qualité pour l'avoir repris de chose qu'il exerçoit indigne de la
« profession du quidam ; lequel avec autres quidams ont menacé,
« comme ils avoient faict du devant, plusieurs subjets fermiers et
« tenantiers, demeurant tant en la dicte abbaye que es environs,
« et qui auroient voulu recognoistre le dict sieur exposant et ses
« religieux... Que l'un des quidams depuis un an ou environ auroit
« tiré un pistolet sur l'un des quidams, et pour ce que le coup n'au-
« roit pas porté comme il désiroit, auroit accuzé celuy auquel il tiroit
« qu'il estoit sorcier et magicien d'avoir empesché l'effet de ce
« coup, et, indigné de ce, auroit battu celuy auquel il tiroit, et luy
• auroit donné «jun util «^ «le coups de pieds de basions, el contraint
« de s'absenter; Que \êi (jokiami l'réquentoienl journellement,
«qui que ce soit aulcuns d'eux, les lieux suspects el scandaleux,
commettant scandale avecq femmes et Hlles, matne en l'abbaye
• elem irons d'icelle, faisants des mariages avecq des domestiques
«pour couvrir leurs sales et impudiques \ Mie*; Que les quidams
molestent et travaillent les tenantiers d'icelle abbaye, exigeant
d'eux et sans aucun droit, leurs moulons, volailles et autres com
« modilez, qu'ilz ne leur doibvent, ce qu'ilz font de force et vinlen. .
« et par desrizion ; de plus au moyen de telles desbauches, le ser-
« vice divin est délaissé fort souvent, mesme les jours de tintai et
« dimanches, la sainte messe est délaissée à dire, à plusieurs jours.
« se contentants de faire sonner la cloche, et en demeurant là, el
« le temps employé à la chasse avecq chiens et armes à feu. Sou-
« vent passent le temps de nuict à boire, jouer à cartes etàdez et
". et autres jeux deflfendus, et là disent chansons lascives, au ca-
« baret proche l'abbaye, contraignent les quidams les fermiers et
« tenantiers d'icelle abbaye à leur nourrir chevaux et autres bes
« liaux de même espèce, mesme des chiens, sans du tout récom-
i penser iceux... Que les quidams se sont jaclez el vantez de thuer
le dict exposant et de lui envoyer des prunes fondues, qui est de
« luy tirer arquebusades... Que les quidams ont pris résolution de
« ne point admettre l'exposant en ladicle abbaye ne aulcuns de sa
« part, sy icelluy ne veult consentira certaines propositions con-
i traires à la reigle et qui tendent à un pur libertinage. »
L'abbé expose qu'étant néanmoins revenu avec les religieux
restés dans le devoir, il fut obligé de s'en aller de nouveau, à la vue
de l'insolence et des excès qu'il continuait à ne pouvoir réprimer,
les désordres qu'il a d'abord énumérés comme se commettant dans
le cabaret près du couvent, se commettant alors dans le couvent
même. Il donne à juger de la compagnie qu'y admettaient les
mauvais religieux par ces derniers faits, détaillés d'une manière
curieuse.
« Ki reçoivent el admettent en icelle abbaye touttes sortes de
« de personnes à heure indhue, non cogneues de l'exposant, et
« avec iceux font excès de boire et insolances ordinaires; et n'auroit
I ozé l'exposant les reprandre, de crainte qu'il a qu'ils n'exécutent
« sur luy leur mauvais dessein, ce qui a contraint l'exposant et les
« religieux qu'il a avecq lui, de se retirer à Poirliers pour éviter
« la veue de lelz désordres , qu'ils continuent; ayant puis peu de
236
« jours beu et consommé plus de trois hussards de vin qui appar-
r< tenoit au dict exposant , disant en se riant que c'estoit le vin du
« gros , ayant, pour ce , faict casser la serrure de la porte de la
« cave, qui y avoit esté appliquée par ordonnance de juge sécu-
« lier. Et ont fermé la porte du jardin de l'exposant à icelluy,
« faict refus de luy donner les clefs de l'abbaye. De plus , le
« 27 septembre dernier, ung certain quidam, depuis peu à Mon-
« Ireuil-Bonin, assisté d'un autre quidam, auroil été en icelle
« abbaye, et après excès de boire avec les quidams, et après
« longues conférences avec l'un d'iceux, seroit advenu que le 6 de
« ce mois les quidams de Montreuil seroient sortis de compagnie
« vers le chemin qui conduit à la dicte abbaye. Estoit le quidam
« de Montreuil-Bonin armé d'une espée au coslé et d'un mous-
« queton, veslu d'un habit couleur minime avecq galon d'or et
d d'argent, estant à pied, lequel aguettoit l'un des religieux qui
« lors demeuroit en la dicte abbaye, qui estoit monté sur une
« cavalle de poil alezan avecq une selle de vache, garnie d'un siège
« de trippe de velours jaune, auroit le quidam aguettant attaqué
« ledit religieux, qui avoit en croupe un jeune enfant, luy disant,
« en jurant le nom de Dieu : «A bas! où voys-tu?» lui portant à
« la gorge la bouche de son mousqueton, et disoit le vouloir thuer,
« s'il ne meltoit pied à terre; ce que le religieux auroit esté con-
« trainct de faire, et le dict enfant aussy. Et ce faict, le quidam
« auroit demandé la bourse au dict religieux, et luy, ayant dict
« n'avoir d'argent, l'auroil, de grand'colère, frappé du bout de son
« mousqueton par (rois diverses fois, continuant ses blasphèmes.
« Et après excès et grandes violences, et de crainte d'être thué, le
« dict religieux auroit été contrainct de luy mettre en main la
a somme de dix livres et quelques solz, qui estoit l'argent qu'il
« avoit sur luy. Ce faict, le quidam auroit monté sur la dicte cavalle,
« emporté l'argent dudit religieux et s'en seroit allé. Auroit le
« quidam faict deffenses à certain homme qu'il auroit rencontré en
« s'en allant, que s'il le descouvroit et déposoit contre luy, qu'il
« le thueroit . Et combien que plusieurs personnes sçavent là vérité
« de tous les faicts cy-dessus, circonstances et dépendances d'iceulx,
« tant pour l'avoir veu, sceu de science assez notoire, oy dire ou
« autrement, que pour sçavoir le nom du quidam aguettant com-
« plice et fauteur avecq les quidams, ce néanmoins par faveurs,
« dons, promesses que font les quidams à iceux, crainte qu'ils ont
« d'eux et de leurs adhérons, amitié ou autrement, ne l'ont voulu
237
« et ne le veulent dire, déposer ne réveller, au grand dangei
• péril de leur âme, préjudice de l'exposant, et en premier pi
n dicianl aux ordres divins el 6 l'iniénM pnbllcq. El pour ce, offln
« de réreUalions, nous a l'exposant rc<iuis le poivoir de notre
« remedde opportun. »
Ce remède se borne à des menaces d'excommunicalion publiées
au prône de toutes les églises de Pofficialilé de Poitiers, contre
ceux qui. connaissant les auteurs des faits ci-dessus, ne révéleraient
pas leurs noms. Nous avons parlé de la Fronde comme étanl l'occa-
sion de ces graves désordres; mais pour leur cause, pour les véri-
tables germes de ce pervertissement de l'esprit religieux dans la
vie monastique, il faut remonter jusqu'à la Ligue, et voir dans de
pareils actes la prolongation de son influence désorganisalrice. A
une époque où les communications étaient encore bien difficiles,
où un même ordre d'idées ne se répandait pas prompiement comme
aujourd'hui dans toute la nation, beaucoup de mauvaises létes dans
les provinces en étaient encore, même après Richelieu, sinon aux
passions fanatiques de la Ligue, du moins au culte de ses traditions
d'anarchie, traditions toujours chères aux esprits turbulents dé-
tournés de leur vocation. La Ligue, sous plusieurs de ses faces,
offrait encore quelque expression du moyen âge. Des scènes comme
celles dont l'abbaye du Pin fut le théâtre en 1650 prolongent les
derniers vestiges de cette barbarie jusquàla jeunesse de Louis XIV.
B. DE XlVRKT
Ce portrait est celui de Herrade , abbesse de Landsberg. Il a été
dessiné d'après une miniature peinte sur l'un des derniers feuillets
du Horlus deliciarum.
On trouvera à la page 260 la transcription des vers tracés sur la pierre
contre laquelle s'appuie l'abbesse Herrade. La légende qui se voit au-
dessus de sa tête est conçue en ces termes : Hekrat Hohenburgensis
ABBAT1SSA PER RlLINDAM ORDINATA AC MONITIS ET EXEMPLIS EJUS 1NST1-
TUTA.
s s / S >
4* *CiJflV
— wP-
flotvst>awef
turtutu ot>o
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■
a
s,/V///y s/s . v///
's/O/y///.
NOTICE
HOI1TUS DELICIARUM,
ENCYCLOPÉDIE MANUSCRITE
COMPOSÉ! AL DOUZIÈME SIÈCLE PAR FIEHIUDE DE LAÎ1DSBERG , ABBESSI DU MO.IASTÉBK
DE HOHK>BOLKG ( S AIME-ODILE > EN ALSACE, ET CONSIHVEK
A LA BIBLIOTHÈQUE DE STRASBOURG '.
Le manuscrit dont nous allons donner l'analyse a éprouvé de
nombreuses et bien déplorables vicissitudes; c'est avec peine qu'il
a échappé aux désastres réitérés des incendies et des révolutions.
A la suite de rentière destruction par le feu du monastère de
Sainte-Odile 2, en 154G, il avait été recueilli par l'évéque de Stras-
bourg à Saverne3; de là il passa à la chartreuse de Molsheim, et
plus tard, lors de la révolution française, à la bibliothèque du dis-
trict de Strasbourg. A celte époque, un ami des Landsberg vint le
réclamer au nom de celte famille, et le 11 novembre 4794, le
magnifique volume que l'Alsace regarde, avec raison, comme un
de ses plus beaux monuments, fut remis au zélé négociateur qui,
dans l'enthousiasme de son succès, consacra ce glorieux événement
par l'inscription suivante placée sur la première page :
«Le 11 novembre 1794, j'ai obtenu de l'administration du
' Cette Notice est extraite, en grande partie, du Mémoire sur le Hortus deli-
ciarum que nous avons présente, en 1829, au concours des antiquités nationales,
et auquel l'Académie royale des inscriptions et belles-lettres a accordé l'une des
trois médailles d'or attribuées à ce concours.
■ On trouve fréquemment dans les anciens titres Otihilia pour Odilia, comme
aussi Htrrat et Heraca pour Herrade.
* VoyczW. Gebweilcr, Vie de sainte Odile; Strasbourg, i5ai. — Schuttrnhti-
nier, Nouvelle vie de sainte Odile ; Strasbourg, i5o,H. — Wnlclis von B
Decasf.bularuni. Strasbourg, ift
240
« district de Strasbourg ce précieux manuscrit, composé par Her-
« rade de Landsberg, et je l'ai remis en triomphe à Charles, son
« arrière-petit neveuj, commandeur de Tordre Teutonique, mon
« estimable ami et ancien condisciple. Signé L. Rumpler, concitoyen
« de sainte Odile, ma chère patronne. »
Le succès de M. Rumpler ne fut toutefois que momentané;
l'autorité revint sur la décision dont le concitoyen de sainte Odile
était si fier, et le livre d'Herrade fut réintégré dans la belle bi-
bliothèque de Strasbourg1.
Durant son séjour à Molsheim , le Hortus Deliciarum fut copié
par un des chartreux 2. Ainsi que le titre, que nous donnous ci-des-
sous en note, l'annonce , celte copie est incomplète et tout à fait
tronquée. Le bon frère a, dans sa préoccupation religieuse, fait
tomber ses nombreuses coupures principalement sur la partie
scientifique du livre. Ne pouvant imiter les peintures qui sont d'un
si haut intérêt pour l'histoire des arts, il les a remplacées par des
passages analogues de la Bible ; il a eu grand soin, enfin, de sup-
primer complètement les traductions inlerlinéaires en vieux alle-
mand, qui sont pour la philologie et la linguistique d'un prix
inestimable. Nous ne nous occuperons pas davantage de cette copie,
que nous ne pouvions du reste nous dispenser de mentionner en
passant.
Une notice allemande, donnée en 1818 à Stuttgard par M. Moritz
Engelhardt 3, a restitué au Hortus Deliciarum son véritable carac-
tère, qui avait été jusque-là méconnu dans plusieurs circonstances.
Grandidier, dans son Histoire de l'église de Strasbourg, en parle
comme d'un Recueil de poésies, et nous ne tarderons pas de prouver
que c'est bien plutôt, ainsi que nous n'avons pas hésite de l'intituler,
une espèce d'Encyclopédie, contenant, en même temps que des
poésies, des notions variées sur presque toutes les branches des
• Nous avons une dette de reconnaissance à acquitter envers M. Jung, savant
conservateur de cette bibliothèque, quia bien voulu faciliter nos recherches avec
le zèle éclairé qui le distingue.
3 Voici le titre de cette copie : « Hortus deliciarum ex diversis script urae flori-
« bus, qui caput Christi et sponsœ ejus cingunt et ornant, consitus, per Herradem
« virginera et abbalissam cœnobii sanclimonalium in monte sanctœ Odiliae, anno
« salutis nostrae n8o,sed renovatum et in planiorem ordinem redactum, qui-
« busdara minus necessariis hinc inde evulsis et eradicatis per infimum cartusiu-
« nae familiae fratrem, anno i6g5. »
3 Herrad vert Landsberg und ihr Wer\.
L>ït
connaissances humaines, el donnant, par conséquent, l'étal de ces
connaissances an siècle de Philippe -Auguste. M. le professeur
Arnold, dans le Mayasiti mcycfop4dkjU4 de Millin de 1806, I
commis la môme fa» te1, et, Iprél lui encore, Oberlm . Ce ma-
nuscrit avait d'ailleurs élé cité précédemment par pkWJeurfl autres
ailleurs, que nous nous contenterons d'indiquer en note3.
Ou'il nous soit permis maintenant, avant d'aborder la description
du manuscrit, de dire quelques mois indispensables sur le monastère
où il fut composé , et sur la célèbre abbesse qui en est l'auteur.
Les ruines de l'abbaye de Hohenburc, ou, comme on prononce
aujourd'hui, d'Hohenbourg, fondée au septième siècle par Odile,
fille d'Atlicus4, duc d'Alsace , couronnent Tune des belles cimes
des Vosges 5, à quelques lieues de l'antique Argentina ( Strasbourg) ,
à une très courte distance de la petite ville de Bar, un peu au-dessus
du château de Landsberg, et sur la gauche du vieux manoir d'An-
dlau. Les chroniques alsaciennes racontent les malheurs d'Odile
avec tous les détails merveilleux que l'ingénuité superstitieuse et
crédule de l'époque pouvait comporter. Née aveugle, elle éprouva
de la part d'un père barbare les traitements les plus rigoureux; sa
mère Bereshinde ne put même la soustraire au sort cruel qui la
1 Voyez Arnold, Notice littéraire sur les poêles d'Alsace.
a Annuaire statistique du Bas-Rhin pour 1807.
3 Gallia christiana, t. V. — Schoepflin, Alsalia illustiata — Bruschius,
Chronologia monasteriorwn y i55o. — Crusius, Annal, suevicœ, i5g5. — Bemhard
Herzog, Elsasische chronik. — Spekle, Collectan. m$s., \5-jo. — Ruyr, Sainctes
antiquités de la Vosge, i633.
On peut s'étonner que M. Ebert n'ait pas parlé du Horlus deliciarum dans son
excellentTraité des manuscrits, publié à Leipzig, en i8a5, sous ce titre : Zur hand-
schriftenkunde. M. Schoenmann n'en dit rien non plus dans son traité intitulé :
Versuch eines vollstaendigen Systems der Diplotnatik.
4 Le duc Adalric (Athic ou Elhic) était fils de Luitheric ou Leutericli, un des
seigneurs les plus distingués de la cour des rois Francs. Le roi Sigebert II épou&a,
dit-on, sa belle-soeur Hiuonehilde. Adalric fut le chef d'un grand nombre de mai-
sons souveraines. Dans la ligne masculine, on rencontre les ducs de Lorraine, la
maison impériale de Habsbourg, les comtes deFlandres et de Roussillon elles mar-
graves de Baden. La femme de Robert le Fort était, suivant quelques généalogistes,
«le la descendance d'Adalric qui résidait ordinairement à Obt r-Enheim (Obcrnay
près Strasbourg.
5 Cette montagne, qui s'appelait primitivement Allitona, est connue aujourd'hui
sous le nom de montagne de Sainte-Odile. C'est encore on lieu de pèlerinage très-
fréqurnté, aux fêles de la Pentecôte surtout.
2kl
menaçait qu'en l'envoyant au prieuré de Beaume- les -Dames,
pour l'y confier à la sollicitude d'une abbesse de ses amies1. Les
soins que la pauvre fille y reçut lui firent recouvrer la vue, et après
une foule d'événemenis miraculeux que nous ne saurions rapporter
ici, elle obtint de son père que le château de Hohenbourg serait
accordé à sa piété qui le destinait à devenir l'asile des vierges
vouées avec elle au service du Seigneur. Elle fonda également, un
peu plus tard, le monastère de Niedermunster, situé au-dessous
de Hohenbourg, et dont sa nièce Gundelinde devint abbesse à sa
mort. Odile et ses compagnes édifièrent longtemps la contrée par
leur vie régulière, et l'église reconnaissante entoura de l'auréole
de la sainteté la céleste fille de Bereshinde. Les disciples de sainte
Odile se distinguèrent particulièrement par leur goût pour les
lettres et les sciences, qu'elles cultivèrent avec succès. Les noms
de Rélinde 2, d'Herrade* et de Gerlinde4 furent bientôt répétés
avec respect par l'Europe, charmée du profond savoir des abbesses
d'Hohenbourg. Herrade surtout mérita bien de son siècle en com-
posant le Hortus Deliciarum, recueil intéressant des éléments
littéraires et scientifiques les plus variés, code de sagesse où l'ab-
besse prévoyante et éclairée avait su réunir tout ce qui pouvait
contribuer à l'enseignement de ses filles et à leur affermissement
dans la plus saine morale. Herrade, issue de la noble famille
alsacienne de Landsberg, succéda, en 1167, à Rélinde, femme
également renommée par son savoir et par sa piété, qui de l'ab-
baye de Berg, près de Neubourg, sur le Danube, avait été appelée
en 1141 à la direction d'Hohenbourg. C'est par Rélinde qu'Her-
rade fut initiée à la culture des lettres et des beaux-arts. Plusieurs
1 Vie de sainte Odile, par un religieux de Tordre des prémontrés. Ce fut un mo-
nastère de cet ordre qui s'établit, après l'incendie de i546, sur l'emplacement oc-
cupé auparavant par les religieuses de Sainte-Odile.
a Bruschius, déjà cité, et D. Albrecht (Histoire d'Hohenbourg) donnent les
poésies attribuées à cette abbesse.
3 Herrade ou Herrat, comme on l'orthographiait autrefois, succéda à Rélinde,
« cujusy dit le pape Lucien III, normam sludii fideliter in omnibus bonis secuta
« est. » (Gallia christ., vol. V.)
4 Gerlinde, abbesse de Hohenbourg en 1273, a laissé plusieurs poèmes latins qui
existaient encore en iSai. Gebweiler en parle dans sa Vie de sainte Odile, écrite
à cette époque. C'est à tort que Grandidier l'a confondue, ainsi que le remarque
M. Engelhardt, avec Edelindc de Landsberg qui était abbesse de Sainte Odile
en 1200.
L'Ï.J
fondations pieuses et utiles pour la contrée témoignent du tèle
qu'elle apport.nl à accomplir ses saintes ronclions. Dans la dernn i e
■ODée de H vie, en 1195, elle eut la consolation d'adoucir l'exil
et la captivité de Sibylle, veuve de Tancrède, roi de Sicile, qui fut
en\o\ee a\ee ses deux filles à llohenbourg, après l'envahissement
de ses élats par l'empereur Henri VI, et pendant qu'on < re\ait le»
yeux à son fils, retenu captif a Ems. Ilerrade mourut le i25 juillet
1195,d après le nécrologe d'Hohenbourg, conservé à Ktival depuis
la destruction du couvent par l'incendie de 1546. Ln monument en
pierre, érigé au douzième siècle dans le cloître du monastère,
représente sainte Odile offrant le Hortus Deliciarum à son père
Alticus, tandis que saint Léger1 le lient dans Tune de ses mains,
et que Rélinde et Herrade le portent surmonté d'une Vierge et de
l'enfant Jésus.
Le manuscrit, échappé comme par miracle aux catastrophes qui
tant de fois apportèrent la désolation parmi les religieuses de
Sainte-Odile, se compose de trois cent vingt-quatre feuillets ou six
cent quarante-huit pages grand in-folio, sauf quelques cahiers
plus petit in-folio, qui paraissent avoir été ajoutés postérieurement.
Il n'est daté ni au commencement ni à la fin ; mais dans l'intérieur
se rencontrent deux dates assez éloignées Tune de l'autre, puisque
la première, qui indique qu'Herrade s'occupait déjà de la rédaction
de son livre avant d'avoir succédé à Rélinde, est de 1159 et l'autre
de 1175. Il est écrit sur vélin, en beaux caractères (minuscule
allemande), et dans le latin en usage au douzième siècle. Il est
en outre orné d'une foule de peintures souvent assez correctes, et
quelquefois même élégantes. Les extraits dont il se compose sont
en général tirés de l'Ancien et du Nouveau-Testament, de saint
Augustin, saint Isidore, saint Grégoire, saint Léonard, Rupertus,
Honorius d'Autun, Pierre Lombard, Rède, Clément Romain, An-
selme, évéque de Cantorbery, Fréculfe, Eusèbe de Césarée, saint
Jérôme, saint Jean-Chrysoslôme, Ives, évéquede Chartres, Maxime,
Méthodius,Smaragdus, Pierre Comeslor, Léon Ier, saint Irénée, etc.
Nous avons vérifié la plupart de ces citations, et nous les avons
trouvées rapportées avec une exactitude parfaite. Les dissertations
sur la cosmologie, la chronologie, l'astronomie, la géographie, la
mythologie , l'agronomie et autres sciences, sont, en grande partie,
empruntées à un recueil intitulé : Aurea gemma, qui a beaucoup
■ Siinl Léger, évéque d'Aulnn, clait le f»rand oncle de sainle Otlilr.
244
de rapport avec le livre de Imagine mundi d'Honorius d'Autun.
Sur le verso du premier feuillet se trouve le cantique d'invoca-
tion inlitulé :
« Rythmus Herradis abbatissœ per quem Hohenburgenses vir-*
« gunculas amabili 1er sala tat etadverisponsifidemdilectionemque
« salubriter invitât.» Ce cantique se compose de vingt -cinq
strophes; nous ne donnons que les deux premières, la huitième,
la dixième, la onzième, les vingt-deuxième, vingt-troisième et
vingt-quatrième.
Salve, cohors virginum
Hohenbur gensium,
Albens quasi lilium,
Amans Dci filiuai.
Herrat devolissima
Tua fidelissima
Mater et ancillula
Canlat tibi ta mica.
Chris tus parât nuptias
Miras per delicias;
Hune expectes principem
Te servando virginem.
Chris tus odit macula»,
Rugas spernit velulas,
Pulchras vult virgunculas,
Turpes pelltl feminas.
Fide cum turlurea
Sponsum istum reclama,
Ut tua formositas
Fiat perpesclaritas.
Vale casta concio,
Mea jubilalfo;
Vivas sine crimine
Christum semper dilige.
Sil hic liber utilis
Tibi delectabilis,
145
vrs volvrrc
Ifunr in tuo peclor<\
Ne more slrulhineo
Sùrrrpat ohlivio,
Il ne vi;im déserts
Antcquam proreniaf*
Amen , amen , amen,
Amen, amen, amen, etc., etc.
Le but qu'Herrade s'est proposé en composant son livre se lrou\ e
expliqué dans l'espèce de préface qui vient immédiatement après
le cantique d'invocation. Nous transcrivons textuellement ce mor-
ceau :
« Item prosa per Hrrradcm ■bfttbttam predictis virgunculis causa cxliortaiionis
« composita.
« Herrat, gratia Dei, Holtenburgensis ccclesioc abbatisfa licel indigna, dulcissi-
« mis Christi virginibus in eadem ecclcsia quasi in vinea Domini fideliter laboran-
« tibus, gratiam et gloriam quarn dabil Dominus. Sanctitali vestrae insinuo
« quod hune librum qui intitulatur ortus delieiarum ex diversis sacre et philo -
'< sophice scripture floribus, quasi apicula ,Deo inspirante, comporlavi et ad lau-
« detn et ad honorent Christi et ecclesie causaque dileclionis vestre quasi in unum
n mellifluum favum compaginavi. Qua propter in ipso libro opportet vos sedulo
<( gratum querere paslum et melliiis slillicidiis animum reficere lassum , utsponsi
« blandiciis semper occupalc et spirilualibus delictis saginale (impinguate »)
' transiloria secure percurratis et elerna felici jocunditatc possidealis, meque
u per varias maris semitas periculose qradienlem, fructuosis orationibus vestris a
« terrenis affectibus muigatam una vobiscum ia amorem dilecti (Christi1) retlri
« sursum trahalis. Amen. »
Suivent des extraits dont l'objet est suffisamment indiqué par les
suscriplions qui précèdent chacun d'eux. Le premier porte pour
titre de Deo creatore ; le second, de Angelis ; le troisième, de decem
Nomimbus Dei; le quatrième, de Deo et Creatione mundi; le cin-
quième, de Sancta-Trinitate; le sixième, de Proprirtair rt [ncrmi-
mutabilitate Dei; le septième, Quod vera immortalita* m solo
creatore sit; le huitième, Quod nihilpossit substantiah'ter implore
« Dans le manuscrit, le mot impinguate rsl ajoute en glose <tu-dessns du mol
$nç,inale.
1 Christi est ajouté de m tri.
2Ï0
mentem hominis nisi creatrix Trinitas ; le neuvième, de Sancta-
Trinilate.
A ces premières notions sur l'existence et la nature de la Divi-
nité, ainsi que sur nos principales croyances religieuses, succèdent
des dissertalions fort curieuses. Des figures de démonstration ac-
compagnent la plupart des chapitres, dont nous citerons seulement
les suivants :
De Ortis et Agris, de Finibus agrorum et de illorum Divisionibus,
de Cultura, de Itineribus, de Glebis et Aquis. Les autres se rap-
portent plus ou moins directement au système de l'univers, à la
géographie et à la physique du globe, tels qu'on les entendait à
celle époque. Herrade y traite de plusieurs matières importantes,
ainsi que l'indiquent les titres suivants : de Terra, de Nominibus
regionum, de Insulte et de Nominibus illarum , de Montibus , de
Inferioribus terrœ , de Fluviis infernalibus , etc. Parlant, dans
l'un d'eux, des étoiles filantes, l'abbesse combat l'opinion populaire,
et suit celle d'un astrologue qu'elle ne nomme pas, mais qui assure
que ce phénomène est produit par le vent, lequel, agitant l'élher,
en fait tomber des étincelles brillantes comme des étoiles. Les pas-
sages suivants, cités au hasard, seront lus avec intérêt.
« Omnis ornatus mundi in duobus consistit, in situ et motu. Situs
« est in terrenis. Motus est in superis.
« Aer est spacium a terra ad lunam. Elher a luna usque ad celi
« firmamenlum.
« Mundus dicitur quod in sempilerno motu sil. Ut celum, sol,
« luna, aer, maria.
« Oriens (osteriche) ab exortu solis, vel anathole, vel eous.
« Occidens (westerriche) vel disis, quodfaciatoccidere. Septentrio
« (norder) vel arctos a septem slellis que in ipso rotanlur. Unde et
« vertex proprie dicitur, eo quod vertitur. Meridies (sundert) vel
« mesembria, quod ibi sol médium faciat diem. »
Un zodiaque fort bien dessiné se fait remarquer au verso du
folio 11. Les noms des douze signes sont écrits, à part, de la
manière suivante :
bra. es. pio. rus.
Est. Li Ari Scor Tau
pittarius.
Sa
ni.
Gémi
Duodecim
cornus. cer. qnarius. n.
Capri Can A Le
ois
Pis
eo.
Vir
signa.
Dans celte notation évidemment
aslroloe
inné. I
es signes ai
247
d'après leur arrangement normal devraient se suivie fafcp l'ordre
que voit i :
I 2 3 4 * 6
Libra, Soprpip, Sigillarios, Capricornus, Aquarius, Pfeefe«
7 8 9 # «0 II 12
Aries, Tanins, Gemini, Cancer. Léo, Virgo,
sont conjugués par couples, de six en six, de façon à produire
une Combinaison que nous rendrons plus sensible en l'Inscrivant
ainsi :
Il 7 2
Libra. — Aries.
2 5 8 4
Scorpio. — Tau rus.
r> 5 9 6
Sagiltarius. — Gemini.
4 7 10 8
Capricornus. — Cancer.
5 9 II 10
Aquarius. — Léo.
6 II 12 12
Piscis. — Virgo.
Le premier chiffre indique la marche et le rapport des signes
d'après leur ordre naturel ; le second , qui forme dans la co-
lonne de gauche la série des nombres impairs, et dans celle de
droite la série des nombres pairs, est celui qui résulte de la
notation d'Hcrrade, laquelle, présentée numériquement, se ré-
sume au premier aspect par ces nombres :
1-7-2-8-3-9
4 _ io - 5 - 11 - G - 12
En lisant de suite, d'abord les noms de la première colonne,
puis ceux de la seconde, les douze signes se trouvent dans leur
véritable ordre et rangés par saisons en partant de Libra (signe
de l'équinoxe d'automne), qui est accouplée, dans la notation
d'Herrade, à Aries (signe de l'équinoxe de printemps), de mémo
que Capricornus ( signe du solstice d'hiver i. IY-i ft Gmm0 (signe
du solstice d'été) '.
1 Dans un autre travail nous reviendrons sur le zodiaque du Horius ei sur I i
notation qui l'accompagne.
2kH
lue sphère tracée plus loin est accompagnée de l'explication
suivante: « Quinque zone vel circuli, id est partes sunt due habita-
it biles, très inhabitabiles. Temperate sunt habitabiles, relique in-
« habitabiles. Zone vel circuit celi quinque sunt. Primus arcticus.
« Secundus terrinus tropicus. Tercius himerinus , qui a latinis
« equinoxialis dicitur. Quartus antarcticus. Quintus cimerinus ;
« latine vero hiemalis vel brumalis. »
Herrade donne ensuite une rose des vents où les douze vents sont
marqués de la manière suivante. Ces noms étant altérés au point
d'être parfois méconnaissables, nous avons soin de les rétablir
d'après la belle Géographie ancienne des Grecs du professeur alle-
mand Fr.-Aug. Ukert \ et l'excellent Manuel de géographie an-
cienne de M. le docteur Sickler^. Le grec était une langue tout à
fait ignorée au douzième siècle; on ne saurait donc être surpris
de le voir si maltraité sous la plume de notre bonne abbesse, qui
ne faisait d'ailleurs que reproduire les appellations alors en usage.
1° Boreas (N.) Boreas.
2° Mesquias pour Meses (N-N-E.) Aquilo.
3° Quesquias pour Caccias (E-N-E.) Vulturnus.
4° Apelliores pour Apeliotes (E.) Subsolanus.
5° Eurus . (E-S-E.) Eurus.
6° Stinbrias3 (S-S-E.) Euronotus.
7° Ausier. (S.) Auster.
8° Junoletus pour Libonolus (S-S-O.) Notus.
9° Zips pour Libs. . . . , (O-S-O.) Africus.
10° Zephirus pour Zephyrus (0.) Zephirus.
11° Argetes pour Argesles (0-N-O.) Chorus.
12° ïriquias pour Thrascias (N-N-O.) Circius.
Le verso du folio 16 est occupé par l'image d'un microcosme.
L'homme, nouvellement créé, a la tête rayonnante et entourée
* Géographie der Griechen und Eoemer von denfruhesien Zeiten bis auf Pto-
lemaeus, bearbeilet von Fr. Au g. Ukert, B ibliothekar und P rqf essor zu Gothc-
Weimar, 1816.
2 Handbuch der alten Géographie von Sickler. Cassel, 1 83^.
3 Malgré nos efforts, il nous a été impossible de retrouver l'analogue de cette
dénomination, M. Ukert, et après lui M. Sickler, donnent pour lèvent S.-S.-E.
1rs noms à' Euronotus et de Phœnix, le premier selon Sénèque, r t le second selon
Pline.
849
epl planètes alors connues; ses bras sont étendus, ses jambes
enfermées dans an cercle ; la lerre est représentée par un monti-
cule, sur lequel une chèvre broute des ronces ; l'eau, Pair et le feu
Égurenl au quatre coins do ce t;iMeau pour montrer leur grandi!
influence sur l'homme.
Satisfaite d'avoir donné aux religieuses de Hohenbourg ces pre-
mières notions, Ilerradc s'occupe de les instruire dans Phisl
sacrée. Un tableau représente le premier homme et la première
femme après le poché originel ; Adam laboure et Eve file au fuseau.
Les événements les plus marquants de l'Ancien Testament pa-
raissent ainsi successivement sous les yeux du lecteur, très-souvent
d'une manière tout a fait grotesque.
Les allégories et les paraboles occupent une grande place dans
l'ouvrage de la bonne abbesse, où le sacré et le profane sont par-
fois plaisamment entremêlés. C'est ainsi que les représentations
mythologiques succèdent aux tableaux religieux, et que l'on voit
par exemple les muses encadrées dans des médaillons, mais sans
leurs attributs, si nous en exceptons Uranie. Les neuf sœurs sont
revêtues du costume féminin usité au douzième siècle.
Parmi les allégories dont il vient d'être question, Tune des plus
curieuses est sans contredit celle de la philosophie et des sept arts
libéraux. La figure principale porte trois têtes dont chacune est
surmontée de l'un de ces trois noms : « Ethica, Logica, Physica.»
Les autres figures représentent, avec des attributs analogues, la
Grammaire, la Réthorique, la Dialectique, la Musique, l'Arithméti-
que,la Géométrie et l'Astronomie. Socrate et Platon sont de la par-
tie. Chaque personnage a sur l'épaule un oiseau noir, représentant
l'esprit immonde, qui semble lui chuchoter dans l'oreille; l'in-
scription suivante annonce la répugnance qu'Herrade avait pour les
poètes païens chantant les faux dieux. «Isli, immundii spirilibus
« inspirait, scribunt arlem magicam et poelicam, Ucet fabulosa
« commenta. • Cette inscription se trouve répétée dans le texte.
La fuite de Lolh, Esaii et Jacob avec ses gants, Joseph \ endo par
ses frères, l'histoire entière de Moïse et du peuple de Dieu, depuis
le buisson ardent jusqu'à la venue de Jésus Christ, viennent, à la
suite, dans l'ordre chronologique. A l'occasion du passage de la
mer Rouge, des renseignements intéressants, extraits de r
gpmma, sont donnés mit certaines dénominations géographiques
en langue allemande du temps. Nous ne «itérons en ce moment
que les suivants : hier ou Danubius, Tunoivc ; Rolanus, Boten;
i. 17
250
Renus, Rine\ Arrivée à la naissance du Sauveur, Herrade salue
la crèche de l'Enfant-Dieu par son cantique De nativitate Domini:
Leto leta concio
Cinoël resonat tripudio.
Cinoël hoc in natalilio
Cinoël , Cinoël ,
Noël , Noël , Noël ,
Noël , Noël , Noël , Noël, etc.
A la suite de ce cantique s'en trouve un autre dont nous ne re-
produisons que la première strophe, et seulement pour donner
une idée de la poésie qui se chantait alors :
Sol orilur occasus nescius
El filiae lit paler filius.
O ! o! o! pro populo,
O! o! o! o! o! o!
Nous ne reproduirons de même que les deux premières strophes
du cantique sur la circoncision dont le refrain ne choquait pas, à ce
qu'il paraît, la chaste ingénuité de nos jeunes nones :
Anni novi prima die
Filius virginis Marias
Morem geril nataliae,
Dum, dum , dum circumcidi sustinuil
Tn quo non fuit dignum quid abseidi.
■
Anni novi die feslo,
Pater et Spiritus adesto^
Et fac ut &it nobis presto
Qui, qui, qui circumcidi sustinuil
In quo non fuit dignum quid abseidi.
L'enfance et l'adolescence de Jésus-Christ, toutes les époques
marquantes de sa mission divine et l'histoire des apôtres, donnent
lieu à une suite de tableaux fort curieux. Par un anachronisme qui
* Nous avons ajouté l'e final pour obtenir la prononciation allemande,
m
se reproduit a chaque page du livre d'Herrade, la vierge Marie
ainsi que les autres femmes qui accompagnèrent Jésus-Christ jus-
qu'au pied de croix, sont habillées en religieuses dans celui de ces
tableaux où Jésus-Christ, prêt à expirer, recommande sa mère à
saint Jean.
La sagesse de Salomon, le fameux Vanitas vanitatum, le char
de la Luxure tout d'or et de pierreries, la roue de la Fortune et
l'échelle de la Charité offrent encore des allégories très-plaisantes.
A propos du Vanitas vamtatum, nous dirons deux mots, en pas-
sant, du jeu intitulé Ludus monstrorum qui se trouve représenté
à la page 215 du manuscrit. Deux hommes, séparés par une table,
tiennent de chaque main les extrémités de deux cordes sur lequelles
sont suspendues deux petites poupées, costumées en chevaliers et
armées de pied en cape, qui se battent entre elles par suite du mou-
vement que les deux joueurs donnent aux cordes en les lâchant et
en les tirant à eux. Nous ne saurions mieux comparer ce jeu, pour
rendre la description qui précède plus sensible, qu'à ces planches
sur lesquelles nos petits savoyards font rencontrer deux poupées,
en agitant du genou la corde qui les traverse. Du reste les inscrip-
tions ou moralités que nous donnons ci-après, indiquent parfaite-
ment le but philosophique du jeu, qui n'est peut-être qu'une épi-
gramme contre les tournois, les parades de guerre.
INSCRIPTION PLACÉE AU- DrsSTJS DE LA TABLE.
Spernere tnundum; ipemcre nullum; spernerc srse;
Spernere sperni se : quatuor hœc boiia sont.
INSCRIPTION PLACÉE SUR LE DEVANT nE LA TABLE.
In ludo monstrorum designatur vanilas vanitalum.
INSCRIPTION PLACÉE AU-OESSOLS DE LA TABLE.
Unde superhil homocujus concepiio culpa,
Nasci pena , labor vita, necessc mori.
Vana salus hominis, vauum dccus , urania van.» ■
Inter vana niliil vanius est hominf.
* Dans la Notice de M. Engclhardt on a imprime ce vers ainsi .
\ .ma salus liominis, vanus, decus, orooia v.mi.i.
Cest a tort, ainti qu'il est facile de s'm assurer à la simple lecture.
252
Posi homincm verrais, posl verracm fil cinis, ebeu !
Sic in Don homiiii m verlitur onmis liomo.
Nous ne passerons pas sous silence l'allégorie ingénieuse des trois
sirènes. L'une chante, l'autre joue de la flûle, la troisième pince
de la harpe. Elles ont des ailes, des bandeaux sur leurs têtes, et
leurs corps sont enveloppés de longues robes qui ne laissent aper-
cevoir que leurs mains et le bas de leurs jambes qui se terminent
en serres d'oiseaux de proie.
1er Tableau. — Les sirènes endorment par leurs sons ravissants
l'équipage d'un vaisseau.
2e Tableau. — Les sirènes sautent à bord du vaisseau, et, après
avoir massacré les imprudents nautoniers, les jettent à la mer.
3e Tableau. — Ulysse passant près de là arrive précipitamment
sur sa barque qui est conduite par un moine : il se fait attacher au
mût avec ses compagnons.
A l'occasion des allégories dont nous parlions tout à l'heure et
de celle qui précède immédiatement, on lit la moralité suivante :
« Salomon,et rota fortune, et scala (caritatis), et syrene admo-
« nent nos de contemptu et amore Christi. »
Une longue dissertation sur l'Église succède à l'histoire des si-
rènes. C'est en même temps un traité de morale et un recueil de
préceptes sur les divers états de la société, et sur les devoirs res-
pectifs des individus de toutes les classes envers la société, ou plutôt
envers Y Église, qui est le véritable centre vers lequel Herrade fait
aboutir les rayons de son système social. Elle y règle, d'après le
Speclaculum Ecclesiœ, la conduite que doivent tenir les juges, les
riches, les pauvres, les chevaliers. « Milites, dit-elle, sunt brachia
« Ecclesiœ, quia debent eam ab hostibus defendere... a rapinaet
fornicatione se custodire. Dans un livre destiné par une abbesse à
déjeunes nones , cette maxime a droit de surprendre. Vient en-
suite le tour des marchands, des paysans. « Rustici, dit encore
« Herrade (d'après le Spectaculum), qui agrumeolunt, pedes sunt
« Ecclesiœ, quia eam pascendo portant, etc. » Ainsi, d'après ces
axiomes, l'Église est un corps dont les paysans sont les pieds et les
gens de guerre les bras. Dans le même chapitre, les laboureurs qui
ne payeraient pas la dîme sont menacés de la gelée, de la grêle, de
la sécheresse, de la peste et de tous les fléaux possibles.
La même dissertation contient encore des renseignements sur
les lieux sacrés et leurs dénominalions; sur l'Église romaine et sa
253
aouveraiuelé; sur ta mal ci m puissance f sur les apostals ; sui 1rs
dignités; sur les ministres de l'Église; fur les contempteurs du
inonde, conlsny êsgsi wmndit sur Le jugement de PÉgtisc qui dis-
cerne Ke bien < i «■ mal.
La bonne abbesse donne ensuite un pelil poGmc eonlre l'usure
et la simonie. Les peintures qui accompagnent ces vers repréxn
teni, entre antres coupables, le serviteur d'Elisée, « qui turpelucrum
« accipiats leprùtus faetui est. » On voit successivement le lépreux
tourmenté par des douleurs affreuses, et rendu à la santé par Dieu
qui lui jette de l'eau bénite avec un goupillon. Un oiseau s'envole
au-dessus de lui et deux autres sont posés sur son bras. Ensuite l<"
lépreux a genoux coupe le cou à un oiseau (une colombe sans doute)
que Dieu lient de la main gauche, et dont le sang tombe dans un
rase; près du vase, on voit une espèce de cuve composée de
douves et cerclée, au-dessus de laquelle est écrit « Miscricordia. »
Par une ouverture pratiquée vers l'extrémité supérieure de cette
cuve, le sang tombe dans le centre d'un cercle au milieu duquel
est écrit « Caritas». Le tout est supporté par un fond bleu qui
figure les flots du Jourdain. Le lépreux est peint des couleurs les
plus livides et couvert de taches rouges el noires.
Un beau tableau à compartiments et ornements en or, représen-
tant la cour céleste ou la sainte cité, vient après une longue dis-
cussion sur l'Antéchrist et l'époque de sa venue. Jésus Roi des Rois
occupe le haut. Au-dessous sont rangés, les vierges, les apôtres, les
martyrs, les confesseurs, les prophètes, les patriarches, les céliba-
taires, les époux, elc. Tout ce monde est étage sur neuf degrés.
Plusieurs autres peintures représentent la conflagration des cieux
et du monde, la résurrection, le jugement dernier et enfin l'enfer.
Celte dernière est très-remarquable par son analogie frappante
avec la Tentation de saint Antoine par Callot. Une circonstance aus-
si singulière surprend au premier abord, mais elle s'explique, lors-
qu'on songe que Callot, étant de Nancy, aura facilement pu prendre
connaissance du Hortus deliciarum, réfugié de son temps soit à
Saverne, soit à Molsheim1. C'est du moins lavis que nous avons
cru pouvoir émettre à cet égard dans le Bulletin universel des
sciences de Juillet 1830, où il a été dit par erreur que le manuscrit
« Callot a vécu de i5<)l à iG35. D'après le ic'm Walclis,le manuscrit
était encore à Saverne en 1609. On ignore l'époque précise de sa translation de
S.tveme à Molsheim.
254
avait été conservé à Sainte-Odile même, jusqu'à la révolution
française.
On retrouve un peu plus bas le microcosme dont nous avons déjà
parlé. Au revers du folio apparaissent deux figures symboliques ou
chimères, au bas desquelles se lisent les inscriptions suivantes :
SOVS LA PREMIÈRE CHIMERE.
Latrans , vir , cervus , equus , aies, scorpio, catus,
Dente, manu, cornu, pede, pectore , rétro, velungue,
Mordo, cedo, pelo, ferio , trudo, neco , scindo. *
SOUS LA SECONDE CHIMERE.
Bos, lepus, aies, equus, homo , serpens , pavo, leo , grus,
Pes, caput, os, peclus, manus , ilia, cauda , juba, crus.
On trouve encore, à la suite de plusieurs traités de discipline et
de morale, un catalogue des Papes finissant à Clément III2, plu-
sieurs calendriers, des cantiques, des poésies avec ou sans musique,
à une ou à plusieurs voix. La musique est écrite d'après la Méthode
de Gui d'Arezzo ; la ligne rouge est prise pour F, et la jaune pour
C ; les notes sont a, 6, c, d, e,f9g, a; des accents, des points, de
petits crochets simples et doubles servent à marquer la durée des
temps. Les dernières peintures du livre représentent le mont Ho-
henburc, qualifié par Herrade de Dellifer (id esf,dit-elle,su&liwm3).
On voit, dans Tune, sainte Odile recevant de son père la clef du mo-
nastère de Hohenbourg. Dans l'autre figurent les portraits de Re-
linde, d'Herrade et d'un assez grand nombre de leurs compagnes.
Sous le rapport de la linguistique, le Hortus peut servir comme de
« Pour que ces vers offrent un sens, il faut les lire ainsi : Latrans dente mordo ;
vir manu cedo; cervus cornu peto, etc., etc.
3 Par une erreurde Herrade, Lucius III, avec lequel elle eut cependant tant de
rapports, est désigné, dans cette liste, sous le titre de Lucius II.
3 Sans doute par allusion à l'un des surnoms d'Appollon. C'est du moins la
seule explication que nous puissions donner sur un mot très lisiblement écrit, qui
ne se trouve dans aucun dictionnaire. La définition id est sublimis, ajoutée par
Herrade, prouve bien que le mot était inusité, et empêche de supposer une erreur
de copiste par suite de laquelle dellifer aurait été écrit au lieu de stellifer, par
exemple, mot trop connu et trop significatif par lui-même pour pouvoir comporter
l'interprétation d'Herrade.
jsaire pour près de douze cents vieux mots allemands que
l'ahhesse ji ajoutes, en interligne, au-dessus d'autant «le mol*
latins, sans doute dans rinten t ion de rendre l'intelligence de
ces derniers plus facile à ses noues'. Outre ceux que nous avoua
déjà rapportés, nous citerons encore quelques-uns des noms qui
liè«fn0H( les dnuz ! mois de l'année. Pour la plupart, ils sont con-
formes à la nomenclature donnée par Eginhard, mais plusieurs que
\oiei diffèrent.
Januarius est intitulé à la fois Win termanot (mois d'hv
étonne dans Eginhard, et JLermanot (mois de Vannée, moi
l'année commence). JiERMANOT ne se trouve pas parmi les dénomi-
nations données par Meidinger, d'après Goldast, Mono et Grimm,
dans son Dictionnaire étymologique et comparatif des langues
teuto-ijothi<iues, qui a paru à Francfort en 1833.
Februarius, Hornunc, (mois des cornes). Cette traduction nous
semble préférable à celle de mois de boue qu'on trouve dans nos
auteurs. Horn signifie en allemand corne; et c'est en effet par des
cornes qu'on indiquait les fêtes dans les calendriers runiques. Or
c'est durant ce mois que tombaient les principales fêles que les
peuples du Nord célébraient surtout en vidant leurs cornes en
l'honneur des Dieux5.
Maius, que les Bretons armoricains nomment Maë, est intitulé
par Herrade Meie; Eginhard le nomme Winnemanoth que Mei-
dinger traduit par mois de la jouissance, et que d'autres auteurs
traduisent aussi par mois de l'amour.
Junius, appelé par Eginhard Prahmanot (mois brillant), est in-
litulédu nomdeBRACHMANOT (mois du dé [richement), qui est encore
en usage aujourd'hui.
Augustus , qu'Eginhard traduit par Aranmanoth, est marqué
Aernimanot {mois de la récolte, de la moisson).
Dêcember, que le même auteur intitule Uelmanolh (mois saint),
est nommé Hertemanot (mois dur, âpre). Meidinger ne donne ni
cette dénomination, ni celle qui précède.
Considéré par rapport à la Chronographie ■ , le mamis, rit
' Nous avons faii de celle importante et curieuse partie du Horius deLciaiwn,
l d'un travail spécial.
' fiarllioiiu., Je Dunorum contemplu moriis.
J Les Allemands sont depuis plusieurs années en possession du mol de CaUn-
tlanoçraphie pris dans le sens où nous employons celui de chrouographic. C'est
256
d'Herrade contient plusieurs combinaisons de chronologie mathé-
matique fort curieuses. Un calendrier orbiculaire a particulière-
ment fixé nos regards. Ce calendrier se distingue par sa belle exé-
cution. Le centre du cercle contient le cycle de 19 ans, l'indication
des Pâques, le nombre des jours depuis Noël jusquà la Quadragé-
sime, et celui des semaines jusqu'à YAvent. Herrade indique avec
détail la manière de s'en servir. Parmi les préceptes qu'elle donne
à ce sujet se remarque le suivant : « Ubi autem ipsa virgula supra
« in modum Y formatur, dies egyptiaca notatur ». On sait que
l'usage des jours égijptiens ou malheureux, condamné par saint Au-
gustin1 et par plusieurs conciles, ne disparut totalement qu'au
treizième siècle. Comme ces jours sont marqués dans les calen-
driers de diverses manières, à partir du quatrième siècle où l'on
commence à les rencontrer, nous n'attachons pas d'intérêt à indi-
quer ici dans quel ordre Herrade les a classés.
A la suite de ce calendrier se trouve un longue table, dressée
en 1175, d'après le grand cycle dionysien de 532 ans. Cette date
de 1175 est l'une de celles que nous avons mentionnées lorsque
nous nous sommes occupé de l'âge du manuscrit.L' autre se trouve
dans la préface d'une méthode en cent seize vers hexamètres, au
moyen de laquelle on peut déterminer la Quadragésime de chaque
année. Nous citons cette préface et les premiers vers de la méthode
en question comme exemple, et dans le but de faire connaître cette
singulière composition.
VERSUS AD INVENTE*' OC M 1NTERVALLUM A DIE NATALIS DOMINI USQUC AD
QUADRAGESIMAM.
« Quicumque a die nalalis Douiini usque ad quadragesirnam iatervallum cerlis-
«•irae scire voluerit, légat hos versiculos, quorum unaquaeque diclio unum conti-
net annum, praedictum terminum oslendendo. Et si diligenter litteras computave-
rit, tôt septimanas inveniet quoi litteras in dictione; quot vero puncta supra dic-
tionem invenerit, lot dies ultra septimanas computatas esse non dubitet; si autem
nullum punctum supra dictionem reperieril, diem nalalis Domini in dominica eve-
nisse pronuntiamus. Si autem ab aliquo qureratur quo lempore factum sit, anno
\iillesimo centesimo quinquagesimo nono ab incarnatione Domini. »
Entre cette instruction et le premier vers se trouve rayée, à l'en-
moins sous le titre de Calmdariograi
rvatoire impe'rial de Vienne, a publié en
1 Commentaire sur l'epftre aux Galatcs,
du moins sous le titre de Calenàariographie que M. Littrow, directeur de l'ob-
servatoire impérial de Vienne, a publié en i8a8 un ouvrage justement estimé.
257
m rouge, l'obserratiofi wlvanle1. « Prhnum vn-suw, ><•//
•ûompoiitor » protUtmùUti à secundo ineipt onnoi numéral*.
Les B marquent les années bissextiles.
i< • ••••• •••• •••
Composilor sapiens dix relus asperiore
i . . » . il
Scribil confurmans incertos gaudia inonslrans.
• a • » • • • . • "
Disponil inirabiliter pra?scntia clarans.
• ••• ••• » » • H
Moesiificat rcprobum devolio judicioruro.
•••••• • •»•• •••• •••B
Increpai clutos devutorum valitudo, elc, etc.
Si le Hortus deliciarum a été considéré, par plusieurs auteurs esti-
mables nommés au commencement de celte Notice, comme un sim-
ple Recueil de poésies, ce n'a pu élre, ainsi qu'on est à mémo d'en
juger maintenant, que par l'extension Irès-exagérée d'une figure
de rhétorique qui permet de prendre la partie pour le tout. Les
poésies n'occupent, enefï'el, qu'une très-faible partie du manuscrit.
Elles comprennent, outre le chant d'invocation dont nous avons
rapporté les premières strophes,
1° Un Rhythmus de monte Ilokcnburc ;
Hoc in monte
Vivo fonte a
Potantur oviculae.
£sum vitae
Sine lite
Conge6tant apiculae.
Nectar clam m
Scripturaruni
Potant liberaliter.
Bibant, bibant,
Vivant, vivant,
Omnes aelcrnaliter, etc., etc.
» Herrade a ainsi rayé à l'encre rouge plusieurs passages, qu'elle avait d'a-
bord changes, ou qu'elle a ensuite juge convenable de supprimer.
» Herrade fait allusion à la fontaine de Sainte-Odile, dont l'eau , renommée
pour la guérison des maux d'yeux, attire un grand concours de pèlerius.
258
2° Un autre Rliythmus de monte Hohenburc;
Hune ad montem ,
Yitae fontem
Derivavit gralia ,
TJbertatis
Caslilatis
Irrorans solalia , etc., etc.
3° Cinq cantiques sur la Naissance du Sauveur, dont le premier
commence ainsi :
Ecce venit ex Sion,
Qui castiget Babilon,
Et corululcet Gabaon
Et exterminet Amon,
Eloi eleison.
De Sion exivit lex
Quam dicta vit regum rcx.
In Judea mansit fex ;
Et in genlibus est lex
Baptizata gaudet plebs, etc., etc.
4° Un cantique sur la Circoncision, dont nous avons rapporté
deux strophes ;
5° Un autre cantique sur l'enfance de Jésus-Christ;
G0 Un Rhtjthmus, de eo quod Adam de vetito porno comedit.
Nous ne pouvons résister au désir de transcrire quelques passages
de ce curieux poëme que l'on peut attribuer à Herrade, puisque la
source où elle aurait pu le puiser n'est pas indiquée :
Die quadam
Dam stat Adam
Domo delectabili;
Venit ater
Necis pater
Vultu cum terribili :
Et ad Evam
S tans ad levani
Inquit voce debili :
Audi me mulier, qOM dil UM I M "<' i
De fruclu comede tilii |>n>liil»iio} etc., etc.
Eva crédit
Et obedit
Fallacibus monitis ;
Monet virum,
Quod est miruii) .
Ut frualur vetilis.
Ille fa vil
Et donavit
Mortem posi se genilis.
Cadil qui steterat, qui vixit moritur,
In iram gaudium , pro dolor ! vertilnr ,
Nunc fletus subeunt, risus deponilur, ctcn eic.
7° Un Rhythmus de primo homine;
Primas par en s Iiominum
Lumen cernens ccelicum t
Ita fuit conditus
Coetus ut angelicus
Consors esset illiu»
Ac foret perpetuus, etc., etc.
8° Deux autres poèmes dont l'un : de Domino nostro Christo,
et l'autre : de Duodccim prœciosis lapidibus, commencent ainsi :
Cives coelestis patriae,
Régi regum conduite,
Qui est supernus anifex
Civitatis TJranicae;
In cujus aedificio
Talis constat fonda lio.
laspis colore viridi
Virorem praefert fidei, «te, etc.
9° Un poôme De lapsu carnis,quo lahilitrhomo ascala cari-
tatis ;
260
Hoc melro lactus, sic corporis inspice lapsus
Ul quis sis teneas et quod habes limeas.
Débilitas carnis acietn lurbat rulionis
Protrabit ad vitium , ducit ad exitium.
Si perpendit bomo quis sit vel cujus imago
Ycl quo décident, quove loco fucrit,
Sivc quod eveniet , perfectus ad omnia fiet.
Omne malum nolet, seJ bona cuncta volet, etc., etc.
10° Plusieurs épigrammes dont nous rapporterons la suivante
qui a pour titre : Quid sit vita pudica ;
In noctem prandes, in lucem, turgide, coenas,
Multimodoque mades nocte dieque mero 5
Cumque cuti studeas, uxorem ducere non vis.
Cur nolis, dicis : « vita pudica placet. »
Turgide, mentiris j non est baec vita pudica.
Vis dieam quid sit vita pudica? Modus.
11° Plusieurs poèmes , tels que celui de Divite et Lazaro,
de fonte salcruce sanctificato , etc., qui doivent être tirés du Spé-
culum Ecclesiœ ;
12° Enfin deux poèmes contenus sur le dernier folio du livre :
l'un, De contemptu mundi ; et l'autre intitulé, Hœcsunt opprobria
mundi. Nous transcrivons les premiers vers du poëmeDe contemptu
mundi> en ayant soin de nous conformer à la manière dont les
rimes des deuxpoëmes sont notées sur le manuscrit :
Mundus abit sine munditia nec sorde carebi \
Illius hic in amicilia, qui corde manebi )
Cuncta ruunt, velut unda fluunt, nihil est sine naev
Quid vaiiabile, quid nece labile, coepit ab aev
Vita brevis , velut aura levis , non est diuturn \
Mors sitiens , mors esuriens, nos claudit in urn ( " etc., etc.
Les quatre vers suivants sont inscrits sur la table de pierre qui
accompagne l'image en pied d'Herrade de Landsberg. L'abbesse les
adresse à ses compagnes :
O nivei flores , dantes virtutis odores,
Semper divina pansantes in tbcoria,
161
PuIvCN U nvim COOlftBplO, I iirnh relu,
Que ii tint- ibtcOBMMù 1 l'onsum.
Nous présenterons, en terminant, un relevé des noms de femnlej
qui surmontent la série deporlraHsdonl nous avom parlé plu haut,
e( dont le titre est : Congregatio teligiosa temporibtu Rilindii et
Herrutdit abatissarum in domini tervieio in Hokenburt caritaUvt
aclinala.
Des désignations de lieu ont été écrites en interligne au-deanu
de ceux de ces noms qui s'appliquent a plusieurs religieuses. Nous
en donnons la liste alphabétique, bien moins pour imprimer ici les
fastes de Sainte-Odile, que pour offrir au lecteur une nomenclature
qui pourra être de quelque utilité comme renseignement philolo-
gique , généalogique et géographique.
Aba. — Adelheit de Bilrit. — Adelheit de Enlringen. — Adelheit de Floch-
berg. — Adelheit de Louben. — Adelheit de Veimingen. — Agnes de Muzichc '.
— Agucs de Spiizingcn. — Anna. — Bersini. — Bcrlha. — Chrislina. — Cle-
mentia. — Cuniguni. — Edellint de Gund< lwingrn. — Edellint de Hagenowe ».
— Gerdrut de A ndela 3 — Gerdrut de Argcn tinu 4. — Gerdrut de Bouch 5. — Ger-
drut de Kreienhciin. — Gerdrut de Weimingen. — Guota. — llazicha. — Hede-
wie de Argeniina. — Iledewic de Emmendoif. — Iledewic de K.;izeiistein. — He-
dewic deTrulilelinge ■'. — Heilvvicde Egen.sheim. — Heilwic deEistete. — Ileui-
ma. — Ilerra». — Hiltegunt. — lia. — Junta. — Juta. — Lukart de Loofe. —
LuLart de Wendenbacli. — Maelhilt de Knoringeu 7. — Macthilt de Sneiten. —
Methilt de Ehenheim. — Methilt de Ni'phe. — Melhilt de Taleheim. — Marc,.-
reta. — (> lilia. — Offemia. — Richinza de Trennelen. — Richinza deAVerde. —
Riliul. — Sibilia. — Uticha. — Willebirc.
Nous regrettons de ne pouvoir nous occuper, dans celte notice
qui est avant tout littéraire, des peintures du Horlus deliciai iun
dans leurs rapports avec l'histoire des arts, des costumes, des ar-
mures, des meubles et des ustensiles ; car elles offrent, à ces divers
litres, de bien précieux renseignements sur les mœurs, les habi-
tudes et les usages du douzième siècle.
'S'
Alexandre Le Noblb.
1 Mutzig (Bas-Rhin). — » Haguennu (Bas-Rhin). — 3 Andelau (Bas-Rhin). —
4 Strasbourg. — 5 (Moselb). — 6 Drulingcn ? (Bas-Rhin). — -Îlaul-Rhin.
NOTICE
HISTORIQUE ET BIOGRAPHIQUE
M.'B
JACQUES BRUNIER
CHANCELIER li'lll M BE Il T II, UMl'IUN DE YIIWOls.
TSHÎX
Un homme dont l'existence a été mêlée à plusieurs des grands
événements de son siècle, l'un des principaux négociateurs d'un
trailé auquel la France doit une de ses plus belles provinces, n'a
pas même obtenu l'honnetlr d'une mention spéciale dans ces vastes
colonnes de la Biographie universelle, où tant de noms obscurs ont
trouvé place. Je veux essayer de réparer cet oubli en donnant
quelques détails puisés à des sources authentiques sur la vie de
Jacques Brunier, chancelier d'Humbert II, dernier souverain in-
dépendant du Viennois et du Dauphiné, et sur les faits historiques
auxquels il a pris part.
Au quatorzième siècle, deux frères, du nom de Brunier ou
Brunyer (Brunerii) , occupaient un rang distingué à la cour d'Hum-
bert II. L'aîné s'appelait (iuillaume, c'était un homme de guerre,
un brave chevalier, qui périt en 1346 avec Henri son fils, à la fu-
neste bataille de Crécy, en combattant dans les rangs d'une troupe
d'élite, que le Dauphiné avait envoyée au secours de la France'.
Le second, nommé Jacques, se livra à l'étude, et devint docteur ès-
lois. Le quatorzième siècle a été la première époque du déclin <!<•
la féodalité; déjà le droit tendait à se substituer à la force, et l'in-
fluence des juristes commençait à l'emporter sur celle des hommrs
' Liste <l - < hevaliers dauphinois tués à la bauill' M . de I.i hihlio
iliique de Grenoltlc
264
d'armes. Alors on vit des descendants de noble race étudier la ju-
risprudence, et occuper les postes élevés de la magistrature en
prenant le titre de chevalier és-lois, comme souvenir de leur origine
guerrière.
L'existence politique de Jacques Brunier commence à l'avéne-
ment d'Humbert II, et son histoire se confond avec celle de ce
prince, dont il fut le compagnon le plus fidèle, et le serviteur le
plus dévoué. Humbert, fils du dauphin Jean et de Beatrix de Hon-
grie, avait succédé, en juillet 1333, àGuigues, son frère aîné, tué
au siège du château de la Perrière, en Savoie. Mais il ne prit
possession de ses États qu'à la fin de cette année, car au moment
de la mort de son frère, il résidait à Naples auprès du roi Robert,
son oncle maternel, et il y avait épousé, l'année précédente, Marie
de Baux, petite-fille de ce roi par sa mère\
À l'époque de son avènement, le Dauphiné était livré aux plus
grands désordres. La guerre avec le comte de Savoie dévastait les
frontières, et dans l'intérieur du pays les querelles de deux puis-
santes familles, les Alleman et les Aynard, partageaient la noblesse
en deux partis acharnés, qui se combattaient à outrance. Au milieu
de cette anarchie, la justice devenait impossible à rendre ; les juges,
oppresseurs des faibles, se trouvaient désarmés devant les grands
coupables ; les droits du souverain étaient méconnus, et les taxes
ne se levaient pas ou n'entraient point dans les coffres du Dauphin.
Dès qu'Humbert fut arrivé dans ses Etats, il s'occupa de remé-
dier à tant de maux. Voulant d'abord assurer la paix au dehors et
au dedans, il traita avec le comte de Savoie 2, soumit par les armes
quelques seigneurs rebelles 3, et força les deux grandes familles
féodales qui fomentaient la guerre civile à terminer leurs différends
par les voies légales. Il comprit ensuite que le rétablissement de
l'ordre ne pouvait être consolidé que par une bonne administration
de la justice, et l'un de ses premiers actes fut une ordonnance par
1 L'illustre famille provençale des' sires de Baux élait alliée aux rois de France.
Une branche de cette famille possédait le comté d'Avellino dans le royaume de
Naples, une autre la principauté d'Orange. Le roi Robert avait assigné à Hum-
bert, en faveur de son mariage, une rente de mille onces d'or à prendre sur le
royaume de Sicile. Acte du 26 juillet i33-2. Jrch. F. car., '277, i5.
a Traité du 7 mai 1 334-
3 En i334, il présida lui-même le conseil où fut condamné François de Bar-
donnenchequi avait excité une révolte dans le Briançonnais. Mémoires pour l'his-
toire du Dauphiné. Preuves, act. 3o.
865
laquelle il réprima l'abus qui s'était introduit de pactiser p<>ur les
crimes avee les ju^es, et de se soustraire aux peines por une taie
proportionnée mi délits \
Néanmoins cea sages mesures n'eurent pns d'abord toute leur
efficacité faute d'une autorité centrale » laquelle on pût recourir
pour en réclamer l'exécution ; il y pourvut, en créant à Saint-Mar-
cellin un conseil supérieur ou conseil delphinal, qui recevait les
appels de toutes les juridictions de la province, sans aucune excep-
tion 2. Enfin, comme des désordres aussi invétérés exigeaient une
surveillance rigoureuse et continuelle, il institua une commission
de quatre membres chargés de réprimer tous les abus, et de
remettre en vigueur les droits du souverain3.
Jacques Brunier fit partie de cette commission, qui fut investie
des pouvoirs les plus étendus. Les commissaires devaient recher-
cher les malversations commises par les receveurs des deniers
publics, les administrateurs du domaine et les officiers de justice,
recouvrer les biens usurpés, et rétablir les taxes tombées en désué-
tude; ils pouvaient destituer les châtelains, les juges, les officiers
de tout genre, et les remplacer par d'autres ; leur inspection s'éten-
dait même sur les places fortes pour vérifier si elles étaient bien
pourvues de munitions, si les garnisons y étaient au complet, si la
garde s'y faisait exactement; enfin ils devaient dresser un inven-
taire des biens et revenus du prince, et un recensement général
des habitants.
Le travail de celte commission dura près de deux ans, et servit
de base aux ordonnances par lesquelles Humbert réforma en 1340
son gouvernement et sa maison4. Le conseil supérieur du Dauphiné
fut compris dans cette réorganisation, et transféré à Grenoble avec
des attributions nouvelles. 11 devint à la fois une cour de cassation
et un conseil d'état. Outre qu'il recevait les appels de toutes les
juridictions du pays, c'était de lui qu'émanaient tous les actes de
l'administration supérieure pour la justice, la guerre et les finances ;
il jugeait en dernier ressort les plaintes portées contre les ma
trats et tous les autres fonctionnaires; en un mol, on pourrait dire
1 Mcm pour T ht st. du Dauph., p»g i53.
Ordonn. du aa février 1 3^7-
1 Ordonn. du 7 novembre i338. Electo quontMdmm commissaiiorum ail ni
formanàum plurimos abusus et inqtiisiionts faciendm* si.per ju: hus dtlphirudtbui'
4 Mcm. pour Vhisl tlti Dnuph |*T., «cl. «£9 M i5o.
1. 18
-2m
qif Humbert se déchargea entièrement sur ce conseil du gouver-
nement de ses états, en lui interdisant seulement d'aliéner aucune
partie du domaine sans autorisation spéciale *.
Une ordonnance du 6 avril 1340 fixa le nombre des conseillers
à six, et appela Jacques Brunier à siéger dans ce tribunal suprême,
dont la création était en partie son ouvrage. Dès lors on voit son
nom associé à tous les actes du gouvernement d'Humbert; il figure
notamment dans un édit très-important sur le fait des monnaies,
en date 14 juillet 1340.
Tandis qu'Humbert s'appliquait ainsi à rétablir l'ordre dans ses
états par de bonnes lois et de sages institutions, de fâcheux démêlés
avec la puissance ecclésiastique vinrent troubler sa tranquillité, et
furent la première cause des malheurs qui affligèrent le reste de
sa vie.
Vienne était la ville la plus considérable du Dauphiné; mais le
dauphin n'y exerçait presque aucun pouvoir; l'autorité réelle y
était partagée entre l'archevêque et le chapitre, qui avaient chacun
de leur côté, dans la ville, leur juridiction, leurs droits féodaux et
leurs forteresses2. Cette singulière division de pouvoirs existait dans
la plupart des villes épiscopales au moyen âge, et il en résultait
entre les évêques et les chanoines des démêlés qui dégénéraient
souvent en violences ouvertes.
En 1337, l'archevêque de Tienne étant brouillé avec son cha-
pitre, Humbert voulut profiter de l'occasion pour étendre ses droits
de suzeraineté, et se présenta comme médiateur. Le chapitre
accepta son arbitrage; mais l'archevêque s'y refusa, et des gens
du peuple, qu'on prétendit excités par le prélat, ayant attaqué et
insulté quelques seigneurs de la suite du dauphin, ce prince appela
auprès de lui des troupes, qui s'emparèrent de tous les forts de la
ville, et pillèrent le palais de l'archevêque. Afin de donner à cette
Ce conseil, qui a rendu les plus grands services au Dauphiné, fut maintenu
par les rois de France, mais avec des attributions restreintes et remplacé ensuite
par le parlement de Grenoble qui a subsisté jusqu'en 1789.
a Le dauphin était même tenu à hommage envers l'archevêque de Vienne. Par
un traité conclu en 129/, entre Philippe le Bel et Humbert 1", ce dernier promit
pour lui et ses successeurs de faire hommage lige au roi de France, sauf la fidélité
et hommage qu'ils devaient à l'empereur, au roi de Sicile, à l'archevêque de, Vienne,
aux évêques du Puy et de Grenoble, etc. Ardu F., car. 277, 5. (Note communi-
quée par M. de Stadler.)
m
inlenenlion Bmée un caractère légal* llumhcif m hcla ensuite par
un acte solennel les droits du chapitre, cl, pour plus de sûreté, se
fit recevoir chanoine, en prenant dans la cnlhédrale le surplis et
l'annuisse \
Gel expédient n'eut pas le succès qu'il en espérait ; la popularité
élail alors tout entière du côté du cierge a. Le pri'-lat dépossède
leoça contre Humhert les foudres de l'église, et la ville de Fhriainfl
se prononça pour l'archevêque, dont elle relevait en partie. Les
bourgeois firent des courses sur les terres d'Humbert, abattirent
les piliers de sa justice, et, pour marque de mépris, firent traîner
dans leurs rues fangeuses son écusson attaché à la queue d'un
âne.
Le dauphin, furieux de ces outrages, assiégea la ville, et la prit
par capitulation le 14 février 134-2. Lorsqu'il y fut enlré avec ses
chevaliers, il fit rassembler tous les habitants dans la principale
église : là on leur donna lecture d'un long mémoire où se trouvaient
exposés tous les griefs du dauphin contre eux; à chaque article ils
étaient obligés de crier qu'ils se reconnaissaient coupables, et de
faire amende honorable aux pieds du prince, présent à cette scène.
Le mémoire se terminait par l'appréciation en argent de chacun
de ces nombreux griefs ; la somme totale était énorme, elle mon-
tait à 100,000 florins d'or, pour indemnité des dommages commis,
pareille somme pour les frais de la guerre, et 500,000 marcs
d'argent pour les injures et paroles irrespectueuses3. Jacques
Brunier figure parmi les témoins de cet acte, monument curieux
des mœurs féodales.
1 Mti.n. j qur Chut, du Dauph., pr. act. 129 et i3o.
a Humbert cependant, pour se concilier les esprits, avait promulgué, en sep-
tembre i3£i, deux ordonnances dont l'une affranchissait ses sujets de plusieurs
contributions onéreuses, et l'autre assignait aux monastères le quart des amendes
perçues sur leur territoire en réparation des dommages que lui ou ses ancêtres
avaient pu leur causer.
Ces sommes surpassaient évidemment la valeur de tout cfl que les habitants
pouvaient posséder ; car l'année suivante, Humbert vendit le Dauphinc entier pour
iao,ooo florins. Cependant il leur demanda lui-même s'ils trouvaient lYstim.ition
trop forte : ils répondire'nt, librement, dit l'acte, qu'elle leur paraissait lrès-ju>t.\
et jurèrent sur l'Évangile de payer eauciemenl les sommes exigées, ce qu'ils ne
firent point, comme nous le verrons plus bas. Les articlesde la capitulation traient
été rédigés pur Amblard d>: Beau m ont, protonotaire du dauphin. lfist.geneai.de
la maison de Beau/non t. 1, p. \Tfj.
f
268
Vers la On de la môme année, il fut élevé à la dignité de chan-
celier, en remplacement de Jean de Cors, évêque de Tivoli, qui
unissait à ces hautes fonctions celle de confesseur du prince.
Le chancelier était dans l'ordre civil le premier dignitaire de
l'état; c'était lui qui répondait à toutes les requêtes adressées au
prince, et qui nommait à tous les emplois ; il avait 200 florins de
gages, et suivait partout le dauphin1. Humbert sentit la nécessité
d'appeler à ce poste éminent l'habile jurisconsulte dont les conseils
l'avaient déjà si bien servi. Il en avait alors plus besoin que jamais,
car sa position était devenue fort embarrassante.
L'archevêque de Vienne, après l'avoir excommunié, avait porté
ses plaintes au pape Benoît XIII, qui résidait à Avignon. Le pape,
comme on devait s'y attendre, prit le parti de l'archevêque, main-
tint l'excommunication, et condamna le dauphin à rétablir les
choses dans l'état où elles étaient avant cette querelle, en indem-
nisant le prélat et ses vassaux de tous les dommages qui leur avaient
été causés3. Heureusement pour Humbert, Benoît XIII mourut
sur ces entrefaites, et Clément VI, qui lui succéda le 9 mai 1342,
apporta dans cette affaire des dispositions plus conciliantes. Il au-
torisa le confesseur du prince à l'absoudre des censures ecclésias-
tiques, sous la condition de soumettre tous ses droits au jugement
du saint-siége, et d'expier ses fautes en employant des sommes
considérables en bonnes œuvres 3. Ce fut pour obéir à cette injonc-
tion qu'Humbert fonda dans l'année même, à son château de
Montfleury, une congrégation de filles nobles, qui devint le plus
célèbre monastère du Dauphiné; dans l'acte de fondation, en date
du 23 décembre 1342, Brunier est nommé en qualité de chancelier.
Les frais de ces guerres et de ces procès, les indemnités et les
aumônes exigées par le pape avaient ruiné les finances d'Humbert,
et des chagrins domestiques étaient venus aggraver le fâcheux état
de ses affaires. Il n'avait eu de Marie de Baux qu'un seul fils, qui
mourut en 1335, à l'âge de deux ans4, et la santé de la dauphiné
1 On entretenait constamment à la cour un cheval pour lui, un pour son secré-
taire, un pour son écuyer et un pour son sommelier. Ord. de i3£o.
* Bulle du 20 novembre i34o.
3 Bulle du 32 juillet 13^2.
« Ce fils, nommé André, était né le 7 septembre i333, et avait été fiancé peu de
mois avant sa mort avec Blanche d'Évreux, fille de Philippe, roi de Navarre ; le
traité de mariage e&t du 19 août i335. Celte princesse devint reine de France en
eponsant Philippe de Valois en 1 349.
lit» *
no lui permettait pu d'espérer d'autre* eafestf. n « t m 1 1 plus sou-
leou dans les fatigues de la vie publique par l'espoir de léguer le
fruit de ses travaui h un héritier de son sang, il songea i n délifter
<lu fardeau de la puissance. Au moyen Age il fallail des hommes de
fer pour porter le sceptre; la vie des souverains nYl;iit qu'uni-.
lotie continuelle, et Humbert n'avait pas l'âme assez fortement
trempée pour soutenir ces combats de tous les jours. Dèf 1337 il
avait fait proposer son héritage à Robert, roi de Sicile1. Ces offres,
froidement accueillies, n'eurent pas de suite; alors il commença à
tourner ses regards vers la maison de France, avec laquelle plu-
sieurs liens de famille lui donnaient d'étroites relations. Son frère
aîné Guigues avait épousé Isabelle, fille de Philippe-le-Long ; lui-
même était neveu par sa mère de la reine Clémence de Hongrie,
\ cuve de Louis Hulin , et cette princesse en mourant l'avait institué
son légataire universel2. En 1339 il fit un voyage à Paris, où il
logea dans un hôtel qui lui appartenait, sur la place de Grève, et
qu'on nommait l'Hôlel-aux-Piliers3. Ce fut probablement pendant
ce voyage que furent jetées les premières bases du traité qui assura
le Dauphiné à la France4. Dans l'hiver de 1313, Humbert, appelé
à la cour du pape par ses démêlés avec l'église, rencontra à
Avignon Jean, duc de Normandie, et fils aîné du roi Philippe de
Valois. Là, les négociations furent reprises sous les yeux des deux
princes, et les conditions du traité, définitivement arrêtées par la
médiation du saint- siège. Humbert avait amené a Avignon le
chancelier Brunier, qui fut un des principaux agents de cette
importante négociation5, et lorsque tout fut convenu, il l'envoya à
■ Propositiones habitas inter Uumbertum Delphinwn et Robertum regem Sici-
lice ilf. transferendo Delpliinam in dictum regem sub cerlis conditionibus. Meta.
pour l'hist. du Dauph., pr. act. 1 10.
a Testament de Clémence de Hongrie, reine de France, en date du 5 octobre
i3aH. Item instituons nostre hoir universel Ymberl Dauphin^ Jils de nosl/e $ve<- la
Dauphiné.
3 Cet hôtel, appelé ensuite la Maison du Dauphin, devint plus lard l'hôlel-de-
I îllf de Paris. Sauvai, Antiquités de Paris, tome II, p. 8j.
4 Philippe de Valois l'attacha dès lors à gagner par des pensions les personnages
influents de la cour d'IIumbcrt. Amblard de Beaumoul, protouolaire ou secrétaire
intime du dauphin, fil hommage au roi, le 7 jain ère de
•joo li»T. qui lui avait clé assignée sur le trésor à litre de fief. Hist. généal. de la
maison de Beaumont. I, p. \i\.
5 Le nom du chancelier figure dans une ordonnance sur le fait des mon»
datée d'Avignon le 2 3 février 1 V|3.
270
Paris avec six commissaires, pour soumettre l'acte à la ratification
du roi.
Cette ratification nese fit pas longtemps attendre. L'acte futsigné
« au boys de Vincennes le 23 avril 1343, par le roy en son grant
« conseil, R. de Molins « , par Mons. le Dalphin, à la relacion et
« de la volonté et commandement exprès de Mons. par Humbert
« sgr de Thoire et de Villars, Humbert de Choulay sgr de Lullins,
« Amblard sgr de Beaumont, Guigues de Morges sgr de l'Espine
« chevaliers, Jaque Brunier, chancelier du Dalphinel, frère Jaque
« Rivière, commandeur de Marseille et Jacquemet de Dye dit
« Lappo conseillers, procureurs et messages à ce députez par le
« dict Mons. le Dalphin 2. »
Par cet acte Humbert reconnaissait, en cas de mort sans enfants,
pour héritier de tous ses états Philippe duc d'Orléans, second fils
de Philippe de Valois et pour prix de cette cession, le roi promet-
tait de lui payer 120,000 florins en trois ans. Humbert se réservait
la jouissance de ses états pendant sa vie; mais il remettait immé-
diatement plusieurs forteresses au roi pour garantie de ses enga-
gements. Il se réservait en outre 10,000 livres de rente perpétuelle
sur plusieurs terres du Dauphiné et quelques autres avantages.
Dans un touchant préambule, il explique les motifs qui déter-
minèrent sa résolution : « sçavoir faisons, dit-il, que comme à la
« divine grâce, à laquelle humaine nature ne puet ne doit con-
« tester ne soy désespérer d'icelle, n'ait plu pourvoir à nous Dal-
« phin, dessus dict de fécondité de lignie descendant de nostre
« corps par laquelle l'unité et tranquillité de nos terres et subgiez
« se puissent , après noz conserver et garder, et pour ce , nous
« doubtans, que si par le temps advenir ne nous en estoit pourveu,
« nos dictes terres et subgiez puissent venir en grans divisions et
« descors , desirans à tout nostre pouvoir obvier aux grans dom-
« mages, adversités et périls qui en pourraient advenir, et voulans
« pourveoir comment la unité et paisibles et seurs gouvernemens
« de nos diz terres et subgiez puissent après nous demourer, con-
te fians que à l'aide de Dieu, sous la protection et faveur de nostre
« très chier seigneur et cousin le Roy de France, nos diz subgiez et
« terres pourront estre soutenus et gardés de toutes telles adver-
« sites et périls, nous avons, etc..»
« Reynaut de Molins, chanoine de Paris et secrélaire du roi.
■ Arch. F., car. 277, 17.
-7 1
No historiens paraissent en général s'être mépris sur le sens de
retraité. On ,1 du souvent que le Dauphiné toi réuoi a la -
ronne de France sopj la seule condition que les fila aînés de nos
rois prendraient 1»' titre de dauphin. Telle n'était pas l'intention
des négociateurs; on voit au contraire par le texte môme de Pacte,
que tous leurs efforts tendaient à maintenir L'indépendance «le leur
I. Ce lui dans celle vue qu'Humbert reconnut pour son succes-
seur, non le roi, ni môme l'héritier présomptif de la couronne,
mais le duc d'Orléans qui, n'étant point appelé à régner sur la
France , devait prendre le titre de dauphin ! et fonder une nou-
velle dynastie dauphinoise séparée de la monarchie française
quoique issue du sang de nos rois.
11 fut même stipulé par un article spécial que le Dauphiné ne
seroit et ne pour oit jamais estre uni et adjousté à la couronne de
France , fors tant que l'empire y seroit uni. Ainsi l'orgueil na-
tional des dauphinois ne voulait reconnaître d'autre souverain étran-
ger qu'un empereur. Ils eurent aussi le soin de garantir leurs droits
et le dict Mous. Philippe fut tenu de garder et maintenir à tous-
jours mais perpétuellement toutes les libertés, franchises, privi-
lèges, bons us et coustumes du Dauphiné 2.
Le patriotisme des négociateurs semblait avoir tout prévu ; la
force des choses rendit bientôt ces précautions inutiles. Jean n'a-
vait vu qu'avec peine une si riche succession assurée à son jeune
frère. Il représenta au roi qu'on ne pouvait sans danger pour la
sûreté de l'état laisser un prince du sang possesseur d'une province
qui par sa situation était la clef du royaume du côté des Alpes.
Philippe de Valois se rendit à ces raisons et permit è son fils de
• Voici le passage du traite relatif à ce titre ; « Letlict Mous. Philippe ci celui
« qui sera Dalphin ou ses hoirs et successeurs au Dalphiné se appelleront et seront
« tenus de faire soy appeler Dalpliio de Viennois et porteront les armes dudicl Dal-
« phine escartelées avec les armes de France et ne laisseront ni ne pourront Ittttier
« le nom de Dalpliin ni les dictes armes. »
a Mézeray, suivi en cela par la plupart des historiens qui sont venus aprè- loi,
dit que, dès Tan i3'|3, Tlumherl awûi fuit donation au roi Philippe de ses sei-
gneuries du Dauphiné, à la charge qu'elles seraient incorporées pour jamais •■- i<i
couronne de France. Le traité porte précisément le contraire. Le mèu
indique pour cause de la donation d'Humhert les inquiétudes qu'il éprouvait dt\s
continuelles attaques a" Amcdét VI, comte de SaiVÎCt dit le comte Vei
n paix avec la Savoie depuis le traité de i33j, et en i3£3, Amédec VI, en-
< orr mineur, venait de su» céder a son père mort dans celle mette UU
272
retourner à Avignon pour entamer de nouveaux pourparlers avec
Humbert. Jean eut recours à l'influence du pape, toute-puissante
sur cette âme timorée, et obtint un second traité qui transférait sur
sa propre tête l'héritage du Daupbiné.
Cet acte passé à Avignon le 7 juin 1344 en présence de Clé-
ment VI * ne fut point signé par Jacques Brunier ; il était resté à
Paris pour suivre l'exécution du premier traité et il n'en revint qu'a
la fin de l'année 1344 2. En général dans toutes ces négociations ,
Brunier, toujours dévoué à son pays et à son maître,iut l'homme du
Dauphin et le défenseur des intérêts du Dauphiné. L'homme de la
cour de France, l'agent secret de Philippe de Valois auprès d'Hum-
bert, c'était Amblard de Beaumont dont le roi s'empressa de payer
les services, tandis que Brunier ne fut l'objet d'aucune munifi-
cence royale 3. Ce rôle de patriotisme et de désintéressement est
pour la mémoire du chancelier un titre plus honorable que la fa-
veur de la cour.
Un seul fait explique au surplus l'acquiescement d'Humbert à
toutes les volontés de Philippe. Ses finances étaient dans un tel dé-
sordre, qu'il n'avait pu même payer les dépenses que lui et ses
envoyés avaient faites à Paris. Le 28 mai \3ri5, il écrivit à Messei-
gneurs de la chambre des comptes du Roy, une lettre contresignée
par Brunier dans laquelle il lespriaitd'avancer quelque argent sur le
prix de la cession du Dauphiné pour payer à certaines bonnes gens
de Paris les dettes que lui et ses députés y avaient contractées dans
leurs voyages.
Par son traité avec le roi de France, Humbert se trouvait dé-
1 Le traité est daté d'Avignon, en la chambre de nostre dict seigneur le pape.
a Le premier acte où figure en cette année le nom du chancelier est une charte
en faveur du prieur de Saint-Robert de Cornillon datée du 29 octobre i34£. Un
acte du 7 février de la même année porte cette mention : Cum appositione secreti
nostri Delphinensis in absentia cancellarii nostri.
3 Par lettres datées de juillet 1 343, deux mois après le traité, Philippe de Valois
avait assigné à Amblard de Beaumont six cents livres de rente en remplacement
desquelles Charles de France, premier dauphin de race royale, lui assura en i3^9
la possession du château de Beaumont en Trièves. Le même prince confirma cette
donation par lettres du 16 juillet i35i où il s'exprima ainsi : Consideratione ha-
bita ad prcedictum dominum Amblardum dominum Belli monlis militent fidelem
noslrum carissimum qui circa translationem Delphinatus prcedicli in nos factam
a principio medio et ejfectualiter in effectu lotis sollicitudinibus laboraverit. (Note
communiquée par M. Lacabane.)
chargé de ses soucis les plu> misants. Kassuré pour I avenir mit l<-
M>rt de ses sujets, délivré pour le présent de ses emharras pécu-
niaires , il ne s'occupa plus que de calmer les scrupules de sa con
science. Les censures ecclésiastiques qu'il avait encourues l'avaient
laissé en proie à des terreurs superstitieuses, et quoique le pape
l'eût relevé de l'excommuniation, il ne croyait pas avoir assez fail
pour expier ses torts envers l'église. Dans l'esprit de ce siècle, la
plus méritoire des bonnes œuvres, la plus efficace des expiations,
c'était la guerre sacrée contre les infidèles. Humbert crut que ci-
grand devoir lui restait encore à remplir, et son traité avec la France
eut sans doute en partie pour but de lui procurer les moyens d y
satisfaire.
Au mois de janvier 1345 il s'était engagé à fournir dix-huit vais-
seaux au prince Louis d'Espagne qui voulait aller conquérir les îles
Fortunées, dont le pape lui avait d'avance octroyé la royauté à la
charge d'en convertir les habitants idolâtres '. Cette expédition
n'eut pas lieu; mais il se présenta bientôt pour Humbert une occa-
sion plus sérieuse d'accomplir ses pieuses intentions. L'Europe
commençait alors à s'émouvoir des progrès et de la puissance des
Turcs dont les hordes sauvages couvraient l'Asie Mineure, mena-
çant d'un côté les débris de l'empire grec presque réduit à la ville
de Constantinople, et de l'autre les établissements desFrancs dans la
Morée et l'Achaïe. En 13H, le roi de Chypre s'étant ligué avec
les Vénitiens, les Génois et les chevaliers hospitaliers de St-Jean-
de-Jérusalem nouvellement établis à Rhodes, avait repris sur ces
barbares la ville de Smyrne. Mais peu de mois après, le 17 jan-
vier 1345, les confédérés éprouvèrent sous les murs de cette ville
une défaite complète ; Pierre Zéno , amiral de Venise , le légat du
pape et un grand nombre de chevaliers de Rhodes périrent dans la
mêlée2. Cet événement jeta la consternation dans l'Europe chré-
tienne et le cri d'alarme des catholiques d'Orient retentit doulou-
reusement dans le cœur du chef de l'église. Clément VI prêcha
' Ment, pour llùst. du Dauph., pr act. aoo. Les lies Fortunées ou Canari
turent conquises qu'en lijoa par Jean de Bethencourt, gentilhomme normand, qui,
après avoir extermine les indiftèues, tint ces pays en fief de U couronne de Cas-
tille.
3 Lan de vérifier les datet compte parmi les morts Martin Z.u liuric, pendrai
des troupes du pape. Cependant une bulle du \\ Étal calendes de septtmlm
parle du capitaine Zarliaric, commandant WOW une -.ilere du p*p« d.ms If
Levant.
274
une croisade contre les Turcs et engagea tous les princes à y pren-
dre part.
L'annonce de celte expédition exalta l'enthousiasme d'Humbert.
Désabusé des grandeurs, prêt à renoncer au monde, il crut encore
voir s'ouvrir devant lui une carrière de gloire, et il s'empressa d'a-
dresser au pape une requête pour lui demander d'être mis à la tête
de la croisade : « Supplie à vostre sainteté, disait-il , son humble fils
« Humbert Dalphin devienne, que il vous plaise à li octroyer à eslre
« capitain de ce saint voyage contre les Turcs et les non féaux à l'é-
« glise de Rome et que tous, tant hospitaliers comme tous autres
« li ayent etdoyent obeïr par terre et par mer.1»
Il s'engageait dans cette requête à entretenir à ses frais cinq
galères, un corps de mille arbalétriers et trois cents hommes
d'armes, parmi lesquels il devait y avoir douze bannerets et cent
chevaliers. Il ne demandait de délai que jusqu'à la Saint-Jean
pour être prêt à s'embarquer.
Le pape qui avait trouvé tous les souverains assez indifférents
à son appel , accepta cette offre avec joie.
" Par une bulle du 7 des calendes de juin (25 mai 1345), il
nomma Humbert capitaine-général du saint-siége et chef de l'ar-
mée chrétienne contre les Turcs 2. Mais il réduisit à cent hommes
d'armes le contingent, beaucoup trop considérable pour ses forces,
que ce prince avait promis de fournir, et il exigea de lui le vœu de
soutenir la guerre pendant trois ans sans revenir en Europe. Le
roi de Chypre, la république de Venise et les Hospitaliers furent
invités à joindre leurs armes aux siennes. Humbert prêta le ser-
ment requis et reçut de la main de Clément VI l'étendard de l'é-
glise, qui fut porté devant lui dans une procession solennelle à
travers les rues d'Avignon.
Il n'avait pas atlendu la bulle pour se préparer au départ. Dès
le 23 mai , il avait fait avec les patrons de Marseille, pour la loca-
tion de quatre galères armées, un traité où Brunier figure comme
témoin. En même temps, pour se procurer de l'argent, il mit sur
ses sujets une taxe extraordinaire, que les coutumes féodales au-
torisaient tout seigneur à lever lorsqu'il parlait pour la croisade.
Il exhorta, en outre, les villes et les barons à contribuer volontai-
• Mém. pourthist. du Dauph., pr. act. 2o5.
Capitaneus générales sanctee sedis aposiolicœ el dux exerciliis chrislianorum
contra Turcos.
:27:>
rotaient, et pour les j déterminer, il offrit de leur tendre dél pH
viléges et des droits de justice; il employa les menaces pour
ectdrqaer des jaifi et dés Lombarde mttte florins d*6r ; erïfln , ne
ménageant rien dans l'ardeur de son zèle, il (il publier qu'il em-
mènerait à ses frais en sus du contingent fixé par le pape, les
chevaliers el les écuyers qui voudraient le suivre jusqu'au nombre
de deu\ cents '.
Ses plus sages conseillers voyaient avec douleur cette folle en-
treprise qui ruinait le pays. Mais Humbert exalté par des espé-
rances chimériques n'écoutait pas leurs remontrances, et Jacques
Brunier se résigna à lui donner la preuve d'un dévouement sans
bornes, en partageant avec lui les dangers de la croisade. La dau-
phine , malgré sa faible santé, voulut aussi accompagner dans ce
lointain pèlerinage un époux qu'elle aimait tendrement.
Henri de Yillars, archevêque de Lyon, fut institué vicaire gé-
néral pour gouverner le Dauphinô en l'absence du prince , et on
lui laissa pour le diriger dans son administration une instruction
très-détaillée, qui fut sans doute en grande partie l'ouvrage de
Brunier, dont elle porte le nom 2.
Malgré l'empressement d'Humbert, la durée des préparatifs dé-
passa le terme convenu , et ce fut seulement le 3 septembre 1345
qu'il put s'éloigner de Marseille. Les quatre galères qu'il avait
louées, et quatre autres qui appartenaient au pape composaient
toute sa flotte ; on voit que l'armée des eroisés était peu nombreuse ;
aussi leur chef comptait-il principalement sur le secours des Vé-
nitiens. Pour s'en assurer par lui-même , il débarqua à Livourne
et se rendit à Venise en traversant la Toscane, où des lettres du
pape qui recommandaient la croisade attirèrent sous ses drapeau \
1 Mem. pour l'hist. du Dauph., pr. act. 009, ai 1 et 219.
» La date de cette pièce est ainsi conçue : Acla gesta el publicala per nos fue-
runt omnia supra dicta in insula quœ est prope porlum Massiliœ (sans doute
Pile où est aujourd'hui le Lazaret) die secunda mensis septembres, ann. i3£5. Le
Ie' septembre, Humbert avait déjà écrit à Henri de Yillars pour lui rappeler que,
par Je nouveau traité du 7 juin 1 3^4» la succession du Daupliiné était dévolue
à Jean duc de Normandie el non plus à Philippe duc d ( )rlians, que le pap«
dégagé de leur serment ceux qui avaient juré de maintenir le premier traité de
1313, et que tous les sujets du dauphin devaient prêter un nouveau serment don-
forme au second traité. Celle letlre est contresignée par Brunier : per dominum m
< onsilio,assisteniibus dominiscancellario et Ambiardo domino Jiellimontis cxpedi-
inm. Arch. F. car. 288, i5. ( Pièce communiquée par M. <l< St aller.)
276
quelques centaines de Florentins et de Pisans. Le doge l'accueillit
avec de grands honneurs, inscrivit son nom sur le livre d'or des
nobles de Venise, et fit avec lui un traité d'alliance * ; mais il ne
lui donna qu'une galère, qui le rejoignit à l'île de Négrepont, où
il arriva vers la fin de novembre.
Avec si peu de ressources , il était difficile de tenter de grandes
entreprises ; aussi les résultats de la croisade furent-ils sans im-
portance. Un historien du Dauphiué prétend qu'Humbert contribua
à la levée du siège de Caffa ; c'est évidemment une erreur. Cnffa ,
l'ancienne Théodosie, appartenant alors aux Génois, est située
dans la Crimée , au fond de la mer Noire, et il ne paraît pas que la
petite flotte d'Humbert ait jamais passé les Dardanelles. Yoici ce
qu'il y a de plus vraisemblable sur les événemens de cette croisade
dont on n'a aucune relation authentique.
Après avoir passé l'hiver en négociations et en préparatifs,
Humbert au retour du printemps unit ses forces à celles d'Hugues,
roi de Chypre, et des chevaliers de Rhodes ; et ils se portèrent en-
semble au secours de Smyrne que les Turcs serraient de près. Le
2i juin , il fut livré aux environs de cette ville un combat qui dura
un jour et une nuit , et après lequel les Turcs furent repoussés
dans les montagnes. La cour d'Avignon fit rédiger un bulletin em-
phatique de cette bataille , et l'envoya dans tous les monastères ,
afin d'exciter le zèle des fidèles et d'en obtenir des contributions
plus abondantes. Ce bulletin, dont un exemplaire a été retrouvé
dans l'abbaye de Longchamp, était sous forme de lettre adressée
par le roi de Chypre à Jeanne, reine de Sicile et de Jérusalem 2.
On y faisait dire à ce prince, que : « les croisés au nombre de
« 200,000 étaient rassemblés dans un plain entre Smyrne et haut
« lieu, lorsque l'armée des Turcs, au nombre de 1,200,000 vint
« fondre sur eulz du hault des montagnes. » Le combat dura
toute la journée, et vers le soir les chrétiens accablés par le nom-
1 Me'ni. pour l'hist. du Dauph., pr. act. 23 i.
* Arch. M. car. io5. Cette pièce a été publiée par M. Michèle t, Histoire de
France, vol. III, page 190. Mais il n'a point recherché à quel événement elle se
rapportait. J'ai examiné aux archives la pièce originale; c'est une copie du qua-
torzième siècle qui ne porte aucun caractère authentique eLqui paraît même avoir
clé faite avec peu de soin ; car on a écrit sur les deux fices du parchemin, ce qui
n'était point d'usage alors, et l'écriture du v° se trouve en sens inverse de celle du
i°. Ces remarques viennent à l'appui de ce que je dis plus bas de Terreur probable
de la date.
IT7
bw el li fatigue n'attendaient plus que 1,1 nerl , i ta tarei vc-
« MM contre eulz nussi dé>iraus M boire leur sang , comme
« ebiens sont désiraus de boire le MDg des lièvres. » Dans celle
extrémité « les chevaliers de Jê>us- Christ commencièrent de cucr
« ensemble a crier à fOh enrouée de leur grant labeur el foi blesse :
« oh Irez doulz fils de la riergt Marie, veuillez nos cuers si en
« vous confirmer que nous puissions pour l'amour de voslre glo-
« rieux nom le loyer de marlyre recevoir. Lois soudainement de
« vanl les lentes apparus! suz un 1res blanc cheval si Irez hauli
« que nulle beste de si grant hauteur n'est, un homme en sa main
« portant bannière en champ plus blanche que nulle rien , avec
i une croiz vermeille plus rouge que sanc * et esloit veslu de peuz
« (peaux) de charnel et avoit très grant et longue barbe et megre
« face clere et reluisant comme le soleil. » Ce cavalier n'était rien
moins que saint Jean-Baplisle dont la fête se célébrait ce jour-là :
il se mit à la tête des croisés, qui ranimés par ce secours inattendu,
s'élancèrent contre les Turcs et combattirent toute la nuit au clair
de la lune. « Et le jour venu, ajoute le roi de Chypre, les Turcs
« qui estoient demeurés, s'enfuirent si plus que ne les veismes el
« ainsy par l'aide de Dieu nous eûmes victoire de la bataille. » Ce
miracle ne fut pas le seul ; la plaine étant couverte de morts, « les
« croisés voulurent querre et dénombrer les corps des sainz mar-
« tirs tués dans le combat; et quand ils vinrent, ils trouvèrent
« au chief de chascun corps des crestiens un lonc fust sanz wran-
« ches (branches) qui avoit au coupel une Irez grant fleur blanche
« comme un oiste (hostie) que l'on consacre et en ceste fleur avoit
« escript de lettres d'or : je suis creslien. » On célébra ensuite sur
le lieu même l'office des morts , qui fut accompagné par les chœurs
des anges qu'on entendait dans le ciel , « el a donc nous enseve-
« leismes les corps, c'est à savoir 3052 jouste la cité de Tesbayde
m qui fut jadis une cité singulière 2, laquelle avec le pais d'ileuc
» Il est à renitrqu' r que ces couleurs étaient celles de 1 i bannière des Templiers.
a II y avait dans l'Asi» -Mineure deux villes portant le nom de Théhes. L'une
riait située près de Milet, l'autre dans une vaste et fertile plaine qui s'étend depuis
le fond du golfe d'Adramyli jusqu'au pied du mont Ida. C'est, selon toute appa-
rence, dans cette plaine que s'est livré le combat dont il est ici question. Quoi-
qu'elle «oit éloignée de Smyrne, sa position géographique est bien entre cette
ville et les montagnes. Au midi de la plaine et sur la route qui y conduit de
Smyrne, est .située la ville df Pergame, dont les Turcs s'étaient »-m parés depuis
i336 ; c'était de ce point fortifié qu'il* m-n coOffiiM par Ici croi-
178
« environ nous tenons pour nous et pour loïaulz crestiens , et les
« charroignes des mescréanz , si comme nous les poimes nombrer
« furent plus de 73,000 \»
La relation se termine par ces mois : « Et ledict miracle advint
« en l'an de grâce 1347. » Il y a évidemment ici une erreur de date ;
car nous verrons plus bas, qu'au printemps de 1347, une trêve fut
conclue entre les chrétiens confédérés et les Turcs de l'Asie-Mi-
neure ; il ne put donc y avoir de bataille à cette époque. Au con-
traire , il est certain qu'en 1346 , les croisés eurent une affaire
avec les Turcs près de Smyrne. Car , les mémoires de Pilali , se-
crétaire d'Humbert, disent qu'au mois de septembre de cette année,
la nouvelle se répandit d'un avantage remporté par le dauphin sur
les infidèles aux environs de celle ville 2.
La prétendue lettre du roi de Chypre est un exemple curieux
des publications par lesquelles le clergé tâchait de ranimer l'en-
thousiasme, alors très-refroidi , des fidèles d'Europe pour les croi-
sades. Mais à travers les amplifications mystiques du récit, il est
facile d'entrevoir que l'affaire fut sanglante et peu décisive. Du
moins , le champ de bataille resta aux confédérés, et l'honneur des
armes chrétiennes fut vengé de la défaite subie l'année précé-
dente.
Les croisés ne poussèrent pas plus loin leurs avantages. L'argent
leur manquait; le pape ne pouvait plus lever les décimes de la
guerre sainte; car toute l'Europe était en armes, et les Anglais
ravageaient la France , le plus riche des pays catholiques. Ce fut
au mois d'août de cette année, que se livra la funeste bataille de
Crécy, où périt l'élite de la noblesse française, et le pape clans une
ses, et ce fut sans doute pour les prendre à revers dans celte position, que le roi
de Chypre et les croisés vinrent débarquer au fond du golfe d'Adramyti. L'an-
cienne ville de Thèbes, qui existait dès le temps de la guerre de Troie, était située
a l'extrémité nord est de la plaine où Ton en voit encore quelques ruines. Etienne
le géographe dit que son véritable nom était Thétmiies, ce qui répond bien à celui
de Thesbaïde que donne la relation.
• Tous ces nombres sont d'une exagération ridicule. L'armée des croisés ne
pouvait être de plus de 20 à 3o,ooo hommes, et il n'est guère supnosable que celle
des Turcs ait été de plus du double. La perte des chrétiens a pu être en effet de
3,ooo hommes; mais celle des musulmans est hors de toute vraisemblance.
' On voit par la correspondance d'Humbert avec le pape, qu'il fallait environ
deux mois pour recevoir en France des nouvelles de l'Asie Mineure; ainsi la date
donnée par Pilati concorde bien à fixer L'époque de la bataille à la tin de juin.
+
bulle adressée a Homberi . le fétiche naïvement de la grande
grâce que Dieo lui avtll fai tt» de ne point s'y être trouvé '.
Apirs la combal dé Smyrne, les confédéré! se séparèrent, i e
roi de c.ln pre el les Vénitiens retournèrent chel «u\ , et Humbert,
dont le caractère ne brillait point par la constance et rénei
écrîTil au pape qu'il ne voyait pour soriir honorablement de celle
entreprise) d'autre moyen que de traiter avec les Infidèles. Il de-
manda en même temps, d'être dispensé de conlinuer la guerre
jusqu'au lerme fi\é par son vœu et de convertir celte obligation en
un pèlerinage au saint sépulcre. Le pape, fatigué de fournir de
l'argent pour la croisade , accueillit ces ouvertures avec empresse-
ment ; par une bulle du mois de décembre, il autorisa Humbert à
conclure une trêve avec les Turcs, et à revenir en Europe après
avoir visilé , si cela lui convenait , les lieux saints de la Palestine.
Dans l'intervalle , les chaleurs de l'automne avaient fait éclater
des maladies contagieuses parmi les faibles restes de l'armée chré-
tienne. Humbert quitta les côtes de l'Asie-Mineure et vint prendre
ses quartiers d'hiver chez les Hospitaliers dans l'île de Rhodes -.
Ce, il tomba malade lui-même, et n'espérant plus de revoir sa
patrie, il fit le 29 janvier 1347 un testament par lequel , entre
beaucoup d'autres dispositions, il légua à Jacques Brunier, son
chancelier, pour lui et ses héritiers, à perpétuité, en récompense
des services qu'il avait rendus, tant en deçà qu'au delà des mers ,
une rente de 400 florins payables en cinq ans 3.
Par le même acte, il institua Jacques Brunier pour l'un de ses
exécuteurs testamentaires , et afin de prouver le repentir de ses
fautes, il adjoignit à ces exécuteurs, au nombre de six, l'arche-
vêque de Vienne , avec qui il avait eu de si fâcheux démêlés.
Son amour pour ses sujets se manifesta encore dans une lou-
1 Bulle donnée à Avignon le 14 des calendes de septembre i%6.
* ïl ptrall qu'en s'cloignant de .Smyrne il rencontra la flotte des Génois occupée
au siège de Chio, et qu'il fut dépouillé par eux de srs che\aux, harnais el joyaux.
Ce fait, dont aucun historien du Dauphiné n'a parlé, et auquel la correspondance
du pape avec Humbert ne fait aucune allusion, résulte d'une pli -rieuse
découverte par M. Lacabane, et qu'on trouvera ci après avec les éclaircissements
que j'y ai joints. Poy. plus loin , p. ib*\.
3 Item lego dont. Jacobo Brunerii legum doclori etmiliti, canccllario nteo, pro
se et hœredibus suis, pro gratis serviciis suis ruihi per ipsum impensts taux in purtt •
bus ultramarinis quant in parttbus cismannis tmUUM JhftnOé anri annui Vt
MM mero et ntt.itu iinperin et omnimoda juriêdû ifom i
i
280
(•haute recommandation qu'il adressa en leur faveur à Philippe de
Valois et au duc de Normandie désigné pour succéder au litre de
dauphin \
Ce testament n'eut point d'effet , parce qu'Humbert recouvra la
santé. Mais la dauphine, dont la faible constitution avait été ébran-
lée par des secousses au-dessus de ses forces, fut atteinte à son
tour par la contagion , et mourut à Rhodes vers la fin de mars. Ce
dernier coup abattit tout à fait le courage d'Humbert ; il ne songea
plus à visiter les lieux saints et ne pensa qu'à retourner directe-
ment dans sa patrie ; cependant toujours scrupuleux, il ne voulut
point partir avant que le pape, par une bulle spéciale du 19 mars
1347, n'eût autorisé son confesseur à le relever de ses vœux.
Il alla débarquer à Venise et se rendit de cette ville à Milan, ou
il conclut, le 16 août, un traité d'alliance avec les Visconti, qui en
étaient seigneurs, et d'autres princes italiens 2. Le chancelier Bru-
nier futun des signataires de ce traité. Le Dauphin, de retour dans
ses états, après deux ans d'absence , arriva à Grenoble vers la fin
de septembre 4347, et, le 22 octobre suivant, étant à Romans , il fit
encore don, par un acte spécial, à son chancelier d'une somme de
2000 florins, pour récompenser le dévouement que ce fidèle servi-
teur lui avait montré dans le voyage d'outre-mer.
Humbert avait à peine touché les rivages d'Europe que tous ceux
qui l'entouraient le pressèrent de se remarier. Son traité avec le
roi de France ne devait avoir d'effet qu'autant qu'il mourrait sans
enfants, et la mort de la dauphine, en lui permettant de contracter
de nouveaux liens, lui laissait l'espérance de voir naître un héritier
de son sang. Les petits princes ses voisins désiraient tous cet
événement; car ils n'avaient vu qu'avec peine le traité qui assurait
au roi de France l'héritage du Dauphine, et plaçait près d'eux un
monarque aussi redoutable ; le pape, surtout, était inquiet d'un ac-
1 Item eidem domino régi et ilii qui in Dalphinaltim successenl cum iota mentis
nffectione recommendo fidèles (onsiliarios meos , baronts , banneretos, nobiles et
tdios quoscunque de terra Dalphinali, eidem supplicans qualenus eosdem in smu
gratiœ retinere digneluret bonos usus patriœ Delphinalis observarivelit.
* Pactiones et alliguntiœ domini Delphini cum Joanne archiepiscopo Mediola-
nensi et Luchino domino Mediolanifratr ibus neenon cum domino 3/archione Mon-
lis Ferrati tam nomine suo quam Marchionis Saluliarum. Ce traité avait pour but de
résister aux attaques du comte de Savoie, qui, le mois précédent, avait remporté
une victoire dans les plaines du Milanais; la paix, conclue au commencement de
i.'i/,8, rendit celte confédération inutile.
281
croissemont de puissance ijui établissait II monarchie frnti
portes d'Avignop; et, <in< »ï<|ii«^ pour ménager lea b<»nne>grâccsde
Philippe de Valois, il eûl beaucoup contribué ty la conclusion «lu
trait ô , il ne demandai! pas mieux que de le \<»ir rester sans i
Dès le mois de mai L347, Clément VI, on adre.^ant à Hnmberl
des compliments de condoléance sur la mort de Marie de Baui ,
l'engageait à chercher une seconde épouse qui pût lui donner une
nombreuse postérité. ' Le dauphin avait personnellement peu d'in-
clination pour ces projets. Il avait aimé sincèrement sa première
femme, qui était morte par dévouement pour lui, et, fatigué <1< m
vicissitudes d'une vie agitée , il ne souhaitait plus que de finii
jours dans un cloître. Cependant, obsédé à Avignon par les soll in-
talions de tous ceux qui étaient intéressés à ce que le Dauphinéne
restât pas sans héritier direct, il consentit à ce que Ton traité! pour
lui d'un second mariage.
Après quelques démarches inutiles auprès de la sœurd'Amédée,
comte de Savoie2, les négociateurs jetèrent les yeux sur Jeanne ,
fille aînée du duc de Bourbon. Ce mariage , en rattachant le Dau-
phiné à la France sans lui faire perdre son indépendance, semblait
concilier tous les intérêts. La demande d'Humbert fut agréée, et
l'on envoya de part et d'autre des députés à Lyon pour discuter les
conditions du contrat, qui fut signé dans cette ville, le 24 juin 1348.
Le chancelier Brunier était membre de la députation, et prit part
à la rédaction de cet acte que les ratifications des deux princes ,
données dès le mois suivant, semblaient rendre inattaquable. Mais
Philippe de Valois n'avait pu voir tranquillement une proie si ri-
che échapper de ses mains. Le duc de Bourbon , attiré à Paris , se
vit flatté , circonvenu , menacé par toute la famille royale. Pour
achever de l'ébranler, on lui fit entrevoir l'espérance de donner
pour époux à sa fille l'héritier futur du trône de France, Charles,
fils du duc de Normandie, qui mérita plus tard le nom glorieux de
Charles-le-Sage. Dès lors le duc de Bourbon n'Iiésila plus, et ne
s'occupa qu'à chercher les moyens d'amener une rupture qui lui
permît de retirer sa parole sans déshonneur.
1 Ad contrahendum matrimonium cum aligna mtilicre apt.i et ul n <i de qua,
âonante Dio, numerosam prolem suscipcrel.
» Tractalio habita de matrimonio iruum'o uiter Hnmbcittun Delplun .
Blancham sororem Amedœi comilis Sabaudiœ. Mëm. pour lliist ilu Dftuph., pr
■ici.
i. 19
282
D'abord il demanda que le mariage fût différé jusqu'à la Tous-
saint , sous prétexte des dangers d'une maladie contagieuse qui
régnait dans le midi de la France. Cette maladie était la fameuse
peste de 1348, qui sévit avec une extrême violence dans le Dau-
phiné et le comtat d'Avignon. Le motif était plausible ; Humbert
consentit au délai ' ; mais le mois de novembre arriva, et la fiancée
ne parut point. Le pauvre dauphin s'aperçut enfin qu'il était joué ;
on l'avait instruit des intrigues de Paris, et, le 1er décembre, il dé-
clara, par devant notaire, aux fondés de pouvoir du duc que, las
d'attendre l'accomplissement d'une promesse sans cesse éludée, il
se regardait comme délié de ses engagements, et déliait également
le duc des siens, sans cesser de conserver pour lui les mêmes sen-
timents d'amitié qu'auparavant2.
La négociation de ce mariage , que l'influence de la cour de
France rendit impossible, fut la dernière affaire importante dans la-
quelle Jacques Brunier servit son souverain. Il paraît certain qu'il
mourut , pendant les ravages de la peste , dans l'automne de 1348 ;
la déclaration de rupture du 1er décembre est signée par son suc-
cesseur dans la dignité de chancelier, François de Parme, seigneur
d'Apremont.
Si l'on examine l'esprit des actes auxquels Brunier prit part, et
l'ensemble de sa conduite , on verra que le trait le plus saillant de
son caractère fut un dévouement absolu pour son prince, et un zèle
inébranlable pour les intérêts de son pays. Le désir de maintenir
l'indépendance du Dauphiné se manifeste dans toutes les stipula-
tions du traité de 1343, qui fut en grande partie son ouvrage. Celui
de 1344, qui affaiblissait ces garanties en faisant passer la suc-
cession d'Humberl sur la tête de l'héritier présomptif de la cou-
ronne de France, fut négocié directement à Avignon entre le dau-
phin et le duc de Normandie, en l'absence du chancelier. Enfin,
Brunier prit la part la plus active aux négociations du second
mariage qui devait conserver le Dauphiné comme état indépen-
dant, et sa mort, arrivée sur ces entrefaites, fut peut-être une des
principales causes qui empêchèrent ce projet de se réaliser de ma-
nière ou d'autre.
En effet , privé des [conseils de cet habile ministre , qui , depuis
« Conventio habita inter dominum Delphinumet procuratores domine ducisBor-
bonesii. 2 août 1348.
2 Proteslatio Humberti Delphini. Mém. pour Tins», t'u Dauph , pr. acl. a64-
dii ans, ne l'avait jamais quitté, qui avai! braré avec lui le
delà croisade, el sur lequel il se reposai! du soin delouli
faires, Bumberl sembla se reconnaître incapable de porter |
temps le poidsde la souveraineté. Quelques mois plus tard, le pénul-
tième jour de mars 1349, il abandonna ses états, dès son vîvanl , h
Charles, fils atné du duc de Normandie '. son dernier acte de puis-
sance fui une preuve de son affection constante pour ses sujets; il
fit dresser, en cinquante et un articles, la liste de leurs franchises
et de leurs libertés, dont il exigea, de la part du nouveau dauphin,
la confirmation solennelle. Cette grande charte du Dauphiné 8
jusqu'en 1789, la base du droit public de la province.
Cette même année, le dauphin Charles , le premier (ils de France
qui ait porlé ce titre2, épousa Jeanne de Bourbon, et s'empara ainsi
tout à la fois des états et de la fiancée de son faible et malheureux
prédécesseur. Humbert, retiré dans un cloître, sous l'habit des li-
res prêcheurs de l'ordre de Saint -Dominique, fut décoré par le
pape du vain titre de patriarche d'Alexandrie, et, poursuivi jusqu'à
la fin par un sort malencontreux, il mourut en chemin, le 22 mai
1355, au moment où il allait prendre possession de l'évéché de
Paris, dont l'administration lui avait été confiée.
Ainsi s'éteignit la dynastie des dauphins de Viennois, qui avait
jeté un certain éclat dans le moyen âge : elle finit comme la plu-
part des dynasties finissent, par un prince bon , mais dénué «le
force. Souverain sans états, général sans armée, époux sans enfants,
évéque sans diocèse, dévot et excommunié, aimant ses sujets <
écrasant d'impôts , sans en être plus riche , Humbert réunit dan-
sa vie toutes les misères et toutes les contradictions de la faibli
La sagesse de Jacques Brur.ier soutint seule les derniers jours de
celte nationalité expirante dont il s'efforça en vain d'assurer Pave-
nir, et qui mourut avec lui.
J. de PÉTIGNY.
1 Ce imite fat ratifie dant une astembli e •olennelli aUlei
, et le prince Charles y r«:rut de* maine même d'Haubert rinr<
Daaphiné pai , l'anneau, Il h
* Mézeraydit à toriqueJtan, Sleaiaé de Philippe d< r <{ui
porla le tilre de dauphin.
284
ADDITION
A LA NOTE 2 DE LA PAGE 279; DOCUMENT INÉDIT TIRÉ DU VOL. 16 DES
MÉLANGES DE CLAIRAMBAULT , FOL. 677. COPIE DU TEMPS ,
SUR PARCHEMIN.
A nos seigneurs de la chambre des comptes du Roy nostre sire à Paris, supplie
humblement Jehan-Michiel, sergent d'armes du Roy nostredit Seigneur, comme
aprez ce que feu de bonne mémoire Messire Ymbert, jadis Dalphin de Viennois, pour
le temps qu'il esloit capitaine des Chrestiens contre les Thurs, ot perdu certains
chevaux, joiaulx, harnois et autres pluseurs biens qui lui furent robezet pilliez en
mer par les pyrates et Janevois qui li avoient esté députez par le commun de
Jannes pour lui conduire en xxix, galées; Le dit Messire Ymbert a son vivant
eust envoyé par devers le Duc de Janes ij. evesques qui y furent par l'espace
de trois mois pour savoir se il peusscnt avoir et recouvrer les chevaux et biens
dessus dis , lesquels Evesques ne porent avoir droit ne raison d'yceulx Jane-
vois ; et pour ce que aprez la mort duditfeu Messire Ymbert les dis biens apparte-
noient et appartiennent au Roy nostre sire a cause de son Dalphiné de Vien-
nois, pour yceulx avoir et recouvrer le dit suppliant comme procureur du
Roy nostre dit Seigneur, ançois quil eust receu le gouvernement de son roiaume,
eust esté destiné et envoie par devers le dit Duc de Jannes ; lequel suppliant fist
faire certaines informacions sur les coulpables et sur tout le commun de Jannes,
en requérant par plusieurs foiz le dit Duc au palais de Jannes, que il lui feist
droit et raison, et que il lui feist rendre comme au procureur etc., les chevaux,
biens et joiaux dessus dis; et aprez ce que le dit Duc de Jannes ol longuement fait
demourer le dit suppliant en produisant ses témoins pour faire certaine informacion
par devant certains commissaires en la court dudit Duc de Janne's, devant les
quelx il prouva clerement son intencion, et que le Duc de Jannes li eut promis par
plusieurs fois à faire raison et justice ; Il convint que le dit suppliant feist oster
î'empeschement que on disoit avoir esté mis es dis biens par la chambre du Pape ;
et pour ce vint le dit suppliant à Paris, et de Paris s'en râla à Avignon et y demeu-
ra xi. semaines en poursivant ; et fut la cause plaidoiée en la chambre du Pape par
Messire Anseau Choquart, et I'empeschement osté àplain; et d'illeuc s'en repaira
à Jannes pour poursuir et requérir les dis chevaux et joiaulx } et fïnablement le dit
suppliant fut féru, batu et ot un de ses dens brisié en sa bouche, son mante! des-
chiré et fut boulé hors du palais de Jannes, et le convint partir soudainement, si
comme il puet estre sceu par plusieurs Français de la court du Roy, qui lors estaient
à Jannes; Et par le pourchaz fait lors par le dit suppliant, appert clerement que les
Jannevois et commun de Jannes sont tenus coulpables, conveincus et attains à
rendre, restituer et paier les biens et joiaulx dessus dis, tant par les dites infor-
macions comme par lettres de la chambre du pape et instrumens publiqs sur ce
fais j et comme les choses dessus dites aient esté et soient faites et perpétrées ou
contempt et vitupère du Roy nostre sire, grief et préjudice du dit suppliant, et que
285
M dit lait li' dil Mi|i|>li,inl | entendu par I
lui litlme conunuellen» m , < i ait moult ir.de et detpenda d
doeamagiet de gi lonl il n'ot oncjnet tocnne rettitudon, el i
pour lei detpens qu'il tvoit W il pour dealers qu'il tvoil eus]
pour poursivir ladite betoigne, ledit suppliant fa .ht- si. / p
irtda l'.ipc, ,i Avignon par l'espace <!<• tcpl semaines, coin] I il eust
voulu prendre m in. florins qui lui lurent offert, il n\ r Irdii
finit injurie/, ne emprisonne/; Que considérées les i
prouvées, et dont il appcrl comme dil est, et PttCtrnement que |.
•OUI bien tenu/., car du gtuing cpie il firent par les «bevaux et barnoi.s, tOfl /. vin.
jours il prindrent el gaaingnerent Tille de Soi (ou Sio), qui leur vault i li <-< un Bfl
rendus à demies lxx m. Ilorins : il suit mawdé au Séneschal de Car< assoone, au
Bailly de >arbonne, au Clialtellain d'Ai^ues-mortes el a chatCtin d'eolt ou >
lient tenants et mcsmcmenl commis, .se. mestier est, audit inppliant que. t"
latinevois el leurs biens quelconques qui seront trouvez ou royaume de France en
leurs juridictions el ressors, soient prins, détenu/ et arreste/., leurs corps prison-
niers el leurs biens exécutez et exploiclie/ jusque* à plaine satiffacion et restilu-
ciou de xx m. florins et plus pour les biens et choses dessus dites, tant au roy
noatre dit seigneur comme audit suppliant, el que ce soit par voie de marche ou
autrement le plus hastivement quils porra eslre fait selon Tordenance de \
ç;rant discrecion.
Item scpplie, comme le Roy nostre dit seigneur pour le temps qu'il attoi
geut le Hoiuume, eust promis el donne audit suppliant la tierce partie de toulce
qui vendroit et isiroit du pourchaz dessus dil, presens Monseigneur le chancel-
lier, Monseigneur H. de Roche et Messirc Bertrand Du Clos; et pour ce soil bdit
suppliant aventuré, emprunté et fait finance pour lui sizime à poursuivre ladite
besoigne, dont il est moult endebtez, et le don fait comme dessus soil rappelle:
qlb sur tout ce vous plaise pourveoir audit suppliant de remède convenable.
Celte requête ne porte point de dale; mais elle doit avoir élé
niée à la chambre des comptes au commencement du règne
de Charte* V; car ce roi fut le premier prince de la maison de
France qui porta le litre de dauphin, et ce fut lui qu'Homberl
institua son héritier par l'acte de donation du mois de mars 1341
çilé plus haut. On voit dans la requête que la commission de
poursuivre le recouvrement des efiets enleréi à Humberl par Les
Génois avail été donnée an sergent Michel, lorsque Charles Y n'était
encore que régent du royaume, c'esl-ô-dire ayan| l'année i
époque de son avènement à la couronne. Le, mm^hi .Michel dil
lui-même que sa mission dora quatorze mois; la requête n*a donc
pu être présentée que dans les années 1361 00 l
286
Maintenant il reste a vérifier à quelle époque s'était passé le fait
qui donna lieu à la poursuite, c'est-à-dire le pillage des effets
d'Humbert. La requête offre à ce sujet une donnée précise, en
disant que les Génois, du gain qu'ils firent par lesdits chevaux et
harnois, prirent, huit jours après, l'île. de Soi ou Scio. Or, on sait
qu'une flotte génoise débarqua des troupes dans l'île de Chio le
1G juin 1346, et que, le 3 septembre de la même année, ces troupes
s'emparèrent du château, qui leur assura la possession de toute
Fîle. C'est évidemment h la prise de cette forteresse que se rapporte
l'indication donnée parla requête, et par conséquent le pillage des
effets d'Humbert, qui précéda de huit jours cet événement, dut
avoir lieu vers le 27 août 1346.
A cette époque, Humbert, abandonné par ses alliés, el désespé-
rant de pouvoir suivre son entreprise avee les restes d'une armée
affaiblie parle combat meurtrier du 24 juin et par les fièvres conta-
gieuses que la chaleur de la saison commençait à répandre parmi
les croisés, quittait les côtes de l'Asie -Mineure pour se retirer à
Rhodes. Le sergent Michel énonce un fait inexact en disant que le
commun ou la république de Gênes avait député vingt-neuf galères
pour conduire le dauphin. La correspondance du pape avec Hum-
bert et les autres documents contemporains prouvent clairement
que les Génois ne prirent aucune part à la croisade. Ils étaient
alors en état d'hostilité flagrante avec les Vénitiens, et il suffisait
qu'IIumbert se fût allié à ces derniers pour que les Génois le con-
sidérassent comme ennemi. Cependant nous voyons par une bulle
donnée à Villeneuve-lèz-Avignon, le 7 des calendes de juin 1346,
que le pape avait fait équiper à Gênes quatre galères pour le service
de la croisade, et s'était engagé à les entretenir à ses frais; mais
cette bulle, et plusieurs de la même année, nous montrent Humbert
et Clément VI s'adressaient des plaintes réciproques sur le défaut
de paiement de la somme promise.
Lorsque les croisés arrivèrent dans le Levant, en 1345, l'île de
Chio appartenait à l'impératrice Anne de Savoie, tutrice de Jean
Paléologue, son fils, encore enfant, auquel le grand Domestique
Cantacuzène disputait la couronne. Humbert avait prié le pape de
s'interposer auprès de cette princesse pour qu'elle remît entre ses
mains l'île de Chio pendant les trois ans que devait durer l'expé-
dition, afin d'assurer aux croisés un port et une retraiie en face
de l' Asie-Mineure. Pendant qu'on entamait celte négociation, les
Génois, craignant que leurs rivaux les Vénitiens, alliés d'Humbert,
281
rendissent ainsi maîtres de Chio, envoyèrent une Botte, qui
s'empara de l'île à force ouverte* Lea vingt-neuf galères dont
parle i<" sergent Michel étaient sans doute «elles qui composaient
celte Botte, et il est probable qu'au moment ou Bomber! s'éloignait
de Smyrne, les patrons Génois des galères du pape n'ayant point
reçu la solde promise, profitèrent <lu voisinage de leurs compa-
triotes pour se payer par leurs mains, en prenant les cheveu et
les effets précieux du chef de la croisade. L'envoi de deui évéques
au doge de Gênes pour réclamer ces effets n'est mentionné par
aucun historien du Oauphiné. Quant à ïempcschement mis pur hi
chambre du pape sur les objets saisis, il s'explique par la revendi-
cation d'une somme de 12,000 florins que Clément VI, dans une
bulle du mois d'août 1340, avait réclamée du dauphin immédiate-
ment après son abdication.
11 semble au reste que la malencontreuse destinée d'Humberl
se soit étendue même après sa mort aux affaires où son nom se
trouvait mêlé; car on ne saurait imaginer une mission plus fâ-
cheuse que celle de ce pauvre sergent Michel, battu a Gènes,
emprisonné à Avignon, obligé d'emprunter pour faire son voyage,
et n'ayant pas même la consolation d'obtenir du roi de France «les
représailles conlre les Génois. En effet, l'histoire ne nous apprend
pas que Charles Y ait jugé à propos de déclarer la guerre à la
république pour venger les injures de son procureur.
J. DE 1».
CANTIQUE LATIN
\ i \ r. loi m:
D'ANNE MUSNÏEK
HEROÏNE Dl DOUZIEME SIECLE.
Le cantique latin qu'on va lire , rappelle un événement histo-
rique dont le souvenir était encore populaire en Champagne, il y a
quelques années. S'il faut en croire la tradition, à la fin du dou-
zième siècle, vers 1175, un complot avait été tramé contre les
jours du comte de Champagne Henri-le-Libéral. Le crime allai!
s'accomplir, trois chevaliers attendaient dans le palais du prince
le moment favorable pour le frapper. Mais une femme, Anne
Musnier, a entendu les paroles sinistres qu'échangent entre eux
les conspirateurs; elle appelle le chef, l'éloigné de ses complices,
et le frappe d'un poignard avant même qu'il ait pu songer à se
défendre. Les deux autres accourent au bruit; elles les attaque,
et, couverte de blessures, lutte longtemps avec une incroyable
énergie. Enfin les assassins sont arrêtés, l'héroïne sauvée1.
Ce fait si curieux n'a été rapporté ni par les historiens, ni par
« Cel événement , suivant la tradition, s'est accompli dans la ville de Provins,
en Brie, dont Anne Musnier parait avoir été originaire. M. Grillon, dans ses Mé-
moires Ms., lui donne pour théâtre le palais des comtes de Champagne, dont on
voit encore les restes à Provins; Sainte-Foix part.»i,'«- le .-nniment de M. Grillon.
On trouve, pendant plusieurs jiècles, dans la capitale <!< la Brie, des membres de
la famille d'Anne, qui élait mariée à un certain I Petrus Lin-
gonensis ou de Lingonis, présent à tics actes du conue Henri , de i I
et regardé comme le beau-père d'Anne: Girard d fin en l3oij
de Langres, nommé dans un procès-verbal «le 1 j i5 , lor- ,
de l'archevêque de Sens, Henri deSavoisy, prennent
dans les églises de Pro\ins; Guillaume de Langrcs, curé de Gimbrob, M i5u», cit.
290
les érudits do la Champagne. Pilhou, Moissant, Camusat, Baugier,
Desguerrois, l'ont passé sous silence. Le récit en a seulement été
conservé dans les Essais sur Paris, de Sainte-Foix\ et dans le
Traité de la Noblesse d'André dé la Roque2. Le cantique que
nous publions, et qui paraît remonter au commencement du trei-
zième siècle, est un témoignage de l'admiration que dut inspirer
aux contemporains Anne Musnier, cette nouvelle Judith, sauvant la
vie d'un prince justement chéri. Sous ce point de vue déjà, il mé-
rite une attention sérieuse, surtout lorsque Ton considère combien
peu d'anciens chants historiques sont parvenus jusqu'à nous3. En-
tièrement composé de versets de la Bible, revêtu, malgré l'absence
du rythme, d'une forme éminemment poétique, il constitue dans
son ensemble un petit drame plein de mouvement et de vie ; et ces
particularités sont en sa faveur de nouveaux et puissants motifs
d'intérêt. D'ailleurs, il a l'avantage de se rattacher à la question
assez ardue des institutions nobiliaires sur laquelle il reste encore
bien des recherches à faire et bien des points à éclaircir.
Le centon fait à la gloire d'Anne Musnier nous a été conservé
par un savant et intègre religieux, M. Nicolas Billate4, qui en
donne lui-même la date approximative, d'après l'examen du ma-
nuscrit où il l'a trouvé : Opus, dit-il, fere totum ex Scripturœ sa-
crée verbis contextum , circiter anno 1200, aucthore anonymo.
Malgré cette asssertion d'un homme dont la bonne foi n'est pas
douteuse, l'antiquité de ce monument a trouvé quelques conlradic-
• Tome III , page icjfî, 3e édit.
a In-~4°> 1710, page 242.
3 L'abbé Leboeuf en a reproduit quelques-uns; l'un d'eux esl relatif à Hugues,
fils de Charlemagne ( Rec. de div. écrits pour servir d'éclaircissements à Fhist. de
Froncé). — Mabillou a fait imprimer dans ses Ann. benedict. (tome III, p. 692)
un cantique du moine Hucbold , intitulé : Hymnus de sancto Theodorico. —
D. Bouquet a publié ( tome X , p oj ) une pièce intitulée : Rhylhmus satiricus de
temporibus Roberti régis , etc.
4 Billate, né à Rclhel, chanoine régulier de l'Hôtel-Dieu et de Saiat-Quiriace
de Provins, fut exilé comme coupable de jansénisme, à l'abbaye de Dilo, près
Briénon, et y mourut à cinquante-cinq ans de douleur et de misère (1748). Il avait
fait d'immenses recherches sur la ville de Provins, et même commencé son his-
toire ; mais ses écrits , presque tous inédits , ont été dispersés , et il ne reste guère
que quelques pièces copiées par lui, parmi lesquelles est notre cantique. Une autre
copie de ce monument historique existe dans les Ms. de M. Ythier ( HisU des il-
lustres de Provins ) ; mais elle paraît avoir été faite sur celle de M. Billate.
291
leurs. Qoellfl premr. a-l-on dit, M. Billalc nous l'nurnit-il dl
qu'il avance? Le manuscrit original n'existe plos, el lon( examen,
Imite vêriliralion sou! par conséquent impossibles Lecaotlqi
la gloire d'Anne Afushier ne serait-il pas un mon eau oomj
après coup, pour justifier les prétentions illégitime* d'une famille
qui a\ ait usurpé la noblesse? L'auteur anonyme de cette comno-
Bition nous dit, il esl m ai, que le tait s'esl accompli de son lenq s»/ 1
ce [ail esl arrivé vers 1 175, d'après Sainte*Foix: Ecceopusfaçtum
esl fa d&êbuê nostrii; cl plus loin : A Domino faclum eti iêtud, si
est mirabile in oculis nostris. .Mais ces paroles mêmes ne .sont elles
pas un plége habile pour abuser la crédulité du Irrieur '.'
Malheureusement, le style du monument ne peut nous conduire
à aucune induction favorable ou contraire a son aulhencité. Les
phrases qui le composent se trouvent toutes, comme nous l'avons
dit, dans l'Ancien et dans le Nouveau-Testament. Peut-être, cepen-
dant, pourrait-on regarder comme le caractère d'une certaine an-
cienneté le mot miles pris de l'acception de chevalier qu'il avail
exclusivement au moyen âge, tandis qu'il n'est jamais employé
dans la Bible que pour désigner un soldat. En outre, l'expression
de cou vira principis , et celle de signantes annulo meo, quoique
appartenant toutes deux au langage biblique, rappellent des habi-
tudes du moyen âge, et par conséquent affaiblissent le soupçon
d'une contrefaçon moderne. En effet, si un faussaire avait été l'au-
teur de celte pièce, il est certain qu'il ne lui eût donné la formr
du cenlon que dans la crainte de revêtir son récit d'expressions
impropres pour le temps auquel l'action s'est passée. Or, comment
supposer que dans son choix des versets bibliques, le hasard l'eût
fait tomber précisément sur ceux qui pouvaient faire équivoqur
aux douzième et treizième siècles?
Mais il esl d'autres points sur lesquels la discussion peut jeter
de plus vives lumières. Sainte-Foix affirme que des lettres de no-
blesse furent accordées par Henri à Anne Musnier dont le coui
lui avait sauvé la vie, à son mari et à sa postérité. De la Roque si-
gnale aussi l'existence de ces lettres, et notre texte contient à cet
fard ces paroles remarquables : Tu vocabvris nobilis virago juj la
lecrelum quod non Itccat hnmutare; sit quoque nobilis vir tUUS,
et secleat cum senatoribus terrœ. Srribite ergo litteras, signa
annulo meo. Ainsi, en prenant nobilis dans le sens de rtoM ,
trouve dans ces versets renonciation précise de lettres de nobfc
données en faveur de l'héroïne et de son mari. Or, une grave
292
jeclion s'élève contre ce fait. Les anoblissements par lettres ne
paraissent avoir commencé qu'à la fin du treizième siècle, et les
lettres de noblesse octroyées par Philippe-le-Hardi à Raoul l'Or-
fèvre, vers 4271, sont les premières de ce genre qu'on reconnaisse
comme authentiques. Il est donc possible que, pour appuyer une
noblesse imaginaire, on ait fabriqué, longtemps après l'événement
de 1175, le cantique triomphal qui parle assez catégoriquement
de l'anoblissement d'Anne Musnier et de son mari Gérard de
Langres.
Ce raisonnement ne donne naissance qu'à une conjecture. D'ail-
leurs, on ne doit pas oublier que quelques écrivains, instruits et
de bonne foi, font remonter jusqu'au roi Robert l'origine des ano-
blissements par lettres , et , bien que la charte de ce prince du
24 juin 1008, rapportée par d'Hosier, laquelle déclare nobles et de
noble race Denis et Louis Jacquot, natifs de Rourgogne, soit fort
suspecte; bien qu'on regarde comme supposées les lettres d'a-
noblissement données en 1095, par Philippe Ier à Eudes le Maire,
pour avoir accompli à sa place le vœu de visiter le saint sépulcre,
et le vidimus (1361) d'une charte de Henri-le-Libéral qui conférait
la noblesse à la famille des Rureau, on n'en conviendra pas moins
que les controverses élevées sur ces documents ne donnent pas le
droit de nier, a priori, l'authenticité de lettres de noblesse anté-
rieures au treizième siècle.
Une autre circonstance qu'on pourrait nous objecter, c'est l'exis-
tence d'un titre qui octroie d'importants privilèges à la famille
des Musnier, sans que ces privilèges présentent le caractère d'un
anoblissement. Voici le texte d'une charte de Henri-le-Libéral,
tel qu'on le trouve copié dans une pièce manuscrite de la biblio-
thèque du roi (cabinet du Saint-Esprit) :
Ego, Henricus, Irecensis cornes palalinus, prœsentibus et futuris nolum fieri
volo, me, Girardum lingonensem , et Humbertum Fagnerellum et eorum haeredes
et haeredibus maritagio conjungentes, concessisse liberos esse in perpetuum ab
omni taillia et exaclione, exercitu et equitatu, per viginti solidos singulis annis
solvendos in elemosinariamea, die sancto Veneris, unusquisque per decem solidos,
neque per alium se justiciabunt in aliquo, nisi praesens ego ipse affuero. (HJ5.)
Cette charte fut confirmée en 1198 par Thibault, fils de Henri,
puis par Philippe-le-Long en 1319, par Jean en 1361, par Char-
les VI en 1397, par Charles IX en 1567, et par Louis XIII en 1630.
« Mais la confirmation de Thibault, remarque le copiste qui nous
993
on.srrvr la charte de Hciin, n'est que pour ledit Girard <1<-
« Langre el Ane Musniers sa femme e( leurs descendants fa per-
« priuiii', ne se doit payer par an que cinq soi/, par plaque p$i
« sonne, el au lieu du grand vendredy,, se <1< > î i pslre |e jom de
« l'anniversaire du comte llenn , son père, pour cslre employa
■ luminaire d'icelu\ ; en voicy les termes : liisuper lihnos prafah
« Girardi et Musuen'tv uxnris suw cl purcnlum conon, in }>n-
« petuam cleniosinaw dedi thesaiiro ccclcsi<v, unumijucnuiur }>r<>
• (juiiujue solidis situjulis annis sulcendis die mmircrsni n pu/ris
■ «Mi; pro faciemlis*. Au commencement de ces lettres de
« Thibault, est répété le contenu des lettres d'Ilenn.»
Si la noblesse d'Anne Musnier, de Gérard de Langres et de leurs
descendants n'est fondée que sur ces pièces, on ne peut s'empêcher
de reconnaître qu'elle présente tous les caractères d'une usurpation,
et il faut approuver l'arrêt rendu en 16()8, par lequel les rejetons
de l'héroïne furent déboutés de leurs prétentions nobiliaires, lors
de la réformation des nobles dans la généralité de Champagne. La
charte de Henri-le-Libéral ne paraît en effet renfermer qu'un
affranchissement de services et de tailles. On aurait su plus tard
en tirer un autre parti ; on l'aurait fait passer pour lettres de no-
blesse, et notre cantique aurait été imaginé dans le but de donner
plus de force à des assertions mensongères.
J'avoue néanmoins qu'il me reste encore des présomptions favo-
rables à l'ancienneté de cette pièce. On ne voit pas en effet qu'elle
eût présenté une grande utilité à des faussaires ; les femmes de la
lignée d'Anne Musnier s'attribuaient non-seulement le droit d'a-
noblir leurs enfants , mais celui même d'anoblir leurs maris, et le
cantique fait uniquement mention de la noblesse d'Anne et de
Gérard de Langres. Et puis comment comprendre que les tribu-
naux devant lesquels s'agita dès le XVe siècle la question de la
noblesse de leur famille eussent pu prendre des titres d'affran-
chissement pour des lettres de noblesse? Cependant , en 1429 et
1441, Jean Marcon, veuf d'Agnès-le-Tartrier et Agnelotte Cons-
1 De la Roque rapporte ainsi les leltrrs de Henri le-Libéral : « Et eorum
lireredes maritagio contingentes in prrpetuum immunes esse ab ornni tailtia , .snl>-
ventione , imposilione, exaelione, exercitu et cquilatu et alla srrvitute sou rrdi-
hentia quacumque; neque per alium se justiciahunt in aliquo, ni>i prSMDf 6gO
IpM affnero; et solvent singulis annis, proremeclio anim.»
rnm. quinque solidos in cleemosinario meo. »
294
tant, femme de Colinet de Bury, obtinrent, en qualité de rejetons
de notre héroïne, des sentences qui confirmaient formellement
leurs prérogatives nobiliaires. On produisit à la commission pour
la réformation des nobles, une sentence du 12 avril 1486, donnée
au profit de Jacques Perresin, et contenant la reconnaissance des
mêmes droits l. Que résulte-t-il de ces faits? Que les pièces citées
plus haut avaient réellement au moyen âge la valeur d'un ano-
blissement, ou qu'il a existé d'autres titres sur lesquels ont été basés
les jugements de 1422, 1441 et 1486. Et, en vérité, quand on con-
sidère que le bienfait de Henri-le-Libéral s'adresse à Guillaume
Fagnereau et à Gérard de Langres, et que le personnage auquel
il semblait destiné est complètement oublié ; qu'Anne Musnier
partage seulement dans le titre de Thibault V la faveur accordée à
son mari, et que la cause de cette concession 2, qu'on s'attendait
naturellement à y trouver, n'est dans une charte ni dans l'autre ;
enfin , que le privilège émané du comte de Champagne, restreint
par la condition d'une redevance annuelle, n'a pas le caractère de
récompense donnée à un éminent service, on est disposé à penser
que d'autres titres de noblesse, perdus sans doute en 1668, établis-
saient particulièrement la noblesse des Musnier, tandis que les
pièces trouvées à la bibliothèque du roi déchargeaient seulement
cette famille de certaines prestations. On sait que, lors de la réfor-
malion de la noblesse, de fort illustres et anciennes familles fu-
rent dégradées, parce que leurs titres n'existaient plus.
Dans cette hypothèse, il serait permis de croire à l'authenticité
de notre cantique, qu'il nous paraît difficile de renverser histori-
quement. Mais, s'il était prouvé que les prétentions des Musnier ne
reposent que sur une fausse interprétation des lettres de 1175 et
1198, les termes du centon à la gloire d'Anne Musnier pourraient
encore s'accorder avec le sens restreint de ces titres ; car, dans un
très-grand nombre de cas, le mot nobilis désigne simplement au
moyen âge un ingenuus et un liber, et l'acceplion d'homme libre
appliquée à notre texte est tout à fait dans l'esprit des chartes de
Henri-le-Libéral et de Thibault son fils.
1 Les armes du la famille des Musnier étaient d'azur au lion d'or avec celle
devise : vincit om«ia.
2 De la Roque parle cependant d'un exposé des motifs, dans lequel l'héroïsme
d'Anne serait rappelé.
295
IWNÀÎ MlSMKIl NlUVINENSIS KUMlIUM,
< ANTICUM TRIUMPHALE ET GRATIARUM 4CTIONI8J
OB INCOLl MITATKM UEMlir.I , ILLUSTRI8 nni.K ET CAMI'AMl < OMITI8
IIULS 111 UOIIMS BENEFACTO 8ERVATAM '.
Audite ha?c, omnes gentes; auribus percipite omnes qui liabitati«
orbem {Psalm. 48,2);
Quique terrigenae et filii kominum , simul in unum , dives et pau-
per ( Psalm. 48, 3),
Venite et videte opéra Dei tenibilis in operis suis {Psalm. 65, 5).
Ecce opus factum est in diebus nostris, quod nemo credetcumnar-
rabitur {Habac. 1,5).
ïrati très milites voluerunt insurgere in dominum suum et occi-
dere eum (Esth. 2. 21),
Sedentesin insidiisin occultis, quasi leo in spelunca sua {Psalm. 10,
9).
Erat autem mulier, cui nomen Anna, quas noverat regere familiam
etgubernare domum {Job, 10, 13),
Confidebat in ea cor viri sui {Prov. 31, 11), nec erat qui loqueretur
de ea verbum m al uni {Judith, 8,8);
Peuples, écoutez tous, prêtez l'oreille, habitants de ce globe;
Enfants delà terre, fils des hommes, tous ensemble, riche et pauvre,
Venez et voyez les œuvres de Dieu, de Dieu terrible dans ses œuvres!
Voici : Un fait s'est accompli en nos jours que personne ne croira quand on
le raconteia.
Trois chevaliers mécontents se révoltèrent contre leur seigneur et voulurent
le tuer;
Ils tramaient leur complot dans l'ombre, comme le lion dans sa caverne.
Mais alois vivait une femme, nommée Anne, qui savait gouverner sa famille
et mener sa maison;
Le cœur de son mari se confiait en elle, et il ne se trouvait personne qui dit
du mal de sa conduite ;
1 S C in schcdis D. Killate.
296
Supra modum millier mirabilis, et bonorum memoria digna.
Repleta erat sapientia, etfœmineac cogitationi animum masculinum
inserens (2 Mac.,"* 21).
Cuni que intellexisset cogitationes eorum, et curas diligentius per-
vidisset (Esth., 12,2.),
Didicit quod conaretur in Henricum principem mittere manus
(Esth., 12, 2), et quod ei certa mors impenderet (Esth., 13, 2), et
confugit ad Dominum, pavens periculum quod imminebat
{Esth.M, 1).
Et ingressa oratorium suum et prosternens se {Judith, 9, 1), oravit
ut dirigeret viam ejus ad liberationem principis {Judith, 12, 8),
Dicens : « Domine, adjuva mesolitariam, et cujus prêter te nullus
« est auxiliator alius {Esth., 14, 3);
« Mémento , Domine , comitis Henrici , et omnis mansuetudinis
ejus (Psalm. 131, \) ;
«< Libéra eum de manu conjuratorum, et erue me a timoré meo
(Esth., 1419).
« Quomodo enim potero sustinere necem et interfectionem princi-
« pis mei (Esth., 8, 6j ?
« Tribue sermonem compositum in ore meo, in conspectu leonis, ut
« ipse pereat, et caeteri qui ei consentiunt {Esth. 14, 13).
« Erige brachium tuum sicut ab initio , et allide vil tutem eorum
« in virtute tua (Judith, 9. 11).
Femme admirable au delà de toute expression, et digne du souvenir des gens
debien.
Elle était remplie de sagessejet dans une âme de femme elle enserrait ta
courage d'un homme.
Anne comprit la pensée des traîtres et devina leur dessein; elle vit qu'il
s'agissait de porter la main sur le comte Henri et qu'une mort certaine lui était
destinée; alors dans la crainte du péril qui le menaçait elle se réfugia vers le
Seigneur;
Et étant entrée dans son oratoire, prosternée contre teire, elle se mit à prier
Dieu qu'il dirigeât ses pas et l'aidât à délivrer le prince,
Disant : « Seigneur, viens à mon aide, je suis seule et je n'ai que toi pour
« soutenir ma faiblesse.
« Souviens-toi, Seigneur, du comte Henri et de toute sa mansuétude!
« Délivre-le des mains des conjurés, et tire-moi de la crainte où je suis!
« Et comment pourrais -je supporter l'assassinat, la mort de mon prince?
« Mets dans ma bouche des paroles adroites quand je serai en présence du
« lion, afin qu'il périsse, lui et ses complices !
« Etends ton bras, comme tu fis au commencement, et écrase leur force sous
« ta force:
207
« Da mihi in aninio constantinm ut contemnam illos, et virtulcm
Ht cvertam illos (Judith, 9, M).
Blil enim lioc memoriale nominis tui cmn manus fœminœ dfje-
i il illos {Judith, 9, 15).
.< Irrii.it super eos fonnido et pavor , liant immobiles quasi l.ipis
(jEjW.,15, 16) i
Bvaginabo gladium nieum; interficieteosmanus mca {l-'xnd., 15, 9);
«< confringam illos, nec poterunt «tare , cadent subtus pedes meos
/',./////. i;, :;<)).
« Auferes spiritum eorum et déficient, et in pulverein suam rever-
« tentur (Psalm. 103, 29).
Confirma me, Domine Deus, et respice in hac hora ad opus ma-
« nuum nieariim (Judith, 13, 7),
« Et hoc , quod credens per te posse fieri cogito , sine timoré perfi-
«< ciam {Judith, 13, 7). >»
Cumque cessasset clamare ad Dominum, surrexit de loco in quo
jacebat prostrata(/u</i/A, 10, 1),
Et accincUgladiosubtersagum(/«rf/c.,3, 16), profectaestadlocum
insidiarum (Josuc, 8,9).
Ecce isti discumbebant comedentes et bibentes, et quasi festum
diem célébrantes (1 Rcg., 30, 16).
Anna igitur dixit ad ducem conjuratorum : « Verbum secretum
« habeo ad te (Judic, 3, 19). »
« Donne à mon âme la constance afin que je les méprise, et le courage afin
c que je les renverse.
c Ce sera un signe, qui fera souvenir de ton nom, que la main d'une femme
« ait terrassé ces hommes redoutables.
« Que sur eux fondent la crainte et la terreur, qu'ils deviennent immobiles
« comme la pierre!
« Je tirerai mon glaive du fourreau, ma main les tuera, je les broyerai, et ils
« ne pourront se tenir debout, et ils tomberont sous mes pieds.
« Tu leur ôteras le souffle, et ils s'évanouiront, et, poussière, ils retourneront
« en poussière.
« Affermis mon cœur, Seigneur Dieu, et jette à cette heure les yeux sur
« l'œuvre de mes mains;
« Ainsi, j'accomplirai sans crainte une action, qu'avec ton aide je ne trois
« pas au-dessus de mes forces. »
Et lorqu'elle eut cessé de crier au Seigneur,elle «éleva du lieu où elle gi
prosternée,
Et ceignant un glaive sous sa robe, elle partit pour le lieu où se trouvaient
les traîtres.
Or ils étaient à table, buvant et mangeant, et comme s'ils eussent I
jour de fête.
Anne dit donc au oh-f des conjurés : « J'ai à ta parltr en secret. •
20
298
#
Qui statim surrexit, et egressus est ad eam, relictis omnibus qui
circa eum erant (Judic, 3, 19 et 20).
Extenditque illa manum, et tulit sicam de femore suo (Judic, 3,
21),
Infixitque eam in ventre tam valide, ut capulus sequeretur ferrum
in vulnere Judic, 3, 21 et 22).
At ille , ictum morti consocians , defecit et mortuus est (Judic, 4,
21).
Volvebatur ante pedes ejus, et jacebat exanimis et miserabilis (Ju-
dic, 5, 27); horruerunt socii constantiam fœminae et audaciam ejus
{Judith, 16, 12).
Cumque invenissent ducem in sanguine suo volutatum, decidit su-
per eos timor, [Judith, 14, 4),
Et turbati sunt animi eorum valde (Judith, 14, 17), et fugit mens
et consilium ab eis {Judith, 15, 1).
Et factus est clamor incomparabiJis in medio civitatis (Judith , 14 ,
18), et accepit unusquisque vir arma sua, et egressi sunt cum grandi
strepitu et ululatu [Judith, 14, 7);
Et concurrerunt ad eam omnes, a minimo usque ad maximum ,
quoniam sperabant eam jaiu esse mortuam [Judith, 13, 15).
Et statim conclamantes dixerunt : « Numquam talis res facta est »
(Judic, 19, 30j.
Et non dimiserunt transire queinquam; nullus conjuratorum eva-
dere potuit {Judic. , 3, 28 et 29).
Dixit autem Anna ad omnem populum : « Audite me , fratres
Il se leva aussitôt, et sortit avec elle, laissant tous ceux qui l'entouraient.
Alors, elle étendit la main, et tirant son poignard de sa cuisse,
Elle l'enfonça avec tant de force dans le ventre du conspirateur que le f«r
entra dans la plaie jusqu'à la garde
Lui, frappé à mort, tomba et expira.
Il était étendu aux pieds d'Anne, et gisait sans vie, dans un état à faire
pitié; les conjurés frémirent de la constance de cette femme et de son audace.
Lorsqu'ils virent leur chef baigné dans son sang, la crainte descendit sur eux ;
Et leurs cœurs furent violemment troublés, et ils perdirent l'esprit et le
conseil.
Et il s'éleva une clameur incomparable au sein de la cité, et chaque homme
saisit ses armes, et ils sortirent avec un grand bruit et des cris effrayants;
Et ils coururent tous vers elle, depuis le plus petit jusqu'au plus grand,
parce qu'ils la croyaient déjà morte.
Et aussitôt ils s'écrièrent : « Jamais rien de tel ne s'est fait. »
Et ils ne laissèrent passer personne, aucun des conjurés ne put s'évader.
Or, Anne dit au peuple assemblé : « Écoutez-moi, mes frères, et rendez grâce
299
« {Judith, 14. 1), latrdate Domtnum noslrum Deum, qui interfccii
« in manu nna lioshin prinupis nostri bat die {Judith. 13, I" < I
«< FfottM ol inimirus prssimus iste CSt, CUJUS 1 1 iiiiclit.-is rcdmidas&Ct
«• in populum '/.s///., (> et 4). >»
El narratif insidiaa conjuratoium principes!) jugulare cupientium
(Ksth., 6, 2), etapprelienderunt eos alligandos in compedilms ,
cios eoruin in inanicis ferreis, ut fierci m eil judiciuitl COntcriptUin
(Psalm. I4î), 8 et!)).
Universi autein adorantes Dominum, dixeruntad Annain : «< Il
«« dixitte Dominus in virtute tua, quia ad niliilum per te redegit iiu-
« micos nostros.
« Et machinationes pessimas quas excogitaverunt contra Henricum
« irritas fecit (Es th., 8; 3) ;
« Per manu m fœmina? percussit illos Dominus Deus noster (Ju-
dith, 13, 19).
« Sic pereant omnes inimici principes {Judic. , 5, 51)!
« Qui autein diligunt eum, sicut sol in ortu suo splendet, ita rtiti-
« Uni (Judic, 5, 31)!
«« Deficiant proditoresa terra, ita ut non sint (Psalm., 103, 35) !
« Fiant sicut fœnum tectorum, quod, priusquamevellatur, exaruit
(Psalm. 128,6)! >»
Cum vero Anna moras faceret , sollicitus erat maritus ejus
(Tob., 10, 1).
« au Seigneur notre Dieu qui par mes mains a mis à mort en ce jour l'ennemi
« de notre prince.
« Voilà l'infâme dont la cruauté devait rejaillir sur le peuple. »
Et elle leur raconta les complots des conjurés et leur projet d'égorger le
comte Henry ; et ils se saisirent d'eux, les chargèrent de chaînes et mirent ■
leurs complices des menottes de fer, en attendant qu'on prononçât contre eux
un jugement légal.
Tous, adorant le Seigneur, dirent à Anne : • Dieu t'a hénie dans ta vertu,
« puisqu'il s'est servi de toi pour anéantir nos ennemis,
« Et rendre vaines les exécrables machinations qu'ils méditaient contre
« Henry.
« Par la main d'une femme le Seigneur les a frappés.
- Ainsi périssent tous les ennemis du prince!
■ Mais que ceux qui l'aiment resplendissent comme le s leil brille à son
• lever !
« Que les traîtres disparaissent de la terre, de sorte qu'il n'en reste plus!
- Qu'ils deviennent semblables au foin des toits qui se dessèche avaot d'étie
- arraché! ••
Cependant, comme Anne tardait à revenir, son mari était inquiet,
300
Nesciebat enim quod factum fuerat , et anxiatus cœpit cogitare si
quid ci adversi accidisset.
Tune praecurrentes quidam venerunt , et nuntiaverunt ei universa
quœ acciderant ( 1 Mac, 16, 21 et 4, 26).
Quo audito abiit ad locum, non enim credebat eis (1 Mac, 4, 27).
Audiens autem vidensque Annam, impletus est stupore et extasi in
eo quodconiigerat illi (Act. op., 3, 10).
Et dixit ei uxor : « Dextera Domini exaltayit me, dextera Domini
«: fecit virtutem (Psalm. 117, 17).
« Non morietur princeps, sed vivet ( Psalm. 117, 17) , bono animo
«< gratiam reddamus Deo qui praecinxit me virtute ad belluin , et po-
« suit ut arcum brachia mea; supplantavit insurgentes in mesubtus
« me; sitnomen ejusbenedictum in sœcula {Psalm. 17,55 et 17, 40) ! >»
Henricus autem cornes, habita de illis quœstione, confessos jussit
duci ad mortem (Esth. 12, 3) ;
Et appensus est quilibet eorum in patibulo (Esth., 2, 23) h
Sic nefarii bomines, uno die ad inferos descendentes, reddiderunt
patriœ pacem quani turbaverant (Eslh., 13, 7).
Et quod gestum erat scriptum est in commentariis, et rei memoria
litteris tradita (Esth. ,12,4).
Car il ne savait pas ce qui s'était passé, et, dan- son anxiété, il commença à
craindre qu'il ne lui fût survenu quelque malheur.
Alors, quelques-uns accoururent vers lui et lui racontèrent tout ce qui était
arrivé.
A cette nouvelle il s'en alla au lieu indiqué, car il ne croyait pas à leur récit.
La, entendant et voyant Anne elle-même, il resta stupéfait et dans l'extase
de son aventure.
Et sa femme lui dit : « La droite du Seigneur m'a élevée, la droite du Seigneur
" a fait mon courage.
« Le comte ne mourra pas, il vivra ; rendons avec confiance grâce au Seigneur
« qui m'a ceinte de vertu pour le comb.t, a tendu mes bras comme un arc; il
« a mis à mes pieds ceux qui se levaient contre moi; que son nom soit béni dans
« les siècles ! »
Cependant les coupables, après avoir subi la torture, avouèrent leur crime;
le comte Henry les fit conduire à la mort,
Et chacun d'eux fut suspendu au gibet.
Ainsi, dans le même jour, ces impies, descendant aux enfers, rendirent à la
patrie la paix qu'ils avaient troublée.
Et ce qui s'était fait fut écrit dans les commentaires, et on consigna dans des
annales le souvenir de l'événement.
1 Suivant une autre version , ils furent tirés à quatre chevaux.
301
l i itque ? ir Anne jucundus, et gaudium bujm victoric celebravit
cum [lia (Judith, 16, 24).
I\u« -milnis aiilciii ejtis nova lux oiiri visa est, gaudiutli, hODOI et
tripudiura ( Esth.x 8, K>).
El In -iK'ilixci mit eam omîtes, una vote dicentes : <• Tu {;l<>i ia nostia,
« lu Initia viri lui, tu honoi ilii rnth pnpuli tui (Judith, 1.'), 10)1
- Et in dotno ptincipis magna cris, cl noincn luuin DOIllilubiUir
.. iu tota terra [Judith, 11,21).
•« Quia fecisti viriliter, et confoitatuin est cor tnum, co quod piin-
» cipein noatrum amaveris, manua Doinini conl'oi tavit te, et idée
« benedicta in aMernutn (Judith, 15, 11).
« lîenedicta tu inter mulieres , et benedicatis in tabeinaculo luo
iJuduh^y, 24).
« Dominus custodiat te ab omni inalo, custodiat introituiu luutn « i
« exituin tuuin [Psalm. 12, 8).
« Ksto sicut vitis abundans in lateribus doinus tua?, tilii lui , sicui
« novellaj olivaruin, in circuitu menas tua* Psalm. lll7, 3).
« Beoedicat tibi Doininus de cœlo , et videas bona omnibus diebui
«• rite tua (Psalm. 127, 3)î
« Et videas lilios filioruin tuoniiu. et abundanliam in tunibus luis
{Psùlm. 1-27, 6 et 121, 7)!
« Hcnedictus Dominus, qui non deditpiincipen» in captioneindcnti-
«« bus conjuratorum (Psa^m. 123, 6).
Et le mari d'Anne était content, et il célébra avec elle la joîe de s.» victoire.
Un nouvel astre semblait naître pour ses parents, une nouvelle vie de joie,
d'honneur et d'allégresse;
Et ils la bénirent tous, s'écriaut d'une voix unanime : « Tu es notre gloire,
u les délices de ton mari, l'honneur de ton peuple.
« Tu seras grande dans la maison du prince, et ton nom s< i a i < p< t« par toute
u la terre,
« Parce que tu as fait virilement; et ton cœur a été fort parce que lu aimait
<• notre prince; la main du Seigneur t'a soutenue, c'est pourquoi tu stras berne
i dons lYternih',
« B.nie entre les femmes, et bénie dans la maison.
« Que Dieu tegarde de tout mal, qu'il te garde lorsque tu entres et lorsque
« tu sors !
« Que ton sein soit fécond comme la vigne, et que t<* (ils soient ra
« autour de ta table comme les rejetons de l'oli\ iei •
(i Oue Dieu te bénisse du haut du ciel, et que tous les jours
• des jours de bonheur !
a Que tu voies les enfants de tes enfants, et l'abondance dans tes Biali
I Béni M>it le Seigneur qui n'a pas livré le prince en proie aux «lents des
<t conjurés !
302
«« Anima ejjus, sieul passer, ereptn et de laqueo venaniium,laqiieus
" eontritns est, et nos liberati snm'tis (Psal/n. 123,7). »
Omnisque civitas gaudebat in 01 gants et cilharis, juveues et virgi-
nes, senes ciiin junioribus (Judith, 15, 15),
Dicentes : <« Hymnnm novum cantemus Domino, liyinumn novum
« Deo nostio {Judith, 16, 15;.
«< Salvatae sunt delicia? nostrae, quia de cœlo dimicatuin est contra
« perfidos (Judic, 5, 20;.
« INova bella elegit Dominus, ut redimeret nos ab inimicis nostris
(///^*6-.,5,8).
♦< Sm rexit Anna, mater patrise ; uxor Gerardi percussit et confodit
« eos pugione (Judith, 16, 7 et 8).
« Dieebant se occisuros gladio comitem Henrieuin [Judith, 16, b).
« Dominus aufem omnipotens notuit eos et tradidit eos in manus
« fœinina? (Judith, 16, 7 .
« A Domino factum est islud , et est mirabile in oculis nostris
(Marc. ,12, 11).
« Ista est solemnis dies quam nulla unquam delebit oblivio ; exsul-
«< temus etlanemur in ea (Esih. 9, 28).
« Seribantur bsec in generatione altéra, et populus qui creabitur
m laudabit Dominum (Psalm., 101, 19).
« Narrentur jubilatio Domini et clementia in principem nostrum
(Judith, 5, ii) r
<« Sa vie, ainsi que le passereau, a été arrachée du filet des chasseurs, le lacs a
« éle déchiré et nous avons été délivrés. »
Et toute la ville exprimait, sa joie sur les orgues et les cithares, les jeunes
garçons et les jeunes vierges, les vieillards avec les enfants,
Disant : « Chantons un hymne au Seigneur, un hymne nouveau à notre
« Dieu f
««Notre prince, les délices de son peuple, a été sauvé, parce que le ciel a
« combattu contre les perfides.
« Le Seigneur a fait choix de nouveaux guerriers pour nous tirer des mains
« de nos ennemis.
« Soudain s'est levée la mère de la patrie; la femme de Gérard les a frappés
• et les a percés de son poignard.
« Ils disaient qu'avec leur glaive ils tueraient le comte Henry ;
« Mais le Seigneur tout-puissant a connu leurs desseins et les a livrés aux
mains d'une femme.
«« Cela a été fait par le Seigneur, et c'est un prodige opéré sous nos yeux.
Il a brillé ce jour solennel que l'oubli n'effaceia jamais; chantons et
• i «-jouissons-nous en foi.
« Quela miraculeuse délivrancedeHeiuy soit écrite pour, d'au très générations,
« et îe peuple qui naîtra louera le Seigneur.
-« Qi.'.'on raconte la bonté du Seigneur et sa clémence pour notre prince!
303
Ouam i<ti ibili.i suiit ojhi i tu i Domine , m multiiudim- \ ii
■ ium(Psalm. 65,J3)!
» l'i.u m.inus tua taper rirum (lestera lue, et super Bliarn botni
a nis qaean confirmaeti tibi {Ptalm. 79, 16). »
Dijtit aiiicin Henricua ad A imam : « Spontc obtnlisti snimam luam
•• ad periqulum; benedic Domino [Judic.t 65, 2).
•< l>ciu'cluta es tu, filia, • Domino Deoexcelso, pr;i omnibus mtnie-
i ibui super terrain {Judith, 13, 23).
« Benedictus Dominas qui te diiexit in vulnera inimicorum mco-
■ ru m {Judith, 13, 24).
■ Hodie nomen tuutn ita magnificavit ut non recédât laus tua de
■ ore hominuin {Judith, 13, 25).
« Quia non pepercisti anima? tuae ut averteres angustias et tribula-
« tionein getieris lui [Judith, 13, 25).
« In Omni gente quœ audierit nomen tuum , magniticabitur vit lus
« tua (Judith, 13,31).
« Tu vocaberis nobilis virago, juxta decretum quod non liceat im-
« niiitare [Dan., 6, 15).
a Sitquoque nobilis inportis" vir tuas, et sedeat cuin senatoribus2
« terra? (Prov., 31, 23)!
« Scribite ergo litteras sicut vobis placeat , signantes annulo meo
{Est h., 8,8).
« Combien tes œuvres sont terribles, Seigneur, dans l'omnipotence ât t;i
« justice!
« Que ta main plane sur Pbomme de ta droite, et sur le fils de l'homme que
« tu as rendu fort pour ton service. »
Or, Henry dit à Anne : « De toi-même tu as offert ta vie au péril; béni* le
« Seigneur !
« Tu es la fille bénie de Dieu, le sublime Seigneur, au-dessus de toutes les
« femmes de la. terre.
« Béni est le Seigneur quia guidé ton bras pour terrasfer mes ennemis!
« Il a tellement glorifié ton nom aujourd'hui, que ta louange sera sans cesse
« dans la bouche des hommes,
« Parce que tu as sacrifié tes jours pour détourner les malheurs et les
« tribulations de tes semblables.
I Chez toute nation qui aura entendu ton nom ton courage sera i
■ Ou t'appellera la noble femme forte, en vertu d'un décret indestructible.
<> Oue ton mari soit noble aussi au milieu des cours, et qu'il prenne place
« pu miles grands de la terre.
1 Porta signifie quelquefois le lonltcn que l'on p< rt« <1 une ville,
qurlqui f>is la garde de celte porte , quelquefois i nfin la ooor du prlnrt , coatiu
< In-/, les Orientaux.
a Stnator a la mémo étjrwoiogle M"1' *%»••»■, q'ii ■ « '« ' ,im' (l" 5' " "
304
« Sic enim honorabitur quemcumque voluerit princeps honorare
(&£&., 6, 9).
Fama autem nominis Année crescebat quotidie , et per cunctorum
ora volitabat(jEj/A., 9, 4).
Vir autem ejus factus est magnas in conspectu populi , a die illa et
deinceps (Dan., 13,64).
Erat enim conviva principis ' , et honoratus super omnes amicos ejus
{Dan., 14, 1).
Mandatumque est historiis, et annalibus traditum coram principe
(Esth., 2, 23).
« Rédigezdonc des lettres sousielle forme qu'il vous plaira, voilà monanneau
« pour les signer.
« Aim soit honoré celui auquel le prince aura voulu faire honneur. »
La gloire du nom d'Anne croissait chaque jour et volait de bouche en bouche.
De ce jour là son mari devint pour jamais grand devant le peuple; car il
était convive du prince, et honoré par-dessus tous ses amis.
Et on confia à des chroniques la mémoire de l'événement, et il fut inscrit dans
les annales en présence du prince.
1 La loi salique, tit. £3, § G, si guis liomanum hominem convivam régis occi-
dent, cl la loi des Bourguignons accordaient un privilège au convive du roi.
C'est, suivant Saxon le grammairien, lih. Xî, Primant régis fumitiaritalem
aiieptus.
Félix BOURQUELOT.
VERS INÉDITS
DE CHAHLEMAGNE
M. Maxime de Montrond, anciea élève de l'École des Charles, nous adresse
ces vers, qu'il a trouves dans un voyage littéraire en Italie, entrepris par les
ordres de M. le ministre de l'Instruction publique. Voici en quels termrs il an-
nonçait à M. le ministre son intéressante découverte :
« ... II nous a été doux de retrouver dans ces belles archives de
l'abbaye du Mont-Cassin , si curieuses encore malgré leurs pertes
successives, quelques souvenirs littéraires de l'un de nos plus
illustres monarques. Charlemagne avait visité le célèbre monastère
fondé par saint Benoît. De retour dans son royaume, il n'oublia
point les habitants de ce pieux asile. Au milieu même des gran-
deurs et de l'éclat de la puissance , il songeait avec plaisir au calme
et à la paix de ce séjour ; et le royal poète appelant à son aide la
muse latine , adressait à l'un de ses hôtes des vers pleins de grâce ,
conservés comme un trésor dans les archives du couvent. —
« Chez vous, disait le grand roi en terminant son épîlre familière,
« un repos assuré est offert aux âmes fatiguées... Là, règne une
« pieuse paix, une humilité sainte, et la plus belle union entre
« tous les frères. A chaque heure du jour, des cantiques de
« louanges , des chants d'amour divin , s'élancent de concert vers
« le trône du Christ. O mes vers! allez, et dites au Père et à
« tous ses disciples : Salut, prospérité. » Nous avons copié fidè-
lement cette épîlre latine de vingt-cinq vers hexamètres. Les neuf
derniers sont imprimés dans V Histoire du Moiit-Cassin, par Ci.it—
loin. Mais nous croyons les seize autres encore inédits. Nous
sommes heureux de les faire connaître, et de rattacher à la cou-
ronne du grand monarque celle petite (leur poétique cueillie sur
la montagne où repose le corps du patriarche des moines d'Oi ci-
dent. »
306
VERSUS CAROLI MAGNI
AD PAULUM DIACONUM MONACHUM CASINENSEM
EX MS. COD. CASINENS. ABBATI^E.
Christe, pater mundi, secli radiantis origo,
Annue nunc voto ? ut queam 1 tua mystica dona
Dicere, quse nobis solita clementia prœstes2,
Atque salutiferam patribus perferre salutem.
5 Surge , jocosa , veni , mecuoi fac i fistula , versus ;
Iucipe quamprimum méritas persolvere grates ,
Et cordis plectro tu die vale fratribus almis
Dulcia qui nobis doctrine niella ministrant ,
Carminibusque suis permulcent pectora nostra.
10 Curre per Ausoniœ, non segnis epistola, campos5.
1 Le vers serait plus régulier avec posùm ut,- mais la sy nérèse queam se conçoit
et doit rester.
5 Je lirais volontiers prœstct au liou de prœstes ; cependant on trouverait des
exemples de poètes barbares qui ont fait bref l'a long de l'ablatif lorsqu'il est pré-
cédé d'une voyelle. Celte faute est perpétuelle dans un poeme sur la Genèse,
publié clans le tome IX de V Ampiissima CoUeclio , cl faussement attribué à Ju-
vencus, d'après le Ms. de Corbie , où il a été pris.
3 Ce mouvement se retrouve dans une outre épître de Charlemagne à Paul Dia-
cre , imprimée dans le t. "V, p. 4T l des Script. Rcr. Franc. :
Ad faciem Pauli venerandam perge per urbes ,
Per montes, silvas, llumina, lustra, pete.
Le composé gratifiais , employé dans noire vers 12, s'y trouve aussi :
Graliticam Christi permiseranlis opcui.
:M7
Ktqae neo Petro ctrtam dileclo salutem'
Gratificas laudes die et, pro carminé IjcIo
Qaod michi jamdudum placidùm direxérh illc.
[ode p(M- egregiam ■ prœsolld ;»dem
i5 Adriani. landeni lVtri loca sancta rogando,
Pro me proque mois visitata3 relinque silenles4.
Ilinc celer egrediens facili, mea ( -aria, volala
Per sylvas, colles, valles quoque pracpete cursu,
Aima Deo cari Benedicti lecla require,
20 Colla mei Pauli persoepe amplecte bénigne :
Est nam certa quies fessis venientibus illuc ;
Hic olus hospitibus, pisces, hic panis abundans,
Pax pia , mens humilis, pulchra et concordia fratnmi ,
Laus, amor, et cultus Christi simul omnibus horis:
2J Die Patri et sociis cunctis : Salvete, valete.
1 I/o du datif bref? Faule de quantité qu'on ne se permettait pas au neuvième
siècle. Je l'accepterais cependant si elle pouvait faire un sens. Je crois qu'il faut
lire : curiam dicentloi cm tus dans l'acception barbare de brevis.
* Une déebirure du M*, rend pour ce passage toute lecture impossible. Il ne
pouvait ^uère y avoir autre chose que réfèrent te.
■ Faule de quantité tout à l'ail conforme aux habitudes de ce temps, où 1 on
avait perdu l'ai < -ru tua lion latine.
< Silentes n'a pas de sens; il faut lire silenter, adverbe employé dc.s le qu.n
siècle par le poéle Juvencus: (/list. Evung., III, 46a.)
Qua pin gui A eollu tiUnter
Aimiine Jordanis viridis prarumpil ainocmx
308
REMARQUES.
Les neuf derniers vers de celte épîlre ont été publiés, non-seulement
par Gattola * , mais encore par Fabricius 2 et par Mari 3 ; ils ont été men-
tionnés dans les Annales de tordre de saint Benoît* et dans Y Histoire
littéraire de France s. Mais, ni Gattola, ni Fabricius, ni Mari, ni les bé-
nédictins français n'avaient eu connaissance du Ms. que M. de Mont-
rond a eu entre les mains. C'est par Léon de Marsi que leur a été fourni
le fragment qu'ils ont rapporté ou cité.
Léon de Marsi, Léo Manicanus^ évêque d'Ostie, écrivit au douzième
siècle une chronique du Mont-Cassin, dans laquelle, parlant des rela-
tions littéraires qui ont existé entre Charlemagne et Paul Diacre, il
rapporte, entre autres pièces de vers adressées par le roi franc au
grammairien lombard 6, dix hexamètres dont les huit premiers sont
identiquement les mêmes que les 17-19 et 21-25 de la copie de M. de
Montrond. Quant aux deux derniers, ils se composent de notre vingt-
cinquième légèrement modifié, et d'un autre que nous n'avons pas. Les
voici :
Colla mei Pauli gaudendo amplecte bénigne
Dicito raultoliens: Salve, paler oplime, salve.
Pour compléter les renseignements bibliographiques qui se ralta
client à l'objet de notre publication, j'ajoute que frère Angelo délia
Noce, Napolitain, dans l'édition qu'il a donnée de Léon de Marsi7, si-
guale un Ms. du mont Cassin, coté 257, où il a trouvé, dit-il, un texte
plus élendu de l'épître de Charlemagne à Paul Diacre, commençant
par ce vers :
Christe, pater mundi, saeclî radianlis origo, etc.
Il se borne à cette courte indication que les auteurs de XHistoirc litté-
1 Histoire du Mont-Cassin, t. I, p. 17.
a Bibl. med. et inf. latinitatis , éd. Mansi, t. I, p. 344 •
3 Joh. Bapt. Marus, De Viris illustribus Casinensibus, c. 8, p. 169.
4 T. II, p. 280.
5 T. IV, p. /jo7.
« Plurimum illicongralulans Carolus, salis affabiles et jocosas Hueras melrice
composkas misit. » [Chron. Casin., 1. I, c. i5.)
7 Celte édition est celle qu'a reproduite Muratori, Script. Rer. ItuL, t. IV.
3 >'»
rwVront reproduite dans leur article Chatîêmagne ■• . Ce Ms. 257 eut
précisément celui dont M. de Montrond a rail usage.
Nous avons du reproduire te titre sécotaire écrll en tête de cette épi
tre; mais l»* lecteur sait déjà combien pen il est exact, L«svers de< i
lemagne no s'adressent pas Uniquement à Paul Diacre, et < Ysl sansdoute
pour cette raison que Léon de Mars! et son commentateur Angelo. t.us
déni bënédiclina et exclusivement occupés de ce qui pouvait relever
la gloire de leur ordre, ont négligé la partie que nous offrons comme
inédite. Avant de parvenir aux hôtes pacifiques du IMont-( assin. l'en-
voi du roval poète devait le recommander en passant à deux de ses
familiers, Pierre et Adrien : Meo Petro gratifions laudes die; inde /><■/
ègregiam prœstttis œdem Adriani. Ge Pierre ne peut être que le célèbre
Pierre de Pise, le maître de grammaire de Cliarlemagne, dont la muse
affectueuse plutôt qu'inspirée, se réservait tout entière aux relations
d'intime amitié qu'il entretenait avec son disciple et Paul Diacre.
Quant au prœsul Adrien, c'est le pape, premier de ce nom, qui lui
aussi prodiguait les vers louangeurs2 autant que les bénédictions, afin
de remercier le roi franc de ses complaisances pour le siège aposto-
lique. Ainsi les noms des trois plus illustres littérateurs italiens du
huitième siècle se trouvent réunis dans le même monument, et cette
circonstance n'est pas ce qui recommande le moins notre publication.
Il y a peu de chose à dire sur la date de cette épitre. Combinant
toutes les données fournies par les neuf vers qu'il connaissait, Mabillon
lui a assigné l'an 787 pour terme de sa composition3. Il suffit de consi-
gner ce résultat, afin de ne pas répéter à l'iofini ce qui a été dit une
bonne fois. J'ajoute seulement que, comme après son retour d'Italie,
au mois de mai 787, Cliarlemagne passa le reste de l'année entre le
Rhin et le Danube, c'est d'Allemagne que cette lettre a été envoyée,
probablement de Worms ou d'Ingelheim.
Je voudrais pouvoir établir aussi mathématiquement les droits litté-
raires de Charlemagne sur ces vers et en général, sur tous ceux dans
lesquels on le trouve parlante la première personne. Son ba
poétique, réduit aux pièces de cette nature, consiste en quatre mor-
ceaux de peu d'étendue (celui que nous complétons y compris), contre
lesquels la critique moderne a porté un arrêt trop rigoureux peut-
être. Cest Lambecius qui a soulevé les premiers doutes, en refusant au
monarque barbare l'honneur d'avoir composé les distiques qu'il fit
écrire en lettres d'or sur le psautier du pape Adrien*. L'illustre < n
* T. IV, Le.
1 Voy. Script. Rer. franc , t. V, p. 4o3.
3 Annal, ord. S. Ben., 1. C.
4 LanbecilM, Comment, ât Jiil>l. Cvs. J'irulcb., I. i, t. »5. — S(r'/>t. rer.
l'mruic. V. ]». !\Of. , cl Pin fat p. XXIV.
310 !
tique a cru reconnaître dans cette dédicace l'ouvrage d'un certain Da-
gulfe, calligraphe du palais, qui a écrit le psautier de sa main, et Ta
fait suivre d'un épilogue en vers de sa composition. Les Bollandistes '
ont consacré une longue dissertation à établir que Charlemagne n'est
pas l'auteur de l'épitaphe du pape Adrien, laquelle se lit encore à
Rome et présente ce vers significatif:
Fost pâtre tri lacrymans Karolus ha?c carmina scripsi.
Fabricius a été plus loin. Rapportant dans sa Bibliothèque de la basse
latinité tous les vers attribués à Charlemagne, il a permis à qui voudrait
<Yy reconnaître la veine d'Alcuin ; et la part qu'il a bien voulu laisser
à Charlemagne, c'est d'avoir fourni des pensées que le moine anglo-
saxon aurait asservies au mètre. Quels sont donc les motifs de cette in-
crédulité générale? Est-ce le témoignage d'un chroniqueur italien cité
par Lambecius, lequel, panant de l'épitaphe du pape Adrien, dit que
Charlemagne la fit faire en France, Jîerijussit2? Mais il est évident que
ce chroniqueur n'a voulu parler que de l'exécution matérielle de l'é-
pitaphe, et les termes dont il se sert n'apprennent rien sur le
poêle. Est- ce la découverte faite par Duchesne dans les manu-
scrits d'Alcuin, de cette même épitaphe d'Adrien et d'une épître en
vers élégiaques adressée encore à Paul Diacre au nom de Charle-
magne3 ? Mais les éditions du moyen âge sont si pleines de confusion
et si dénuées de critique, que l'insertion d'une pièce dans les œuvres
de tel ou tel auteur ne suffit pas pour prouver qu'elle appartient à cet
auteur. Est-ce la ressemblance qu'il y a entre les vers de Charlemagne
et ceux d'Alcuin? Mais tous les vers de cette époque se ressemblent,
qu'ils soient d'Alcuin, de Théodulfe, de Paul Diacre, ou de qui l'on
voudra. Il faut désespérer de reconnaître les poètes du neuvième siècle
à leur style, car alors il n'y avait plus de style, mais seulement un fonds
d'expressions banales et de formules de langage que chacun agençait
suivant un procédé reçu. Quel obstacle y a-t-il à ce que Charlemagne
ait quelquefois recueilli et cousu ensemble ces pièces d'une poésie
toute fabriquée ? Son biographe Eginhard donne une assez haute idée
de la culture de son esprit pour qu'on puisse lui laisser le mérite de
ces faciles exercices de versification4.
Je n'ose pas beaucoup insister sur l'autorité de Léon de Marsi, dans
1 Acta S. S. Jun. VII, p 109.
a Voy. Comm. Bill. Cûes. Vmdeb., 1. c. Voici le texte de celle chronique:
« Epitaphiuui (Karolus) aureis lillcris in marmore conscriptuen jussit in Francia,
« fieri, ut illud partibus Romrc iransnûlteret. »
3 Voy. Alcuini uptra, p. 1720.
4 Vita Karoli magni , c. q5 : « Latinam ( linguam ) ita didicit ut œque ilta ac
pairia lingua orare esset solilus ; graecam vero melius intelligere quam pronun-
le passage que j'ai rapporté ci-dessus1, el ou >l constate la propi
de Cbariemagne sur les vert qu'il adressai! à Paul Dlai re. il est posai
Me que cel bistorieo ait jiigé uniquemehl d'après la teneur des épi
qu'il a \ a i t sou! les yeui, el sans se poser la question de 1 «*n t* authenti-
cité. < «pendant la tradition peut a \ < » i i - aussi influé pour quelque chose
Mir son opinion, il est une autorité qui prouverait au besoin, non pas
que Cbariemagne ait lait des vers, m [a que l'opinion commune au
onzième siècle le regardait comme capable d'en avoir composé, i
combien ce onzième siècle a divagué sur le compte du grand empereur;
mais puisque les critiques modernes n'appuient leur exclusion que sur
des mollis assez vagues, et qu'ils Poni pressentie plutôt que prou
sentiment poursentimedt, j'aime autant celui des hommes qui vivaient
deux cents ;>ns après Charlemague. Or, dans la Chronique de Ttirpin,
il est raconté que; lorsque le comte Théodoric vint annoncer an roi le
trépas de Roland (jn'il venait de trouver expirant dans la gor^e de Ilon-
cevaux, Cbariemagne, après avoir laissé échapper sa douleur en longs
gémissements, fit la complainte de son cher palatin-. L'auteur rap-
porte ce chant de deuil, et, chose singulière, ce morceau, entièrement
dénué de la couleur chevaleresque, n'est empreint que de l'esprit sé-
vère et dévot du neuvième siècle. Le voici :
Tu patriam repelis, nos irisle sub orbe n-linquis;
Te lenel aula nilens , nos berymosa dirs,
« litre poteral. Artrs libérales sludiosissime coluil. a — Ibid. aG : « Lcgendi alque
« psulleodi discipliuam diligeulissime eniendavil; erat enira utriusque admodum
« eruditus. »
Le témoignage des poêles s'accorde avec celui d'Eginhard. Wigbod, dans 1-
l. V, p. 4«4 > des Script, rcr. jranc. :
Quin et veridici quae plurhna iraclalores
Exposuere suis myslcria digna libellis,
Haec tu cuncta tenens, animo sitiente bibisti.
Nec si quid sacrum antiqui cecinere prophetae
Te latet : agnoscis leges el commaia servas ,
Alque aliéna luo couiniendas carrnina canlu.
Et Engelbcrt, ibid , p. 38g.
Yincit et eloquii magnum dulcediue Marcum
Alque suis diclis facundus ccdii Homcrus.
Que ne peut-on prendre les poêles à la lellre !
* Voy. ci-dessus, p. 3oP, noie 6.
» N'ayant pu me procurer aucune des éditions de celle chronique,
le plus ancien Ms. de la Bibt. royale, u° G187, fol. 8a.
312
Sex qui lustra gerens octo bonus insuper annos,
Ereptus terrrc , juslus ad aslra redis.
Ad paradisiacas epulas te cive reducto,
Unde gémit mundus, gaudet Iiabere polu?.
« His et aliis verbrs, ajoute le chroniqueur, Karolus Rodlandum luxit
quamdiu vixit. »
Pour eu revenir à notre épUre, il me semble que Charlemagne l'a-
dressant à des hommes qui étaient ses amis et ses maîtres, qui savaient
mieux que personne l'étendue de ses connaissances, on ne peut guère
admettre qu'il se la soit fait dicter pour se donner auprès d'eux le mé-
rite d'un talent qu'il n'aurait pas possédé. D'un autre côté, lorsque les
littérateurs de ce siècle, constitués en Académie par les soins du mo-
narque franc, le reconnurent lui-même pour leur chef et lui décernè-
rent le surnom de David, il me semble encore que le choix de ce titre,
toute part faite à la flatterie, impliquait au moins quelques essais
poétiques de la part de celui à qui ils en faisaient honneur.
LES MARQUES
1)1 LA
MAGISTRATURE DE LANGRES.
L'ailtetir de Lettres sur l'Histoire de France, M. Augustin Thierry,
prépare eu ce moment, au milieu de l'attente générale, une collection
de documents relatifs à l'histoire du tiers-état. Celte entreprise gran-
diose, la plus grave peut-être et la plus imposante des monographies
que puisse embrasser l'historien, a vivemeut frappé l'attention publique,
et les premiers volumes de cette œuvre éminemment nationale sont
impatiemment attendus par tous les hommes éclaires. Quelle histoire
en effet plus propre à conquérir d'universelles sympathies au sein de
notre époque, que celle où se dérouleront l'origine et l'accroissement
de ces institutions, de ces principes d'indépendance ou de sociabilité
qui furent le prix du sang de nos pères et qui sont l'orgueil de notre
temps? Mais si le tableau de ces institutions à travers les siècles, doit
présenter, dans son ensemble, un grave spectacle et un thème fécond
en philosophiques enseignements, combien aussi les parties intérieures
de l'œuvre n'offriront-elles pas de détails pittoresques et ne révéleront-
elles pas de traits piquants?
Voici un document, d'un intérêt fort circonscrit du reste, qui se
rattache à ce dernier genre de détails. Nous l'avons trouvé dans les
archives municipales de la ville de Langres, tout nous porte à croire
qu'il est inédit; et, quelque humble qu'en soit l'importance, il ne nous
a pas paru tout à fait indigne d'attention *.
« 9 septembre 1717. — Cejourd'hui, neuf septembre mil sept cent dix sept, ma-
« dame Boudrot, veuve de deffunct Boudrot a maire, a restitue' a MM. de ville !♦*
« portrait du roy à présent régnant, avec un cadre doré *; — plus quatre eoodollei
« d'argent qui ont esté données à l'iiostel de ville par feu monsieur de Cliarmoulue,
« lesquelles gondolles représentent le quatre vins, scavoir : vin de linge, vin
« de lyon, vin de mouton, vin de cochon ; armoriées des armes dudit <l t
1 Les archives municipales de la ville de Langres se composent d'un nombre
considérable de titres dont quelques-uns ne manquent pas d'importanev
montent à une époque reculée, Elles sont confiées spécialement à la sollicitude
éclairée de M. Migneret, qui en a publié une partie dans l'histoire de celte \illr ;
Histoire de Langres, i83&, in 8".
' « 169». Louis Boudrot, président de l'élection, maire perpétuel.
« 1717. Etienne Dcieccy de Changey. ici. »
(Extrait d'un catalogue des maires de Langres ; Hisl. Je Langres par M. Migneret.)
3 II existait autrefois à l'hôtel-de- ville de Langres uue salle dite dos roi> I
France, où ces derniers étaient représentés soit en tableras* .suit M .sculptures. J'ai
vu un certain nombre de ces portraits qui subsistent encore, mai.-
etpour la plupart relégués dans la poussière.
1. 21
314
« funct au fond desdiies gondolles; — treize cimaises ', sçavoir : six de chacune
« irois pintes, trois de chacune deux pintes, et quatre <'e chacune une pinte ou en-
« virou, lesquelles sont armoriées aux armes de la ville 5 — plus une petite cimaise,
« — un marteau de cuivre pesant environ une livre, pour servir à éveiller le guet
« et garde , — un anneau auquel sont deux clefs , — un coffre de bois de chesne
« fermant à une serrure, dans lequel sont, sçavoir : un devant d'autel en loille
« d'argent doublé d'une toille blanche, — le ciel en toille d'argent avec sa frange
« d'or et d'argent, — la manchette en toille d'argent, — une pièce en toille in-
« dienne pour servir de fond au dessus du days, — deux petits rideaux de toille
« d'argent pour mettre aux deux costés du days, — deux grosses pommes de raisin
« rouge et blanc pour servir à mettre sous le days, — une nappe ouvrée de quatre
« aulnes de long pour servir à l'autel, — six rubans rouges à rosettes. »
Au dos est écrit : « Mémoire des marques d'honneur de la magistrature, que l'on
» a coutume de porter chez M. le maire. »
(Archives de l'hôtel-de ville de Langres, 19e tiroir, liasse 17e, pièce 21e.)
Tels étaient donc, au commencement du dix-huitième siècle, les in-
signes municipaux de la ville de Langres. Comme on le voit, la plupart
des objets composant ces insignes, symboles de l'autorité du maire et
des échevins, trouvent dans le texte une interprétation facile. La cou-
tume de porter solennellement des vases remplis de vin ou d'un breu-
vage quelconque, était usitée dans une foule'de circonstances analogues
à celles dont il s'agit ici. En Bourgogne et en Champagne où la culture
Je la vigne constitue, pour maint endroit, le principal objet de la for-
tune et de l'industrie publiques, cet emblème jouait un rôle à la fois
plus caractéristique et plus général. Il est constant que beaucoup de
petites villes appartenant aux anciens diocèses de Langres et de Troyes,
parmi lesquelles je citerai notamment Vendeuvre, se servaient de pa-
reils insignes, lors des cérémonies municipales. A Bar-sur-Aube, on
voit encore à l'hôtel-de-ville deux grandes cimares d'étain qui por-
tent la date du siècle dernier. Interrogez la tradition, elle vous dira
que la coutume antique, à l'entrée des princes ou des personnages
éminents, était de leur offrir le vin dans ces vases.
Mais le lecteur n'aura pas manqué, sans doute, de remarquer les
singulières expressions que contient ce passage où il est question de
quatre gondoles représentant les quatre vins, savoir : vin de singe, vin
de Lyon, vin de mouton, vin de cochon. C'est vainement que nous avons
tenté d'expliquer ces dénominations étranges. Aussi bien que pour
nous, cette phrase est restée une énigme pour l'historien de Langres,
homme de goût et d'étude qui joint à la connaissance des témoignages
écrits celle des traditions locales. Il ne lui est jamais arrivé de rencon-
trer, si ce n'est clans cette même pièce, la bizarre formule qu'on vient
de lire.
VALLET de V1RIVILLE.
1 Cette expression est encore connue dans l'ancienne province de Champagne.
La cimaise, appelée dans quelques localités cimarc, était, comme la gondole, une
urne ou vase destiné à recevoir un liauide.
u.»
BULLETIN B1BL10GKAIMIIOUE.
La COLLECTION DE DOCUMENTS INÉDITS RELATIFS É L'HIS-
TOIRE DE l'KANCL, publia pwordrt «lu Hoici par les «oins de M. Inm
de l'Instruction publique, vient de s'au-menter <le deux volumes nom
le premier volume dff Olim publié par M. le comte Bcugnot, et le |,
volume de la Correspondance Jev rois et reines de France, publie par M Cham-
pollion-Figeac. Nous croyons faire une chose utile et agréable à no» l« t
leur faisant connaître les divers ouvrages dont se compose «I | I < i Ut haportMlfl
collection. En voici la liste dans Tordre chronologique de leur publication
!• Journal des états généraux de France, tenus à Tours, en 1 4&4* sous le |
de Charles VIII, publie par M. A. Bernier ; i vol. in-q". — x> Procès-verbaux des
s-ances du conseil de régence du roi Charles Vlll pendant les mois d'août i
janvier 1 485, publics par le même ; 1 vol. in-£°. — 3° Négociations relatives à la
succession <£ Espagne sous Louis XIV, publiées par M. Mignet ; t. I et II, in-4<>.
— 4° Mémoires militaires relatifs à la succession d'Espagne $ous. Louis XI F, pu-
bliés par M. le lieutenant général Pelet. Tom. I, II et III, in-4°, avec un volumi-
neux allas grand in-folio. — 5° Ouvrages inédits dy Abailard, pour servir à l'hi -
toire de la philosophie scolastique en France, publiés par M. Yicior Cousin
i vol. in-4° — ()° Histoire de la Croisade contre les hérétiques albigeois , écrite en
vus provençaux par un poète contemporain, traduite et publiée par M. C. Fau-
riel ; ï vol. in- Ln avec une carte. — 70 Paris sous Philippe- le- Bel, d'après des do-
cuments originaux et notamment d'après le rôle de la taille de l'an «292, publie
par M. H. Géraud; 1 vol. in- 4° avec a plans. —8° Règlements sur les arts et métiers
de Paris, rédigés au treizième siècle, et connus sous le nom de Livre des métiers
d'Etienne Boileau, publiés par M. G.-B. Depping; 1 vol.in-4°. — <)° Relations de?
ambassadeurs vénitiens sur les affaires de France au seizième siècle, recueillies
et traduites par M. N. Tomaséo 5 a vol. in-4". — «o° Chronique des durs de
Normandie, par Benoît, trouvère anglo-normand du douzième siècle, publiée par
M. Francisque Michel; t. I et II, \x\-L°. — 1 i° Correspondance de llcnn d'Escou
bleau, deSourdis, archevêque de Bordeaux, chef des conseils du roi en l'armée na-
vale, etc., publiée par M. Eugène Sue ; 3 vol. in-4°. — 1 a° Chronique de Bertrand
duGuesclin, par Cuvelier, trouvère du quatorzième siècle, publiée p.ir M h. Cliar-
riére; 1 vol. in-4°. — i3° Archives administratives de la ville de Reims, OoHecHoa
de pièces inédiles pouvant servira l'hisloiredc la cité, publiée par M. Pierre Variu ,
1 vol. en deux parties in- &°. — 1 \° Chronique du religieux de Saint- Denis, con-
lenant le règne fie Charles VI, de i38o à i'pa, publiée en latin et traduite par
M. L. Bcllaguet, précédée d'une introduction par M. de B irant'vTom. I, in-4*. —
i5° Lettres de rois, reines et autres personnages des cours de France r
terre, depuis Louis VII jusqu'à Henri IV, tirées des archives de Londi
quigny, et publiées par M. Champollion-Figeac. Tom. I, de 1 16a à i3oo, in \*. —
lO» Les Olim, ou Registres des arrêts rendus par la Cour du Roi, depuis vtiui
Louis jusqu'à Philippe-le-Long inclusivement, publiés par M. le comte Beuguot.
Tom I, in 4 \ de ia54 à 1273.
316
Nous reviendrons plus lard sur ceux des volumes annoncés ci-dessus, qui vien-
nent de^paraître; et nous nous ferons un devoir de tenir toujours nos lecteurs au
courant de tout ce qui inte'ressera cette collection si éminemment nationale.
A côté de ces grands travaux exécutés sous les auspices du gouvernement, à
l'aide de fonds spéciaux votés par les Chambres, et qui doivent auoir pour résultat
de mettre successivement au jour tous les documents inédits de notre histoire, nous
croyons devoir mentionner les publications d'une société qui, avec un but et des
ressources beaucoup plus modestes, rend de véritables services aux études histori-
ques. Nous vouions parler des publications de la Société de L'Histoire de France,
créée surtout dans le but de reproduire et de populariser les documents historiques
déjà imprimés, mais dont les éditions sont rares ou peu en harmonie avec l'état actuel
de la science. Voici les ouvrages qui jusqu'à ce jour ont été publiés par ses soins:
i° VYstoire deli Normant et la Chronique de Hobert Viscart, par Aimé, moine
du Monl-Cassin, publiées pour la première fois par M. Cha.mpollion Figeac ; i vol.
in-8°. — 2° Histoire ecclésiastique des Francs, par Grégoire de Tours, texte latin
et traduction française en regard par M. Guadet et Taranue; 4 vol. gr. in-8°. —
3° Lettres du cardinal Mazarin à la reine, à la princesse Palatine, etc., écrites
pendant sa retraite hors de France en i65i et i65a, publiées par M. Ravenel;
« vol. in- 8°. — 4° Mémoires de Pierre de Fénin , publiées par mademoiselle Du-
pont; i vol. in -8° — 5° La conqueste de Conslantinoble, par Villehardouin, pu-
bliée par M. Paulin Paris; i vol. in-8° avec une carte. — 6° Orderici Vitalis
Historiœ ecclesiasticœ, publié par M. Auguste Le Prévost. — ^° Correspondance
de l'empereur Maximilien Fr et de Maguerite d'Autriche sa fille, gouvernante des
Pays-Bas, de 1507 à i5ig, publiée par M. Leglay; a vol. in-8° avec fac-similé
Indépendamment de ces éditions, la Société a publié, depuis son origine, un
bulletin mensuel qui est maintenant réduit à une feuille, mais qui pendant les
deux premières années était beaucoup plus étendu.
Enfin 1' Annuaire historique, publié par la Société depuis l'an 1837, est un ma-
nuel de renseignements dont Futilité incontestable a valu à ce petit recueil le suf-
frage de toutes les personnes adonnées aux études historiques.
Nous regrettons de ne pouvoir faire connaître tant d'utiles travaux autrement
que par une simple énuméralion. Dans nos prochaines livraisons nous rendrons
compte de celles de ces publications qui nous paraîtront d'une véritable impor-
tance, et nous enregistrerons avec soin tous les nouveaux services que la Société de
l'Histoire de France ne peut manquer de rendre à la science.
Ml
CIIUOMOI E.
Nous avons annoncé l'ouverture du cours de première ann. ,
lï.cole n>\aledes Chartes, professe par M. C.uerard I.a liste des élèves
inscrits pouf <e cours a ele arrêtée le lô janvier dernier par le prési-
dent de la commission. 31. Pardessus. Les OftjSJOttffMOtl au lilredY,
pensionnaires sont au nombre de quarante-quatre. Plusieurs candi
s'étant présentés après l'époque fixée pour la clôture de la liste, n'ouï
pu se faire inscrire.
— Par arrêté de M. le ministre de l'instruction publique, en date
du 29 janvier dernier, M. H. Géraud, qui, avec M. deFréville, travail-
lait sous la direction de M. Fauriel au Recueil sur les Albigeois, a été
Chargé de coopérer à la publication des Cartulaires sous la direction
de M. Guérard.
— D'honorables encouragements ont déjà accueilli notre entreprise
naissante. Plusieurs membres de l'Académie des Inscriptions, à la tète
desquels il faut placer le savant président de la commission de l'École
des Charles, out bien voulu nous communiquer des articles importants.
ISous nous empressons de leur offrir ici l'expression de notre vive re-
connaissance. C'est aussi un devoir pour nous de témoigner toute no-
tre gratitude à M. le ministre de l'Instruction publique qui, non con-
tent d'applaudir à la formation de la société de l'École des Chartes, a
souscrit pour trente exemplaires au recueil qu'elle publie, et a bien
voulu faire connaître en' ces termes la décision qu'il a prise : « Je suis
« heureux d'avoir pu donner à la société cette preuve de 1'inlérêt que
« mérite cette utile et savante publication. »
— Le 27 décembre dernier, M. le secrétaire perpétuel de l'Académie
des inscriptions et belles-lettres a lu à cette compagnie un rapport sur
les travaux de ses commissions pendant le second semestre de l'année
1839. Nous empruntons à ce document, publié dans le Journal des sa-
vants (ann. 1839, p. 746 et suiv.), quelques renseignements qui nous
semblent de nature à intéresser nos lecteurs.
L'Académie a résolu de publier, en dehors du recueil consacré aux
travaux de ses membres, une autre collection de format in-4°, sous le
titre de Mémoires des savants étrangers, dont chaque volume se com-
posera moitié de Mémoires lus dans les séances de l'Académie par des
personnes étrangères à la compagnie, moitié des travaux choisis
parmi ceux qu'on envoie tous les ans pour concourir aux trois médailles
d'or accordés aux meilleurs ouvrages sur les lotiqoi noies.
Ceol vingt pages du premier volume de .. nouveau recueil e\i
déjà en bonnes feuilles ou en épreuves.
318
Le tome XX del' Histoire littéraire de la France doit, conformément à
une décision de l'académie, paraître en 1841 ; onze articles et le com-
mencement d'un douzième sont déjà imprimés. Vingt-sept autres no-
tices, dont quelques-unes ont été lues à l'Académie, sont prêtes pour
l'impression. Ce volume correspondra aux quinze dernières années du
treizième siècle. L'Académie avait fait réimprimer en 18301e douzième
volume del1 Histoire littéraire, qu'on ne trouvait plus dans le commerce.
Le tome XI est à son tour devenu si rare, qu'il a été jugé nécessaire
d'en donner une deuxième édition.
L'impression du texte et des tables du vingtième tome de la collection
des Historiens de France est terminée; tous les préliminaires sont rédi-
gés et livrés à l'Imprimerie royale. Mais la découverte récente d'un
manuscrit qui avait échappé aux premières recherches, donnera lieu
à l'addition de plusieurs feuilles, et par conséquent à quelque retard.
Néanmoins on annonce que le volume pourra être publié avant le
1er juillet prochain.
Le premier et peut-être aussi le deuxième tome de la collection des
historiens des croisades seront livrés au public cette année. Le tome Ier
de cette collection doit renfermer en 1136 pages l'ouvrage de Guillaume
de Tyr. On a déjà 1000 pages en bonnes feuilles; les 136 autres sont en
épreuves ou en composition. Les tomes II et III contiendront les Assises
de Jérusalem, dont il existe en ce moment 120 pages en bonnes feuilles,
et 96 en épreuves.
La publication, dans le courant de l'année 1840, du vingtième tome
de la collection des ordonnances des rois de France est assurée. Les
préliminaires et le corps de l'ouvrage sont entièrement imprimés ;
et ÏM. le marquis de Pastoret a livré la copie des tables. Ce volume ren-
ferme les ordonnances de Charles VIII, depuis le 14 mai 1487 jusqu'en
décembre 1497.
On espère qu'il ne faudra pas plus de neuf ou dix mois pour ache-
ver et mettre au jour le tome V de la Table chronologique des chartes et
diplômes, table qui doit correspondre aux années 1213 à 1243. L'Impri-
merie royale en a déjà 120 pages en bonnes feuilles ou en épreuves, et les
40 suivantes en copies. Tout le surplus est prêt à lui être livré; et les
index alphabétiques ou bibliographiques se rédigent au fur et à mesure
de l'impression. Le sixième volume est en très-grande partie rédigé :
on a déjà recueilli et disposé plus de 1,600 des articles qu'il doit com-
prendre. On sait que l'exécution de cet ouvrage important, dirigé par
le savant président de la commission de l'Ecole des Chartes, estconfiée
aux soins de trois anciens élèves de cette école, MM. Teulet, Schneider
et de Montrond.
Enfin l'Académie est en mesure de faire paraître en 1840 la deuxième
section du tome XIV de ses Mémoires; la première section, réservée
314
pour l'histoire <i<- l'Académie, ne doit être publiée qu'après Ici deux
evitiei <iu tome xv.
Parmi les travaux Importants qui sonl sons presse, nous devons n
tioonerencorc une belle collection, celle de Dtpiomata, Cha
■ht . et, ., «fnftj (\allo-l:r<uifi< us spc t<utti<i.O\\ sait que ce recueil,
poiii lequel irai! été formé au siècle dernier le cabinet des chartes, et
dOOt la publication avait été commencée par Hrcquigny et La Poil- 1 1 i
Tlieil, était resté interrompu depuis 17!)l. La reprise de ce tnu.nl p.n
I' \i ulemieest un véritableévénementlittéraire I,Yditeur,M. Pardessus,
a beaucoup agrandi le plan de Bréquigny, en insérant tons les
cumens législatifs dans la collection qui lui est confiée. Plus de cent
pages sont déjà imprimées, et l'on peut dire que le monument dont
il a jeté les bases sera à la hauteur de la science, et digne du corps il-
lustre sous les auspices duquel il va paraître.
— Le 13 décembre 1839, l'Académie des inscriptions et belles-lettres
a élu MM. Vitet et Eyriès, académiciens libres, eu remplacement de
MM. Michaud et Eusèbe Salverle.
Le 10 janvier dernier, elle a fait choix de M. le marquis de Villeneuvc-
Trans, pour remplacer, en la même qualité, M. le duc de Blacas.
Enfin le 7 février dernier, MM. Pertz, bibliothécaire-archiviste du
roi de Hanovre, Avelino, conservateur du musée de Naples, et Grepp<>,
vicaire général du diocèse deBelley,ont été nommés correspondants de
l'Académie.
— L'Académie des inscriptions et belles-lettres, dans les séances du
mois dejanvier et de février, a résolu plusieurs questions qui se rappor-
taient aux deux grands prix fondés par le baron Gobert., On sait que le
premier de ces deux prix accorde une somme de 10,000 francs à l'auteur
de l'ouvrage le plus savant ou le plus profond sur l'histoire de France,
et le second une somme de 1000 francs à l'auteur de l'ouvrage qui ap-
prochera le plus du premier. Le concours ouvert l'année dernière n Vi-
vait présenté aucun résultat : quatre ouvrages avaient été examines ;
l'Académie, tout en rendant justice au mérite de chacun d'eux en par-
ticulier, n'avait pas jugé convenable de décerner le premier prix, et
s'était contenté de proposer au ministre le partage é^al de la somme
de 10,000 francs entre M. le marquis de Villeneuve-Trans, auteur de
YHistoire de saint Louis, 3 vol. in-8", — M. Monteil. auteur de V Histoire
des Français de divers états, pendant le dix-septième siècle, — M. Yarin,
éditeur des Archives municipales de la ville de Reims, 1 vol. in- 4°, — et
M. La Ferrière, auteur de V Histoire du Droit français, Jvol. in s Mais
cette proposition ne fut pas accueillie par le ministre de l'instruction
publique; il voulut que cette somme de 10,000 francs lût capitale
que les intérêts fussent réunis au total du prix annuel (pie Ton aurait
a décerner les années suivantes.
320
Ainsi, dans cette position, l'on n'avait pu rien statuer relativement au
second prix ou accessit. L'Académie, prenant cetle circonstance en
considération, a décidé que les volumes présentés l'année dernière
pourraient encore cetle année disputer Yaccessit avec les nouveaux vo-
lumes que l'on présenterait. El quant au concours pour le premier
prix, il demeure exclusivement ouvert pour les ouvrages publiés depuis
l'année 1839 jusqu'au 1er avril 1840, pourvu que ces ouvrages aient,
avant le terme fixé, été déposés au secrétariat de l'Académie. La
commission choisie dans le but d'examiner les volumes présentés
au concours, et de faire un rapport sur le mérite de chacun d'eux, se
compose de MM. Pardessus, P. Paris, Magnin et Monmerqué, auxquels
se réunissent les membres du bureau, MM. Raoul Rochette, prési-
dent, V. Leclerc, vice-président, et Daunou, secrétaire perpétuel.
Les ouvrages présentés au concours sont jusqu'à présent : 1° l'His-
toire littéraire de la France, par M: J. J. Ampère, 2 vol. in-8° ; 2° l'Ar-
chéologie maritime, par M. Jal ; 3° l'Ancien Bourbonnais, commencé
par M. A. Allier et continué par MM. Batissier et Michel ; 4° l'Histoire de
Jeanne de Valois, par M. Pierrequin de Gembloux; 5° l'Histoire de la
première croisade, par M. Prat; 6° les Journées mémorables de la révo-
lution française, par M. le vicomte Walsh ; 7° l'Anjou et ses monuments,
par MM. Godard-Faultrier et Hawke;8° les Chanls populaires de la
Bretagne, par M. de La Villemarqué.
— Dans sa séance du mois de juillet 1840, la Société des Antiquaires
de Normandie décernera une médaille d'or du prix de 300 fr. au meil-
leur mémoire sur le sujet suivant :
« Quel fut l'étal de la féodalité sous la domination des ducs de JNfor-
« mandie ? Quelle fut son influence sur l'organisation féodale dans le
« reste de l'Europe ? »
Les mémoires devront être envoyés avec les formalités d'usage au se-
crétaire de la Société, à Caen, rue des Jacobins, avant le 15 juin 1840.
— La Société royale des Sciences de Copenhague (classe d'histoire)
a mis au concours pour le mois d'août 1840 le sujet suivant :
Constat abrogato a Clémente V, ponti/ice romano ^instante Philippo IV,
Galliœ rege, initio sœculi XI F, Temptariorum ordine, cum damnatœ
hujus militiœ fratribus in diversis regionibus diverse actum esse. Desi-
deratur igitur ut exponatur quomodo et quas ob causas abrogatus Tem-
ptariorum ordo in diversis extra Galliam Europœ civitatibus habUus et
tractatus sit, nec non exploretur quatenus et quomodo abolitus ille ordo
cum aliis societatibus coaluerit autper alias continuatus sit.
Le prix sera une médaille en or de la valeur de 50 ducats danois
(473 fr. 50 c. de France). Les mémoires devront être adressés à M. Oer-
sted, secrétaire de la Société. Ils pourront être rédigés en latin, fran-
çais, anglais, allemand, suédois ou danois.
RESTITI TION
D'UN POEME BAKBAKK
VII A I IF A l>
ÉVÉNEMENTS 1)1' RÈGNE DE CHILDEBERT I'*
Il y a quelque temps qu'en faisant des recherches sur l'histoire
des rois de France de la première race , et particulièrement sur
les saints évoques qui occupèrent alors une place éminente dans
le monde politique , je fus frappé de plusieurs singularités qu'offre
la vie de saint Droctovée , premier abbé de Saint-Germain de
Paris. La biographie de ce personnage a été publiée pour la pre-
mière fois dans les Acla SS. ord. S. Bencd. sur. /, p. 252, et un
extrait en a été inséré par D. Bouquet, tome III des Historiens
des Gaules et de la France, p. 436. On donne pour auleur .
écrit Gislemar, moine du neuvième siècle, conséquemment p<
rieur de trois cents ans au personnage dont il a retracé la vie. I)«'
quels matériaux Gislemar a t-il fait usage? C'est là ce qu'il im-
porte d'examiner. En général, les hagiographes des temps méro-
vingiens sont sobres de louanges en faveur des rois de leur
époque. La vie de saint Droctovée contient un panégyrique pom-
peux de Cbildeberl. Si ce panégyrique n'esl point de Gislemar,
qui n'avait guère intérêt à réhabiliter un prince flétri pom
cruautés par l'histoire, il faut que l'hagiographe ait reproduit
textuellement un monument littéraire contemporain du fils de
Glovis. De quelle nature était ce monument? A la première
lare de ce qui le rapporte à Childeberl dans la lie de saiaH I»
i
322
lovée , je fus frappé du retour fréquent des mômes assonances :
l'emphase des expressions m'avait mis sur la voie de la poésie; je
reconnus d'abord des rimes , puis des divisions métriques; enfin ,
après un travail très-court , je parvins à restituer, sans changer
pour ainsi dire un mot au texte que j'avais sous les yeux , une suite
de strophes en latin barbare, composées dans le goût des plus
anciennes proses de l'église catholique , et renfermant , avec
l'éloge de Childebert et le récit de l'élévation de saint Germain
au siège épiscopal de Paris , la narration de la campagne de Chil-
debert en Espagne, et la description de l'église de Saint-Vincent
qui fut plus lard Saint-Germain-des-Prés. Pour arriver à ce ré-
sultat, il m'avait suffi de ne pas tenir compte des glosés ou
scholies que Gislemar avait introduites dans son texte pour le rendre
plus complet, d'écarter aussi quelques expressions ajoutées ou
substituées ça et là, afin de donner au discours l'allure de la prose,
enfin , de rétablir l'ordre des mots du poème souvent interverti
par le même motif. J'aurais pu , en poussant plus loin les restitu-
tions, remplir les lacunes que je rencontrais de distance en dis-
tance; mais j'ai évité avec soin tout ce qui pouvait donner à mon
travail l'apparence d'un arrangement arbitraire , et j'ai pensé que
ce qui reste du texte original suffirait pour que les lecteurs les plus
sceptiques en reconnussent, sans aucune hésitation, l'ordonnance
poétique.
Après avoir ainsi rendu à la lumière ce monument d'une poésie
intéressante par sa barbarie même, j'ai cherché s'il n'en existait
pas de semblables et d'aussi anciens , et je n'ai trouvé que les vers
sur l'expédition de Chlotaire II contre les Saxons , cités dans la vie
de saint Faron , par Hildégaire, évêque de Meaux soiis Charles-le-
Chauve. (Acta SS. ord. S. Bened. sœc. //, p. 610, Dom Bouquet,
tome III, p. 505, Hist. litt., tome III, p. 453). Ces vers sont
ainsi conçus :
De Chlotario est canere rege Francorum
Qui ivitpugnare in gcntem Saxonum.
Quam graviter provenisset missis Saxonum ,
Si non fuisset inclytus Faro de gente Burgundiorum.
( tt in fine hujus carminis : )
Quando veniunt missi Saxonum in terram Francorum,
Faro ubi erat princeps ,
iiiMmrlu II. i II ms. uni per iill.rin Mrl.lni «in.
n iut. iii. lantor i reg* Iran, onun
Au premier abord, ces vers semblent beaucoup plus barb;
que ceui de la rie de sainl Droctovée; on n'y reconnaît poinl de
mesure: mais la transcription en est certainement fautive, Faro
ubi nat principe (ou plutôt prœsul) , nYst évidemment poinl nn
vers, niais une glose. On parvient aisément à restituer la mesure
et la coupe des autres lignes :
De Chlotario KgQ <<;t < :m< I* Fraiironiin
Qui pu<;natum ivit in [joiitetn Saxonuni .
et l'on reconnaît, non sans élonnement, ce qui devint pins Un |
l'alexandrin des chansons de Geste; la ressemblance s'étend même
jusqu'au retour prolongé des mêmes rimes, que les poêles du
cycle de Charlemagne et leurs imitateurs multiplient autant qu'il
leur est possible de le faire.
L'auteur de la vie de saint Faron ajoute à l'extrait de ce poésie
celte observation importante, que les vers en l'honneur de Chlo-
laire II, en raison de leur rusticité même, volaient de bouche en
bouche , et que les femmes les chantaient en dansant et en bat-
tant des mains : Ex qua Victoria carmen publicum juxta rtistici-
tatem per omnium pêne volitabat ora ita OfmanKttm» fmmiwtqmà
choros inde plaudendo componebant.
La coupe du poème conservé dans la vie de saint Droctovée n"e>t
pas précisément la même; autant qu'on peut en juger, d'après 11
restitution, il se compose principalement de petites strophes de
quatre vers, ayant chacun huit syllabes à rimes croisées; le
second et le quatrième riment constamment : il y a plus d'irrégu-
larité dans la rencontre des assonances du premier et du troisième
vers : l'exemple de celte liberté se retrouve dans la poésie lyrique
des Italiens. Quelquefois il m'a semblé que les vers de toute IBM
strophe, au lieu de huit syllabes, n'en avaient que sept. Deux
fois le poète, encouragé par la facilité de la rime, a prolong»
strophes d'un cinquième et d'un sixième vers. A plusieurs reprises
tnssi, la série des strophes octosyllabiques se trouve interrompue
par des alexandrins dont quelques-uns riment deux fois, à If
césure et à la fin des vers. EnGn, le texte donné par Gislemar m'a
conduit deux fois encore à supposer l'aggroupement de vers de me-
sures variées, ce qui ferait remonter 6 ce! antique monumni
ririlroduclion des vers libres, sinon dans notre langue, au moins
dans noire poésie nalionale : mais ceci n'est qu'une conjeclure à
laquelle il m'est impossible de tenir bien sérieusement. En tous
cas , on conçoit plus naturellement encore que pour le poème
composé en l'honneur de Chlotaire II, que le nôtre ait été chanté
dans les rues et sur les places du Paris mérovingien : sa forme ,
en effet, se prête admirablement à une telle destination. J'ajou-
terai que l'expédition de Childebert en Espagne a précédé de près
d'un siècle celle de Chlotaire II contre les Saxons. Le poème que
j'ai restitué joint donc au mérite de l'étendue celui d'une plus
grande ancienneté. La marche n'en manque pas d'un certain mou-
vement , et l'on ne peut guère douter qu'il n'ait été composé sous
l'influence même des événements qu'il raconte. A défaut d'autre
preuve, je pourrais citer les six derniers vers dont il ne m'a été
possible de proposer la restitution qu'en changeant le temps des
verbes, et en mettant au présent ce qui est à l'imparfait dans
le texte donné par Gislemar. Ces vers renferment la description de
l'église de Saint-Vincent : Fortunat a traité le même sujet. On
pourra , si l'on veut, comparer dans cette circonstance les derniers
efforts de la poésie classique avec les premières tentatives de la
poésie du moyen âge.
Au reste, je ne doute pas que les hagiographes ne renferment
d'autres monuments poétiques de même nature : mon but , en
donnant la restitution qu'on va lire , a été principalement d'éveil-
ler l'attention sur un genre de recherches dont le résultat inté-
resse à la fois la littérature et l'histoire. Déjà plusieurs critiques ont
accordé quelque attention à la poésie latine rimée du moyen âge.
L'abbé Lebeuf (Dissertations, tome I, p. 64) cite comme ayant
composé en latin des chants rimes sur des sujets profanes, Abailard
et son disciple Hilaire, saint Bernard, Pierre de Blois, Adam de
Saint-Victor, Hugues de Noyers, évêque d'Auxerre, etc.. Gode-
froy de Saint-Viclor composa au douzième siècle un poème sur les
Philosophes de Paris , en strophes de quatre alexandrins mono-
rimes :
Addunt se socios qu dam Nominales,
Nomine, minime sed talium sodales,
Alii vicinius adsunt quos Reaies
Ipsa nuncupat res, quodsunt vere taies, etc.. '
1 Lebeuf, ibid., tome I, p. 255.
l.c biographe «le saint Xhéofrède1 raconte que ce( abbé avail com-
iiii poGmc KnliUllé M'icrologus, sur l;i décadenf G «lu moud.-, ta
fera rimes de doue syllabes : Mierologutn çufctu de laptu mundi
sanarîo, déterminai «♦« .«'munir rythmico. Il est à remarqaer que
lit rie de saisi Théofrède elle-même se compose d'une suite de
lignes rimées
Longo ilaqm- confectM -in»,
Sirvissimo dcbaccliant* :id inUin.i < M njnlur nimlio.
I mil- tiili-liiini .i.Ul.ml. (Iixipuloi iiim OOHftglO,
Sermonc sancta produ\it oracula beniçniMimo, etc.
Il serait peut-être difficile de reconstruire avec ces lignes des
alexandrins aussi réguliers que les vers oclosyllabiques de notre
poëme ; mais le texte du Spéculum humanœ salvalionis, compo-
sé, à ce qu'on croit, dans le treizième siècle, et Tun des derniers
monuments peut-être de la poésie latine rimée du moyen âge,
offre encore moins de régularité que la vie de saint Tliéofrède,
production qui peut remonter au huitième siècle :
lncipit spéculum humaiwe sulvationis,
In tjuo patet casus hominis, et modus repara tin m*;
In hoc speculo pott-st linnio considerare,
Quam ob causant creator omnium decrevit hominem creare, etc..
Je trouve beaucoup plus de correction sous le rapport de la mesure
dans le Rythmus satyricus de temporibus Roberti régis, inséré par
Mabillon dans ses Ânalecla, tome III, p. 533, et répété dans le
recueil des Histoires des Gaules et de la France, tome IX, p. 03.
Bien que les éditeurs n'aient point coupé le texte en vers octosylla-
biques, conformément à l'intention présumable de l'auteur de ce
poème, j'y reconnais des couplets de quatre vers chacun comme
les nôtres, à la différence que les rimes n'en sont point croisées :
Dormivit rex in lectulo
Landrici pontificio :
Dormit Bertœ promissio,
itur Burgundio.
Achitophcl prosp
I i( Europe < .ij.i
Qui pejor lit quotidi. .
Pcriturus tardissim«
Il esl vrai que les premières strophes paraisses ne point rimei ;
I [un. Ori S S III, P« '• !*• ***•
326
mais cela lient évidemment à une transcription défectueuse. Ainsi,
au début de ce poôme, au lieu de :
Orbis magni monarchiam
Dolus Landrici nititur
Per energiae studium
Solemniter evertere,
on doit lire évidemment :
Monarchiam orbis magni
Dolus nititur Landrici,
Per studium energiae
Solemniter evertere,
La strophe suivante peut donner lieu à quelques observations in-
téressantes ; on lit dans le texte imprimé :
Est lapis unus in Sion, quem dicunt petram scandali,
Quas cecidit super caput Achitophel jam septies.
Je propose la correction suivante :
Est lapis unus in Sion,
Quem petram scandali dicunt,
Quae cecidit super crines
Achitophel jam septies.
on remarquera les rimes Sion et dicunt. Si ma restitution est
exacte, il en résulte que le latin, au onzième siècle, était déjà pro-
noncé à la française , comme il le fut jusqu'au dix-septième.
Quelquefois, dans cet ouvrage, la nécessité de la rime fournit
des corrections dont les éditeurs n'ont pu avoir l'idée, faute d'a-
voir reconnu la véritable disposition dupoëme; ainsi le manuscrit
porte :
Dolis armatus justifer Henrico tollit feminam,
Prius Widoni gratiam timens sponsaî prudentiam.
Au lieu de justifer, barbarisme qui n'a pas de sens, Mabillon a
proposé de lire furcifer; mais la vraie leçon me paraît être celle-ci -
Dolis armatus vir nequam
Henrico tollit feminam,
Prius Widoni gratiam,
Timens sponsae prudentiam.
On peut s'étonner que l'illustre bénédictin n'ait pas tenté de cor-
rections, alors même que. la copie qui lui avait été fournie ne pré-
lentail aucun sent raisonnable. \um, au lieu de ces deui
Douter norltiimos, cajui ni non tarpiMimtM,
Multis est pastus (l;i|nl)iis. non p|.i< . i I'immi
qui ne s'aperccrr* aussitôt qu'il faut écrire :
n nosttr m>\ iuimut,
Cojui tenter tarpiiftiinm
ftîuttis est p'-tu^ darpitia»,
Non |)l:n <l |>i n\ m. iimIui*
renier est appelé, non seulement par le suis de la phrase, m.n-
encore par )iosler. Ces rimes redoublées :
Eglon nosler BOTittinias,
Cujus venter (arpUsimoj
sont tout à fait dans le goût de l'époque. J'insiste particulièrement
ici sur la correction du Rythmus salyricus, et sur la restitution de
sa forme primitive, parla raison que ce po&me figure parmi les
monuments historiques d'une époque qui n'en compte pas un Iris-
grand nombre. C'est là un rapport de plus que cette œuvre enigma-
tique offre avec le chant relatif à Childèbert, plus ancien d'ailleurs
de cinq siècles, et d'une clarté parfaite d'un bout à l'autre. J'ai
voulu montrer aussi, par ces exemples, de quelle manière sûre et
facile pourrait marcher un érudil qui se consacrerait à la recherche
des monuments de la poésie latine rimée et populaire du mo\en
âge. L'histoire de la poésie française, qui doit tant à ces essais, ne
sera pas complète, tant que cette mine n'aura point été fouillée.
Celui qui se vouera à celte entreprise méritera bien de la science : on
sait avec quel bonheur la philologie moderne a rendu à la lumière
quelques-unes des fables grecques de Babrias, cachées sou s 1 1
prose de Planude. Les travaux moins délicats et moins difficiles que
je propose à l'ambition des jeunes ôrudils de Y École des Charles,
peuvent conduire peut-être à des résultats encore plus fructueux.
Pour en revenir au travail dont le lecteur va rire juge, je
donne ici, en regard l'un de l'autre, le texte de Gislemar ci
ma restitution : j'indique, dansletexlc, en caractères ItalJqBBS,
ce que je considère comme ajouté par l'auteur du neui lemc rie* le :
dans la restitution , entre crochets ou par des points, les lacunes
comblées ou conservées; cuire parent h i mois que je pro-
pose aussi quelquefois «le substituer à < »u\ qu'on lil <l,m> la prOM
de (iislemar.
.328
TEXTE.
lllo in tempore Francigenum regnum Childebertus rex inclytus
sua tenebat ditione, qui torrens pulcritudinis fonsque prsecipuœ
ubertatis, spéculum etiam exstitit pielalis et aequilatis. Recolens
fitenim viri sapientis dictum, quod redemptiovirt propriœ divitiœ
sunt,
non pluris habuit thesaurizare copiosum censum gazarum, quam
illum distribuere in usus egenorum.
Christo igitur erat subditus, hostibus erectus, Chrislicolis carus,
perfidis invisus:
Humiles autem sibique parentes exaltabat, protervos atque
rebelles forti dextra proterebat.
Religiosis etiam Christogue sinceriter famulantibus, non se ut
principem et dominum, quin magis exhibebat ceu fîdelissimum
famulum.
Huic iiaque cum non fortuitu, sed , ut creditur, potius superno
nulu Germanus bealissimus occurrisset aliquando ,
•iL>'.<
lil STITUTION
Qui torrens pulcritudinis
Fonsquc praecipuae * ubertatis ,
Spéculum etiam exstitit
Pielalis 2 etàequHatis.
Non pluris habuit thezaurisare3
Copiosum censum gazarum,
Quam illum distribuere 4
... in usus egenorum.
Chrislo erat 5 subditus , hostibus erectus
Christicolis carus, perfidis invisus :
Humiles sibi parentes
exaltabat ,
Protervos atque rebelles
Forli dextra proterebal.
Sinceris Christi faraulis
Non principem et dominum ,
Quin se magis exhibebat
Fidelissimum famulum.
Huic ita cum non fortuitu ,
Sed potius nulu superno,
Germanus beatissimus
Occurrisset aliquando,
i II faut lire praeripuae font ubertat,*; la poètes qui ont OMMMJfé I- M pJIVM
hqiw-, évitent les hiatus et ne pratiquent pas les elUi<>n*.
l'i pietatit parait compter po-ir trois syll nM <li|>lithoogOe <©nu
dam mpiosum . v. 6, et uae dans praecipuae , v. 2. Ailleurs: et dam les mots sém-
illantes, il n'en est évidemment |>;i* <l<- ment : < 'e*1 I i ni
notre poète.
5 Ce vers est beaucoup trop lonjj : je ne tente pas de le corriger.
ièw rt en < m<| i] IImmi , i v la ai
Çkt Ii-ioii : J< ii :moiii- qu. «.m
330
ejusque sanclitatis prœconium altollerct populi multitudo, prin-
cepsserenissimusjocundatus in Domino, sanctum virum prœsulalu
Parisiacœ sedis sublimavit illico.
Decesserat enim nuperrime Ensebius episcopus civitatis prœ-
dictœ. Fit inde permaximum tripudium ecclesiœ , quœ lali se
cernebat donatam anlistite.
Gratulabalur plebeia turba quse tali rectori fuerat commissa.
Félix* plane Lutelia, quae dum nites Dionysii macarii gloria, hac
ctiam ditaris preliosissima gemma.
Procedente igitur tempore , Childebertus Hiberorum regnum
petiit cum valida expeditione, junclo sibi Chlothario fratre, qui
Caesaraugustam civilalemaggressi, undique eam vallarunt valida
manu militari.
Al cives urbis obsessi, cum non quirent lantœ resistcre multi-
tndinii
indiclo jejunio sibi, induti etiam ciliciis, cum lunica beau Vin
centii martyris ejusdem civitatis olim archidiaconi, cum bymno-
diis circuibant muros civitatis....
Hosles ignari quod obsesssi agerenl, dum eos civitatis muros
334
Ejosqae coin praeconiun
Allolleret mullitudo,
Princèpt. . . . serenissimus
Jocundatus in domino ,
Sanclum virtim praesulalu
. . . sublimavit illico.
Fit inde permaximum *
Tripudium ecclesiae
Quae lali se cernebat
Donatam anlislite.
gratulabatur plebeïa turba,
Quae lali reclori fueral commissa.
Félix plane Lutetia,
Quae dum sancti nites Dyonisj glor.ia ,
Hac etiam djtaris preliosa gemma.
Caesarauguslam aggressi
Civilatem [devenerunt],
Quam valida mililari
Undique manu vallarunt.
At cives urbis obsessi
Cum non quirent resislere.
Indicto jejunio sibi ,
Et induli ciliciis,
. . . cum tunica beati
. . . Yincenlii marlyris ,
. . . muros cum bymnodiis
Circuibant civilatis.
.... hostes ignari
. . . (juid obses.vi agereol .
Stropbl < ii vers rie sopl >n IUm ..
N n'avoiu pas I nmencemenl <l< l'expédition <l< Cbildebert en I ^|
332
processionaliter circuire vidèrent, putabant quod aliquid male-
ficii perpetrarent ;
apprehensumque unum de civibus , cœperunt quid hoc essel
perquirere allentius.
Qui ait : Tunicam beati Vincenlii, inquit, deportamus, et ut
nobis sancli martijris precibus miserealur Dominus, flagitamus.
Quod cum relatum esset régi piissimo, ilexus ad misericordiam
pectore mitissimo,
a Cœsaraugustanis accipiens stolam sancti levilœ et martyris in
munere gratissimo, una cum fratre se reddidit genilivo solo.
Veniens igitur Parisius in suburbii loco , qui olim nuncupa-
batur Lucoticius, in honore beati Vincentii ecclesiam acceleravit
construere propensius.
Oppresserat vero idem rex inclytus dudum Amalricum regem
Gothorum causa sororis , quam isdem Amalricus cum consensu
amborum fratrum, Childeberti videlicet et Chlolharii, in matrimo-
niumjunxerat : }ed cum esset arianœ sectœ,
dumregina venerabilis frequentaret limina catholicœ ecclesiœ ,
eam vir suus diversis contumeliis afficiebat quolidie.
Quem, ut prœlibavimus, rex christianissimus opprimens bellico
jure,
\li(|iii(l malHirii
Petabtnl qood perpétreront*
umiin
Apprehensum «l<' nvilms
Coeperunl. . . qnid hoc esset
Perquirere allenlius.
« Tunicam, inquil, beali
» Vincentii deportamus ,
» Ul nobis precibus sancti
» Misereaturdominus. »
Quod cum relatum esset
Régi [nostro] piissimo,
Flexus ad misericordiam
Peclore mitissimo (clemenlissimo?),
Accipiens stolam martyris
In muuere gratissimo,
l na cum fratre reddidil
Se . . . genilivo solo.
Venions igitur Parisius ,
... in suburbii loco ,
Qui vocatur Lucoticius,
Ecclesiam acceleravit
Conslruere propensius.
Dum liminajrequentaret
Ecclesia? calholicae,
Eam vir contumeliis
Afficiebat quolidîè.
Quem rex rhrislianissinms
Opprimons bellico jure,
Noll\.-||r I;.. un, l.islr,,,.,, I i< i tnill J fait «l.linil |. >.
33 ï
recepta sorore ex ïoletana urbe quam isdem Amalricus sedem
habebat,
asportavit crucem auream pretiosis gemmis redimitam nec non
ex opère Salomonis, ut fertur, triginla calices, quindecim pale-
nas , viginti quoque evangeliorum capsas ;
quae omnia, ut vere princeps Christo omnino dévolus, maluit ec
clesiae distribuere potius quam retinere in proprios usus.
Gratia igitur vivificœ crucis ecclesiam sanclissimi martyris, ubi
ipsam cum aliis pretiosissimis ornamentis delegavit, in modum
crucis aedificare disposuit.
Cujus basilicœ opus mirificum describere nobis videtur super-
fluum : qualiter scilicet dislincia fenestris, quibus pretiosissimis
marmorum fulta columnis, quove modo crispante caméra compta
auratis laqueariis,
necnon parietes, ut Ghrisli decebat aulam, quo décore nitebant
pictura aurei coloris , strato inferius pulcbro emblemate pavimenti.
Tectum vero ipsius basilicœ, adprime deauralo cupro aère , re-
percussum solis jubare, sic flammigero rutilabat fulgore, qualenus
intuentium aciem reverberaret nimia claritudine.
335
(<]um recepU&el sororein
El roletaoa ( — ridturo?) urbo,
v>|x»riavit (reluïil?, auream
Crmrin prellosis
Gemmis redimilam
Ex opère Salomonis,
Triginla calices, quindecim païen as,
Evangeliorum el viginli capsas.
Quod totum, in Christovere
Princeps omnino dévolus,
Maluit . . . ecclesiae
Distribuere potius
Quam . . . retinere
... in proprios usus.
Ecclesiam sancli martyris ,
Ipsam ubi delegavit,
in modum crucis
Aediiîcare (conslruere?) disposuit.
Illa fenestris dislincta ,
Marmorum fulta columnis,
Crispante caméra compta,
Àuratis luqueariis,
[Piclos habel] parietes,
[Sic] ut decet aulam Chrisli,
Inferius stralo pulchro
Emblemale pavimenii.
Te< tum vero basilicae
Quod aes adprime deaural,
Solis percussum jubare
Clariludine rutilât,
Sic ut oculos ful^<»i'
Flammigero réverbérai.
CH. LENORMAN1
DES
IMPOSITIONS PUBLIQUES
DANS LA GAULE,
DEPUIS L'ORIGINE DE LA MONARCHIE DES FRANCS JUSQU'A LA MORT
DE LODIS-LE- DÉBONNAIRE.
L'Académie des Inscriptions et belles-lettres av;iit proposé pour sujet d'un prix de
4,500 francs, qu'elle devait décerner en 4836, la question suivante: Rechercher
quelles furent les impositions publiques dans les Gaules, depuis l'origine de la
monarchie des Francs jusqu'à la mort de Louis -le- Débonnaire ; comment elles
furent établies et perçues, et quelles personnes y étaient soumises. Le prix n'a été
adjugé qu'en 4^37. M. Guérard , au nom de la commission chargée déjuger le
concours, lut à l'Académie le rapport que nous publions ici. Il peut être utile soit
à ceux des concurrents qui se décideraient à faire imprimer leur travail, soit à toute
autre personne qui entreprendrait de traiter la question proposée par l'Académie.
Trois mémoires seulement ont été envoyés celte année au con-
cours sur la question des impositions publiques : il y en avait eu
cinq en 1836, pour le concours ouvert déjà sur le même sujet. Les
deux mémoires qui n'ont pas reparu étaient les plus faibles des
cinq. Aujourd'hui, que le nombre des concurrents a diminué, le
mérite de leurs compositions s'est beaucoup accru.
La question proposée avait depuis longtemps excité la curiosité
des savants et des publicistes, et fait l'objet de leurs recherches et
de leur examen. C'était, en effet, un point très-important à éclaircir
dans notre histoire , que celui qui lient au système financier en
usage sous les Francs des deux premières races : il s'agissait de
savoir si l'administration romaine, en ce qui concerne les imposi-
tions publiques, avait été maintenue par les conquérants barbares
de la Gaule, ou bien si elle avait été par eux changée ou entiè-
rement abolie; et, dans ce dernier cas, par quelles institutions
:U7
nouvelles les «ikkmiiio ftmnentété remplacées, et de qootle Ma-
nière avaient 614 asuiréi lei lerricei publics.
La solution de cette question entraîne après elle des s*
quences fort graves et fort étendues. Ainsi, pai -exemple, le système
savant cl rompliqué des finances romaines a-l-il été rnnservô par
les Francs? H faudra dès lors supposer dans C€ peuple un génie.
des lumières et un degré de civilisation qu'on serait bien aise, mail
bien en peine d'apercevoir dans ses annales; il faudra, de plus,
admettre que les droits du lise ayant été maintenus, lesdrnih (fol
propriétaires, ou au moins de la propriété, auront été respectés ; en
d'autres termes, que la nation conquise, payant aux Francs les
mêmes contributions, ou, si l'on veut, des contributions plus fortes
qu'aux empereurs, aura joui, en droit, de la possession paisible et
de la libre disposition de ses biens. De là on devra conclure encore
le maintien de la curie et du régime municipal ; car c'était par la
municipalité surtout que le fisc atteignait le contribuable. De là ,
des citoyens plus ou moins libres , mais enfin des citoyens et non
des serfs, attendu que le serf acquitte des redevances privées, non
des impôts publics, et qu'il est comptable à son maître, non au sou-
verain.
Que si , au contraire , l'impôt cessant d'être une contribution
publique, est descendu à l'état de cens, le citoyen ou contribuable
sera descendu en môme temps au rang du censitaire, et aura ainsi
passé de la liberté a la servitude. Alors il se sera formé une nou-
velle classe de personnes, un nouveau gouvernement, une nouvelle
société. C'est ainsi que le moyen âge, en brisant le lien politique
qui unissait l'homme privé au pouvoir central, a remplacé la patrie
par la seigneurie, la loi par la coutume, la nationalité par la
féodalité.
Le sujet des impositions mis au concours par l'Académie est
donc un sujet très-important et très-riche; aussi avait-il été traité
par des savants et des publicistes du premier ordre. C'est en même
temps un sujet très-difficile, sur lequel la plupart ont des opinions
tout à fait différentes. Le nœud de la difficulté était dans la ques-
tion de savoir si telle redevance payée au roi était un MM m
un impôt; si le roi l'exigeait en tant que roi, ou seulement et uni-
quement en tant que seigneur ou propriétaire.
Les concurrents, quoique souvent peu d'accord entre eux sur
la manière d'expliquer les mômes textes, sont tous à peu près du
môme avis sur le fond de la question, et l'on peut dire que tous les
i. 23
338
trois finissent par déclarer qu'il n'y avait pas ou qu'il n'y avait
presque pas d'impositions publiques sous les deux premières races.
L'auteur du mémoire N° 1 s'est livré à de grandes recherches,
qui lui ont fourni le moyen d'enrichir son travail de nombreuses
citations. Il a traité avec assez d'exactitude tous les points de la
question.
Malheureusement chez lui les discussions ne sont pour ainsi
dire qu'entamées, et rarement mènent-elles à quelque chose de
concluant; quelquefois aussi il manque de logique, et sa critique
est en général un peu dépourvue de justesse et de précision. Ces
défauts peuvent tenir, au moins en partie, à la division qu'il a
adoptée pour ce qui se rapporte aux impositions directes. Après
avoir partagé le sujet en cinq ou six époques, il est forcé, à chacune
d'elles, de reproduire à peu près les mêmes arguments, et de tirer
à peu près les mêmes conclusions ; ce qui l'oblige chaque fois à être
court, et, en voulant être court, il reste le plus souvent incomplet.
Il eût mieux valu peut-être se conformer, pour la division du tra-
vail, à la division même de la question, au lieu de suivre l'ordre
chronologique, et, plutôt que de traiter de tous les points à toutes
les époques, rassembler toutes les époques dans le même point.
Bref, on peut dire du mémoire N° 1 qu'il aurait disputé le prix, si,
dans ce travail, le mérite de la composition eût répondu à celui des
recherches. Toutefois, attendu que l'auteur a traité avec plus de
succès, peut-être même avec une certaine supériorité, tout ce qui
concerne les contributions indirectes; et attendu que, relativement
à la question principale, s'il n'a pas suivi la meilleure voie, il est
pourtant arrivé près du but, la commission a été d'avis de lui ac-
corder soit l'accessit, soit la mention la plus honorable.
Le mémoire N° 2 commence par un avant-propos, dans lequel ,
après avoir passé en revue les savants ou publicistes français qui
ont traité le sujet mis au concours par l'Académie, l'auteur* ré-
sume les opinions de chacun d'eux, et les réduit à trois principales,
ayant pour chefs Adrien de Valois, Dubos et Montesquieu. Ensuite,
dans un exposé préliminaire , il examine quelles étaient les im-
positions publiques dans les Gaules, au commencement du cin-
quième siècle de notre ère. D'abord il expose le système des im-
positions chez les Romains, à cette époque qui précède immédia-
tement l'invasion des Barbares; puis il passe aux Germains, et
' M Guadet.
prouve que, chez ces peuples, it n j avait pas d'impôts propres
dits; enfin il décrit la formation cl le caractère général .1»- h
nation des Francs..
Cette portion du travail de l'auteur a pleinement satisfait votre
commission, sons le triple rapport de l'érudition, de la méthode et
du stylé. C'est fc ses yeux, sauf dans quelque! délaili qui ne
peut-être pas sans reproche, c'est, dis-je, un morceau lrès*sjonel
très-bien écrit, et particulièrement une excellente lotroduotioa sa
mémoire qu'elle précède.
Ce mémoire se distingue aussi par des qualités très-rccomni.m
dables : la disposition du sujet est régulière cl bonne ; les pre
sont bien choisies; la discussion est habilement conduite cl ne pré-
sente rien d'indécis, et, partout dans la manière de l'auteur, on re-
marque de la sagesse, de la bonne foi, du jugement et de l'in-
struclion.
Son opinion sur le point capital de la question est que les impo-
sitions directes ont été maintenues, a l'égard des <iallo-Homam>,
jusque sous Dagobert, sans que les Francs y aient jamaû
soumis; que, d'ailleurs, l'assiette et la perceplion en étaient irre*
gulières et peu assurées, et que le système romain, profondément
altéré par la conquête, fut dès lors en pleine décadence et menues
ruine. Or, une pareille solution approche beaucoup d'une néga-
tion, quand on considère comment la question a été posée par l'A-
cadémie; et nous n'avons pas eu tort, en ce qui regarde le mémoire
N° 2 , de dire que , suivant l'opinion de tous les concurrents, il
n'y eut pas, ou il n'y eut presque pas de contributions directes sous
les deux premières races.
Le mémoire N° 3 est précédé d'un traité sur le système des
impôts et, en quelque sorte, de l'administration romaine sou> h l
empereurs; traité fort clair, fort savant et fort remarquable \ Ce
qu'on y lit de la manière dont se faisait l'assiette de l'impôt former
est surtout digne de la plus grande attention. Suivant Tailleur,
qui paraît très-versé dans le droit romain et très-ingénieu\ dans
l'interprétation des textes, cet impôt fui, depuû Constantin, I
sur le capital et non plus sur le revenu; et toute pmpi iété estimée
mille so/jrficonstitua ce qu'on appelait un caput, un jinjum h
inrium. Cette valeur de l'unité imposable, composée de mille scsjsj
d'or, n'avait pas encore été déterminée : l'auteur l'a découverte en
1 L'auteur (1. d mémoire ed M Bandi dl Vi m d I
3iO
rapprochant fort adroitement un passage négligé jusqu'ici d'une loi
de Majorien, des autres passages des textes latins depuis longtemps
employés dans le même cas par les commentateurs. Cette décou-
verte, si elle se confirme, ouvre la voie à une foule de questions
neuves relatives à l'économie politique de l'empire romain, et, par
rapport à quelques-unes de ces questions, elle recule de beaucoup
le terme où M. de Savigny s'est arrêté.
Pénétrant ensuite dans le cœur du sujet mis au concours, l'auteur
démontre très-clairement que le census mentionné dans les lois ou
dans les chartes n'est qu'une redevance privée et domaniale, et c'est
dans ce sens qu'il explique parfaitement, sans laisser aucune incerti-
tude, le terra censalis du capitulaire de l'année 819. Il prouve que,
dans cet acte, il s'agit d'une précaire ou d'une terre donnée soit au
fisc, soit à l'église, par une personne qui s'en est réservé la jouis-
sance pendant sa vie, moyennant un census assez modique qu'elle
paie au donataire. Ce texte, dont on se servait comme d'un puis-
sant argument pour prouver l'existence des impositions publiques
sous les Carlovingiens, n'avait pas encore été expliqué d'une ma-
nière aussi nette et aussi sûre.
L'auteur, qui s'est attaché à la lettre du programme, sans doute,
parce qu'étant un étranger, il n'a pas été informé, comme parais-
sent l'avoir été ses concurrents, de l'interprétation que l'Académie,
dans une de ses séances, avait faite de ce programme ; fauteur,
dis-je, n'a donné la préférence à aucune des deux questions sur
l'autre, et n'a pas mis plus d'intérêt à la question des impositions
directes qu'à celle des impositions indirectes, En général , dans sa
manière de procéder, il recherche les passages où il est question
de census, de tributum, de vectigal; puis il les explique, et fait voir
qu'ils ont tous rapport à des redevances privées ; et comme il ne
trouve nulle part rien qui indique une imposition publique directe ,
payée par un homme libre , il nie l'existence d'aucune imposition
de cette espèce. Mais lorsqu'il aborde franchement la question , et
qu'il veut prouver directement qu'il n'existait pas d'impôts fonciers
ni d'impôts personnels, on est forcé de reconnaître que, relative-
ment à toutes les autres parties de son mémoire, celle-ci est fai-
blement traitée, et qu'il s'y montre moins érudit et moins habile
qu'à son ordinaire. On remarque aussi, sur des points accessoires,
des erreurs évidentes, comme lorsque les majores et les judices
villarum, qui généralement étaient pris parmi les personnes de
condition servile , sont représentés comme des hommes libres et
Ml
de liants pereonnagea. Mais plus Ma il âtaMil eolre U d< les
dîmes, nome fj dcriwiv, une distinction qui n'avait pas encore été
aussi bien faite par personne. J'ajoute, et c'est an mérite particulier
à ce mémoire, que parloul lesinititQlkmi dei Francs .N iopi|spîfBeu -
semeui mises en parallèle avec celles des Romains qui semblent
avoir avec elles quelque analogie.
En résumé, le concours ouvert par l'Académie sur la question des
impositions publiques a donné les résultais les plus satisfaisants. I l
solution de cette question peut être regardée aujourd'hui au moin<
comme fort avancée, et résolue par les auteurs des mémoires dans
un sens favorable à l'opinion de Montesquieu, et contraire à celle de
l'abbé Dubos,deM. de Pasloret, et, je dois le dire, de M. Eichhorn,
qui, sur toutes les questions de droit public au moyen âge, jouit
d'une grande et légitime autorité de l'autre côté du Rhin.
On pouvait encore alléguer d'autres textes fort importants dont
les concurrents n'ont pas eu connaissance , ou du moins dont ils
ne se sont pas servis, par exemple :
1° La constitution de ClOlaire ', de l'an 560 environ, suivant Ba-
luze (qui se trompe)2, dans laquelle ce roi, qui fait aux églises la
remise de la dîme et des autres droits qu'il percevait sur certaines
terres et sur certains revenus, paraîtrait avoir levé dans ses étals
des espèces d'impôts publics.
2° In passage de Grégoire de Tours 3, omis par D. Bouquet,
dans lequel, après avoir dit que l'empereur Léon affranchit la ville
de Lyon de tout impôt, parce que l'archidiacre de celte ville avait
guéri la fille de cet empereur, l'historien ajoute : « Encore aujour-
» d'hui, à trois milles autour de Lyon, on ne lève aucun impôt
» public, tributa non redduntuv in publico. »
3° Le diplôme de Louis-le-Débonnaire et de Lothaire, son fils \
qui confirment, en 828, à l'abbaye de Sainl-Gall la D
faile a celle abbaye par le roi Pépin du census payé au fisc p.n des
hommes libres du Brisgau.
4° Le diplôme de Louis-le-Débonnaire5 de 830, par lequel
empereur cède à l'abbaye de Reichnau une partie du census ou
« Capital.,!. ï,col. 8.
3 L'acte ne peut être de l'an 560, attendu qu'il n'est pas émané de Clotairc T, ma j
de Clotaire II, suivant la remarque Sa Montesquieu.
3 De Gloria confessor., 63.
* Neug., tom. I, p. 496. 497.
kopp. . ». I . |l.
342
Iributum qu'on payait au fisc dans le comté de Conrad , plus la
dîme ou le dixième de la portion possédée par le comte Raban ,
et le neuvième du tribulum que le Brisgau devait au prince.
5° Un acte du concile assemblé à Germigny en 843, dans lequel
il est dit que le défunt empereur avait exempté l'abbaye de Corbion
(autrement de Saint-Laumer) de tous services royaux et de tous im-
pôts publics, a cunctis regalibus servitiis et publicis vecligalibus
immunem fecerat.
Il est sans doute à regretter que des textes de ce genre n'aient
pas été joints aux autres éléments destinés à résoudre la question;
non pas qu'ils dussent nécessairement en changer la solution, mais
parce qu'ils sont de nature à fournir à des adversaires plusieurs
objections non prévenues par les concurrents.
Observons toutefois qu'il serait injuste d'exiger que ceux-ci
eussent connu et relevé en deux ou trois ans tous les passages
relatifs à des redevances quelles qu'elles soient, passages extrê-
mement nombreux, et dont les tables placées à la fin des collections
de textes accusent très-rarement la présence.
Leurs compositions, d'ailleurs, sont plus et mieux que de simples
mémoires, ce sont de véritables ouvrages pour lesquels même une
somme bien supérieure à celle qui fait le fond des prix acadé-
miques ne saurait êlre regardée comme une indemnité suffisante.
Aussi la commission, quoique frappée des inconvénients et de la
difficulté de s'écarter des moyens ordinaires mis à la disposition de
l'Académie, n'a-t-elle pas cru manquer à la discrétion imposée en
pareil cas, en vous demandant de faire exception à la règle, parce
que les mémoires N° 2 et N° 3 faisant, pour ainsi dire, exception
à l'usage, ont un genre et un degré de mérite qu'on a rarement
l'occasion de récompenser dans les concours. Elle est d'avis de dé-
cerner à chacun de ces mémoires un prix d'égale valeur, en ob-
servant seulement que le N° 3 a fait preuve de plus de mérite,
quoique, pour la manière dont il a traité la question, il n'ait pas
d'avantage sur son concurrent *.
Suivent les conclusions.
Paris, le 1 -i juillet 1857.
GUÉRARD.
* Conformément aux conclusions de ce rapport, le prix fut partagé entre M. Baudi
di Ycsme et M. Guad«t; et il fut fait mention honorable du mémoire N° i. Voy.
M cm. de l'Acad. des Inscr., t, XII, 1 rc part., p, 285.
FRAGMENT
» ( I MKMOME
SUR LES INVASIONS DES NORTIIMANS
SUR LES RORDS ET AU MIDI DE LA LOIRE
Couronné en 1839
PIB L Ai; UU MIE DES INSCRIPTIONS ET RELLES-LKTTRES.
et les Northmans à Angers. — Siège de cette ville par Cliarlcs-lc-Chauvc .
— Les Northmans en Bretagne. — Guerre civile de Pas< -m-ilit ii et \\ mfaïul,
comtes de Rennes et de Vannes. — Les Northmans
auxiliaires de Pascwethen.
873-876.
Les Northmans apparurent l'an 820 dans l'Aquitaine. En 813,
ils brûlèrent Nantes, massacrèrent lévéquc Aclartl, pillèrent la
Midi et l'Ouest de la France, de la Loire aux Pyrénées, saccagè-
rent Tours, Poitiers, Limoges, Saintes, Bordeaux, Toulouse, se-
mèrent partout le carnage et l'incendie. Robert-le-Forl essaya de
leur résister: Robert succomba à la journée de Brissarlbe 8G6), et
rien, dès-lors, ne s'opposa plus aux pirates. Les \illes lurent ré-
duites en ruines, les campagnes en solitudes. «Presque toutes les
églises voisines de l'Océan, dit un lémoinconlcmporain. l'historien
de la fondation du monastère de Vabres, sont dispersées, l< -
dépeuplées, les couvents détruits. De nobles églises QDl été (lum-
en désert et les arbres des forêts couvrent maintenant le
sommet de leurs murailles. Aux bords de la mer, surtout, la lerw
344
est demeurée inculte, et à peine, hors des donjons fortifiés, peut-
on rencontrer quelques hommes errants au milieu de la soli-
tude '. »
Tel était l'état de la France d'outre-Loire, telle sa misère, quand
les pirates du Nord, las de massacres et de pillages, songèrent,
pour la première fois , à se fixer au sein de cette malheureuse
contrée.
A la tête d'une des bandes qui stationnaient à l'embouchure
de la Loire, était un homme dont la sanglante renommée a eu
dans tout le moyen âge un sinistre retentissement : Hastrng
...li fels
... Li très horrible, li crueaus,
Li plus mais hom qui une nasquit
E qui al siècle plus mal fist 3.
Hssting (si pourtant ce nom est bien celui d'un individu, et non
un titre de dignité) avait pris part a la terrible expédition de 843,
et, depuis, rarement une année s'était passée sans qu'il entraînât
ses bandes au ravage des provinces méridionales de la Gaule.
Jusqu'alors les invasions Scandinaves n'avaient présenté que le
spectacle de pirates furieux, tuant sans but, sans pilié et sans re-
mords. Quelquefois, il est vrai, le fanatisme religieux s'élait mêlé
à cette rage insensée ; les brigands s'étaient faits apôtres et
avaient grossi leurs rangs des misérables serfs, des moines rené-
gats que leur envoyaient la faim, la débauche et la peur. Mais c&
n'était plus du butin seulement, ce n'étaient plus quelques cen-
taines d'apostats qu'il fallait à Hasling : c'était une domination
durable et glorieuse, c'était sa part de la terre et du soleil des
Gaules. En moins d'un demi-siècle , le génie aventureux du Nord
avait parcouru cette triple phase ; les brigands étaient devenus
convertisseurs; et les convertisseurs, à leur tour, abandonnant
bien vite ces vains projets de prosélytisme qui semblent réservés
aux nations passionnées du Midi, se livraient tout entiers à cet
instinct de concjuête qui avait déjà produit la grande invasion
germanique.
* Epist. Agii Vabrens. Abbat., de Origine Mon. Vabrens., ap. Catell. in Hist.
(.omit. Tolosanorum, p. 69.
2 Chronique des ducs de Normandie, par Benoît dit de Sainte-Maure, pub. par
)>. Michel, Paris, \K)(\, t. I, p. 'JR.
146
tfaatiog a deviné le plan que doit, vingt ans plus tard, rêalifél Hol-
lon. Il s'asseoira dans une des vieilles et puissantes cités baMiespar
les Romains ; il \ fixera ses guerriers avec leurs femmes et leurs
enfants, comme autrefois les trihus frankes, dans les villes arra-
chées ,ni\ Césars. Il renonce l la pairie lointaine; nouveau Clovis,
il a rêvé pour une nation nouvelle une nom elle domination, cl,
comme les rois franks avaienl pris Tournay pour menacer Tri
Arles et Lyon, il prend Angers à la face de l'empire de Charle-
magne, pour de là l'élancer sur Paris et sur Toulouse.
Angers était une ville importante et un poslc presque impre-
nable. Entourée de larges murailles élevées par les anciens maîtres
du monde, elle dominait du baut de son chaHeau, bâti sur le roc,
le cours de la Mayenne, et donnait la main à la staiion de Nani> s
et à celle de la Sèvre nantaise : Tune, inépuisable arsenal en cas de
défaites; l'autre, poste avancé au milieu du Poitou. Hasting ré-
solut d'en faire son point de départ pour la conquête. Il alla cher-
cher dans le Nord une colonie guerrière, et le temps que nécessila
la levée de celte armée de pirates, de femmes et d'enfants, procura
un moment de répit au pays d'outre-Loire. Pendant les années
871 et 872, les chroniqueurs ne font, en effet, menlion «1 au< un
désaslre; mais, en 875, les Northmans reparaissent sur la Loire ,
ils remontent le fleuve, renversant sur leur route, villes, châ-
teaux, églises et monastères, désolant les campagnes; ils entrent
dans la Mayenne et s'approchenl d'Angers \
Pas un soldat ne se trouva pour leur résister; depuis la mort
du duc d'Anjou, Robert, et du comle de Poilou, Ranulf, ces deux
provinces étaient dépourvues de défenseurs. Aussi, à la nouvelle de
l'invasion imprévue d'Hasling, les habilanls s'enfuient et se dis-
persent 2. Le barbare entre sans coup férir dans la ville déserte .
place ses barques sous la protection du rocher escarpé au pied
duquel coule la Mayenne, partage aux familles de ses guerriers
les maisons abandonnées, et s'occupe aussitôt de multiplier les
moyens de défense autour d'une place déjà formidable par sa po-
1 Civitatein Andc^avis (in «jua Normanni i qnifousdam arbibus, erer*U
castellis, nionasicriis et ccclegiis incensis , et agris in solitiidinrm niaetit, .. re»idc-
Lanti... (Annal. Berlin, ad an 87r>, ap. D. Bouqu.-t. t \ II. f. U7.)
3 Andegaviac civitatem, civihus fuga dilapsis, vacuam nperieotes, ingredinntur.
[Cbron. Monaat. S Sergii Andegav. — Annal. M» ttaM. — (,lu. R n<Mrn«r,ap.
D. Bouquet, t VI. p.
346
sition. La ville était inattaquable du côté de la rivière; il fait creuser
et élargir des fossés, élève de nouveaux retranchements, répare
les murs écroulés, et, la ville une fois fortifiée, il laisse ses sol
dats se répandre dans les contrées circonvoisines pour les dévaster ' .
La lâcheté était grande dans l'empire de Charles-le-Chauve, le
gouvernement sans énergie, et les populations dans l'épuisement.
Trop souvent le fils de Louis-le-Débonnaire était demeuré sourd
aux cris de ses peuples expirants. Tant de honte, d'ailleurs, s'at-
tachait déjà à son règne , qu'on pouvait croire le sentiment de
l'honneur national éteint dans son cœur. Quant aux provinces ,
elles étaient si fractionnées, si étrangères l'une à l'autre, le danger,
pour la plupart, était si loin encore, qu'elles eussent sans doute
laissé faire, se fiant, pour l'avenir, à ce courage du désespoir qui
sauve quelquefois , ou à ce courage passif des martyrs qui use
l'oppression et conserve les races vaincues.
Pourtant il n'en fut pas ainsi. Charles se réveilla à la nouvelle
de l'occupation d'Angers, celte peste enfermée au fond des en-
trailles du royaume 2. La Gaule entière comprit avec lui qu'il
s'agissait du salut public, que la soif de pillage des Northmans ,
irritée par le butin qu'ils avaient déjà fait, ne pouvait plus se sa-
tisfaire que par la ruine universelle 3. On se décida à écraser les
pirates, et l'expédition préparée contre eux prit le caractère d'une
guerre générale.
La prise d'Angers par Hasting était, en effet, un cas de guerre
1 Quam cum munitissimam , et situ loci inexpugnabilem esse vidissent, in lœtitiam
effusi, liane suis suorumque copiis tutissimum receptaculum adversus lacessitas bello
gentes decernunt Protinus navib.is per Meduanam fluvium deductis, cum mulieribus
et parvulis suis, veluti in ea habitaturi intrant , diruta reparant, fossas vallosque
rénovant, et ex ea exilientes repentinis incursibus circumjacentes regiones dévastant.
( Chr. Mon. S. Sergii Andegav. ap. D. Bouquet, t. VI', p. 55.)
Tout ce passage est copié textuellement par les Annales de Metz, ibid., p. 200 , et
par la Chronique de INantes, ib . , p. 220.
Northmanni urbem Andegavis, quasi in ea habitaturi, cum suis omnibus occupant.
( Chron. Sigiberti Gemblac. ap. D. Bouquet, t. VI', p. 252.)
Normanni cum suis omnibus Andegavos occupant , quasi eam inhabitaturi. (Chron.
SithienseS Bertini, ap. D. Bouquet, t. VII, p 269.)
Quod cum Carolo tam perniciosa pestis in visceribus regni inclusa nuntiata esset.
(Chron. Monast. S. Serg. Andegav.)
3 Sollicitati paucarum civitatum vel regionum direptione et ex prseda singularum
quantac opes universarum essent , animo prospicientes , Andegavis civitatem. .. ingre-
diuntur. ( Ann Mettons, ad. ann. 875, ap. D. Bouquet, t. VI, p 200.)
m
nationale, prévu avec terreur par la dièie de Marteo, an B4
Il \ a\ail iinasion du territoire, il \ avait Lnntireri, il y a\ail
péril pour (oui le royaume : toul le. peuple, d'un boni I l'antre
des Gaules, devait se lever pour repoosaar l'ennemi publie*. De
chacun des royaumes qui obéissaient a Charlcs-le-Chauve , ée la
Neustrie, de l'Aquitaine et de la Lorraine, une armée formidable
s'apprêta à marcher sur les rives de la Loire, et è éteindre l'in-
cendie qui menaçait le pays entier.
Charles, au milieu môme de cet cnlhnusia>me uni\er*el, M
démentit pas son caractère rusé et cauteleux. Il fit répandre lé
bruit que les Bretons, suivant leur usage, menaçaient la fron-
tière, qu'il avait levé des troupes pour les punir, que c'était contre
eux qu'il marchait avec toutes les forces de son empire 3. Tandis
que les Norlhmans rassurés s'endorment sur la foi de cette fausse
nouvelle, les préparatifs de l'expédition continuent, mais a\e« une
grande lenteur, à en juger par une expression des Annales de
Saint-Berlin : Les Northmans résidaient déjà depuis îahgtèmpi <<
Angers*. Enfin Charles se met en campagne : chemin faisant, il
apprend que son neveu Carloman l'aveugle s'est enfui de son
monastère et s'est joint à Louis, roi de Germanie. Ce fâcheux
événement le trouble à peine; il continue sa route et arrive bientôt
sous les murs d'Angers 5.
On campe, on entoure la ville d'une forte palissade6. Des
ambassadeurs , munis de lettres de créance , vont solliciter le roi
* Fa volumus ut cujuscumque nostrùwi homo , in cujuscumque n ;;n<> *it , < mu
tentera suo in bostem , vcl aliis suis utilitatibus pergat ; ni-i talis r< ;;ni invasio , quain
Lu n tue ri dieunt, quod absit, acciderit, ut omnis populus illuc rcjjni ad rain r. |>< I-
landam comniunitor pergat. ( Convent. ap. Marsnam an. 847, Adiuinli.it K
cap. V, ap. D. Bouquet, t. VIT, 604.)
a Illico ex omnibus regnis, qua; sua: ditioni parebant, xluti ad BMHMM in< < •ndnim
extinguciidum, exercitum colligit. (Cbron. MttMttt, > Seff. Andegav.)
3 Carolus Ini-tnii drnimti.il mi» us Britaiiniain. ut Normaiini . qui And.
(•ni uccupaverant , non autumarent m- tdvOTMl mê iH«" iluruin . n- ni alia loca in
quibu» iia constringi non possent . aufugcrcnt. (Annal. Berlin, ad an. 873, »P'
D. Bouqmt. t.\[,p.U7.)
' In qui Normaaai jam diutiiriin tnnpnre residebaut. | Ami. !>• i
l'nde non ma;;iioprre est ( arnlu-. ronturballU ; »ed
collecta civiutom AndegarU 'Anii.il. Berftia .<d tu. >7~>, ap. D. Bouq . I W
p. ||<
| n. li.rlin )
348
des Bretons , Salomon , le supplier de venir au plus tôt au secours
du roi des Franks, son bon cousin et compère, et de l'aider à ex-
pulser l'ennemi commun. Ils lui rappellent que plus d'une fois la
Bretagne a été , comme la France , désolée par ces infidèles du
Nord. Le salut commun dépend du roi des Bretons, de ce prince
si brave et si expérimenté dans la guerre, si sage au conseil , si
fidèle dans sa probité, si puissant par le nombre et le courage de
ses guerriers. En s'emparant du cours de la Mayenne , qui bai-
gnait dans ce temps les murailles d'Angers du côté de la Bre-
tagne , il peut terminer la guerre d'un coup.
Salomon répondit gracieusement aux envoyés de Charles qu'il
n'hésiterait pas à amener toutes ses forces au secours du roi des
Francs. Les ambassadeurs quittèrent sa cour pleins de joie et
rapportèrent à leur maître la réponse du Breton \
Bientôt, en effet, une armée bretonne , forte de plusieurs mil-
liers d'hommes, plante ses tentes sur les bords de la Mayenne,
dans les prés qui s'étendent de l'île de Saint- Aubin au pont de>
Treilles. Elle était commandée parSalomon, qui relevait d'une dan-
gereuse maladie, et qui, malgré sa faiblesse, avait voulu prési-
der au siège d'Angers. Salomon ne se présenta pas en personne à
Charles-le-Chauve, mais, par son ordre, son fils Wigon, escorté
des plus grands seigneurs armoricains, traversa la rivière , se ren-
dit à la tente du roi , s'inclina devant lui , et, se recommandant à
sa Sublimité , lui prêta serment de fidélité en présence des deux
nations 2.
Et quia alias Britannia per eosdem infidèles Normannos fuerat desolata, et ob
bujus modi causam intendebat habere et impetrare citius auxilium Régis Britonum
contra ipsos , et quia etiam fluvius Mcduanae a partibus Britanniee montra civitatis
tune temporis alluebat, Salomoni Britonum Régi, tanquam viro in bellis experto et
strenuo, in consiliis dandis sapienti, in probitatc fideli , et in potentia belligerorum
poîenti, suos solemnes legatos cum litteris credentiœ destinavit Ipsumque Salomonem
tanquam consanguineum et compatrem amicabiliter deprecatus est, ut in ejus auxilium
venire vellet ad finem, ut communem bostem commiinibus viribus expugnarent. Sa-
lomon autem visis et diligenter intellectis legatis Régis Caroli et eorum visis creden-
tiis, attentaque crudelitate in regno suo per infidèles Normannos multocies perpetrala,
praefatis legatis amicabiliter respondit, quod Carolo Gallorum Régi in hujus com-
mun! negotio libentissime auxilium prœsiaret, et totis viribus auxiliaietur. His auditis
legati cum magna lœtitia a curia Salomonis recesserunt, el ea quae ab ipso audierant,
Régi Carolo rctulerunt. (Cbron. Rrioc. ap. D. Morice. Pr. de l'Hist. de Bretagne, t. I,
col. 24.)
Et dum Carolns Rex in boc negotio occupais e>sct, Salomon filium sunni Wigon
148
Ce rail est digne d'attention : il occupe, dam l'iiinioirc des rcla-
lions de la France et de la Bretagne, une plate émlnenle. Si km
authenticité élail admise, il suffirai! a expliquer la conspiration
qui coula, deux ans après, la vie à Salomop, et il jetterai! un
grand jour sur la question encore incertaine de la cession «1« * r.\r-
morique à Rollon. Hais il ne faut pas onblierqa'il n'esl attesté que
par lès Annales de Saint Berlin, œuvre d'un prêtre dévoué à la
monarchie franke; que Béginon et l'annaliste «le Met/, n'en font
point mention; que la chronique de Sainl-Bricux , tout à l'heure
si complète, si minutieuse dans ses détails quand elle racontait
l'ambassade envoyée par Charles-le-Chauve à Salomon, avec
toutes les formes en usage de souverain à souverain, est entière-
ment muette sur l'hommage de Wigon au roi des Frank*. Quoi
qu'il en soit, la soumission prétendue de Salomon ne produisit
aucun effet sérieux , el ne larda pas à être oubliée au milieu de la
dissolution de l'empire. Le faible Charles-le-Simple ne parut s'en
souvenir un demi-siècle plus lard, que pour abandonner aux con-
quérants normands les droits qu'elle lui reconnaissait.
Après la jonction des deux armées, l'attaque recommença avec
une activité nouvelle. Les Bretons pressaient la ville du côté de la
Mayenne, dont les Northmans avaient rompu le pont, et sur laquelle
ils avaient rangé leurs vaisseaux entre les ruines du pont el l'Ile-
du-Monl, qui depuis a pris le nom de Saint- Aubin. Les Franks, de
leur côté, employaient, pour battre la place en brèche, de nouvelles
machines inconnues jusqu'alors, et dont l'usage avait probablement
été apporté à la cour de Charles-le-Chauve par les artistes qu'il
faisait venir de Byzancc. De part et d'autre, on se battait avec
acharnement, les chrétiens serrant étroitement la ville, les assié-
gés faisant pleuvoir sur eux, du haut des tours, une pluie de
pierres que leur fournissait la roche schisteuse, facile à diviser, sur
laquelle le châleau est fondé. Mais le siège traînait en longueur;
les guerriers d'Hasting se battaient en hommes pour lesquels il \
ad eum cum Primoribus Britonum misit : qui filius cjin se Carolo « <>mm< ml irii . <-t
fidelitatem coram lidelibus suis alla juravit. (Annal. Berlin, ad au, 87". i|>. I>. Bou-
quet, t. VII. p. H 7.)
La narration si détaillée de l'ambassade de Charles-le-Chauve à Salomon ne se trouve
que dans la Chronique de Saint-Brieux ; I* * \nn..I. 1 «!.• S.mii li. 1 1 m i. '. « foui pofel
nient ion. Mais, si elle peut être suspectée de mensonge, elle n'en est pui M |"ccieu*e
rnniiiM in;niif<«t;»tion du patriotisme breton, et comme document pour li
plr.niatiqur.
350
va de la vie; tous les engins de guerre échouaient contre leurs
imprenables fortifications ;# la contagion et la famine décimaient les
assiégeants renfermés dans leurs lignes. Le découragement s'em-
para de cette immense multitude , et déjà l'on parlait de lever ce
siège dirigé par deux rois en personne, et auquel avaient été con-
voqués les peuples de trois royaumes, lorsque Salomon fit part à
Charles-le-Chauve d'un plan hardi qu'il venait de concevoir1.
Détourner la Mayenne, mettre à sec les bateaux des pirates qui
stationnaient au pied de la roche du château, et y mettre le feu : tel
était le dessein du roi des Bretons. Les soldats travaillèrent avec
ardeur à ouvrir la tranchée. Un canal, d'une largeur prodigieuse,
fut creusé de la tête des prés voisins de l'île de Saint-Aubin jus-
qu'au pont de Maine ; la rivière, abandonnant son ancien cours, se
précipita dans ce nouveau lit, et laissa les vaisseaux des Northmans
au pouvoir des Bretons.
A la vue de cette opération , qui anéantissait leur dernière res-
source, les assiégés s'effrayèrent. Leurs chefs demandèrent à ca-
pituler, et offrirent humblement au roi des Franks une somme
énorme, fruit de leurs rapines, s'il consentait à leur ouvrir passage
à travers son armée, et à les laisser sortir sains et saufs du
royaume. L'armée refusait cette composition déshonorante ; elle
voulait en finir avec ces sacrilèges persécuteurs du Christ et des
peuples chrétiens. Mais une insatiable avarice , et peut-être aussi
une lâcheté secrète, dominaient Charles-le Chauve. Déjà, dans
une semblable occasion , il avait laissé , sur la Marne , s'échapper
une bande de pirates qu'il tenait sous sa main. Cette fois encore
il trahit la cause de ses peuples. Tout ce que demandèrent les
Northmans , ils l'obtinrent : sortir d'Angers sans être inquiétés , à
jour convenu, regagner une île de la Loire en leur possession (pro-
bablement celle de Saint-Florent), y rester jusqu'au mois de
février, y ouvrir — ce qu'on aurait peine à croire , si tous les
historiens ne l'attestaient — un marché des dépouilles de la France
* Igitur ex omnibus partibus urbs obsidione circumdata, niultis dicbus undique
summa virtute dimicatur, nova et inexquisita machinamentorum gênera applicantur.
Sed conatus Régis prosperitatis effectum non obtinuit, quia et loci faciès non facilem
pra;bebat ascensum, et Paganorum valida manus, quia pro vita eis res erat, summo
conamine resistebat. Exercitus autem immensrc multitudinis cum longo obsidionis
taedio et gravi pestilentise morbo attereretur (Chronicon Mon. S. Serg. Andegav.)
Exercitus vero cum longae obsidionis tœdio et famé ac peste attereretur (Annal.
Mettens. ad ann. 875.)
351
toléré par le roi des Frtfiks. Gharfei i*'ur iccorda tout. Eu*, de liai
. B'engageaieni à ne rommettre ni laisser commettre» de lent
vie, aucun ravage dans son royaume. Ils juraient qu'au m<>îs de
terrier, tous les pirates qui géraient restés fidèles au coite d'Odfn
sortiraient de l'rancc pour n'y jamais rentrer Ml ennemis :<ni\ «pu.
à cette époque, auraient déjà reçu le baptême, e( qui voudraient ft
L'avenir rester siueèrement attachés à la religion ( lirélienne , se
rendraient auprès du roi, et ceux qui, encore païens, voudrai» ni
< -(«pendant adopter la religion du Christ, seraient baptisés lorsque
Charles l'ordonnerait \
■ Britones.., conati sunt lluviuni a suo atvco deviaiv, ut eXSiocatO Battrai! i
DAvea Normannornin Inradere poeeent. Cœperunt itaque fossam mirae magnitudinis
ac latitudinis aperire. Quac rcs tantac formidinis metum Kormannil injecit, ut absqae
dilationc ingentem pecuniani Carolo polliccrentur, si, soluta obsidionc, c\ suo i
liberum pra-boret egressum. Rex turpi cupiditatc suprratus 'pecuniani rer. pit, .1 al.
obsidionc !«'<•< il- ma bostibus viam fecit. (Chronic. Mon. S. Scrg. Andcgav.)
Carolus viriliter ac strenue oh-idioncin Nortmannorum in gyro Andcgavis ciritatis
exequ.ns, adeo Nortmannos perdomuit, ut primorcs eorum ad illmn \« m m,i. M
illi comni.ndaverint , et sacramenta qualia jussit egerint , et obsides quo.» 01 quant.»»
quacsivil illi dederint : ut de civitate Andcgavis constituta die exirent, et in r.;;no suo ,
quamdiu viverent (viveret, suivant une leçon différente) , nec pradam facerent , nec
ficri consentirent. Pctierunt autrui ut cis in quadam insula Ligeris fluvii usque in
mense februario residere , et mercatum liabere liccret : atque in mense februario, cjui-
cumque jam baptizati essent ex eis , et ebristianitatem de celcro veraciter tenerc
vcllent, ad cum venirent; et qui adbtic ex paganis christiani ficri vcllent, ipslus dispo-
sitione baptizarentur : ceteri vero ab iltius regno discederent ulterius, sicut dictuin
ad illud in nialuni non reversuri (Annal. Bcrtin.)
Tune enim rex Carolus turpi cupiditate superatus , pecuniani a Norman 1
et ab obsidione privatim sub silenlio noctis recessit turpiter et lahonestt : sicque bos-
til.u» viam fecit (Cbron. Namnctensc, ap. D. Bouquet, t. VIII, p. 224 .)
Et quia conati sunt Britones Meduanam fluvium a suo alveo deviare, Non
emnes egressi Boni 1 civitate Karotl permissione, ingedtesi tataen peetraiim Carolo
douantes (Cbron. Britannic. ap. D. Bouquet, t. VII. \>. -
Scd pecunia sibi à Normannis data , egressum prxbuit cis, boc pacto ut ainplias
(iallias non infestaient : quod illi nequaquam tenucrunt. (( .In. m. l.i.v. .
Chenil script. Franc, t. III, p. 559. )
Voy. aussi, sur ce siège, l'Histoire de Bretagne, de don» Morice, torar I, f,
l'Ili-t. de Bretaignc, de Bcrir d'Argent ré, 2' éd. l'aris, 4GI8, 1. III, p. 185 et 4 86; et
l'.i » 'lin, Recb. bistor. sur l'Anjou <t ».•» iiioiiiiin.-rit-. 1. I. < h 19, f. i
-t Sigebcrt de Getnbloon qui lait fui de l'eppositioa de l'armée au traite :
- exerrilu. .. egressum ei» aJMtit ( Chron. StgU) <•• miU . i|. 1» H..ti.| . 1. \ II.
252.)
352
Les clauses de ce traité déshonorant pour Charles-le-Chauve
furent jurées de part et d'autre : les Northmans donnèrent tous
les otages , prêtèrent tous les serments que le roi exigea , et lui
apportèrent des monceaux d'or enlevés à ses sujets. II leva le siège
dans le silence de la nuit ; les Northmans sortirent menaçants, et,
à peine eurent-ils gagné la Loire, qu'ils ne songèrent plus à par-
tir, comme ils s'y étaient engagés, et que leurs excès recommen-
cèrent plus atroces et plus impunis.
Charles célébra comme un triomphe la triste issue de cette ex-
pédition. Accompagné des grands et du peuple accourus de tous
côtés, il entra dans la ville qu'il venait de recouvrer, assista aux
magnifiques cérémonies de la purificalion des églises , et à l'in-
stallation solennelle des corps de saint Aubin et de saint Lezin, que
les clercs avaient enlevés de leurs tombeaux à l'approche des
Northmans, et qui furent replacés dans leurs châsses d'argent. Il
fit des dons considérables à ces bienheureux , et repartit au mois
d'octobre pour le nord de ses étals , comblé des bénédictions du
clergé, flétri par le mépris des peuples.
Tel est le tableau que les historiens nous ont tracé de la mé-
morable campagne d'Angers. Des objections se sont élevées contre
quelques circonstances de ce siège , et particulièrement contre le
détournement de la Mayenne par Salomon. Mais l'accord unanime
avec lequel les chroniques présentent les détails de cet événe-
ment , la mention expresse faite par la chronique de saint Serge
du changement du cours de la Mayenne ( tune temporis murum
alluebat), ne peuvent laisser de doute sur la véracité de ce récit.
Parmi les conditions de la capitulation d'Angers , une des plus
importantes était celle qui promettait des établissements en France
à tout païen qui se convertirait au christianisme : condition dans
laquelle l'observateur attentif trouvera le germe du fameux traité
de Sainl-Clair-sur-Eple. Malheureusement l'histoire ne nous dit
pas quel en fut le résultat. Elle menlionne seulement , en 876 , le
baptême de quelques Northmans, que l'abbé de Saint-Martin de
Tours, Hugues , marquis de France, présenta à Charles-le-Chauve
au concile de Pontyon. C'étaient peut-être les néophytes que leurs
compatriotes avaient laissés dans l'Anjou et dans la Touraine. L'em-
pereur les combla de présents et les renvoya dans le Nord. A peine
furent-ils revenus dans leur patrie, qu'ils oublièrent toutes leurs
promesses , et vécurent, comme autrefois, en vrais infidèles K On
1 Interea baptizati sunt quidam IVortmanni, ab Hugone Abbate et Marchione prop-
HP rappelle le mol dmidc ce* chefs norlhmans, auquel, le |dui
île son Itapleme, le catéchise ;in;mI donné une <le ces grossières
robes blanches destinées au\ oéophylefl plébéiens: « Voilà déjà
« \ingl fois que je me lais baptiser., cl lOUJOUTtOB m'a\ail COQWerl
«des robes les plus finefl et les plus lilam lies ; mais en |
« une bonne pour des bouviers, el non pour (h - mir; riers ; si j
-1er nu, je jetterais bien vile là tes guenilles aVec i<»n (.hrist '. »,
Los païens, depuis Louis-le-Débonnaire, n'avaient pas changé.
Quant au reste des pirates échappés d'Angers, peu soucieux
d'un traité que l'inertie du gouvernement earlovin^ien el le> dis-
sensions des Bretons frappaient de nullité, ils s'étaient divisés,
Les uns, suivant une chronique , étaient partis avec Hasling pour
cette douteuse expédition de Luna, célébrée par Berx uni. -
Maure2; les autres attendaient, à l'embouchure de !a Loire, pillant
et dévastant le pays, quels résultats amèneraient les gravai
nemenls qui s'agitaient autour d'eux.
Protégé par Hugues l'abbé et le breton Tortulf, souche <\vs
comtes d'Anjou, que Charles-le-Chauve, en quittant les bords de
la Loire, avait fait forestier3 de la forêt appelée Nid-du-Merle (au-
jourd'hui Nid-1'Oison), l'Anjou avait recouvré sa tranquillité. Bn
875, les habitants de Rouen, menacés par les Norlbmans, en-
voyèrent à Angers les corps de saint Laud el de saint i;<>nlaie,
comme dans le lieu le plus sûr4 .
ter hoc ad imperatorem adducti ; et muncrati ad mot ntlitnint. El, ut ante, ita et
postmoduin ut INortmanni more pagano peregerunt. (Annal. Bertiniani td MM
ap. D. Bouquet, t. VII, p. \2i.)
I Monach. Gallens. de Reb. bcllic. Carol. Magni , lib. II , c. -!), tp I>. Bouquet,
t. V. p. 134.
' BexKarolus cum praefato tyranno (Alstagno) fœdus pepigit, el hottem f|Oem «mu
ferro nequibat, auro compescuit. Quo fœdere securus, Alatagonj I I n terra
per oceanum pelagus Ita liam tendens , Lunae portutn attigit , etc.. (Citron, anoimu ,
ap. Bongars. Gesta Dei per Francos, p. 32.)
3 Qucm (Tortulfunt) Carolus Calvus co aniio, quo ah Andcgavis, cl a toto regno
suo Normannos expulit, illius forestae , quac ÏNidu«.-\I< ruh nuneupaïur, f o resta -
rium constituit. (El (lestis consnlum Andegav. auci. Itonacho Mlajoria-ltonatterii,
ap. Acherium, t. IUSpicil., p. 257, BOT. edit. Pari-,, t 723. )
II faut bien se garder de croire que les forestiers fussent, à < œ , de
si mp tes gardes ou de simplet admintatmleon «In mrena d'une '
souvent en même temps chargé! <l< la défense des frontières. Baudoin, premier comte
uidre, avait le titre de fore» I
J. Botictici, Annal. d'Aquitaine.
1. • M
354
Mais l'Armorique était moins heureuse. Son roi , le glorieux Sa-
lomon, s'occupait a réparer l'abbaye de Redon et les autres édifices
ruinés par les Northmans, lorsqu'une vaste conspiration éclata con-
tre lui. Le 28juin874, Salomon fut massacré près de Brest, dans un
lieu qui resta flétri du nom de Mer zer- Salami, le Martyre de Salo-
mon , par quelques grands seigneurs , irrités peut-être de l'hom-
mage rendu par Wigon à Charles-le-Chauve. La mort de ce prince
fut un terrible châtiment. Comme il avait autrefois assassiné sur
l'autel même Herispoë , son seigneur, ainsi fut-il , sans pitié , ar-
raché par ses sujets de l'enceinte du couvent où il s'était réfugié.
On lui creva les yeux , et le lendemain il expira dans des tour-
ments affreux.
Les chefs de la conspiration qui arracha la vie à Salomon étaient
deux de ses plus illustres capitaines , Pascwethen et Wurfand ,
tous deux fils du roi Nomenoë et de la reine Arganlael; le premier,
comte de Brouerech ou de Yannes , et gendre de ce Salomon qu'il
assassina ; le second, comte de Rennes, qui avait à venger la mort
d'Herispoe' , son beau-père.
L'un et l'autre s'étaient plus d'une fois signalés contre les North-
mans.
En 854, Pascwethen , dans une descente des païens près de
Vannes, leur avait longtemps disputé le terrain avecl'évêque Cou-
rantgenus. À la fin , accablés par le nombre , l'évêque et le comte
furent faits prisonniers, et Pascwethen s'empressa d'annoncer son
malheur aux moines de Redon. Quoique dispersés par les infi-
dèles*, les religieux, reconnaissants pour leur bienfaiteur, en-
voyèrent aux pirates un calice et une patène d'or pesant soixante-
sept livres , pour la rançon du comte : le prélat n'obtint sa liberté
qu'au printemps suivant 2.
Wurfand était un héros à la façon d'Homère, d'un courage de
lion et d'une force de géant. On racontait de lui des traits extraor-
dinaires; un, entre autres, qui rentre assez dans notre sujet pour
trouver ici sa place.
1 On trouve dans les actes de l'Hist. de Bretagne de D. Morice, t. I, col. 298, un
privilège accordé par Courantgenus aux moines de Redon , dans lequel il atteste cette
dispersion : a Et quia infestantibus Normannis sparsim dispersi estis »
» Hœc carta indicat quod dédit Conwoion Abbas et omnes monachi Rotonenses
cs»licem aureum et patenam auream pensantes LXVIIsolidos, quem Vinwetem mona-
chus detulit secum quando venit in monasterio , ad Pascweten in ejus rcdemptione de
Normandis (Act. de l'Hist. de Bret., t. I, col. 297.)
<. 'était en 869- Salomon était en gtaarrc arac lei Northn
>c bornait à les empêcher de ra\ag6l le.s cm irons de l,i Lofa
occupant tantôt Avesac , près de Redon , tanlAI des points n
êloigOé& après Mi au «le combats , l'imer mpfljdft 1rs boititiUf.
.Mais Wurfand, dont le courage ci Ici fortef* wrifadl une ex-
pression des Annales de Metz, n'avaient pas iië/mu
In siens, supportait impatiemment ce long repos.
Un jour, probablement dans un de (es folins |f | liers aux bar-
bares, on parla de l'audace des Norlbmans , de leur patiente in-
fatigable. « Eb bien! moi, dit Wurfand, je leur ferai \oir ■ l< M
(( Bretons sont hardis à la fois et tenaces. Que le roi se relire avec
«son armée, qu'il me laisse seul ici avec mes fidèles, ei i non jours
«entiers, je le jure, je resterai dans le camp, à la face
« païens. » Ce fier propos de Wurfand fut entendu par un espion
d'IIasling et rapporté au cbef nortbman. Or , à quelques jours
de là, la paix fut conclue entre les Bretons et les infidèles, et
Salomon consentit à leur payer un tribut de cinq cents vaches.
Les pirates avaient déjà donné de i o'ages , les Bretons pliaient leurs
tentes et s'apprêtaient à partir. Tout à coup se présente au camp
de Salomon un député d'Hasting, chargé de ce singulier message:
« Il a été rapporté à mon seigneur que tu as dans ton armée un
« guerrier qui se vante qu'après ta retraite il osera, seul av. « les
« siens , rester dans ce camp. Si donc il est vraiment tel qu'il \ eut
« paraître, qu'il demeure aujourd'hui môme : mon maître veut le
« voir et faire connaissance avec lui. »
Wurfand était présent ; le roi lui demande s'il est vrai qu'il ait
prononcé ces étranges paroles et qu'il veuille les soutenir. Il répond
que ce qu'il a avancé il prétend le prouver sur-le-champ, et aus-
sitôt il demande l'autorisation de ne point suivre 1 armée. Kn \i\n\
le roi lui représente que sa fatale obstination coulera la \ie ;i koM
les siens , que pour quelques vaines paroles il court à une mort
certaine. Wurfand s'emporte; il menace, il renonce è ttfffif
Salomon, si on ne lui accorde la permission de rester* Salomon cède
à cette volonté indomptable; mais, du moins il veut donner à son
vassal le secours de quelques-uns de ses gardes. Wurfand refuse :
s'il avait avec lui un soldat qui n'appartînt pas è v> li lèlêl , il men-
tirait à sa promesse, et il la tiendra jusqu'au bout. Enfin, Salomon
part, suivi de toutes ses troupes ; et avec deux cents hommes cu\i-
ion , Wurfand reste impassible dans le camp abandonne, non-seu-
lement trois jours, mais cinq jours, mais six nuits en lierai. Il isling
350
admira ce grand courage et dédaigna de massacrer celle poignée de
braves. Pourtant , il voulut voir jusqu'où allait ce mépris prodigieux
du danger. La sixième nuit, il délivra un captif et l'envoya sommer
Wurfand de se trouver au gué du torrent voisin , entre la troi-
sième et la seconde heure du jour, pour avoir le plaisir de s'enlre-
lenir ensemble ' . Sans retard , le fier Breton ordonne à ses hommes
de s'armer, et marche au lieu indiqué. Le gué du torrent formait
une espèce de barrière enlre les Northmans et lui : à peine s'en
est-il aperçu qu'il franchit le gouffre et, l'arme au poing, s'avance
au-devant des ennemis. Tant d'audace dans un guerrier, tant de
dévouement dans ses soldats , étonnèrent les païens et touchèrent
ces cœurs duNord habitués aux exploits incroyables. Ils ne voulurent
pas de sang-froid exterminer de tels hommes , et ils aimèrent
mieux ne pas quitter leurs vaisseaux que de paraître venir défier
ces deux cents braves préparés à tout , et surtout à mourir. Wurfand
attendit jusqu'à la sixième heure ; alors , ne voyant rien venir,
sa parole dégagée et au delà, il retourna dans ses domaines, grand
comme un héros de l'Iliade ou de l'Edda.
Et son âme, disent les Annales de Metz après avoir raconté cette
prouesse gigantesque , son âme ne fut pas moins invincible contre
la mort que contre l'ennemi.
La mort, en effet, ne tarda pas à l'atteindre. Il ne survécut pas
un an au prince qu'il venait d'assassiner et dontPascwelhen lui dis-
putait la dépouille. Ces deux chefs avaient commencé par se par-
tager le royaume ; mais la discorde ne larda pas à déchirer ce pacte
sanglant. La plus grande partie de l'Armorique s'était déclarée pour
Pascwethen: il désirait la guerre. Elle éclata bientôt, et de chaque
côté les compétiteurs levèrent des troupes. Pascwethen , quoiqu'il
eût autour de lui une multitude innombrable, ne se crut pas encore
assez fort; il appela à son aide les Northmans qui, depuis leur
retraite d'Angers, observaient avidement, du fond de leur station
insulaire , tout ce qui se passait sur le continent.
A sa voix, ils accoururent, et, soudoyés par un prince chrétien,
mêlés avec les Bretons chrétiens , on les vit marcher au premier
rang à la rencontre de Wurfand. Wurfand ne se fit pas attendre :
' « Ibique mutais colloquiis fruerentur...»
Tout ce récit est extrait de la Chronique de Réginon , qui a été littéralement
copiée par l'Annaliste de Metz. Voy. Reginonis Chronicon , an. 874 , ap. Monumcnta
Germanise historica, éd. à Georg. Ilenric. Pertz , Hannov. 4 826, t. I , p. 58G et 587.
il \inl à eux dans les plaines \oisines É€ Union . mlârl péiM me-
nait-il à sa suite un millier de soldais. Toul le reste, en voyant la
presqu'île a rmnrieaine entière S6 déelarer M faveur d« | i:en,
avail déserté le parti <iu faible pour se jeler dans les rangs du plus
fort. Le comte de Vannes avail, dit -on, Ironie mille homn
trente contre un. Tous les fidèles de Wurfand le suppliaient d'éviter
une luerie insensée. Mais lui , toujours inébranlable : i Non, mes
« braves compagnons d'armes, non, je ne ferai pis aujourd'hui
« ce que jamais je n'ai fnil : lourner le dos à mes ennemis el l(
« la gloire de notre nom. Mieux vaut mourir noblement que \i\n
« dans la honte. Et pourquoi se défier de la \ i« toire ? Tenions du
« moins la fortune. Le salut n'est pas dans la multitude; le salut
« est en Dieu'. »
Celte brève harangue exalte le courage de ses compagnons. In
grand cri s'élève aux cieux, la bataille s'engage : W 'urfand, avec
une poignée de braves, se précipite au milieu du bataillon le plus
épais, et comme l'herbe des prairies tombe sous le tranchant de
la faux 2, ainsi des rangs entiers tombent sous le tranchant à
êpée. Jamais peut-être aulant de sang n'avait été répandu dans
la Bretagne3. Les soldats de Pascwethen se laissaient massacrer
comme des troupeaux, tout fuyait. Le comte de Vannes lui-même,
avec quelques rares débris épargnés par le glaive, s enfuit hon-
teusement. Les Northmans , qu'il avait appelés à son secours, se
retirèrent seuls en bon ordre, entrèrent dans le monastère de
Saint-Melaine, s'y retranchèrent suivant leur usage, et, I In tom-
bée de la nuit, retournèrent, sans être inquiétés, à leurs vaisseaux
qui étaient à Redon.
Wurfand était victorieux, mais il ne recueillit pas les fruits de
sa victoire. Une maladie mortelle vint arrêter le cours de iefl
succès. Pascwelhen, à celte nouvelle, s'élance à la poursuite des
partisans de son rival. Mais Wurfand respire encore, ses boMaU le
portent au premier rang de l'armée, étendu sur son lit d'agonie ,
et l'ennemi est taillé en pièces. Ce fut la dernier»' bataille de
1 Annal. Mcttcn*. an. 874, ap. D Rouqw t. t. VII, p. 20< .
1 Vurfandus cum sni* confrrtissimam hostium aciem irrum|>ii . < i >< -'uii l>< rl».i pr»-
torum rcrisa ante acumen faris radit, et uImi -tati* dcwp«
\iciiic. prostcrnunlur, ita ferro cœdit strrnitqnc mun
Karo in il lo rc^no in ullo pulm t.uitum »a»g«lnil fatMl i -' 1'..-:
tari ioog mur* pumium viéH lliid.)
358
Wurfand; en rentrant au camp, il expira entre les bras de ses
amis (877).
Pascwethen lui-même mourut peu après, et les Northmans,
n'ayant plus rien à craindre, mirent la Bretagne à feu et à sang.
La désolation fut effroyable, à en juger par les termes de la chro-
nique de Nantes : Les Danois et les Northmans arrivent, brûlent
les villes et les châteaux, les églises, les monastères , les maisons,
ravagent le pays et dépeuplent la Bretagne entière, en long et en
large, jusqu'à ce que cette malheureuse contrée se trouve réduite
en un vaste désert et en une solitude épouvantable !.
Nantes , qui s'était relevée de ses ruines, et où résidait l'évêque
Landran, fut livrée aux flammes. L'évêque prit la fuite et alla
trouver Charles-le-Chauve, suppliant sa Grandeur de lui assigner
un coin de terre où il fût, dans ce temps d'orages, à l'abri de la
férocité de ces diables d'Enfer 2. Charles lui donna un refuge dans
cette même ville d'Angers où il avait tenu en sa puissance les dé-
vastateurs de la Loire. II affecta à l'entretien du prélat et de ses
clercs certains revenus des domaines royaux qu'il possédait dans
ce pays, et Landran y vécut honorablement avec le seigneur Rai-
non, évêque d'Angers, jusqu'au règne glorieux d'Alain-le-Grand,
qui délivra pour toujours la Bretagne des incursions northman-
des , 877.
Charles-le-Chauve ne devait pas venger l'évêque de Nantes. Il
venait, en 878, de lever un nouvel impôt sur ses sujets d'Outre-
Loire, sous prétexte de combattre les pirates Scandinaves, lorsqu'il
alla en Italie recevoir, des mains du pape, la couronne impériale.
Son cadavre seul repassa les monts.
Louis-le-Bègue, son fils, lui succéda.
Alp. PAILLARD DE SAINT-A1GLAN.
1 Chronic. Namnetense, ap. D. Bouquet, t. VII, p. 22\ .
1 Petivit ut aliquis locus sibi daretur , ubi pro illorum diabolorum feritate , œstivis
temporibus tutus quiescere posset. (Fragm. bistor. Britan. Armorie. , ap. D. Bouquet,
t. VII, p. 52. — Chronic. Britan., an. 877, p. 224 .)
CHANSONS HISTORIQUES
XII r. XIV Kl XV Ml.i | | s
Voici quelques chansons qui m'ont paru mériter de \oir le
jour, moins comme monuments littéraires que comme documents
historiques. La plupart, en effet, se recommandent bien plus par
l'intérêt du sujet que par le mérite de la forme. Ce sont des bal-
lades, des complaintes, des satires de diverses époques, qui toutes
ont rapport à quelque fait important, à quelque événement < u-
rieux de notre histoire. Plusieurs de ces pièces son! de véritables
chansons politiques, comme on dirait aujourd'hui. Toules peuvent
être considérées comme l'expression d'un sentiment, d'une opi-
nion populaire, et, à ce litre , elles me semblent dignes d'un
examen sérieux et d'une appréciation attentive. J'ai BM
d'aplanir, par un commentaire historique et par une traduction ,
les difficultés que présentent quelques-uns de ces documents. Je
ne me flatte pas d'avoir tout expliqué; mais j'aurai du moins
diminué et rendu plus facile la lûche du lecteur.
La première de ces chansons est relative à la mort de Richard I1 .
roi d'Angleterre, surnommé le Cœur-de-Lion. C'est l-feom d'un
trouvère anonyme qui a traduit en dialecte poitevin, et MM lai-
blemenl, la complainte d'un troubadour célèbre* de (.au.Hm
Faidil, sur ce grand événement.
La seconde, écrite dans un dialecte qui parait être le dialecle
normand , se rapporte aux guerres que Philippe- luguMe cl I
Jean-sans-Terre soutinrent l'un contre l'autre, et consacre le
souvenir de plusieurs événements dont la vicomte de ThonaiN lui
le théâtre.
La troisième chanson, relative à l'histoire de l.i féodalité . | n
rappelle un des faits les plus importants, la promulgation dei I
plissements judiciaires de saint Uwta. Ce* Etablissement*, oa le
360
sait, diminuaient le pouvoir des barons possesseurs de fiefs; aussi
est-ce l'un de ces barons qui est l'auteur de cette chanson, ou
plutôt de cette réclamation en vers, document remarquable qui
renferme des plaintes et des opinions curieuses à recueillir.
La quatrième chanson a rapporta un roi de France que de bien
grands malheurs ont rendu célèbre. C'est une complainte sur la
démence de Charles VI, et en même temps l'expression tou-
chante des sentiments d'affection que le peuple de Paris conserva
pendant trente ans pour un prince qui lui avait donné au commen-
cement de si belles espérances. Cette composition , due à la veine
féconde de Christine de Pisan , est remarquable entre toutes les
poésies de celte femme illustre, qui ont déjà vu le jour.
Enfin , les trois dernières sont relatives à un combat qui fut livré
en 1402, entre sept Anglais et sept Français, et dont ceux-ci sor-
tirent vainqueurs. Files sont aussi l'œuvre de Christine de Pisan.
J'ai copié ces pièces dans trois manuscrits à peu près aussi
anciens qu'elles ; deux appartiennent à la bibliothèque Royale,
un autre à celle de l'Arsenal. Celui de ces manuscrits dans lequel
se Irouvent nos deux premières chansons porte le Numéro, fonds
Saint-Germain, 1989. C'est un volume petit in-4°, composé de 172
feuillets en vélin grossier et en parchemin, sur lesquels sont placées,
sans distinction de vers ni de couplets, des chansons de toute na-
ture et de toutes les époques. La plupart ont la musique, c'est-à-
dire au premier couplet seulement. Cet ordre est observé depuis
le folio 1 jusqu'au folio 89 inclusivement. Cette partie du recueil,
tout écrite de la môme main , peut être fixée à la première
moitié du treizième siècle environ ; elle est suivie de deux feuillets
d'une écriture postérieure et sur lesquels on ne trouve pas la mu-
sique. Du folio 82 au folio 107 inclusivement, l'écriture change et
me paraît la plus ancienne de tout le manuscrit. Enfin, depuis le
folio 108 jusqu'au dernier, l'écriture change encore et appartient
aux dernières années du treizième siècle. Dans ces deux parties
les chansons, copiées à longues lignes, n'ont pas de musique.
Quant au manuscrit dans lequel j'ai trouvé la pièce qui porte
le N°IiI, il appartient à la bibliothèque de l'Arsenal (N°63, B. L.
in-f°). C'est un volume petit in-f°, écrit à deux colonnes sur vélin,
qui date du commencement du quatorzième siècle ; il contient les
œuvres de presque tous les chansonniers du treizième siècle, à
commencer par le roi de Navarre ; quatre-vingt un de ces poètes y
sont nommés. Le volume se termine par cent trente-neuf pièces
ipooyme8. Celle que j'ai publiée est la leiMuM i Militant de
dernière partie du recueil.
Le mnnuscril dans lequel j'ai trouvé la chanson sur la folie de
Charles VI, et les trois ballades relatives au combat de M«m-
lendre, est un volume in-f° sur vélin, écrit dans la première
moitié du quinzième siècle. Il contient différente! poésies de
Christine de Pisan et quelques-uns de ses opuscules en prose,
parmi lesquels j'ai remarqué une bonne leçon du débat sur le
roman de la Rose.— Ce volume porte le Numéro, fonds Mou» hn. »>
I.
CHANSON SUR LA MORT DU ROI RICHARD.
La réputation que les troubadours s'étaient acquise les ayant fait
prendre pour modèles, non-seulement on imita leurs œuvres, mais
encore on les traduisit ; c'est une traduction de ce genre qu'on va
lire.
Une chanson fut composée en langue provençale par l'un des
plus célèbres troubadours du douzième siècle, parGaucelm Faidit,
fils d'un bourgeois d'Uzerche, qui, après avoir dépensé tout son
avoir au jeu , se fil jongleur et troubadour, et devint célèbre par
ses chants et par ses aventures galantes '. Le roi Richard, n'étant
que comte de Poitou, accueillit Gaucelm, et ce dernier compta
bientôt parmi Jes troubadours et les jongleurs dont Richard était
toujours entouré. Devenu roi d'Angleterre, ce prince continua
d'accorder ses faveurs au jongleur-poCle , et Richard étant mort
en 1199, Gaucelm consacra à la mémoire de son maître an (haut
bientôt célèbre dans le midi comme dans le nord de l'Europe,
et qui fut traduit dans le dialecte français en usage au douzième
siècle sur la lisière du Maine et de l'Anjou. Il était bien juste
que troubadours et trouvères chantassent la gloire «le Richard
Gœar-de-Lion. Ce prince, élexé dans le Poitou où la langue et la
■ie provençales riaient en grand honneur, avait composé lui-
même plusieurs chansons en langue d'Oc. A défaut d'autres h
' Noyez M. Raynouard, Cl.oix des Poésie* originale* de» troubadotn ». ( \ . |»4I58.
*t Millet, Uistoirc litterain <l - treubadoun t. I. |>. 55J
362
celui de roi-troubadour eût suffi pour lui acquérir de nombreux
panégyristes.
La chanson que Gaucelm Faidit composa en langue provençale
a déjà été imprimée !, mais j'ai pensé que ce serait offrir à mes
lecteurs une curieuse étude philologique, que de la reproduire en
regard du texte français.
I.
Greu cliose es que tôt lo maior dan
Et greignor dol que onques maisauguez,
Et tôt qan c'on devroit plaindre en plorant,
Covent oïr en chantant et retraire,
Qan cil q'estoit de valor chiès e paire,
Li rich valens Ricbars, reis des Engleis,
Es morz. He Diex ! qals dous et qals perte !
Con es estreins moz, salvages a oïr !
Molt a dur cuer nus boni qel pot soffrir.
Fortz chauza es que tôt lo maior dan
El maior dol , las 1 qu 'ieu anc mais agues,
E so don dei totz temps plaigner ploran ,
M'aven a dire en chantan e retraire;
Que selh qu'era de valor caps e paire
Lo ries valens Riehartz reys dels Englcs,
Es mortz. Ai Dieus I quais perd'e q> als dans es !
Quant estrang mot et quant greu per auzir !
Ben a dur cor totz 1 om quil pot suffrir.
« C'est chosecruelle qu'il faille entendre, et retracer en chantant
le plus grand malheur et la plus grande douleur que vous puissiez
jamais avoir, et ce qu'il faudrait à tout jamais déplorer lamentable-
ment. Celui qui était le chef et le père de valeur, le puissant et
vaillant roi des Anglais, Richard est mort. Hélas! mon Dieu, quel
deuil et quelle perte ! Quelle étrange nouvelle ! qu'elle est pénible
à entendre ! Il a le cœur bien dur l'homme qui peut la supporter I »
1 M. Raynouard , Poé ics originales des troubadours , t. IV, page 54-
363
Mor es lo reis, et sont panât mil an
Non morut hom don tais porte vien<rucz ;
Ne jamais uns non ertde son samMan.
l'an lars, tant prouz, tanliardiz, tais donaire.
Alexandres, lo reis qui eonquist Daire,
Non dona tan onques autant ne mais.
Non cuit Charles ni Aiius lo valgues ;
Par tôt lo mon se flst, qui veir volt dii .
As uns doutar et as autres grazir.
Mortz es lo rcys , e son passât mil an
Qu'anc tan pros hom no fo ; ni no vi res,
Ni ja non fo mais hom det sien scmblan ,
Tan lares, tan pros, tan arditz, tais donaire.
Qu'Alixandres, lo rcys que. venquet Daire ,
No cre que tan dones ni tan messes ;
Ni anc Charles ni Artus tan valguen ;
Qu'a tôt lo mon se les, quin vol ver dir,
Als us doptar e als autres {jrazir.
« Le roi est mort, et mille ans se sont passés sans qu'il mourût
un homme dont la perle fût aussi grande. Jamais il n'a eu son
pareil! Jamais personne ne fut aussi loyal, aussi preu\, aussi
hardi, aussi généreux. Alexandre, ce roi qui vainquit Darius, ne
donna jamais davantage, ni même autant. Je ne crois pas que
Charlemagne ni Arthur le valussent. Pour dire la vérité, il se fit,
par tout le mondé, redouter des uns et chérir des autres. »
Molt me merveil (j'en test siècle tr liant
Non pot esser larges hom ni coi
Et kan non valt bons diz ni fail pérvaoi
Adon por qei s'efforcent poi ne gaire?
Tôt a mostré mors lo pis que pot faii e
k'a un top a tôt lo pris d.-l mont pi OH
rote Tonor, lo! lo m'ii. lut lu juiv
El tant on voit kl POtM BOB DOl gaodil
S'en deit-on lien meins dotât a morir.
364
Mcravil me qu'cl fais sccgle truan
Auza cstar savis hom ni cortes ,
» Pus ren no i val belh ditz, ni fait prezan;
E donc per que s'esfors' om pauc ni guayre P
Qu'era nos a mostrat mortz que pot faire,
Qu'a un sol colp a lo mielh del mon près ,
Tota l'onor, tôt lo pretz, tôt lo bes ;
E pus vezem que res no i pot guandir,
Ben devriam meins duptar al mûrir.
« Voilà qui m'étonne bien ; c'est qu'en ce monde si pervers ne
puisse subsister un homme libéral et courtois ! Mais si tout ce
qu'on dit de beau , si tout ce qu'on fait de bien ne sert à rien ,
pourquoi donc faire des efforts peu ou beaucoup? La mort vient de
nous montrer ce qu'elle peut faire de pis, en nous enlevant d'un
seul coup tout le mérite, toute la gloire , tout l'esprit , (oute la joie
de ce siècle. Ah ! quand on voit que rien ne peut en garantir, on
doit bien moins redouter la mort. »
4.
Ha! seigner reis vaillanz, et que ferant
Bêles armes et fort tornei espais,
Et hautes cors et ricli don bel et granl,
Qant vos n'i es q1» stiez chandelaire?
Et que ferant, li livra a mal traire,
Qui s'esteient en vostre servir meis,
K'atendaient que guerredons vengueis?
Ke ferant cil, qui <Ie\ rient aucir,
K'aviaz fait a grant richor venir?
Ai ! senher rcys valens, e que faran
Hueimais armas ni gran tornei espes,
Ni ricas cortz, ni belh donar ni gran,
Pus vos no i etz qu'en eras capdelairc?
Ni que faran, li livrât à maltraire ,
Silh que s'eran en vostre servir mes ,
Qu'atendion quel guazardon vengues?
Ni que faran sels ques degran aucir,
Qu'aviatz faitz en gran ricor venir ?
« Hélas! vaillant seigneur roi, que deviendront désormais les
M5
belles passes d'armes ei lei grands tourBoil è l'épaim néleefel
les brillâmes cours, el les belles el grandes largesses, mninlenani
(jiie vous n'éles plu > là, vous ijui eu die/ I.- chef et In source? Que
leviendront, abandonnés an malheor, ceux qui s'étaient mis a
voire service, el qui ailendafenl que la récompense arrivai? Que
deviendront , réduits fe se donner la mort, ceux que vous aviez fait
parvenir au faîle de la richesse? »
Longue a ennoi et malc vide arant
Et sovent dol, car aiqo lor est près.
Et Sarrazin, Turc, Paien el Persant,
Q'eu dota vent mais home n'a de maire.
Vertiront mull en orgoil lor affaire ;
Et mais ert tari lo sépulcres conques,
Que Dex non vol, et se il lo volgues
Que vosseigner vesquisaz, senz faillir,
Ses convenguez de Surie foïr ! .
Avol vida e piez de mort auran
E tos temps dol, qu'en aissi lor es près.
E Sarrazi, Turc, Payan e Persan,
Que us duptavon mais que hom n'at de maire,
Creisseran tan d'orguelh tôt lor afaire ,
Que plus greu n'er lo sépulcres conques;
E Dieus o vol, quar sil non o volgues
E vos, senher, visquessetz, ses mentir,
De Suria los avengra a fugir.
« Ils' traîneront, dans de longs ennuis, une pénible existence, et
toujours la douleur sera là ; car telle est leur destinée. Et les Sar-
rasins, et les Turcs, et les Païens, et les Persans, qui DOUfl redou-
taient plus que personne au monde? Ils changeront leur crainte
en orgueil; et le saint sépulcre sera conquis plus tard que Dieu
ne veut. Cependant s'il vous eût permis de vivre, MHS doute
les infidèles eussent été contraints de fuir la Syrie.
M de la Bil.l. Roy., *989,St-Germ.. PfclttW, f*.
366
IL
CHANSON SUR LE SIEGE DE THOUARS PAR PHILIPPE- AUGUSTE.
Cette chanson est relative aux guerres que Philippe-Auguste et
le roi Jean-sans-Terre soutinrent l'un contre l'autre : le poëte ano-
nyme engage plusieurs barons puissants qu'il nomme ou qu'il dé-
signe par leur dignité à secourir Towars.
Towars , aujourd'hui Thouars , simple chef-lieu de canton du
département des Deux-Sèvres, donnait alors son nom à une vicomte
considérable qui formait l'une des trois principales divisions du
Poitou. Elle comprenait le pays d'entre la rivière de Dive et la
mer, c'est-à-dire la plus grande partie du département des Deux-
Sèvres, et la totalité de celui de la Vendée. Cette vicomte fut
plusieurs fois le théâtre des guerres qui eurent lieu entre la
France et l'Angleterre, pendant la première moitié du treizième
siècle.
En 4207, Philippe-Auguste ayant envahi les terres du vicomte
de Thouars, celui-ci, trop faible pour résister, appela à son aide
ses voisins les plus puissants. Sa conduite envers eux, dans les
années précédentes , les avait complètement aliénés. Les seigneurs
poitevins, en effet, voyaient dans Aimery le principal auteur de
la trahison qui livra au roi Jean le malheureux Arthur, et plongea
dans une captivité horrible les chevaliers qui défendaient sa
cause '.
Aimery, bientôt menacé lui-même , pour éviter la perfidie du
roi Jean, se plaça sous la protection du roi de France, et lui fit
serment de fidélité. Vers la fin de l'année 1203, il en avait reçu
la sénéchaussée d'Aquitaine 2 ; mais, en 1206, Philippe-Auguste
ayant suscité contre Jean-sans-Terre la famille des Lusignan ,
Aimery quitta le parti des Français pour embrasser de nouveau
celui du roi d'Angleterre.
On conçoit que Philippe-Auguste ait voulu tirer une vengeance
éclatante de cette perfidie du vicomte Aimery.
1 V. Chron. Turon. Ampliss. Coll., vol. 5, p. 4 059.
* €arluiaire, Ms. de Philippe-Auguste, f° m.
Mû
Pour conjurer l'orage <|ui le menaçai! , \imer\ ne «lier» lia pas
seulement h faire entrer dam ion alliance les partisan! du roi Jean*
su s-ïtTic, mais il essaya encore d'en arracher plusieurs en roi de
France.
La chanson qui suit a été composée I l'occaifofi de Cd allian-
c'est l'œuvre ou d'Aimery lui-même, ou d'un seigneur
dévoué à sa cause.
Mois est li siècles briemant
Se li roisTouwahs sormonb
Deceu li vu il maleniant
Ke li faillent li troi conte;
Bt li vieillairsde Bouain::
I aurait grand honte,
Câpres la mort a vif conte
Morrait asimanle!
« Ce serait une mortelle honte pour ce siècle, si le roi devenait
maître de Thouars. Malheur à elle, si les trois comtes l'abandon-
nent; et honte au vieillard deBouin! Oui, car, après la mort du
vicomte de Thouars, il mourrait lui aussi ! »
2.
Savaris de Malieon,
Boens chiveliers à cuitainne,
Se nos fais à ces besons
Perdue avons nostre poinne.
Et vos, xancxals, asi
D'Anjow et dou Mainne;
Xanexal ont an Torainue
Atreke vos mis.
« Savaryde Maiiléon, bon chevalier de bataille , si lu imu> fais
défaut en celte extrémité, notre peine est peine perdue. El r«W
lénéchal aussi, sénéchal d'Anjou et du Maine, déjà on I EU en
Tou raine un sénéchal autre que vous. »
368
Et vos, sire Xanexals,
Vos et dan Jehan dou Mainne,
Et Ugues, entre vos trois,
Mandeis à roi d'Alemaigne
Ke cist rois et cil Fransois
G'ameir ne vos dignent,
C'ant por A . mulet d'Espaigne,
LaxaitBordelois.
« Vous donc sire sénéchal, vous le seigneur Jean du Maine et
Hugues, à vous trois mandez au roi d'Allemagne que ce roi et ces
Français, qui dédaignent de vous aimer, ont pour un mulet d'Es-
pagne, lâché le Bordelais. »
Et vos, signors bacheleirs,
Ki ameis lois et proeses ,
Cant vos soûliez garreir,
Touwairs iert vos forteresce;
Ja Deus ne vos donst porteir
Ne mainches ne treses,
Se Touwairt an teil tristesce
Laixiez oblieir1.
« Et vous, seigneurs bacheliers, qui aimez loyauté et prouesses,
lorsque vous alliez guerroyer, Thouars était votre forteresse. Que
Dieu ne vous accorde jamais de porter manches , ni lacs d'amour,
si, dans une telle détresse, vous laissez Thouars en oubli. »
Voici les renseignements que j'ai pu trouver sur les person-
nages qui sont désignés dans cette chanson.
* Mss de la Bibl. Roy., \ 989 , St-Gcrm. fr cix, r".
/./».< trotj eomiei;eesonlGiy deXhouart, comte de itrrtngne
el frère dWimcn ; I Inî^ui's- lc-lînm, comte <le la Marche, et
Baoal d'Bxondnn S son frère , comte d'Eu. Tous irois avni.m
signé, le "2(\ octobre 1206, pour le roi de France, In trèfe conclue
entre ce prince et le roi d'Angleterre.
Le vieillard de Bouin. Ce nom peut s'appliquer ft Mann
seigneur de Monlaiguel de Commequiers, qui posfédatl In partie
de l'île de Bouin,. dépendante du Poitou; l'astre moitié , raiavatK
de la Bretagne, appartenait aux Chabot. Maurice élait appelé le
Vieux par opposition à son fils qui portail le môme nom que lui 2.
Savary de Moléon, c'est le prince de Talmont, m famen\
comme guerrier et comme troubadour, dont le nom se trouve
presqu'à chaque page des Chroniques du treizième siècle: il était
alors sénéchal de Poitou pour le roi d'Angleterre, et c'est à lui
que s'applique le premier vers du troisième couplet.
Le sénéchal d'Anjou et du Maine , c'est Guillaume des Bo-
ches, que le meurtre du jeune Arlhur avait irrévocablement
détaché du roi d'Angleterre, et rendu le plus ferme soutien du
parti français. Guillaume étail sénéchal d'Anjou, Maine et Tou-
raine, dès le temps du roi Richard, et, en le recevant à son service,
Philippe-Auguste l'avait confirmé dans cette dignité; par une me-
sure récente, il avait un peu restreint son pouvoir 3. L'auleur de
la chanson cherche, mais en vain, à exploiter celte circonstance,
pour ramener Guillaume à la cause du roi Jean.
L'interprétation du troisième couplet présente quelques diffi-
cultés. J'ai dit que Savary de Mauléon était le sénéchal nommé
dans le premier vers. Hugues me semble désigner le seigneur de
Parthenay, Hugues l'Archevêque, vassal du vicomte de Thouars.
dont le château fut pris par le roi de France, dans celte expédi-
tion. Quant à ce Jean du Maine, que l'auteur engage a se joindre
aux deux seigneurs déjà nommés, poursolliciler les secours d'Olhon,
roi et depuis empereur d'Allemagne, je ne sais qui ce peut élre, à
moins qu'il ne s'agisse du roi Jean lui-même irai, du \i\ant de
son frère, avait possédé le comté du Maine. Pendant le règne de
4 Exoudun près deSaint-Maixent ( Deux-Sévres ) . et non I«oudum , romme on l'i
Hit mal à propos.
i Voy. les Chartes du Prieuré de Commequiers, Archives de ta Vendée.
Histoire de Sablé, première p..rti<\ par Ménage. Paris, Ifi8», in-fol<\
*epticme livre entier de rette histoire e«t consacré à Guillaume de» Roch^
370
Richard, Olhon gouverna le Poitou; ses anciens vassaux ne comp-
taient pas moins sur sa sympathie pour eux que sur la haine qu'il
portait à Philippe-Auguste , protecteur de son rival à l'empire.
Quant aux trois derniers vers du troisième couplet, voici, je crois,
à quels faits historiques ils font allusion. Alphonse VIII , roi de
Castille, avait épousé Aliénor , fille d'Henri II d'Angleterre. Il ré-
clamait comme appartenant à sa femme le comté de Gascogne,
dont le roi Jean était en possession. En 4206, Alphonse mit le
siège devant Bordeaux. Les Gascons, craignant de n'être pas se-
courus assez tôt par le roi Jean, demandèrent à Philippe-Auguste
de venir à leur aide , offrant de se soumettre à lui. Allié du roi
Alphonse, Philippe- Auguste refusa. C'est pourquoi le chan-
sonnier accuse ce dernier d'avoir lâché ies Bordelais pour un mu-
let d'Espagne l.
Tels sont les éclaircissements que j'ai pu trouver sur ce manifeste,
lancé par le vicomte de Thouars pour gagner des partisans. Les
efforts d'Aimery furent couronnés de succès, et les seigneurs poi-
tevins répondirent à son appel , puisque le roi de France repassa
bientôt la Loire, sans avoir pu s'emparer du château contre lequel
il avait dirigé toutes ses forces2.
III.
CHANSON SUR LES ETABLISSEMENTS DU ROI SAINT LOUIS.
Cette chanson est la plus curieuse de toutes celles que je publie ;
elle est relative à un fait remarquable de notre histoire , à la pro-
1 Historiens de France, t. XVIII, p. 245.
a Pendant l'impression de cet article, j'ai eu communication d'un volume récem-
ment publié à Londres par la Société de Camden ; il est intitulé : The political songs
of England front the reign of John to that of Edward H. Edited and translated by
Thomas. Wri g ot. London, 4 859 , in-4°. (Chansons politiques de l'Angleterre, de-
puis le règne du roi Jean jusqu'à celui d'Edouard II , publiées avec une traduction
par Th. Wright. )
A la page première de ce recueil j'ai trouvé la chanson sur Thouars. Mais l'éditeur
s'est contenté de publier le texte, sans y ajouter aucun commentaire. Seulement quel-
ques ligues placées en tête de la chanson préviennent le lecteur qu'elle a rapport aux
événements de ^ 206.
S7Î
mulgation des Établissements de sainl Louis: elle prouve toute
l'importance des réformes apportées par ce roi dans lei coutume!
feoMeJ ; elle prouve encore que ces réformes furonl considérées,
par ceux qu'elles atteignaient , Comme une TérilaMe réwdulion.
Il ne sérail pas sans Intérêt de pouvoir fixer l;i date de ce do» liment
historique, d'un genre tout nouveau. Pour le faire COI1?< uable-
ment, il suffirait de déterminer celle des Etablissements ; mail on
sait qu'ils ne furent pas le résultat dune seule ordonnance, et que
saint Louis ne parvint que peu à peu a compléter l'œuvre qu'il
avait entreprise. « 11 ne précipita rien, dit, a ce sujet, M. Migncl,
«pour ne pas indisposer son siècle : en 1245, il restreignit dans
« ses domaines les guerres privées ; en 1257, il les supprima ; « i
« 1260, il fit une ordonnance contre les combats judiciaires; eu
« 1270, il remplaça cette jurisprudence par celle des témoignages,
« et donna un code complet sous le nom d'Etablissements â. »
C'est, je crois, à cette dernière année 1270 qu'il faut fixer la
date de notre chanson. Une disposition plusieurs fois répétée dans
les Établissements irrita surtout les possesseurs de fiefs : ce fut le
jugement par enquête, rendu au nom du roi par ses baillis. La
chanson qui suit est relative <Vcette partie des Établissements 2.
En vain chercherait-on à connaître le nom de l'auteur de celte
chanson : on peut seulement présumer quelle fut composée par
un baron ayant fief, puisque, dans un vers du troisième couplet,
il dit : « J'aime bien rester le maître de mon fief. » Cette indication
précieuse, sans aucun doute, devient, pour un monument du règne
de saint Louis, vague et insuffisante. On sait , que vers le milien
du treizième siècle, beaucoup de seigneurs français, à l'imitation
du roi de Navarre, du comte d'Anjou, du comte de Bretagne, com-
posèrent des chansons. Le plus grand nombre d'entre elle> étaient
amoureuses, mais quelques-unes aussi furent satirique* • i rela-
tives aux événements contemporains. L'auteur de la charbon vi-
vante se faisait, en l'écrivant, l'interprète de tous |ej autres 1 ,in»u>
Ce qui donne a ce document historique beaucoup de valeur,
qu'on peut le regarder comme le manifeste des seigneurs qui n < u
rent pas la force ou le pouvoir des'op|,nM'r aux innovations légis-
latives du roi leur suzerain.
• De la Féodalité et des Institutions de saint Louis, etc., par M. Mignet. 4 822
p. 4 06.
•Voyez les Établissements de saint Louis, liv. 2, chap. 33. 40, <r>. — L. 2.
ch. 27.3.
372
Au mérite de révélations historiques assez précieuses , cette
chanson joint encore celui de la composition. Sous ce rapport,
elle offre plusieurs passages saillants , dans lesquels l'expression
est. en harmonie avec la hauteur des pensées. A la fin du deuxième
couplet, le chansonnier fait allusion à un ami du roi qu'il ne
nomme pas, mais dans lequel j'ai cru reconnaître Robert Sorbon.
Je remarquerai encore l'adresse avec laquelle le poëte , dans son
troisième couplet, cherche à effrayer saint Louis, et à lui per-
suader que ses réformes législatives , tant admirées aujourd'hui ,
étaient une inspiration du diable qui voulait s'emparer de son âme.
Gent de France, mult estes esbahie !
Je di à touz ceus qui sont nez des fiez :
Si m'ait Dex, franc n'estes vous mes mie;
Mult vous a l'en de franchise eslbigniez,
Car vous estes par enqueste jugiez.
Quant deffense ne vos puet faire aïe
Trop iestes cruelment engingniez,
A touz pri.
Douce France n'apiaut l'en plus ensi,
Ançois ait non le païs aus sougiez,
Une terre acuvertie,
Le raigne as desconseilliez,
Qui en maint cas sont forciez.
« Gens de France, vous voilà bien ébahis ! Je dis à tous ceux qui
sont nés dans les fiefs : De par Dieu , vous n'êtes plus francs , on
vous a mis bien loin de vos franchises ; car vous êtes jugés par
enquête. On vous a tous cruellement trompés et trahis, puisque
nulle défense ne peut plus vous venir en aide. Douce France! il
ne faut plus t'appeler ainsi ; mais il faut te nommer un pays d'es-
claves, une terre de lâches, un royaume de misérables, exposés
à maintes et maintes violences. »
373
2.
Je sai de voir, que de Dieu ne vient mie
Tel servage, tant soit il esploitié.
Hé! loiauté, povre chose etbthle,
Vous ne trouvez qui de vous ait pili«;.
Vous eussiez force et povoir et pic ,
Car vos estes à nostre Roi amie ;
Mais H vostre sont trop à cler rengic
En tor lui.
Je n'en conois q'un autre seul o lui,
Et icelui est si pris du clergie
Q'il ne vous puet fere aïe.
Tout ont ensemble broie
L'aumosne et le péchié.
« Ce que je sais en vérité , c'est qu'un tel asservissement ne
vient pas de Dieu, tant soit-il exploité. Hélas! loyauté, pauvre
chose ébahie, vous ne trouvez personne qui ait pitié de vous. Vous
pourriez avoir force et puissance et être en pied , car vous êtes
l'amie de notre roi , mais vos partisans sont trop clair-semés au-
tour de lui. Je ne vous en connais qu'un seul, après le roi, et
celui-là est si bien sous la main du clergé qu'il ne peut pas vous
venir en aide. Ils ont broyé tout ensemble la charité et le péché. »
Ce ne cuit nus que je pour mal le die
De mon seigneur, se Dex me face lie !
Mais j'ai poor que s'ame en fust pci i.
Et si aim bien saigne de mon lé.
Quant ce saura, tost l'aura adn
Son gentil cuer, ne ne souffreroit un.
Pour ce me plesl qu'il en soit icoiotkf
i i garni,
Si que pai < i n'ait nul pOTOil seur lui
|
374
Deable anemi qui l'a voit aguelie.
G'eusse ma foi menlie
Se g'eusse ensi lessic
Mon seigneur desconseillié 4.
« Et qu'on ne croie que je dis cela pour attaquer mon seigneur:
Dieu m'en préserve! mais j'ai peur que son âme n'en soit perdue,
et puis j'aime bien rester le maître de mon fief. Quand il saura
cela, il fera prompte justice ; son noble cœur ne souffrirait pas le
contraire. C'est pourquoi je veux qu'il en soit bien prévenu et
instruit. Par ainsi le diable ennemi, qui le guette, n'aura sur lui
nul pouvoir. J'aurais manqué à ma foi , si j'avais ainsi laissé mon
seigneur déconseillé. »
IV
COMPLAINTE SUR LA FOLIE DE CHARLES VI,
PAR CHRISTINE DE PISAN.
Mon intention n'est pas de reproduire en tête de cette notice la
biographie de Christine de Pisan , déjà écrite plusieurs fois. Je
rappellerai seulement que , née en Italie , cette femme célèbre fut
amenée fort jeune en France par son père , et élevée à la cour de
Charles V , qui lui fit sentir les bienfaits de sa protection. Après
la mort de ce prince, elle consacra ses talents au jeune roi Char-
les VI , puis à son frère Louis d'Orléans ; mais elle devait perdre
l'un après l'autre tous ses protecteurs. Jusqu'en 1429 , année où
elle mourut, Christine ne cessa de composer de nombreux ouvrages
en vers et en prose, prêle à déplorer toutes les infortunes, toujours
préoccupée des malheurs de sa patrie adoptive.
La complainte suivante a dû être écrite vers la fin de 1393. On
sait qu'au mois d'août de l'année précédente, le roi, marchant
contre le duc de Bretagne , fut atteint d'un premier accès de folie
qui ne dura que trois jours; mais au carnaval de l'année 1395, ayant
manqué de périr dans une mascarade, le roi tomba malade de nou-
veau et languit jusqu'à la fin de l'année. « On aurait de la peine
« à croire, dit le moine de Saint-Denis, qu'il eût méconnu sa
♦ M«s de la Bibliotli. de l'Arsenal, n" 05 , iu-f», B. L., f 360, toi. 2.
« femme, mais c'est bien pi^ de dit* <iu il un qu M tm marié,
• n\ qu'il eût des enfants, qu'il M I.imIki qu'on le traitai de roi,
« qu'il sou.stini avec colère qu'il nea'appelloil peint Charles, el que
« non-seulement il désavoua les Qenri de lys < may que pariout
« où il voyait ses armes ou celles de la w\ De . il les biffa jusquea
« à les gratter avec furie sur la vaisselle d'or el d'argent •. »
Après avoir employé tous les remèdes, el enlre aulres la magie,
pour guérir le roi , on implora les secours de la religion : des
prières publiques furent ordonnées par tout le n>>aume, et les
évêques, avec leur clergé, la plupart nu -pieds, tirent de
grandes processions. C'est alors que Christine de Pisan composa
les vers qu'on va lire. Elle aimait à s'associer aux douleurs ou aux
joies publiques, et l'on trouve dans ses nombreux ouvrages plu-
sieurs pièces que j'appellerai de circonstance. Elles n'ont pas
toutes le mérite littéraire de celle-ci ; et l'on peut dire que le sujet,
vraiment poétique, favorisa son inspiration.
Nous devons bien, sur toutaultre doum.
Plaindre ccllui du royaume de Fiance
Qui fu et est le règne et l'érilage
Des Chrespliens de plus haulle puissam
Mais le Dieu liert adès de poinjmant laine
Par quoy de joie et de soulaz mendie ;
Pour noz péchiez si pdrle la penance
iNostre bon roy, qui esl en maladie.
2.
C'est grant pitié, car prince de son
Ou monde n'iert de pareille vaillan-
Et de touz lieux princes de hault parage
Desiroient s'amour et s'aliancc,
Histoire de Charles VI, par un religieux. noilM <!«• Sttot-Di |. ].
Laboureur, l I. \< ---• P»rb, 160$, ie-fol.
376
De tous amez estoit dès son enfance,
fcncor n'est pas, Dieu mercy reflïoidie
Icelle amour, combien qu'ait grant grevance
Noslre bon roy; qui est en maladie.
o.
Si prions Dieu de très humble courage,
Que au bon roy soit escu et déffense
Contre tous maulx, et de son grief malage
Lui doint santé, car j'ay ferme espérance
Que s'il avoit de son mal allégence,
Qu'encorseroit, quoy qu'adès on en die.
Prince vaillant et de bonne ordonnance
INostre bon roy, qui est en maladie '.
V.
TROIS BALLADES DE CHRISTINE DE PISAN ,
SUR LE COMBAT DE SEPT FRANÇAIS CONTRE SEPT ANGLAIS ,
EN 1402.
Les trois dernières chansons, composées par Christine de Pisan,
se rapportent toutes au même fait , à un combat de sept sei-
gneurs français contre sept anglais, qui fut livré près de Mon-
lendre, en Saintonge, le 19 mai 1402. A cette époque, depuis un
siècle environ, ces joutes chevaleresques étaient fort en usage :
plusieurs fois le roi d'Angleterre avait déjà défié le roi de France,
ou avait reçu de lui des cartels. On se rappelle la fameuse ren-
contre qui eut lieu le 27 mars 1351, entre trente Anglais et trente
Bretons. Outre le récit que nous en a laissé Froissart, un poème
plusieurs fois imprimé nous a conservé la mémoire de cet évé-
nement 9. Le combat, célébré par les trois chansons que je donne
1 Mss. de la Bibl. royale, Mouchet, n° 6, f° 20, v°.
3 Le combat de trente Bretons contre trente Anglais, public par M. Crapelet,
2e édit. Paris, 1835, in-8°.
.177
ici pour la première 1<>in , ne fut pal !<• mmiI du incarne genre
ptndaol l'an 1408; afonefreiel raconta que cette néme an
Louis, duc d'Orléans, frère du roi de France, envoya une lettre
pour faire arme, nu roi d'Angleterre; lel Ire qu'il rapporte avec la
réponse du roi, qui accepta le défi, mais ne se trouva pas au reu-
dez-vous *.
Le combat chanté par Christine de Pisan ne précéda ce AU
que de quelques mois. Voici, à ce sujet, quelques détails em-
pruntés à deux chroniqueurs contemporains.
Au commencement de l'année 140*2, messire Jean de Harpe
denne, seigneur de Belle-Ville et de Montagu , en Poitou, el lê«
néchal de Saintonge, fit savoir a la cour du roi, à Paris, que plu-
sieurs chevaliers d'Angleterre, ayant désir de faire armes pour
l'amour de leurs dames, portaient défi aux chevaliers de France2.
Les Anglais, au nombre de sept, trouvèrent bientôt des adver-
saires : sept chevaliers appartenant tous à la maison de Louis
duc d'Orléans, alors régent du royaume, demandèrent permission
à monseigneur de répondre à ce défi. Un héraut fut chargé de
faire savoir aux Anglais queMontendre, près Bordeaux, serait le
lieu du combat, que ce combat serait à outrance, mais que le
vaincu pourrait racheter sa vie par un diamant pour toute rançon.
Les chevaliers anglais étaient le seigneur de Scales, AymontCloiet,
Jean Fleury, Thomas Trays, Robert de Scales, Jean Héron et Ri-
chard Witevale ; les chevaliers français : Arnaud Guilhem , sei-
gneur de Barbazan, Guillaume Bataille, Guillaume seigneur du
Châtel, Guillaume de la Champagne, Ivon de Carouis et Archam-
baut de Villars.
Louis d'Orléans présida lui-même aux préparatifs du combat ;
il éprouva quelques craintes à l'égard du jeune Guillaume de la
Champagne, lequelonques n'avait esté en guerre, d'il\echwn\i\\ir\n ;
mais Barbazan , le plus fameux de tous les chevaliers rassura le
duc, en lui disant : a Monseigneur, laissez-le vetiir; cm \
<( une fois tenir soti ennemi aux mains, il l'abat tr>i < I É sronfira.»
' Monstrelet, liv îl.cliap. 9.
' Jean Juvcnal des l'i >in>, I Ii-toire de Charles VI, sou- 102. — Il ]
quelque différence entre ce chroniqueur et le moine de Saint I». n>. ( .< <|. rm.r. âpre*
avoir nommé les sept chevaliers , dit que ce furent eux qui < n\..\. i. m u I
Voii !.• Laboureur, f I, p, 149.) J'ai ralvi Jean lu^énal, qi
i informé.
378
Les combattants choisirent pour chefs : les Français, Guilhem de
Barbazan; les Anglais, le seigneur de Scales, et le jour de la lutte
fut fixé au 19 mai.
Les Français, après avoir entendu la messe et reçu le précieux
corps de Jésus-Christ, se rendirent au lieu du combat, où les at-
tendait le sénéchal de Saintonge, qui, d'un commun accord, avait
été choisi pour juge. Les deux partis en présence, le sénéchal
cria que chacun fît son devoir, et la lutte s'engagea. Des deux
côtés les lances furent bientôt rompues et remplacées par les haches
d'armes et les épées. Le combat devint terrible; l'acharnement
était encore accru par les injures qu'échangeaient ces chevaliers,
les Anglais renvoyant leurs adversaires «au brouet de la cour, »et
ces derniers reprochant aux Anglais le meurtre ignominieux de
leur roi *.
Archambaut de Villars, ne voyant aucun ennemi devant lui,
porta un tel coup de hache sur la lête de Robert de Scales qui
luttait contre Carouis, qu'il l'étendit mort à ses pieds. Puis il vint
en aide à Guillaume Duchâtel attaqué par deux Anglais. Le jeune
Champagne ayant aussi abattu son adversaire , secourut Bataille
qui avait été renversé; ainsi les Français, maîtres du champ de
bataille, obligèrent leurs adversaires â rendre les armes. S'il faut
en croire une ancienne tradition de la maison de Faudoas, le sei-
gneur de Barbazan tua de sa main le chef des Anglais. Le sénéchal
de Saintonge ramena à Paris les vainqueurs, qui furent reçus en
triomphe; on les présenta, vêtus de blanc, au roi de France et aux
seigneurs de sa cour, et ils furent comblés de présents. Suivant
un historien2, « on conserve précieusement au château de Faudoas
« l'épée de ce seigneur de Barbazan , qu'on dit être un présent que
« le roi lui fit au retour de ce combat. On y lit d'un côté sur la lame
« ces mots gravés en lettres d'or : Ut lapsu graviore ruant, et de
« l'autre : Barbazan sans reproche. »
Le duc d'Orléans fut si joyeux de la victoire remportée par les
sept chevaliers de sa maison, qu'il leur fit donner à chacun une
somme de mille francs d'or, ainsi que le prouve la quittance sui-
vante, qui est inédite:
« Arnaud Guillan de Barbazan, Guillaume seigneur du Chastel,
«Guillaume de la Champaigne, Guillaume Batailles, Pierre de
1 Moine de Saint Denis , trad. de Le Laboureur, t. II, p. ioO.
2 Histoire généalogique de la maison de Faudoas, p. 08. Moutauban , 4 72-i, in-4".
« Braban, dilQignet, < lu*\ aher, àfebefebatti dr ViHan et Yvon
I d€ Karouvs, esnners, lous officier s H Mwuleurs de monseigneur
« le duc d'Orléans, reçoivent de Alexandre le Boursier, receveur
« général iU*s aides, sept mille francs d'or, que leroy a ordonné de
« départir mille francs à chacun deux. Donné le 16 octobre der-
« nier parle roi, 2\ mars 140Ô, (ire rouge. » (Suivent les dél.iiU
héraldiques relatifs aux armes des sept chevaliers '.)
Christine de Pisan n'est pas le seul poCte qui ait (hanté le combat
de Monlendre, et, plus d'un demi-siècle après, Oclavien de Saint-
Gelais, dans son Séjour d'honneur, consacrait à ce fait d'armes ,
les vers suivants :
Après je vis sept nobles preux François
Armés à blanc, ayant au poing la hache ,
Qui défirent sept arrogans Anglois,
Où pas un d'eux si ne se montra lâche.
Nul d'iceux n'eut pour lors pic à l'attache :
Car si très bien firent sans épargner ,
Qu'asscs en peut Montendre témoigner.
Chasteau connu où fut l'cmpreinse faite<
Et des Anglois la honteuse défaite *.
Des trois ballades composées parChrislinede Pisan, la premi
est adressée à Louis, duc d'Orléans, la seconde aux sept cheta-
liers vainqueurs, la Iroisième aux dames et princesses pour lc<
engager à récompenser le courage des chevaliers.
t.
Prince honnouré, duc d'Orliens louable
Bien vous devez en hault penser déduire
Et louer Dieu, et sa grâce amiable,
Qui si vous veult en tout honneur conduit r
Que le renom par le monde foliaire
De vostre cour raemplic de Dfl
Qui resplendis! comme chose iloric
Kihl. royalr , M*. ( .hiii "iiiiluuh . (..iImi.. •• A « Util I
o. i..\ p M .1. s.iini 4 îelais, Mjowr à
380
En noble los, et adès est radrece
De hault honneur et de chevalerie.
Cy ontaccreu le Ioz li .vu. notable
Bon chevalier que vaillance a fait duire,
Si qu'à grant poinne et victoire honnourable
Ont desconfit les .vu. Angloiz, qui muire
Aux bons François, cuident les destruire ;
Mais le seigneur du Chastel où prouesce
Fait son réduit et la bachelerie,
Bataille, ont mis Angloiz hors l'adrece
De hault honneur et de chevalerie.
Et Barbasan, le vaillant combalable
Qui mains grans biens fera ainçois qu'il muire,
Champaigne aussi, Archambaut secourable,
Le bon Clignet, qui tout bien sçot radvire,
Keralouys, qui sans cesse réduire]
En armes veult son corps et sa jeunesce ;
Par ces .vu. bons est la gloire périe
De noz nuisans , qui perdent la haultesce
De hault honneur e't de chevalerie.
Prince poissant, honnourez a léesce
Tous bons vaillans en valour n'est périe.
Car vous aurez par eulx toute largesce
De hault honneur et de chevalerie \
2
Bien viengnez bons, bien vienguez renommez,
Bien viengniez vous, chevalier de grant pris.
Bien viengniez preux, digne d'estre clamez
Vaillans et fors et des armes apris.
Estre appeliez devez, en tout pourpris,
Ms<. ds laBibl. royale, Mouehet, 6\ fol. 51, v°, col. 2
38!
» li< valereux, très veriiteuv < i brmet,
Dursà tiav.nl pour -"ans eoupx rain-
i ois .1 rslrn/ ; ri |»«»ur vu/ belles aine s
(Mi vous doit bien de lorier eouronn
VOUS, bon seigneur du < liaslel, qui aine/
Esta «le ceuli qui ont tout biep empris;
Vous, Bataille, vaillant et affermez,
Et Barbasan en qui n'a nul inespris ;
Champaigne aussi de grant vaillance espi i-
Et Archambaut, Clignet aux belles aunes,
keralouys, vons tous .vu. pour donner
Exemple aux bons et grant joie à voz dames,
< m vous doit bien de lorier couronner.
Or avez vous noz nuisans diffamez ;
Loué soit Dieu qui de si grant périlz
Vous a gecté l Tant vous a enaraez,
Que vous avez desconfis, morsetpriz
Les .vu. Anglois de grant orgueil surpris,
Dont avez los et d'ommes et de femmes.
Et puisque Dieux à joye retourner
Victorieux vous fait ou corps les âmes,
On vous doit bien de lorier c mronner.
Jadis les bons on couronnoit de palmes
Et de lorier, en signe de régner,
En hault honneur, et pour suivre ces termes,
On vous doit bien de lorier couronner ' .
Hault<sdames, honnourez grandement.
Kt vous toutes damoiselles et femm«-
Les .vu. vaillans qui ont fait tellement
Que tousjours mais sera nom dcleui^ ara
Neiz quant leurs enrps sert»! des^.ub/ I- '"'i-
Mss.dr la BiM. royal.-. Mon, h... 6. f° 33. v", « '«I. <'
382
Remaindra loz de leur fait en mémoire,
En grant lionnour, au royaume de France ;
Si qu'à tousjours en mainte belle histoire
Sera retrait de leur haulte vaillance.
Et comme on seult faire anciennement
Aux bons vaillans chevalereux et fermes,
Couronner les de lorrier liement,
Car c'est le droit de victoire et li termes ;
Bien leur affiert lelorier et les palmes
De tout lionnour et signe de victoire,
Quant ont occis et mené a oultrance
L'orgueil angloiz, dont coin chose notoire
Sera retrait de leur haulte vaillance.
Et tant sï sont porté tuit vaillanment
Que l'en doit bien leurs noms mectre en beaux termes
Au bon seigneur du Chastel grandement
Lui afflert loz, à Bataille non blasmes ;
Bien fu aisié Barbasan en ses armes ;
Champaigne aussi en doit avoir grant gloire,
Et Archambault, Clignet de grant constance,
Keralouys , de ceulx ce devons croire
Sera retrait de leur haulte vaillance.
Princesses très haultes, aiez mémoire
Des bons vaillans qui par longue souffrance
Ont tant acquis qu'en mains lieux, chose est voire,
Sera retrait de leur haulte vaillance *.
Presque tous les historiens ou biographes ayant passé sous
silence, ou même n'ayant pas connu les seigneurs français qui
prirent part au combat de Montendre, bien que plusieurs d'entre
eux aient joué un rôle très-actif dans les événements qui suivirent
l'année 1402 , j'ai cru devoir leur consacrer une courte notice.
1. Le seigneur du Chastel. — Guillaume Duchatel , chambel-
• Mss de la Bibl. royale, Mouchet, 6, fol. 53, v°, col. 4re.
30 1
l;m «lu roi Charles VI el du doc d'Orléans, après mon combattu
I Ifontendre, en lïo-j, fol, l'année mirante; l'un dés«dlef»f^D
conduisirent les Bretons ton Ire les Anglais. Il commaiidail In llolte
qui vint attaquer eeNe < l « * s anglais près dettnUMsJNéjefl pemperU
sur ces derniers une victoire complète, Kn \'V)'\ , Doefcatel fit .
aree les Bretons , une descente dans Ifte deGérseyvel pilla cette
île. Mais Pcxp^ilitioii ayant élé conduite sans prudence, les AngUM
forcèrent bientôt les Bretons à se retirer, et Duchatel fut tué d.m*
le combat livré à celte occasion. C'est à tort que M. de Itérante,
dans son Histoire des ducs de Bourgogne, a confondu (.mil. mine
avec son frère Tanneguy Duchatel , et attribué à ce dernier la
part que prit Guillaume au combat de Monlendre.
2. Bataille. — Guillaume Bataille, chevalier, était chambel-
lan de Louis, duc d'Orléans ; il donnait quittance, en cette qualité,
le 8 janvier 1403. Louis nomma son chambellan sénéchal il'An-
goumois , et après le meurtre du prince, arrivé en 1407, Valen-
tine , sa veuve , confirma Bataille dans l'exercice de cette charge.
Ce fait est prouvé par un acte dans lequel se trouve rapportée la
lettre de Valentine.
11 existe encore, au cabinet des titres de la Bibliothèque royale ,
plusieurs quittances données par Guillaume Bataille, et un atte
qui le concerne. A l'une de ces quittances est jointe une lettre de
Charles, duc d'Orléans, par laquelle il ordonne à Pierre Renier,
son trésorier général, de compter à Guillaume Bataille la somme
de deux cents écus d'or, « pour distribuer à nostre plaisir, dit
cette lettre, en certain voyage où nous l'envoyons présentement
es parties d'Espagne, de la distribucion desquelx nous ne voulons
autre déclaration estre faicte ne que nostre dit chambellan soit
tenus d'en rendre aucun compte. » Celte lettre est du 28 jan-
\ier 1410. La dernière pièce relative à Guillaume Bataille est un
acte en lalin du mois de janvier 1413 , par lequel il reconnaît avoir
reçu cent livres tournois qui lui étaient dues sur ses gages comme
sénéchal d'Angouléme '.
3. Barbazan.—- Arnaud Guillclm de Barba/. n, ^ei-neur de
Barbazan, fut premier chambellan du roi Charles VII, gouverneur
de Champagne, de Brie et de LafinoiS. Ouoique Lien jeune en.
il fut choisi pour chef de l'entreprise du combat de Monlen.lre,
ainsi que je l'ai dit plus paul , el il SOI justifier cette distinction.
1 Bit»! rnval.-. Mit., Cabinet <lr« titre».
384
Après ce combat, le sire deBarbazan continua à suivre le parli
royal. En 1404 il servait avec Louis de Faudoas, son beau-frère,
comme chevalier banneret, sous les ordres de Charles sire d'Al-
bret, connétable de France '. En 1411 il commanda les troupes
royales au combat du Puyset, où il fut fait prisonnier et délivré par
le seigneur de Gaucourt. Ils combattirent aussi l'un et l'autre dans
un tournoi donné à Paris, le 1er janvier 1414 , par Jean Ier, duc de
Bourbon.
Barbazan était chevalier banneret et sénéchal d'Agenais , le 10
janvier 1415, et il donnait, en cette qualité, quittance à Macé
Héron , trésorier des guerres. Il existe encore de lui cinq autres
quittances des années 1415 et 1418. Dans les trois dernières il
reconnaît avoir reçu cent vingt et deux cents livres tournois pour
servir, lui et ses compagnons , monseigneur le dauphin à l'encontre
des Anglois, anciens ennemis du royaume, et autres, partout où il
lui plairra.
On retrouve, en 1420, le seigneur de Barbazan noble vassal,
dit Monstrelet, expert, subtil et renommé en armes, comme prin-
cipal défenseur de la ville de Melun , assiégée par Henri d'Angle-
terre et le duc de Bourgogne.
Barbazan était appelé le chevalier sans reproche; quand les amis
du dauphin machinèrent la mort de Jean, duc de Bourgogne, ils
eurent soin de cacher leur dessein à Barbazan qui, en ayant
connu le résultat, blâma rudement cette action, et dit que mieux
vaudrait avoir esté mort que d'avoir esté à cette journée.
Après l'issue malheureuse du siège de Melun, Barbazan ayant
été fait prisonnier de guerre, fut conduit au Château-Gaillard où
il resta enfermé jusqu'en 1429, époque où les Français s'em-
parèrent de cette forteresse. Barbazan alla rejoindre Charles VII
qui l'accueillit avec joie et lui donna des troupes. Il remporta,
en 1430, une victoire signalée au combat de la Croisette, près Châ-
lons-sur-Marne , où, avec trois mille hommes , il tailla en pièces
huit mille Anglais et Bourguignons. Il fut tué au combat de
Bullegneville, près Nancy, qui eut lieu le 2 juillet 1431. Barbazan
fut le dernier mâle de sa famille ; ses biens retournèrent à la mai-
son de Faudoas avec laquelle les Barbazan avaient fait alliance au
mois de janvier 1396 2. Sa réputation de bravoure et de loyauté fut
1 Histoire généalogique de la maison de Faudoas, p. 69 et suiv.
* Histoire de la maison de Faudoas.
temps populaire. Un si lean de Beuil, auteur du ./<>
sorte de roman didactique .1 l'usage des gens dé ^inir, composé
vers !ï(>o, <ite II mort deBarbatan comme aoeiemple .1 m>
voici ses parolei : « Je puis dire que te* grandes vertus et gi
« perfections ont esté trouvées ;m\ gens île guerre... Première-
1 ment la vertu de force en tant que plusieurs oui esté qui aj moieni
« mieuK mourir en combattant que fctyr à leur dfshooamu,
« romme feit Barbasan le bon chevalier. Dieu luy face pardon '. 1
4. Chpmpaigne. — Guillaume de la Champagod 1
dWpilly, chambellan de monseigneur le due oVOriéaot. I! fut l'un
en iteurs les plus dévoués de ce prince, el je trouve dan plu -
sieurs actes originaux des années 1409, 1406, 1Ï07, des preuves
de la munificence de Louis à l'égard de son chambellan* .le ne
rai que le suivant :
« Loys tilz de France duc d'Orléans, comte de Valois, de Bloiz et
de Beaumont, et seigneur de Coucy. A noslre amé el mal Jean le
Flament salut et dilection. Nous voulons et vous mandons que des
deniers de noz finances, vous, par Jehan Poulcin, noslre trésorier
général , failles bailler el délivrer à noslre amé et féal chevalier et
chambellan messire Guillaume delà Gbampaigne, la somme de
deux cens livres tournois, la quelle nous luy avons donné el don-
nons de grâce especial par ces présentes pour consideracion des
services qu'il nous a faiz et espérons que encore face, et pour lui ai-
dier à suporler les fraiz et missions qui lui convient faire en nostre
service ; et par rapportant ces présentes avecques quittances souffi-
santsur ce, la dicte somme de ij. c. liv. tournois sera sans contredit
alouée el comptée de noslre dit trésorier par noz amez et féaulx
gens de noz comptes, nonobstant quelconques autres dons à ui par
nous aulreffois faiz, non exprimés en ces présentes ordonnances,
mandemens, deffences à ce contraire. Donné à Coin \ le \ixm#
jour de mars, Tan de grâce, mil cccc. et trois2. »
Dans trois actes des années 1106 et 1407, le même Guillaume
prend le titre de chambellan du roi et capitaine de la ville et du
château d'Avranches,et il donne quittance en celte qualité.
."). Archambaut. — Archambaut de Villars , écuyer , maître
d'-hôlel de Louis, duc d'Orléans. I).
' Analyse du Jouveneel", |Mflr M P I MCrltl français Ae la Bil<îmth4qne
<lu Uni leur lu • ' l !. |» -
I.iru-t Uairambanlt. BiM. i"
I. ..
386
chevalier, prouvent toule la faveur dont il jouissait auprès de Louis,
et combien ce dernier reconnut avec munificence le service
qu'Archambaut lui avait rendu , en prenant part au combat de
Montendre.
Le plus ancien de ces actes est du mois de mars 1402. Archam-
baut exerçait alors près du duc d'Orléans la charge de maître
d'hôtel. Au mois de mars de l'année 1403, probablement à l'oc-
casion des étrennes , Archambaut donnait quittance d'une somme
de trois cents livres tournois qui lui avaient été accordées par mon-
seigneur, pour les bons et agréables services, est-il dit dans l'acte,
que je luy ay faiz ou temps passé et espère que face ou temps à
venir. Au mois de septembre de la même année , Louis donnait
encore à Archambaut une somme de deux cents francs d'or , pour
luy aider à soy habiliter, pour venir avec nous et en nostre com-
paignie en ce voyage que nous entendons présentement faire es par-
ties de Lombardie et d'Italie. Ces gratifications n'empêchaient
pas Archambaut de rec voir par mois quarante livres tournois,
somme à laquelle étaient fixés ses gages habituels comme offi-
cier de la maison d'Orléans. Parmi les actes que j'ai sous les
yeux, plusieurs ont rapport à la vie privée de Louis d'Orléans. Je
citerai une quittance du 3 janvier 1405, par laquelle Archambaut
reconnaît avoir reçu la somme de quatre livres sept soûls quatre
deniers parisis, pour un muy de vin français pris et dépensé à
Chielle par monseigneur.
Au mois de juillet de Tannée 1406, le duc d'Orléans envoya
Archambaut de Villars en Allemagne pour certaines besoignes qui
grandement nous touchent, dit le prince dans ses lettres par les-
quelles il fait compter au maître d'hôtel, pour son voyage, une
somme de cent douze francs dix sous.
L'année suivante , nous trouvons Archambaut en possession de
la garde et capitainerie de la ville et du château de Pontorson.
Dans un acte du 24 novembre de cette même année 1407,
Charles YI confirmait Archambaut de Villars dans l'exercice de
celte charge et lui en accordait tous les droits.
De la capitainerie de Pontorson, Archambaut passa, l'année
suivante, à celle de Blois, comme le prouvent plusieurs actes qu'il
souscrivit en cette qualité, et dont le plus ancien est du mois de fé-
vrier 1408. A partir de cette époque on voit mentionné dans les
actes, auxquels j'emprunte ces détails, Louis de Villars, fils d'Ar-
387
ehambaut. qui compte M nombre de> gens de guerre comnm
a la garde du château.
Après rn^nssinal de Louis duc il'<lrli";iib . qui eill lieu,
on le sait, a Paris, au mois de novembre 1407, la duchesse Va-
lentine do .Milan, ne pouvant oblenir justice «lu malheureux
Charles VI, ni môme du dauphin, quitta la capitale. Sélanl ar-
rêtée quelque temps à Blois avec le jeune prince Charles son lil>
elle confia a Archambaut de Villars le commandement des gens
d'armes, archers, arbalétriers et autres gens de guerre commis
à la garde du château. Ces lettres patentes sont datées du lifti
jour d'août de Tannée 4408 K Au mois de février 1408 . Archam-
baut de Villars fut envoyé en Gascogne par devers le comte d'Ar-
magnac et le vicomte de Castelbon pour les affaires du jeune duc
Charles d'Orléans : il recevait pour sa peine cent vingt lintl
tournois. Archambaut reprit auprès de Charles d'Orléans la
charge de maître d'hôtel qu'il avait exercée auprès de Louis, son
père. A la fin de Tannée 1409 et en 1410, Archambaut fit quel-
ques voyages pour les affaires du duc d'Orléans, dont il avait
toute la confiance. Archambaut de Villars était encore en 1418
capitaine du château de Blois , comme le prouve un acte du mois de
juillet de cette année. En 1431 , la garde du château de Blois fui
donnée au bâtard d'Orléans. Il remplaça dans ce commandement
Archambaut deVillars, qui, à cause de son grand âge et de sa d l>i-
lilé , ne pouvait plus faire le service dans ces temps de guerre2.
6. Clignet'K — Pierre deBraban, dit Clignet, seigneur de Lan-
dreville, chevalier, conseiller, chambellan du roi, lieutenant géné-
ral en Champagne. Dès le mois d'octobre 1362, on le trouve occupé
à faire la guerre contre les Anglais. Au mois d'avril 1391 et MME
de juillet 1395, le roi Charles VI lui accorda une somme en ré-
compense de ses bons services. Pensionnaire de Louis duc
d'Orléans , c'est en qualité de chevalier attaché à la maison de ce
prince qu'il combattit en 1402. Devenu amiral au mois d'avut
1405, en remplacement de Renaud de Trie, il perdit cet emploi i
la mort de Louis d'Orléans son protecteur. Dans la guerre cmle
qui eut lieu entre les Bourguignons et les Armagnacs , Il resta
loujours fidèle au parti de ces derniers. Ce fut lui qui commença
» Bibl. royale, Cabinet des TftMfc
Histoire du Château de Blois , par M. de la Saustaye. 1840. in-4», p. 50.
\nv,/lo père Anselme, t. VU. j>. ««4. ' .
588
la bataille d'Azincourt avec mille hommes d'armes à cheval. Au
mois d'avril 1415, il eut un duel avec un chevalier de Portugal dans
la ville de Bar-le-Duc: Louis d'Orléans y assista. « Il vivait encore
en 1428, ajoute le père Anselme, auquel j'emprunte ces détails,
prenant les qualitez d'amiral et de lieutenant du roy en Cham-
pagne dans une quittance du payement qui luy fut fait de ce qu'il
avoit employé pendant la régence en 1420. »
7. Keralouis. — Ivon de Carouis. Je n'ai rien pu trouver sur
la vie particulière de ce seigneur, qui fut, comme les six autres,
attaché à la maison du duc d'Orléans. Dans l'une des trois bal-
lades, Christine parle de lui comme étant fort jeune. Dans diffé-
rentes montres de gens d'armes, publiées par Dom Morice \ et
qui datent des années 1376 à 1380, on trouve nommées deux per-
sonnes du nom deKarouisou Keraouis : leurs prénoms sont Jean et
Philippe. L'un de ces deux personnages , simples chevaliers de la
montre d'Olivier, sire de Clisson, fut sans doute le père d'ivon,
qui prit part au combat de Montendre.
LEROUX DE LINCY.
1 Hist. de Bretagne, in-fol., t. 2, preuves, p. \9\, 4J3, 205, 255. *afc&*
■
LETTRE
•
ADHKssi I K* K(ÎVPTI
A ALPHONSE, COMTE DE POITIERS,
FRKKK DE S\l\ I LOI IS.
L'original de la pièce qu'on va lire se trouve aux archives du royaume,
Section historique, Trésor des Chartes, carton J, n° 890 •.
C'est une lettre adressée en Egypte, au comte Alphonse, frère de saint
Louis, par son chapelain Philippe, trésorier de Saint-Hilaire de Poitiers.
Elle appartient a cette classe de documents peu nombreux, dans lesquels
tout est diiznede remarque. Indépendamment de l'importance historique
d<>s laits auxquels elle se rattache, elle offre un caractère intéressant à
observer, par la manière dont elle est écrite, par les détails minutieux
qu'elle contient, et par la relation toute particulière de ces faits, exposés sous
l'impression même des événements. Ce n'est pas l'œuvre d'un chroniqueur
qui rassemble officiellement les épisodes de l'histoire de son siècle, afin
de les rendre publics : c'est tout simplement la cÉNei ie intime et o
denlielle d'un serviteur, presque d'un ami, qui s'oublie en répondant a
son maître; qui D'écrit que pour lui seul, et sans aucune intention de de-
venir historien, ce qui donne peut-être plus d'autorité à son témoigna-
■H «lus du document se tronve celte Indication, ajoutée posterieurem
lOM Cappcllnni Alpk ad dictum Comitem , data
farlo §ê»p(ionit pmUÊttonif èieH ("tnitatu* Thnlotf, nomine dieti Comitis et
furln r.rpt'dilinuh nlli WMpf*.
ituw il* < - h, un
390
parcourant cette lettre, on est frappé du ton de simplicité et de bonhoimnie
qni y règne. C'est un mélange curieux de détails sur l'histoire de l'époque,
de conseils politiques, d'exhortations pieuses, de renseignements sur l'éu.t
des finances, la perception des revenus et la nature des provisions qu'on
envoyait en Terre-Sainte. En un mot, c'est la lettre d'un mandataire uni-
versel qui préside à tous les intérêts de son maître absent ; qui a la di-
rection de sa conscience aussi bien que l'administration de son trésor, la
haute main dans les affaires publiques comme dans les affaires de famille,
qui écrit avec abandon, sans ordre, et pour ainsi dire sans étiquette, mê-
lant la politique à la religion, rapprochant les détails les plus minutieux et
les plus vulgaires des faits les plus remarquables de l'histoire du treizième
siècle. Il est à regretter que les historiens ne nous aient laissé aucun ren-
seignement détaillé sur un personnage qui paraît avoir joué un rôle si im-
portant a la cour du comte de Poitiers, et même auprès du roi de France.
Dans le Gallia christiana, dans l'histoire du Languedoc de dom Vaissette,
dans les différents actes où son nom figure postérieurement, il ne paraît
jamais que sous le double titre de chapelain d'Alphonse et de trésorier de
Saint-Hilaire de Poitiers. A celte courte indication, on ne pourrait rien
ajouter sur sa carrière politique et religieuse, que des conjectures dénuées
♦le certitude.
J'ai dit que, sous le rapport historique, cette lettre offre également un
puissant intérêt. Entre autres faits importants, elle contient le récit fidèle
d'un des événements les plus graves de l'histoire du treizième siècle, la
réunion du comté de Toulouse à la France. Alphonse, comte de Poilieis,
avait épousé Jeanne, fille unique de Raymond VU, comte de Toulouse.
Cette union, célébrée en 4257, avait eu pour but de cimenter l'alliance
conclue entre le comte de Toulouse et le roi de France, qui avaient été
longtemps divisés.
Alphonse n'avait pas accompagné saint Louis lorsque celui-ci était parti
pour la Terre-Sainte avec les comtes d'Anjou et de Provence, le vendredi
\ 2 juin \ 248 1; Il devait rester en France jusqu'au printemps suivant, pour
seconder, dans l'administration du royaume, la reine Blanche, que Louis IX
avait nommée régente en son absence.
Le comte de Toulouse, qui s'était engagé à faire partie de cette expé-
dition , u'avait pu s'embarquer en même temps que le roi. Un vais-
seau qu'il avait fait équiper en Bretagne, et qui devait lui être envoyé
dans la Méditerranée, n'étant pas arrivé a temps, il avait été forcé de
Joinvilh
J». 55- — Chronique de Saint-Denis, p. 9 '<
991
renu lire son départ au printemps de tannée suivant-
il partit d'Aftl pour aller joindre IOU gea IftÀfi M Blk ■ • \i«Uee»Mort«»i, OÙ
unes princes s'embarquèrent pour l'Kpypte. Mai» à |x il pin
eon;;é d'eux, qu'il fut atteint d'une fièvre violent» n ml le Rouer
nue. 11 fit son testament a Milliaud , le SI leptembf* 1249, et y mourut
quatre jours après. Par ec tes'ament, il instituait sa lille unique son héri-
tière, et faisait ainsi passer dans la famille des rois de I -(.ml ii.f.
dont Frédelon avait été investi par Chailcs-le-Chauvc, en 849 a, précisément
quatre siècles auparavant.
C'est dans ces circonstances que le chapelain d'Alphonse, i pou-
voirs de la régente, va, au nom de son maître, solliciter la foi douteuse d'un
pays encore ébranlé par de longues et sanglantes guerres de religion. Tandis
que la plupart des grands vassaux et des villes du comté de Toulouse s'em-
pressent de faire hommage au représentant d'Alphonse, la ville d'Agen
refuse de prêter son serment de fidélité : à cette résistance inattendue
le chapelain oppose la patience et l'adresse : Nos, ces choses oies, nos
so frimes.
L'Agenais, en résistant ainsi au nouveau comte de Toulouse, comptait
sur l'appui du roi d'Angleterre, qui lui avait probablement promis son
intervention, dans un but intéressé. Eu effet, le chapelain i.ous apprend
que le comte deMontfort, lieutenant du roi d'Angleterre en Guyenne, le fil
venir auprès de lui. C'était pour lui faire part des prétentions de sod i,
sur l'Agenais, prétentions hautement exprimées dans une lettre que le
comte venait de recevoir3. Le roi d'Angleterre se fondait sur ce qu'en
donnant sa sœur Jeanne au comte de Toulouse, qui l'avait épousée en I
il lui avait constitué en dot l'Agenais, qu'il possédait alors, sous la condi-
tion expresse que Raymond et les enfants qui naîtraient de ce ma
tiendraient ce pays en fief des rois d'Angleterre4. Raymond ayant eu une
fille de Jeanne, Henri III réclamait l'Agenais à titre de reversion.
Cependant, soit que l'habileté du représentant d'Alphonse eût amené le
comte de Montfort à se départir de se< prétentions, soit que m dernier eûl
reçu, en même temps que les lettres patentes dont nous venons de carier
des instructions particulières, l'autorisant à céder en cas de i -ontestatiou .
l'entrevue de Philippe avec le lieutenant du roi d'Anal I pour l m -
1 Dom Vaisselle, Hist. du Languedoc, liv. X\V, c. 404, p. •
» Guillaume de Puy-Laurcnt, chap. 48, p. 7(H . — D. Vaissrttr , Ilot, du Lan-
guedoc, iiv. XXV, c. 4 44, p.
! Voyez cette lettre dans Rymrr. an. hmiio rdit. , t I. p. 454.
1 Yov.v Dom Va Ucette, Hist au, Langveioo . f
392
sultat l'abandon du pays contesté au comte de Toulouse et une trêve de cinq
ans entre la France et l'Angleterre : accord qui surprit étrangement les
chevaliers, barons et bourgeois de l'Ageuais, lesquels, privés de l'appui
qu'ils espéraient, se prêtèrent a une concession, puis a une autre, et fini-
rent par se soumu ttre entièrement.
Du resle, la ville d'Ageu ne fut pas seule dans ces dispositions hostiles.
Arles et Avignon s'érigèrent en république, et, malgré les efforts de Barrai
des Baux qui avait promis à la reine Blanche de les soumettre, elles persis-
tèrent jusqu'au retour d'Alphonse.
Le pays Venaissin fut aussi l'objet des prétentions du pape, qui dans cette
circonstance mit en avant l'évêque d'Albano. Le chapelain, qui ne voulait
pas avoir de discussions personnelles avec un représentant du souverain
pontife, prit le parti d'envoyer le seigneur de Lunel négocier une affaire
qu'il trouvait trop épineuse pour la traiter lui-même. Les éloges qu'il
donne dans sa lettre à la conduite du sire de Lunel, nous prouvent que le
résultat de sa mission fut favorable au comte de Toulouse.
Après avoir rendu compte de son voyage politique dans le Midi, l'auteur
de la lettre entre dans de nombreux détails sur les événements plus ou
moins importants qui se passèrent alors en Europe , et notamment sur la
prise de croix du roi d'Angleterre. « Outre ces choses, sachez , dit-il , que
« le roi d'Angleterre a pris la croix en carême , pour dans six ans ; mais
« beaucoup de personnes croient qu'il ne l'a fait que pour retarder le dé-
« pari des croises d'Angleterre. Et sachez que madame la reine a envoyé
« au pape pour tâcher d'obtenir leur excommunication s'ils ne s'embar-
« quent au départ d'août. Et le pape a accédé a cette demande. »
Ce sont deux faits curieux à observer que l'engagement lointain pris par
le roi d'Angleterre au moment où beaucoup des siens étaient sur le point
de partir en Terre-Sainte, et l'insistance que met la reine Blanche à le
forcer de quitter son royaume sur-le-champ.
La noblesse d'Angleterre était impatiente de suivre l'exemple des barons
de France; mais Henri lll, qui se méfiait des projets delà mère de saint
Louis, et qui d'ailleurs était en guerre avec le prince de Galles, répugnait
a quitter l'Angleterre, et a S3 priver du secours de sa noblesse dans un
pareil moment.
D'un autre côté, la reine Blanche avait probablement un intérêt poli-
tique à hâter de ses vœux et de ses efforls l'absence du roi d'Angleterre.
C'était le désir d'assurer d'une manière plus positive la soumission des
provinces dn midi , nouvellement acquises à la France ; peut-être même
l'envie de tenter un coup de main sur la Gascogne. On verra que le cha-
pelain profita de son entrevue avec Simon de Montfoi t pour le délermincr
393
s prendre la eroii N'agit-H pu limi é'àjprH toi instructions secrclisdc
li reine, el afin d'éloigner le plus ferme appui «lu roi d tag eterrc en
Guyenne?
Après le récil <lr ces fuis inq oriants, \ i< nnenl «les (nus il
que le politique éclairé donne a t oa maître, il l'engage a écrire Rréq
ment au pape et aux prêtres, a'lea tenir toujours sa nui èe l'expédition
en Terre-Sainte; « car, dit-il, ils en seront bt>n contente ri au pioswlront
• plus d'intérêt a vos affaires. Et sachez qu'on m'a dit qu'ils se fâchent de
qu'on ne leur écrit pas. - COnseil intéressé de la part du chapelain qui
prend ainsi la meilleure manière «le se recommander au pape dont il s
besoin. Il n'oublie pas non plus de faire comprendre au comte àlpj
qu'il doit se montrer populaire avec ses nouveau] vaesaul
« aux barons, aux chevaliers et aux bonnes villes de l'Albigeois. - Il va
plus avant, il dicïe au prime la conduite qu il doit tenir a l'égard de
sa mère elle-même : « Je vous conseille et recommande de la remercier
« par lettres. » Il suffirait de cette phrase pour nous donner une haute idée
de l'influence que le chapelain exerçait sur l'esprit du frère de saint Loois.
Le dialecte dans lequel celte lettre est écrite est évidemment celui «le
l'Ile-de-France, c'est-à-dire le plus pur. En effet, on n'y rencontre aucune
de ces terminaisons caractéristiques, aucun de ces changements ni de ces
redoublements de lettres, dus à la différence «le prononciation, formes
bizarres qui sont po ir ainsi dire la couleur locale que la langue e*t oti
de revêtir dans chaque province.
Le style du chapelain est, comme on va le voir, remarquai le de pureté,
de précision, drélégance et de clarté. Les lettres de cette <;ro |UC en lai
vulgaire sont rares : celle-ci fournit un exemple frappant de ce qu'était
déjà la langue française au milieu du treizième siècle; dans plus «l'un en-
droit on croirait lire un récit de Join ville.
Quant à la date de notre document, il est facile de la fixer d'une ma-
nière précise.
En effet, nous y voyons figuier la promesse que fait Barrai des liait \ de
soumettre la ville d'Avignon au comte Alphonse : cette promesse est «I il. <
du 1er mars 1250. D'un autiëcôté, Alphonse el sa femme, revent id i
vers l'automne de la même année, prennent possession de leoi
domaine au mois d'octobi II n'y a donc aucun doute sur l'an
puisque noua sommes restreints dans bu espace de ir-it mo dire,
du Ier mars au Ier octol rt 125t. Or, d'après la dei d ère phrase de la lettre
/»//■'/"
394
même, elle fut écrite le mercredi après les trois semaines de Pâques, c'est-
à-dire le mercredi 20 avril 1250, Pâques étrnt cette année-là le di-
manche 27 mars1.
A son très noble et son très chier seignor Alfonz, fuiz le roi
de France, comte de Tholose et de Poitiers et marquis de Provence,
PheJippes, ses devoz chapeleins, saluz, et soi tout a son servise et
a sa voleuté. Voz lestres que vos m'envoiates par le message lo roi,
closes et overtes, ge les recui lieraent2 et o3 grant affection de
cuer, a Paris, le lundi devant la feste saint Mathias Tapostre4, et
entendu, par celés, vostre arivement a Damiete, et vostre santé, et
la joie que li rois et vostre frère, et li baron vos firent, ge fui moult
durment eleesciez en cuer, mes nequedent5, ge me merveillie
moult et me fu moult grief de ceo 6 que vos arivates en Chipre et
de ceo que vostre passages fu tant retardez ; mes ge croi certenne-
ment que nostre sires le fist a vostre bien et a acressemant de
corone et de mérite , se vos cez travauz et les autres que vos avez
sofferz et soflferroiz, recevez humblement et en bone pacience,
et toutes les choses que vos feroiz, soit en buvent, soit en mengent,
ou en toutes choses faisant, adreciez, seloncle conseil de l'aposlre,
et faciez a l'enor de Dieu, et ge croi bien que vos aiez bone volenté
dou 7 faire , et nostre sires vos en dont le poeir. Et , selonc le man-
dement que vos me feites par vos lestres, ge voz faz a savoir, par
cez présentes lestres , le procès8, et les noveles, et les choses qui
sunt avenues en France , puis que vos passâtes. Sachiez, sire, que
1 Voy. Y Art de vérifier les dates.
3 Joyeusement, du substantif liesse.
3 O, ou od, avec.
4 Le lundi 21 février..
5 Néanmoins (nequidem).
6 Ce, cela. On rencontre aussi fréquemment dans lancien français jeo pour je, et
autres mots analogues. Cette forme eo est très-ancienne ; on la trouve pour eu dans
les manuscrits et dans les chartes latines de la première et de la seconde race : seo
pour seu. Elle existe également dans les plus anciens documents de la langue d'oc :
meo pour meu, pronom possessif.
7 Dou, de le.
? Progressifs, progrès, marche des affaires.
305
«eluijour meismes qur \os feites \nilr '. si loul nmij'iii perdue I*
umic de roi nés, qui nie fu ^rant mesrise H tarant en poisse de
cuer, ge me parti don port et m'en Hàg , par mes jornees *,
droit a madame la roine, a Ponloise \ que i,-e frové moult lire (fa
noveles que ele avoit oies, .h us jourz avant que gi venivse ;» lin ',
(h» la prise de Damiete 6, et moult en fu csjoie toute I ranre et mees-
ment a Paris et es leus voisins, en tirent la gent grani \ok l ■•
processions, et oreisons et aumosnes, et en loerent nostrc «'
gnor humblement et devolemant. Et quant ge fui venuz a ma
dame , ge H dis et raconté conbien vos aviez demouré au porl et l<
jour et Peure de voslre passage; et les granz despens qu'il fol
avoit convenu faire, et li prie de par vos que ele, comme mère,
meist conseil en voz afaires , car toute voslre fiance et toute vostre
atendence si en ert a lui. Ele respondi que si feroit-ele moult volen-
tiers. Apres ceo , ne demora que un pou de tens que ele oi novele
de la mort le comte de Tholose, qui avoit esté morz, si com il
me rebenbre \ la veille de la Saint Michiel ' a la Milloe \ et
qui avoit fait moult bêle fin, si comme l'en disoit, et avoit bien
fait son testament 9 et ordené de ses choses ; et ce porroiz vos
bien voeir par le testament meesme que ge vos envoi, saelé de
mon sael. Si tost comme madame ol oies ces noveles, les quelles
ge meesmes ,0 avoie ja oies, ele me manda que ge alasse a lui sanz
deloi 4', a Courboil, et ge lantost ialoi et trové ovec lui Hemeri
1 Alphonse s'embarqua a A igucs- Mortes au mois de juin liM**, et n'arriva à Da-
miette qu'a la tin d'octobre. On a vu plus haut qu'il avait été retardé et forte de re-
lâcher en Chypre.
y<>!/age, en anglais jorney.
3 La cour de saint Louis se tenait fréquemment à Pontoise.
l'mir elle. La langue d'oc a une forme analogue pour le pronom feminin -
d«lif Miigulicr. Les troubadour* (liaient : n /iris, à elle. Le mot lui
aujourd'hui au féminin dans le même <
•'"' Damiette fut prise le .'> juin 1_M'J. \n\v/. V Art de vérifier les dates.
\ dm n »>< Htm, sourient.
-i [il.nibrr.
8 Milhuml. m Kniicrguc.
! . <>n;;inal <lr < <• t. st;,m. nt ».• t ioiiw aux \r< liivc- <lc Tmilnii*< . ivmh I i
'•>■ meesmes, mni-im'-mr. Inniinni }»< .m< onp pin-» r<;;nli. n «M .•'!- q«|
aujourd'hui; car je e»\ ri jet, «t mm riâpme
" Orlhograpbr i < ni n -quahb- qui nVx« lu.nl pat, MflUM M ; (M, la Mil
•'".n ;«< in.ll. mmeiil un grand non
•
396
Portier qui ces noveles li avoit aportees; et ilueques ele ot conseil
que ele manda monseignor Ansel de • l'Isle, monseignor Gui
et monseignor Hervé 2 de Chevreuse que il venissent a lui sanz
deloi; et il i vindrent et fu atome3 que misires Guis et misires
Hervé et ge, aleissons au parties de Tholose et de Albigeis pour la
terre et pour les feulez 4 recevoir en vostre nom. Et nos i alames, si
que nos fumes la le diemanche après la Saint Martin d'iver 5.
Misires Secars \ a cui 7 li cuens de Tholose avoit lessié la garde
de sa terre , a cui nos feimes savoir nostre venue , vint avant
encontre nos, a Chatel-Neef8 et nos reçut moult liement; et
d'ilueques vint avec nos jusqu'à Tholose, et li borgeis 9 de la vile, li
greignor ,0 et li plus poissant, quant il sorent nostre venue, vindrent
encontre nos a grant chevaucheures, et nos reçurent moult lie-
ment, et nos fu avis et est encore qu'il soient moult lie de vostre
seignorie, a quoi il sunt venu. Landemain au matin nos les feimes
asambler en la meison dou commun et leur proposâmes la be-
soigne pour quoi nous estiens venu la. Il nos respondirent que
ils avoient envoie des leur greignors borgeis a madame la roine
ai, ce qui prouve que ces deux diphthongues avaient un son équivalent. Or ce son no
pouvait être que celui de ai, diphthonguc qui n'est pas susceptible comme la première
d'une double prononciation, et qui n'a jamais pu pendre le son de oi.
1 Àncel de l'Isle, troisième du nom, seigneur de l'Isle, est le premier que l'on trouve
avoir pris le surnom de l'Isle- Adam. (Hist. généal. de France.)
Gui de Chevreuse, troisième du nom, seigneur de Chevreuse, dans l'Isle-de-Francc.
( Hist. généal. de France.) Hervé, son frère, seigneur de Chevreuse après lui. (Ibid.)
3 Arrangé, du latin adornare. Le substantif atours est resté seul dans la langue.
4 Hommage pour un fief. Fœvum.
s Le dimanche 4 5 novembre.
0 Sicard Alleman, d'une des plus puissantes familles du Dauphinô. Il fut le principal
ministre de Baymond V I, gouverneur et lieutenant général de ses domaines.
Alphonse le maintint dans cette charge. ( Dom. Vaissette, Hist. du Languedoc.)
: Il est remarquable que, malgré l'emploi de la préposition a, on conserve généra-
lement dans les deux romanes du Midi et du Nord l'orthographe latine qui au datif.
R Castelnau d'Estretefons, Haute-Garonne, arrondissement de Toulouse.
9 Remarquez encore cette orthographe du mot borgeis écrit par un e et que l'on ren-
contre aussi souvent écrit par un o. Voyez aussi plus bas les mots ageneis, albigeis. Il est
impossible d'admettre que Ye ait pu prendre le son de Yo non plus que l'a. C'était donc
1 oi qui se prononçait comme ei ou ai. Ce qui démontre le ridicule de certaines asser-
tions de \oltaire qui reproche à nos ancêtres leurs croassements, au sujet des temps
des verbes terminés en oient.
'"Plus grands, Comparatif commun ;ui\ di'iiv romanes du Mi'li etflô Nord.
pour ccslc besogne meesmc, cl pour < iil. rmemanl avoil de l
fnmriiisrs , h n«»s prièrent 4ué ntw soffrissoni tant <(ae lenr mes-
s ' fussent revenu* et nos nos soflrimes él les Bien ii
quinze jour/ él phis. PCos endemantieres ! mandâmes a loui le*
barons el mus chevaliers et aus conàés de bones vite* deftiol
qu'il fassenl a nos a cerleitl jour, pour foire les fentei « n rostre nom,
et a ee jour virtdrenl li cuens de GomiDges ' et pltisears des antres
barons et des chevaliers et des consés, et nos firenl 1rs rentei
Icnliers si com nos leur requimes. Et aprrs céO, quanl li message
de Tholose furent venuz do madame la mine, il nos Ëreftl roten-
tiers les feutez selonc la forme que madame nos envoia escrfle
et saelee par els meesmes. Ces choses faites nés meflraes < h i-
teleins es chatiaus et les feimes garnir, c'est a savoir I » chatel
Narboneis , Lorac \ Laval*, Villemur 7 , Verdun1 et Sainte
Gazele \ Et ces choses faites , nos alames aus autres bônes
villes de Tholosan , de Albigeis , de Caoursin et receumes les
feutez ; et après ceo nos alames a la cité de Agen et requeimos
les feutez, mais il ne les nos voldrenl pas faire, car leur franchises
estoient teles, si com il disoient , qu'il ne dévoient pas jurer devant
ceo que vos leur eussiez jure, et li baron et li chevalier de Ageners
1 On emploie presque toujours au moyen âge le même mot pour exprimer IV
et celui qui la fait. Ainsi, dans la basse latinité, mandatum signifie à la fuis le mandat
et le mandataire. '
" Endemaniieret, cependant. Dans la langue des troubadours, endementre, mot r.un-
posé do en, de, montre. Ce dernier mot s'emploie souvent seul dans le même sens quW
dementre.
« Bernard VII, comte de Cominges de \ 24 là \ 295. (Voyez l'Art de vérifier les datai.)
4 L'acte du serment de fidélité prêté par les villes, les barons jet les chevaliers du
comté de Toulouse, le <l« décembre 4249, aux tam A m. Mplionse, se
trouve aux Archives do Toulon*»-, tr.sor des charte*. — 11 a été imprimé dam les
Preuves de Ihitt. de Languedoc de D. VaisseUe.
'■ Laùrac, Haut-Languedoc. LauraguaN. pr< I .1. C.-i,i. hi.ni.larj .
■ Laval, ihid., près d'I
: Villemur, ihid., près de Toulo.
? Verdun,, ihid.. ihid.
nnte-Camelle, Haiit-Laiigucdw •. |»n> <h- C.w.ln.ml
« On sait que* toutes les fois qu'un Bel àê poMessem
nouveau seigneur. |f -«un. ni <i.- Ii.h litéde ses va*».m\ . I- m jurât de ton
côté de respecter les franchises floni il- joui-, s I plu* h mi .)... |,., ho»r_
geois de Toulouse envoyèrent un message à la emant
île leurs frnneht'fes. . ' .
398
respondirenl ausint *, ne ne voldrent faire les feulez lors. Nos
cez choses oies , nos soffrimes et nos partîmes d'ilueques et
venimes a Mirmande 2 et ilueques receumes les fuetez. D'ilue
qucs nos alames a la Riole 3, a monseignor Symon de Montfort 4 et
a la contesse sa feme, qui ilueques estoient et nos avoient mandé
et prié par lestres que nos i alessons. Ilueques nos les Irovames et
i geumes une nuit, et nos firent moult grantjoie et parlâmes a
monseignor Symon en tele manière que il ne receut nus des mau-
feteurs de vostre terre en la sene, ne nos de cels de la sene en la
voslre. Et quant li baron et li chevalier et li borgeis de Ageneis
virent que nos estions a un acort, si furent moult esbahi. Et sa-
chiez que nos parlâmes a monseignor Symon d'endroit 5 la voie
d'outre mer, et entendîmes de lui que il a bone volenté de passer
a ceste feste Saint Johan 6. Et sachiez que il tenoit Gascoigne en
bon estât et que tuit li obeisseent, ne n'oseent rien enprendre7
contre lui et avoit pris le chatel deFronçac8, seur monseignor
Emault de Blanquefort 9, et le tenoit en sa main. D'ilueques nos
en revenimes par Mirmande I0, droit a Penne" en Ageneis, et re-
ceumes illuec les feulez de cels de la vile, et meismes chatelein
et garnison ou chatel, et ilueques vindrent a nos aucun des borgeis
de la cité de Agen, pour tous les autres et aucuns des barons et
des chevaliers de Ageneis , et nos offrirent a faire feulé en forme
qui n'esloit pas bone ne profitable; pourquoi nos ne la volsimes
1 Aussi. Les mots terminés aujourd'hui en i se terminaient souvent au moyen âge
par in. Voyez ci-dessus le mot Caoursin, qui a fait Quercy; on disait ainsint pour
ainsi, issint pour ici, comme on le verra plus bas.
» Marmande, A gênais.
3 La Réolle, près de Bordeaux. •
4 Comte de Leycester, lieutenant, en Guyenne*, du roi d'Angleterre, dont il avait
épousé la sœur utérine: Il était fils de Simon de Montfort,- chef de la croisade contic
les Albigeois, -qui mourut au siège de Toulouse, le 25 juin 1218. (Guill. dePod., ch.5.)
5 Au sujet; relativement à. Plus tard on employa fréquemment dans le même sens
la forme à l'endroit de
G Vendredi 24 juin.
" Entreprendre, d'où enprise, qui- est resté assez tard dans la langue ; cette expres-
sion était encore fréquemment employée à la fin du xvie siècle.
s Fronsac, Guyenne, près de Bordeaux. ; ' .
9 Arnaud de Blanquefort , deuxième du nom, chevalier,- mort en -1256. (Ancien ca-
binet des Ordres du roi.)
' '" Marmande, Guyenne, prcç d'Agën.
" En Agenais, Haut-Languedoc, diocèse d'Albi*.-
m
pus recevoir, et s'en partirent issint de m» li borgeisde Agcn. Met
il remesi aucuns dea baron* el éoê etoralieri de &geneii qui
(îrenl la feulé si coin nos leur requîmes, ri li nesquesde Ageu \
« 1 1 1 î a esté loujowr/ en ceste btesoigiM arec uns .1 qui biea el
lealçmenl si esl poriéi et de oui n<» uns dévoua mouli ion, m
ii>i la >ene feule moult volenlicrs. Cet cho#efl failet, uns en n
nimes en rêves» nié de Rodois 2 el receumes 1rs foulés des doém
\ilcs et des chevaliers Et, cez choses toutes parfaites, 01 lapais
leissié en bone seurlé et eu boue pais, nos en re\ mimes en France,
par noz jornées un poi devant la chandelour droit a BrtrtmoolT ,
ou madame la roine esloil, el li raporlames tout le prteêf el tOOtl
l'ordenance de labesongne, si com nos l'avions faile. Bo la terre
de Venissi \ nos n'alames pas pour ce que ele nos csloit trop
loigtigne, et por ce que li evesques d'Albenne r' ert aie/ en rel»-
lerre pour avoir la a l'eiglise , si ne volions pas qu'il nos meist 1
reison de cesle chose 6; mes nos i envoiames le seigneur de Lwiel :
pour prendre les feulez qui bien s'est conlenuz en cest afaire. M
com il nos est avis. Apre* ceo, aus oicteves de la Chandeleur, ge
fui a Paris, pour voz contes oir avec meistre Renaut et avec mbo-
seignor Pierre de Esnancourt, etoi lors le conte de la Tousainz, au-
quel ge n'avoie pas elé et puis celui de la Chandeleur 8 et sachiez
qu'il sunt moull pelit, ce me senble, avers ceo que il soient estre.
Et la value de la lerre en cez deus termes, je vos envoi en eerit
pour ce que ge voil que vos les voiez et les sachiez. Et sachiez que
« Guillaume de Ponloise, prieur de la Charité-sur-Loire, abbé de Cluny en 4244,
puis cvéque d'Agen, de 4 247 à 4 203. (Gall. christ.)
■■> L'évôché de Rhodez était alors occupé par Vivian de Boycr, cordelier, élu évoque
de Rhodez en 4 247, mort en 4 27 •'♦. [Gall. christ. — Essai» historiques sur le Rouer g ue,
par M. de Gaujal , t. I, p. 4 4 7.)
» Beaumont-sur-Oise. On a vu plus haut maufaileurs pour malfaiteurs ; la »on-
traction de al en au est très-fréquente au moyen âge, et l'on y emploie indifféremment
la forme contracte et la forme non contracte.
'• Venaijsin.
'■ Probablement l'évéque d'Albano, en Italie.
t-à-dire : avoir avec lui une discussion à ce sujet.
: Raymond Gaucclin, seigneur de Lunel, ville < t b.in.ine au diocène de Mont
peilier. (D. Vaisselle, Uist. de Uinyuvdoc.)
Les comptes d'Alphonse de Poitiers se rendaient à trois époq»M An Tannée : à la
Chandeleur, à la Toussaint et à l'Ascention. (V. au\ Arrhiv. du Roy
|,;,pi«r <1<* < -omplrs d'Alphonse de Poilicr».)
400
misires Secarz et li sires de Lunel el Barraut dcsBauz ' et moulz
d'autres dou pais vindrent a madame la roine, a Meleun, la seconde
semeine de quaresme ; et lors vindrent li consés d'Agen qui nos
avoient née la feuté a faire ; el la firent pardevant madame la
roine, et fu iluecques moult traiclié des besongnes dou païs. Et
Barraut des Bauz s'ofri moult el promist a vostre servise et promist
a atraire a vostre volenté et a vostre obéissance et de vostre frère le
conte de Provence, la cité de Avignon et de Arle 2 et en fist seurté
de serement3 et de lestres; et iluecques misires Secarz nos bailla
en escrit la value de toute la terre, la quele ge vos envoi en escrit
par le porteur de cez lestres, et sachiez que geli prie moult qu'il vos
envoiast argent s'il onques poeit, mes il respondi qu'il ne creoit
pas que il vos en poist point envoîer a cest passage, car il et la
terre estoient trop encontre des leis etdesdeites le conte paier4. Et
lors fu ordoné par madame et par lui que li cors le comte de
Tholose seroit aporlez le diemanche devant l'ascension & a Fon-
tevraut6 ou il avoit esleue sa sepouture. Estre cez choses sachiez,
« Barrai, sire des Baux , grand-justicier du royaume de Naples, mort en -1270. II
était fils d'Hugues IF, sire des Baux , vicomte de Marseille. Ancien Cab. du Roi.
• Avignon, s'étant érigé en république, refusa <:e reconnaître l'autorité d'Alphonse el
se maintint dans l'indépendance, sous la prot ction de barrai des Baux. Barrai, crai-
gnant enfin d'encourir la colère du prince, promit à la reine de travailler de tout son
pouvoir a soumettre Avignon à l'autorité d'Alphonse, de même que la ville d'Arles, qui
refusait aussi d'obéir à Charles son frère. (Fantom. , Hist. d'Avignon, liv. I , ch. 5. )
Cette phrase : Atraire à votre volonté et à votre obéissance et de votre frère, doit se
comprendre comme s'il y avait : à votre obéissance et à celle de votre frère, le comte de
Provence.
3 Le serment de Barra des Buux à la reine Blanche est imprimé dans les preuves
de l'Histoire de Languedoc de Dom Vaissette. L'original se trouve aux archives de
Toulou e, trésor des Chartes. Il est daté du 4er mars \ 250.
4 Ce fut cette raison qui engagea la reine Blanche à prendre possession du comté de
Toulouse au nom de son fils , non en vertu du testament de Baymond VII , dont il eut
fallu exécuter les clauses onéreuses et dont elle .déclara ne tenir aucun compte, mais en
vertu du traité de Paris, qui avait mis fin aux guerres des Albigeois, le 4 2 avril \ 229.
(Dom Vaissette, Hist . du Languedoc.) On trouve, en effet, dans ce traité une clause par
laquelle il est convenu que le comté de Toulouse appartiendra au frère du roi , qui
épousera la fille de Raymond VII ; mas on y trouve aussi la réserve de faire des legs
et des donations. (V. le Traité de Paris aux preuves de l'Histoire du Languedoc de
D. Vaissette.)
5 Le dimanche 4er mai. ' •
6 En Anjou , près de Saumur.
loi
que ii rois d'Angleterre' priai la croli en Caresme, a movoeii
tua. Mes inouï/ de genz envient qu'il ne II Batqnepooi retarder la
rotedea droiaiéi (PEtigleleite. i-'.i wcbfëi que madame la <
envoiii a l'aposioitv pottf potfrthacier qtfi\ lussent éscomnèni
il ne passeenl au passage d'aoust. Ki enatni fa poorchacié el o
de l'aposlole, et sachiez queli ruens Kieliar/ n |j feme * inilrenl
en l-'raneeeiicest caresme el nièrent a Sainl-Calmon' el dilua «pies
ala li cuens Kicharz a l'aposlole, mes je ne sui pai certeini pool
quoi '. Ko sa revenue il vint a Meleun , a madame enlour fei 1 1 ' h -
semeines de Pâques, el misires S\ mon do Mofifûnrl i vint ensemeni .
et fu traictiè de trive et a esté alongnié celé trive de la MÎtil
Jéhail an fine anz'1. (ie vos faz asavoir que madame la roine W)
mère et madame Ysabel vostre seuer et voslre neveu sont sai
haitié, et ge lou et conseil que vos la meniez par lesires don
conseil que ele met en voz besongnes, et la priez que ele, eomme
mère, soit ententive a faire les, et que ele i meste lout le conseil
que ele porra. Li reaumes de France et voslre terre sunt en paisible
esta! par la grâce de Dieu. Derechief sachiez, sire, que de la pro-
1 Henri III, fils de Jean-sans-Terre, roi d'Angleterre après lui, de 124(1 à 1272.
(Voy. Y Art de térif. les dates.)
* Innocent IV (sjinibalde deFicsque), qui fut pape de \ 2 .3 i |
3 Comte de Cornouailles, frère du roi d'Angleterre. Il fut nommé empereur d'Alle-
magne en 4 257.
i Saint-Calmon? Peut-être Saint-Chamond , ville du Lyonnais.
5 On connaît les différends qui eurent lieu entre Fré'dérir II, empen
magne, et Innocent IV. Frédéric avait fait nommer Conrad , son fils, roi de» Ro-
m.'ii ris , et l'avait chargé de maintenir l'Allemagne dans l'obéissance. Innocent s.»
les Allemands de nommer un nouvel empereur. Il réussit, en effet, .< détemii
urs ecclésiastiques et quelques princes de second ordre à proclamer II
grave do Thuringe, roi des Romains. (Chron. Germanie, liv. \\ . un fu»
vaincu par Conrad, et mourut. Le pape, au lieu de se décourager, offrit surie*»ivement
la couronne au roi de Norwcge , au comte de Gucldrcs, au duc de Bradant , et enfin à
Richard de Cornouailles. (Matth. Part», p. 636.)CV»t pi-m -être à ce motif qu'il faut
attribuer l'entrevue du comte de Cornouailles avec le p.ijn .
<; Rvmer, qui fait mention de cette trêve (vol. I , p. 272, 3' . I" lui Nti
dorée d - ; ce qui, indépendamment de l'autorité puissante de notre doru-
prome. l'erreur dan- laquelle il est tombé, c'est que plus loin (ibid
de renouvellement de itinuée à la fin de juin
| <lir. pr6ckémenf .i PépOay "" ^lle devait linir, selon le« terme* de h lettre
<|iie non. publions ici, la Saint-Jean étant le I '. juin \ »\ Rymer'i W PO, t, 1
i. '2~
402
messe que li apostoles vos fist' de sis mile livres de parisis, que
nos n'en n'avons nus eu, dom ge loeroie que vos priessiez l'apostole ,
par voz lestres, qu'il les rendist, et que vos li recommandoiz , vos
besongneset que vos, toutes le foiz que vos envoierez a cez par-
ties , que vos a lui et au frères faciez savoir par vos iestres vostre
estai et le2 voz frères et le procès de la besongne de la Terre-Sainte;
quar il en seront moult liez et en ameront mieulz voz besongnes.
Et sachiez que ge entendu qu'il sont corrocié quant l'en ne leur
escrit. Fromaches et vins et harans ge vos envoi par Guillaume de
Monleart et par Jehan de la Haie , qui volenliers travaillent en
vostre afaire, (ant com vos mandates par voz leslres. Et vos envoi par
cez meesmes, ovec l'avoir lo roi, que en or , que en argent, que en
tournois, xvn in. imc. mi livres, vsolzetv deniers de tournois;
et sachiez que je ne vos poi plus envoier, quar voz detes que l'en
vos doit , l'en ne les peot pas bien avoir et meemement celés que
li cuens d' Angolesme 3 et se frères et misires Renauz de la Pareite
vos doivent. De cez deniers que ge vos envoi sachiez que il i a nnm.
viic. xxxi livre xvi solz de tournois, xvii mars d'estellins4;
et sachiez qu'eles sont moult escoulées, et que ge dout que nos
n'en puissons pas moult avoir, quar eles sont moult haineuses et i
' A l'époque où Alphonse se prépara à rejoindre saint Louis , toutes les églises
de France retentissaient encore des exhortations adressées aux guerriers chrétiens.
Les évêques , au nom du souverain pontife, conjuraient les fidèles de seconder par
les secours de la charité l'entreprise contre les Sarrasins. Un bref apostolique ac-
corda au frère de saint Louis', non-seulement le tribut imposé aux croisés qui ra-
chetaient leurs vœux, mais encore toutes les sommes destinées par testament à des
œuvres de piété, et dont l'objet n'était point déterminé. (Ce bref du pape se trouve
dans la grande collection des Conciles du P. Labbe, t XI.) Il est probable que ces
6,000 livres avaient été promises par le pape au comte Alphonse pour subvenir aux
frais immenses que devait nécessiter son expédition en Terre-Sainte.
Pour celui de vos frères.
3 Hugues Lebrun, onzième du nom de Lusignan, comte de Penthièvre par sa femme,
fils aîné de Hugues X. Il lui succéda aux comtés d'Angoulême et de la Marche , qu'il
posséda jusqu'en 4 260, époque à laquelle il mourut. ( Voy. l'Art de vérifier les dates.) —
Celui de ses frères dont il est ici question e>t probablement Gui de Coignac. —
4 Les monnaies anglaises, qu'on désignait sous le nom de sterlings, se trouvaient en
grande abondance en France à cette époque. Saint Louis, qui introduisit une réforme
importante dans le système monétaire , travailla à prohiber le cours des sterlings. Il en
fit fondre une partie et ordonna que les autres ne fussent plus reçus que pour leur
poids d'argent ; il finit même par les abolir entièrement. (Ordon. sur les monnaies, de
456? à 1265, p. 95,94,95.)
M
avons moul/. d€ nuisrurs, si com \o* MUStM tftlll IJUC
partissiez. El nequedent g*i travalleré tan) comge pourroi pai moi
et par autrui, de vos ion pli en toutes les menierefl que je puis , que
vosesjoissezen nostre seigneur et que vos aieiVOStre cuei en |»
en leeté, quar vos estes ou servise de celui qui est amierres et
faisierres1 <lo peis; ei que nos , rostre estai el le procès de vo/ l>r-
songnes de là me faciès savoir quant vos aurais par qui. El sacbiei
que vos avez moult d'oreisons de moult de boucs gens, eu qui nos
devez avoir moult grant fiance. Noslre sires vos gan. El ge vos
lou et vos conseil que vos escrivez aus barons et au < lievaliers et
aus bones viles d'Aubigeis, selonc les formes que ge nos envoi
saelées de mon seel , ou souz meilleurs formes , si com vos
verroiz qu'il soit a faire ; et a madame envoiez ausint unes leslres
de procuration overles, souz la forme que je vos envoi avec les
aulres formes , ovec le testament devan dit Je vos envoi en es. ril
la value de toute vostre terre d'Aubigeis. Et sachiez que ge nVi
eu nules leslres de vos, fors celés, samplus, que vos m'en-
voiates par le message lo roi.
Ces leslres furent donées a Courboil le mecredi après les trois
semaines de Pâques 2.
T. SAINT-BRIS.
• Terminaison qu'on rencontre souvent dans les chartes du moyen âge : cette
forme est tout à fait caractéristique du sujet. Les cas obliques sont eu eur.
a On retrouve cette même formule de dates dans plusieurs documents latins de cette
époque, et notamment au bas d'une lettre d'Alphonse à son sénéchal à& Poitiers :
Datum apud Longum Pontem die lune post 1res sept imanas Panlhaen(,$, uni,.. //..mim
M CC LXIX. - (Arch. du Roy., J. 31 y, reg. fol. À, vers.)
40*
BULLETIN BIBLIOGRAPHIQUE.
RÉCITS DES TEMPS MÉROVINGIENS, précédés déconsidérations sur l'Histoire
de France; par M. AuGrsTiH Thierry, membre de l'Institut. — 2 vol. in-8°.
Paris, chez Just Tessier, quai des Augustin», 57.
En abordant l'examen de ce livre déjà populaire, nous devons regretter que la
nature et l'étendue de notre recueil nous interdisent de le considérer sous plusieurs
de ses rapports les plus éminents. Littérateur et publiciste, autant que critique exercé
dans la notion des vieux textes , M. A. Thierry a déposé dans son nouvel ouvrage , par
les préceptes et par l'exemple, les lois de l'histoire nationale, telle qu'il convient de
l'écrire pour des hommes libres et mûrs. Il est d'un augure favorable pour l'avenir,
que ce code, cherché vainement durant trois siècles de lumières, ait été enfin formulé
par un homme pénétré de sa vocation , dans une forme qui ne peut pas périr.
Les récits des temps mérovingiens n'occupent qu'une portion du livre de M. Au-
gustin Thierry. L'auteur a réuni sous ce titre lés morceaux d'histoire relatifs au règne
de Chilpéric, fils deClotaire, qu'il a publiés à des époques diverses , dans la Revue
des Deux -Mondes , et comme suite à ses Lettres sur l'Histoire de France. Dans ce tra-
vail, qu'il se propose de poursuivre, il a cherché à peindre, par le développement
d'une suite d'épisodes choisis, les principales scènes de la vie politique et civile des
hommes du vie siècle. On sait quel succès a couronné cette tentative hardie, dont le
moindre mérite a été de fixer dans les mémoires cette histoire auparavant si aride
et si rebutante de la race de Clovis. L'esprit peut en toute sécurité s'abandonner au
charme des récits mérovingiens , car la critique la plus exercée pourrait difficilement
ne pas les accepter comme des choses accomplies, réelles, incontestables. Ces contras-
tes de caractère ; la rudesse des nouveau-venus; l'affliction et l'abrutissement des vain-
cus; la stupeur des provinces, devenant le théâtre ou le prix de luttes qu'elles ne com-
prennent pas; la confusion des empires, qui ne sont que de grandes fermes distribuées
entre les proprié'aires, de manière que chacun ait à peu près des objets semblables
dans son lot; cette terrible fatalité, qui précipite l'un après l'autre les enfants de Clo-
vis dans la catastrophe, comme autrefois elle avait poursuivi les Atridcs dans la Grèce :
tout cela est vrai , conforme à la raison des choses humaines et au témoignage des
contemporains. On ne saurait rien reprocher aux tableaux dans lesquels M. Thierry
a fait entrer ces détails, sinon d'être quelquefois enrichis de développements dont l'a-
bondance était nécessaire sans doute pour l'intelligence de ces mœurs étranges, mais
qui peut-être ôtent quelque chose à la rapidité du récit. Nous ne pouvons que rappeler
sommairement le contenu de ces divers chapitres d'histoire. Le premier traite du ma-
riage des fils de Clotaire I avec les filles du roi des Visigoths, orig:ne des guerres et de*
épouvantables malheurs qui détruisirent presque la famille mérovingienne, le second,
le troisième et le quatrième sont consacrés aux suites du meurtre de Galsuinde, à la
guerre des Austrasiens et des Neustriens , aux malheurs de Mérovée, fils de Chilpéric,
cl à la persécution de Frédégondc conlrc l'cvèquc Prétextât, le parrain et l'ami de son
105
beat-fils, Dans lï» tl<u\ dtanieu rueitsj l'autoai i ralnaa laf attaée aies
d'un pan en u ; a ulois , et a su y rattachai de prétlMl déflaib sur les goûta littéraire*
de Chilpéric, ainsi qu'une p. indue délicate de l'iiitmii tt- il n»> lafljtol Ile vécurent I ■
ii""<' ><>"» signalerons , dan* ce morcran dr critique In'
lui.. I apprêt dation (liMiiur par l'iiutiui . du « arai t. n- .If Km itinat, et la recherche
ose qu'il i faite, sous la vague emphase de lamplili< .-<
sions naïves que lui communiquait MMB amie, femme ci\ i|i.,V ptl m, mais bar-
bare par sa naissance.
La partie tout à l'ait neuve de l'ouvrage de M Thierr) itl llatredacl §•) rem-
plit presque le premier volume, et forme un livre à elle seule. C'est là que l'an
donne carrière aux pensées qui lui sont venues à la suite de longues méditation» sut
l'histoire et sur la politique ; ear ectte t intelligence des choses pratiques » que Ll
i dans «eux qui veulent écrira l'histoire, tous les i tmeul
aujourd'hui comme l'une des conditions indispensables du genre. Toutefois . Ml'
llgnale en plus d'un endroit ce que des préoccu; ations politiques trop exrlusivei |
raient apporter de dangereux et de funeste à l'intelligence du passé. (;. ■» principes rcs-
sorlent vivement d'un vaste tahleau dans lequel il a réuni ses vues et SCS jugements
sur les principaux publicisles qui, depuis le xvie siècle, ent cherché à systématiser
l'histoire de France. Nous le répétons avec regret, l'examen de ce morceau ne peut en-
trer dans le cadre que nous nous sommes tracé ; nous ne pouvons que poui.
comme un objet de méditation, ces pages où l'éclat des pensées répond à I éli
des sentiments.
Il nous importe cependant de dire quelque chose du chapitre par lequel il
mine ces préliminaires.
Dans cette conclusion, M. Thierry revient avec vigueur sur ses travaux précédents,
et résume, à l'aide d'ui jugement peut-être plus complet, ses opinions sur l'emp, .
barbares et sur l'origine de la féodalité. De là il passe ala pmajftMf ■ !■ té JËÊÊ I
dans les cites; puis, par sa propre expérience, confirmée par l'avis des plus grands pu-
blicisles de notre sièc'e, il établit la prédominance des h h tudes romaines, sur les tra-
ditions barbares, comme élément de la société moderne. Enfin, dans un MO)
rapide, jeté sur le mouvement communal de la lin du M* siècle, l'auteur muis fa
trevoir la div isi. m principale du travail qu'il prépare sur l'am n une < onstilel i
. Suivant lui, l'esprit de révolution, sorti des débats de l'empire «t de la | ,
s'élance de l'Italie sur l'Europe, et renouvelle dans toutes les cités qu'il atteiat, la mu
nicipalilé défigurée partout, mais non détruite par les barbares. Au muli
ration produit 1rs murlihttinns consulaire* ; au nord, |e| rommunn jurrrs ; de part et
d'autre, la liberté civile et politique. Le centre, qu'elle M touche p*f, eUfMM
formes aiH i. mu -. (jui s,,tit »!<• l'indépendant e <i\ile | ' 1 1 1 1 .*» t que <!<• I - «uihih
on l'a cru. La dii i l'affranchissement du Word et celui de Mid
l'attribue ans vieilles habi '..I s d'association secrète que lea barbarei ivaieal .apportée»
dans la vie < iv ique, et .1 ( (infirme i I à Tait neuf» sur Ugkilde
d<s Germains. Tout cela est rapidement conçu, rapidement dit, et forme on et
si bien ordonné que l'analyse ae peul qu'en ■flaihlif l<
l'harmonie.
I n mm i m ..i e, « n termina ni Dani une phi
ductinn, l'illustre historien i""i- B|>m*cnd qu< r*e»( • la lecturt
/i06
M. de Chateaubriand qu'il sentit se révéler sa vocation et naître en lui ce goût de l'his-
toire qui devait absorber toute son existence. Bien des jeunes hommes, voués aujour-
d'hui aux études qui ont fait la gloire de M. Thierry, lui rendront le même hommage
à leur tour; ils ne pourront le remercier de les avoir appelés à une illustration à la-
quelle ils ne prétendent point ; mais ils se souviendront avec reconnaissance d'avoir
puisé dans ses ouvrages l'aptitude à des travaux qui font le charme de leur vie. J. Q.
REVUE DE BIBLIOGRAPHIE ANALYTIQUE, ou compte-rendu des ouvrage»
scientifiques et de haute littérature , publiés en France et à l'étranger. — Recueil
périodique paraissant tous les mois par cahiers de 6 feuilles. — On s'abonne au bu-
reau de la Revue, boulevard des Italiens, 23, et rue de Larochefoucault. 4 2 Prix. :
50 fr. par an pour Paris et les départements, 55 fr. pour l'étranger.
Je commencement de l'érudition, c'est sans contredit la science bibliographique. On
çst savant, lorsqu'une question étant posée, on sait d'abord où l'on trouvera les élé-
ments nécessaires pour la résoudre. Les anciens, qui renfermaient l'intelligence hu-
maine dans la connaissance approfondie de quelques ouvrages, voulaient qu'on sût par
cœur, et riaient de celui qui était docte avec le livre. Aujourd'hui l'érudition qui
prétendrait se passer de livres serait suspecte à bon droit. Mais la multitude des livres
est si grande et s'augmente de jour en jour dans une si effrayante progression , que les
travaux de la science , loin d'avoir été simplifiés par cette profusion d'auxiliaires qu'on
lui destine , sont devenus d'autant plus embarrassants. Les rédacteurs de la Revue de
Bibliographie *e sont proposé de faciliter les recherches de l'érudition, en donnant sur
chacune des producions actuelles du monde savant, non pas un développement plus
ou moins vague de la préface des auteurs, mais une analyse succincte, substantielle et
complète de la pensée fondamentale de l'ouvrage, de ses divisions, de son aspect et de
son contenu. Leur but est surtout de signaler ce que les livres traités ex professo peu-
vent renfermer de nouveau et d'inédit. Ils relèvent avec *oin les preuves, pièces ori-
ginales, inscriptions, chartes, etc., reléguées à la fin de ces livres, ou perdues dans des
notes où quelquefois une lecture rapide ne les découvrirait pas, et que , dans tous les
cas, les titres ne peuvent faire prévoir. Nous avons entre les mains le troisième numéro
de ce recueil, qui paraît avec la plus louable exactitude à la fin de chaque mois. Déjà
une grande partie des ouvr.'ges mis au jour dans ces derniers temps ont été analysés, et
plus de cent notices ont été consacrées aux publications les plus importantes de l'Alle-
magne , ds l'Angleterre, de l'Espagne et de l'Italie. Aujourd'hui que ces contrées , et
principalement l'Allemagne et l'Angleterre , se signalent par les plus beaux travaux de
philologie, d'histoire et de jurisprudence, c'est un grand avantage pour les lecteurs
français de pouvoir être tenus au courant de ces efforts simultanés de l'Europe intelli-
gente. L'analyse des livres étrangers est à coup sûr le point le plus difficile du pro-
gramme de la Revue de Bibliographie , mais c'est aussi celui que les rédacteurs de ce
recueil ont le plus à cœur de bien remplir, et il faut leur savoir gré de l'extension pro-
gressive qu'ils ont déjà su donner à cette partie de leur travail.
HISTOIRE DE ROUEN, sous 1a domination anglaise au xv* siècle , suivie de pièces
justificatives publiées pour la première fois , d'après les manuscrits des archives de
.07
Rouen, |»..i \. Chcru I. ancien .i,\, <l.< i | ., ,,i,- normal*, prof«M I I rr au
collège roytl deRooen. - | roi !> I . legrand, libraire -f.l
JS-lO. A l'ari». «lie/ l'« . Ii.ii. i . |.l m . ,!,, | ,,um -• . \ J . .1 < l>< / DuiihhiIiii . <|<m dr»
Attgoatioa, < B
L'auteur a divise son l ra \ a 1 1 en >l< i\ partie» a peu près égale» : la »e<
contienl sa eboii de p|èce« joatificativet, avec Ici éclairci«»enicnu et I
l'auteur n'a pas trouvé convenable <le faire entrer dans le texte de la première.
. <1« toutes les digressions qui auraient pu gêner la marche de la narration.
première partie embrasse l'histoire de RoMO, «l< puis l'année 4417 ju-qn'en 4450, et se
MutUrlae naturellement en trois sccti»>n> ; la première retrace les événements |><>!it
la seconde traite du gouvernement communal et des privilège» de la rillfj la troisième,
de la religion, des lettres et des arts. Les chapitres de ce» trois sections sont tous écrits
avec une grande simplicité. 11 serait impossible de les analyser sans tomber dans l'ari-
dité ; « ir l'auteur , très-sévère pour lui-même , n'y a rien laissé de superflu. Ce texte a
dû être uniquement composé de la réunion de courtes notes prises dans les document»
originaux. Il suffit , pour s'en convaincre , d'essayer d'extraire de ces pages -,
remplies un renseignement quelconque; on reconnaît bientôt qu'il est presque impos-
sible de l'énoncer d'une manière plus précise qu'il ne l'est dans le livre même. Un des
chapitres où paraît le mieux la retenue pleine de convenance de l'auteur, c'est celui où
il raconte le procès de Jeanne d'Arc. Ce sujet a été traité tant de fois qu'il paraissait
difficile de le présenter de nouveau sans d'ennuyeuses redites : d'un autre côté on ne
pouvait le passer sous silence. En n'insistant que sur le rôle de la population rouennaise
pendant cette odieuse procédure, M. Cheruel a su éviter le double écucil dont il était
menacé. Nous ne ferons pas davantage l'analyse des chapitres qui exposent quels étaient
les privilèges et l'état de la commune de Rouen au xve siècle; il nous suffit de recom-
mander cet ouvrage que nous croyons digne de l'estime du public,
E.deF
CHRONIQUE.
Dans sa séance annuelle du 2 avril 1840, la Société de l'École Royale
des Chartes a procédé au renouvellement de son Conseil. Voici le ré-
sultat des votes de la Société. Ont élé nommés : président, M. Léon
Lacabane; vice-président, M. A. Le Noble; secrétaire, M. H. BorcUer;
archivisle-trésorier, M. Le Roux deLincy ; membres de la commission
de publication, MM. Jules Quicherat, Krands (iuessard, Martial !>elpit :
membre de la commission de comptabilité, MM. LevaiUaol de l 'loi i \ il.
H. Géraud et A. Paillard de Sainl-Aiglan.
— M. Eugène de Certain, ancien élève pensionnaire de l'École des
Chartes, vient de terminer le classement des archive* du département
tic li Ma\ . nne, qui malheorctuement sonl du nombre de celles <i»ii ont
408
e» le plus à souffrir des excès révolutionnaires et des guerres civiles.
Tout en regrettant de n'avoir pas rencontré un champ plus vaste à
explorer, M. de Certain s'est efforcé d'introduire dans les archives de
Laval un ordre durable, à l'aide d'une classification claire et métho-
dique. Au reste, il a pu se convaincre, par les marques de sympathie
qu'il a reçues des personnes éclairées du département, que les travaux
des élèves de l'École des Chartes sont vus partout avec faveur, et qu'au-
jourd'hui chaque ville attache une grande importance à la conserva-
tion des pièces de son histoire particulière et de notre histoire na-
tionale.
— MM. Delpit, de Fréville et Bourquelot, élèves de l'École des
Chartes, et M. Yanoski, agrégé de l'Université, sont, en ce moment,
occupés à explorer les archives d'Amiens, afin de compléter les maté-
riaux qui formeront les premiers volumes de la grande collection de
l'Histoire du Tiers-État.
— Les procédés photogéniques viennent d'être appliqués avec suc-
cès en Angleterre à la reproduction des monuments de paléographie.
M. Biot a communiqué a l'Académie des Inscriptions, de la part de
M. Tatbot, diverses copies d'un psaume hébreu, d'une gazette persane
et d'une charte latine de l'an 1279, effectuées sur papier sensible avec
la plus grande netteté.
M. le ministre des travaux publics ayant chargé l'Académie des Ins-
criptions et belles-lettres de composer l'inscription destinée à remplir
une fausse baie nouvellement achevée du portail de la basilique de
Saint-Denis, cette compagnie savante a soumis à l'approbation du mi-
nistre les distiques suivants, imprimés fautivement dans les journaux
quotidiens :
Sacrorum assertor, recidivis templa ruinis
Haec instaurari Neapolio voluit ;
Sed quae restituit non conditur ipse sepulchris,
Exsilio ante jacens quam peragatur opus.
Successere operi reges : idem exitus illis ;
At qui perficeret cœpta, Philippus erat.
AN. M. DCCC. XL.
-fei
FRAGMENT
COMMENTAIRE INÉDIT DE LA LOI SALIQUE'
Tit. I. — De mannire.
Si quis ad mallum (1) legibus dominicis (2) mannitus
fuerit (3) , el non venerit (4) si eum sunnis non detinue-
rit (5), DG denarios qui faciunt solidos XV, culpabilis judi-
cetur.
Me vero qui alium mannit, si non venerit et eum sunnis
non detinuerit, ei quem mannivit similiter DC denarios
qui faciunt solidos XV eomponat.
Me autem qui alium mannit, eum testibus ad domum
illius ambulet (6), et sic eum manniat, aut uxorem illius,
vel cuicumque de familia illius denuntiet ut ei faciat notum
quo modo sit ab eo mannitus.
Nam si in jussione régis fuerit occupatus, manniri non
potest (7).
Si vero infra pagum in sua ralione fuerit, potest man-
niri, sicut superius diclum est.
1 L> texte auquel ce commentaire sera rattaché est relui «le la lex emendata a Caroh
Magnn; mais, dans le plan de l'auteur, ce texte sera précédé de quatre autres plu*
anciens, inédit*. Le commentaire contiendra des collations et de* remarque* plu
lologiqucs qu'on n'a pa». insérées dans ce. fragment, pour ne pin lui donner trop d'é-
tendue.
i. 28
410
(i) Ad mallum. — Le mot mallum, dont la racine appartient
certainement à l'ancienne langue des Francs, désigne une assem-
blée d'hommes réunis pour délibérer et prendre des résolutions.
Dans un sens plus restreint , le seul que présente la loi salique ,
il désigne un tribunal.
Le second sens dérive du premier, parce que, d'après les an-
ciens usages des Germains, attestés par Tacite, Germania,
cap. xn, et conservés parles Francs avec les modifications qu'exi-
geait la situation nouvelle que la conquête avait formée , les juge-
ments étaient rendus, suivant l'importance des affaires, ou par
rassemblée générale de la tribu, ou par l'assemblée particulière
des hommes libres de chaque arrondissement.
Dans les textes de la loi salique , le mot placilum est souvent
présenté comme synonyme de mallum ; c'est dans ce sens qu'on
le trouve dans Grégoire de Tours, liv. VII, chap. 23, dans
la 22e formule de l'appendice de Marculfe , et dans un grand
nombre de documents. Le mot mallobergum ou mallobergium est
aussi, avec la même signification, dans le titre LXI de la loi. Il est
formé de deux racines de l'ancienne langue des Francs ; l'une
signifiant assemblée et l'autre montagne, élévation, parce que le
tribunal prenait séance sur un point élevé.
La loi salique nous donne l'indication de trois espèces de tribu-
naux ou mails judiciaires; savoir, le placitum régis, le mallum
grafionis aut comitis, le mallum tungini aut centenarii.
On n'y trouve que quatre fois une indication bien expresse du roi
intervenant dans l'exercice de la juridiction contenlieuscou volon-
taire. La première au titre XX, où il est question delà peine en-
courue par celui qui a porté contre un autre une fausse ac-
cusation ante regem ; la seconde au titre XXVIII , relatif aux
affranchissements per denarium ante regem; la troisième au
litre L1X , qui prévoit le refus obstiné d'un accusé de comparaître
au mallum local, ou d'en exécuter le jugement, etpermet de l'ajour-
ner ante régis prœsentiam ; la quatrième au titre XLVIII , relatif
à la forme des institutions d'héritier , ou donations à cause de mort,
dont on suppose que les formalités ont été remplies aut in mallo
legitimo, qui est évidemment le mallum local dont je parlerai plus
bas , aut ante regem.
Les titres que je viens d'indiquer portent simplement les mots
ante regem, sans que jamais le mot mallum ou placitumy soit
joint. Mais les notions qui nous sont parvenues sur l'ordre judiciaire
toi
des Francs , Ultérieur tf postérieur a In loi salifie , M p< ruiettent
l»as de douter que les m<»is unteregem ne déligneart, (Uni les cas
où il s'agissait d'une juridiction conlentiense , un tribunal préside
par le roi, ou, en son nom , par un de ses grandi ofttcif
Pour avoir une idée nette de la juridiction a laquelle w roi pre-
nait part, il importe de le considérer sous deux rapports qu'on (M
doit pas confondre.
Le roi était chef de la nation, et son pouvoir, presque illimité
dans le commandement de l'armée, comme doit l'être celui d'un
général, ne s'exerçait dans l'intérieur, en temps de paix , qu'avec
le concours des hommes libres convoqués en assemblée nationale ,
et prenant des délibérations dont le roi assurait l'exécution.
C'était là, je crois, qu'était exercé le pouvoir judiciaire, lorsqu'il
s'agissait de prononcer la peine de mort contre un homme libre
de première classe.
Le § 2 du titre XX de la loi salique prononce une composition
de deux cents sous, précisément la composition fixée par le
titre XL11I pour le meurtre d'un homme libre, contre celui qui
aurait porté injustement ante regemune accusation pour un crime
emportant la peine capitale , unde debeat mori.
Le chapitre ix de l'édit de Childeberl, de 595 ou 596, décide
que le magistrat local, judex, après avoir arrêté un coupable, contre
qui cet édit prononçait la peine de mort, doit, si cet homme est
Francus, l'envoyer captif, ligare faciat, au roi, ad nostram prœ-
sentiam. Le mot Francus, mis en opposition avec la debilior per-
sona, que ce magistrat local a le droit de faire exécuter sur le lieu,
in loco pendatur, signifie évidemment un homme libre de première
classe.
Je me réserve de traiter ailleurs ce qui concerne les condition*
des personnes, et de développer les preuves de celle distinction.
Pour le moment je me borne à renvoyer à l'excellent Mémoire que
M. Naudet a inséré dans le nouveau recueil de l'académie daj
Inscriptions, tome VIII, pages 455 et suivantes.
Cet envoi ad prœsentiam regisy d'un homme a< WOêé d un crime
contre lequel la loi prononçait la peine de mort , n'avait pas pour
résultat de rendre le roi personnellement et seul juge de cet
homme. Évidemment on suivait encore les anciens principes d'a-
près lesquels un membre de la société ne pouvait en éiie retran-
ché que par la volonté légalement exprimé itle même so-
ciété, c'est-à-dire par une décision de l'assemblée nationale.
Ml
Meyer me parait avoir très-bien traité cette question dans ses
Institutions judiciaires, liv. II, chap. 8.
Je pense que cette assemblée nationale prononçait aussi la pro-
scription dans les cas prévus par les lois, dont le litre LIX de
la loi salique présente un exemple contre l'accusé, qui, traduit
au mallum local, a refusé obstinément de comparaître , ou qui,
condamné par ce mallum, a refusé de se soumettre à la condamna-
lion. Il est, suivant ce titre, ajourné ante régis prœsentiam, et s'il
ne comparaît pas , ou s'il continue de se refuser à l'exécution de la
condamnation , le roi le met extra scrmoncm suum , ce qui rap-
pelle les terribles mises hors la loi de 1793. Nul ne pouvait donner
l'asile ou la nourriture à cet homme , fussent ses parents ou sa
femme, sans encourir une amende ; chacun pouvait le tuer im-
punément.
La gravilé d'une telle mesure me porte à croire qu'il apparte-
nait seulement à l'assemblée nalionale de la prendre. On trouve
bien dans Marculfe, 1, 32, une formule qui constate que le roi avait
prononcé la proscription contre un homme coupable de trahi-
son ; mais il n'en résulte pas que le roi agît ainsi par sa propre au-
torité. De même que, dans les jugements rendus au mallum local,
le chef de justice était chargé d'exécuter la décision rendue, quel-
que sévère qu'elle fût, de même le roi n'était que l'exécuteur de
l'arrêt de proscription rendu par l'assemblée nationale qu'il prési-
dait, lime semble donc que la formule de Marculfe nous montre
l'acte d'exéculion , sans rien dire de ce qui y avait donné lieu , de
ce qui l'avait précédé.
Les deux cas que je viens d'exposer sont les seuls de la loi sali-
que qu'on puisse rattacher au pouvoir judiciaire exercé par l'as-
semblée nationale, dont le roi était président, comme chef de la
nation.
Il est possible que, dans quelques circonstances extraordinaires,
on y jugeât des contestations civiles ; tel a pu être le cas indiqué
par le traité d'Andelau en 587, constatant qu'un jugement avait
été rendu per regem Gontramnum vel Francos , au sujet de la dot
et du morgengabe de la reine Galsuinte; mais ce procès avait des
rapports avec la politique.
Le titre LX de la loi salique contient le principe d'un recours pour
violation delà loi contre les jugements des mails locaux, sans ex-
pliquer où ce recours sera porté; le chap. vi du décret de Chlo-
taire lor, de 560, constate que c'était devant le roi ; mais je crois
que la question était jugée par une sorte de conseil prit é , san*
être portée h l'assemblée nationale. J'examinerai relie quel
dans les notes «lia lilre L\.
Le roi avail aussi dans son palais un tribunal compo-
grands officiers el de ses fidèles; etee Iribunal, que je nomme plus
spécialement jilacitum nufis, exerçait une juridiction ( Timinelli' et
<i\ile, donl il esl convenable d'indiquer l'origine cl l'objet.
L'élal de la société, à l'époque sur laquelle porlcnl mes i. , h, (
(lies, ne ressemblait point i\ celui de nos sociétés modernes. De
nos jours, les citoyens ne doivent fidélité et obéissance au chef lé-
gitime de l'étal qu'en celle qualité de citoyens, en vertu de la loi
qui Ta investi du pouvoir suprême , el dans les limites déiermim •< ■«.
par celle loi. Lorsqu'ils refusent d'obéir, c'est moins à ce chef, qu'a
la loi qu'ils désobéissent.
Telle élail sans doute la position d'un grand nombre (Pueminefl
libres chez les Francs. Mais un usage qu'avaient les Germains de
.s'attacher à un homme puissant se conserva ; et même, dans la
suite, loin d'être atténué par la formation d'une nationalité, il
prit une prodigieuse extension.
D'après ces anciennes coutumes, des hommes, sans perdre letti
ingénuité , el même au contraire en acquérant un litre de distinc-
tion qui les rendait supérieurs aux autres, au moins en ce qui
concernait les compositions pour attentais à leur personne, > 'at-
tachaient spécialement au roi par un engagement de fidélité, tru-
st is, d'où est venu le mot antrustio , c'est-a-dire in truste. Il en
sera question dans les notes du litre XLI1I.
En vertu de cet engagement dont Marculfe a conservé une for-
mule très -remarquable, I, 17, ils devenaient les ful< '•1rs du roi.
L'obéissance qu'ils lui devaient n'était plus celle du citoyen en-
vers le chef delà nation ; c'était le dévouement à tous les inlei
à toutes les volontés du prince envers qui ils s'étaient enga^-v
Ils épousaient ses querelles, ils le servaient dans ses vengeances
individuelles ; ils appartenaient a la personne royale bien plus qu'à
l'état.
En s'isolant ainsi des autres hommes libres . \\> eesaaienfl de
trouver dans les mails ordinaires leurs pairs pour les juger; \\<
avaient pour juge le placilé du roi. formé dhommes qui. comme
eux , étaient in truste rr<ji<i.
La loi salique n'offre qu'une seule induction relative I cette ju-
ridiction royale. C'est dans lo titre XX que j'ai déjà cité/ On > \"i
414
une peine prononcée contre celui qui a injustement accusé un autre
ad regem , non pas d'un crime emportant peine de mort , cas sur
lequel je me suis expliqué plus haut, mais de culpis minoribus.
Or cette compélence pour de faibles délits n'appartenait pas évi-
demment à l'assemblée nationale , comme la compétence pour
les crimes capitaux. Naturellement elle aurait dû appartenir à la
juridiction ordinaire du mallum local. Si on reconnaît , ce dont le
texte ne permet pas de douter , que ces affaires étaient portées
aille regem , c'est donc parce que, par une cause particulière , les
parties avaient cessé d'être justiciables du mallum local ; et cette
cause ne peut être trouvée que dans la qualité de fidèles, an-
truslions, qui avait fait sortir ces personnes de l'ordre commun
pour leur donner une nouvelle situation, dans laquelle elles deve-
naient uniquement justiciables du roi.
Ce n'est pas toutefois que le roi fût personnellement le juge de
leurs causes. La formule 25 du livre Ier de Marculfe constate
l'existence d'un tribunal, placitum palatii , dans ces termes re-
marquables : inpalatio noslro... unà cum domnis et patribus
noslris episcopisvelcumplurimis optimatibus , patribus, referen-
dariis, domesticis , seniscalcis, cubiculariis, comité palatii vel reli-
quis quam pluribus fidelibus.
11 a pu arriver dans quelques circonstances que les rois aient
traduit devant ce tribunal des hommes qui, d'après ce qui a été dit
plus haut, n'auraient dû être jugés que par l'assemblée nationale.
On peut le supposer d'après les chap. i , net xx du livre VIII de
Grégoire de Tours, et quelques textes rapportés par mademoi-
selle de la Lezardière , Théorie des lois de la monarchie française,
tome VII, 3e partie, pages 220 et suivantes. Mais c'était un abus
d'autorité qui, toutefois , dut être fréquent dans un temps où la
force était seule maîtresse et faisait taire les lois.
La compétence du placitum palatii régis, même en ne suppo-
sant aucun empiétement sur les droits de l'assemblée nationale
et des mails locaux , s'accrut de plus en plus.
Cette extension eut sa cause d'abord dans les concessions de pro-
tection, mundeburdium, avec immunité de la juridiction locale, ac-
cordées par les rois à des établissements et a des particuliers.
En ce qui concerne les établissements ecclésiastiques, le plus
ancien exemple qu'on en ait , est un diplôme (suspect il est vrai )
de 497 au profit du monastère de Réomé ; mais il en est question
dans le vne canon du concile d'Orléans de 511, approuvé et confir-
415
me pai Clous, document dont personne DC C0ftt6fU I aullinih
On voit pur la formulé 2'\ du livre I de Manuiie, que fila
personne ou rétablissement pris par le roi sou* son muudeburdr
■Ttil dos procès, ses caUStt Cl nicmr « r IU*> if 161 amis, (|r\.
ou commettants, étaient confiée! au maire «lu palais, nuUofi do-
nt us.... qui eus.... lam in pago quant in palatio noslro \
deberrt.
Celle alternative, qui paraît sous quelques rapports, arbitraire-
toutefois, respecter les droits de la juridiction locale, est suhie d'une
restriction qui permettait de l'éluder dans tous fcl Cal au profil
compétence du plaid royal: et si oliqua- causw tidn r>us eutnvel
suo mitlio surrexcrint quœ in pago absque ejus gravi dispanln,
<lifinitœ non fucrint, in noslri prtvsentia réservai tur.
Il n'est pas facile au surplus de donner des notions complètes
propres à caractériser le genre des causes dont connaissait le pla-
cilé royal. Il ne reste point dans les monuments de la première
race, et peut-être n'y a-l-il jamais eu de loi contenant une orga-
nisation judiciaire, comme les étais modernes en ont. Nous iVmroni
pas même d'ouvrages privés, tels que des styles de procédure, dans
lesquels nous pourrions connaître ce que la loi ou la coutume
avaient consacré dune manière générale. Quelques rares docu-
ments nous apprennent seulement que certaines causes, dont ils ex-
pliquent l'objet spécial, ont été jugées au plarilê du roi.
La plupart des jugements qu'on lit dans D.Bouquel, t. IV, p. C48
et suivantes, concernent des établissements ecclésiastiques, qui ef-
fectivement ont pu le mieux conserver leurs litres au mille*
désordres qui ont fait périr ceux des particuliers. Or très-prol.,
ment ces églises étaient sous la protection royale, ce qui motifail
la compétence. Le seul jugement relatif à des particuliers est de
Thierry (D. Bouquet, IV, 659). On y voil que le plaeilé du roi jugea
une question de propriété entre une femme et un aulre parti
qu'elle prétendait en être l'usurpateur ; mais celte femm
elle pas sous le mundeburde royal?
On peut, d'après ce que je viens d'exposer, reconnaître la très-
anrienne origine des committimus, que beaucoup d'auteur-
attribuée à la troisième race, parce qu'on lrou\e des lois du quator-
zième siècle relatives à cet objet. Mais cei lois, qui oill poër bol
de réprimer des abus, supposent un élat de choses plus an-
el je crois qu'il est constaté par les documents que j'ai i
On faisait aussi devant le roi de* a. lefl dejuridi
416
actes qui consistaient à revêtir d'une grande solennité les conven-
tions des parties.
Ainsi c'était ante regem qu'avaient lieu les affranchissements
perdenarium, dont je parlerai dans les notes du titre XXVIII.
Quoique des donations pussent être faites devant le magistrat
local, ainsi qu'on le verra dans le titre XLVIII, ce titre atteste
qu'on en faisait aussi ante regem, et il en existe une formule dans
Marculfe, I, 7.
Les formules 21 du même livre 1er et 46 de celles de Sir-
mond constatent que celui qui voulait confier à quelqu'un la mis-
sion de le représenter en justice demandait celle autorisation au roi.
Le roi accordait aussi des lettres ou préceptes, appelées appennis,
pour autoriser une personne à réparer la perte de litres perdus
par force majeure. C'est ce qu'on trouve dans les formules 33 et 34
de Marculfe ; quoique cependant il fût permis aussi de s'adresser
au tribunal local. Voir une Dissertation sur cet objet dans la
Bibliothèque de l'Ecole des Chartes, tome Ier, page 217.
Certainement ca n'était point à l'assemblée nalionale présidée
par le roi que se passaient de tels actes. On pourrait tout au plus
demander si c'était dans le placitum palatii.
Je ne le crois pas. Je pense que dans ces cas, comme dans tous
les autres où l'on désirait obtenir des lettres de protection, des
prœcepta, indiculi, etc., on s'adressait simplement à la chancellerie
du palais, où des référendaires, après avoir examiné la demande,
délivraient des lettres au nom du roi, signées peut-être par lui, ou
plus ordinairement par un des grands officiers du palais. Le cha-
pitre xi du décret de Chlotaire de 560 fournit à ce sujet une in-
duction assez importante. Il suppose qu'on a obtenu des préceptes
contraires aux lois, dont ensuite on veut faire usage devant les
juges locaux; il défend à ces juges d'y avoir égard1. Évidemment
il n'en serait pas ainsi d'un jugement que le placitum palatii au-
rait prononcé.
Je ne devais pas me dispenser de réunir ici ce que j'avais pu
trouver sur la participation du roi à l'exercice du pouvoir judi-
ciaire. Mais dans tous ces cas on peut dire que la juridiction était
exceptionnelle. La véritable juridiction commune et ordinaire était
\emallum du grafio ou cornes.
1 Ces derniers mots sont remarquables en ce qu'ils étaient devenus une formule gé-
nérale des lettres patentes accordées par les rois de la troisième race.
m
Lorsque les Francs rurt'iil conquis l,i d.iiilc, 1 1> OOftfervéfefll
les < irconscriptions romaines qui, à peu de différence près, étalent
les mômes que celles dos anciennes cités gtttioJIêti Ni mirent a
la tête do chaque arrondissement un chef appel»'- (iraf, d*OÎI gra-
/îo, grat?io, traduit par cornes, qui exerçait dans son arrondissement
le jiouvoir militaire, et en cette qualité conduisait 1rs hommes à la
gMrre, maintenait Tordre et la police, percevait les revenus tis-
caux, et présidait les mails ou réunions des homme* libre*, dam
lesquelles on délibérait sur les intérétl locaux, et où <>n rendait la
justice. Je donnerai dans les notes du titre XWIV I» - < \elop-
pements nécessaires au sujet de ces grafionsou comtes. Il suffii de
faire observer qu'ils n'étaient pas juges, prononçant des dérisions
après avoir simplement consulté les hommes libres, dont ils eus-
sent été maîtres de ne pas suivre l'avis. C'étaient les hommes II
appelés rachimbourgs,el au sujet desquels je m'expliquerai dans
les notes du titre LX, qui rendaient le jugement. Le f/ra/io diri-
geait seulement la procédure et faisait exécuter ce qui avait été
jugé; il n'y a sur ce point aucune dissidence entre les savants qui
se sont livrés à quelques recherches sur l'ordre judiciaire établi
par les tribus germaniques dans les nouveaux états formés de-
débris de l'empire d'Occident.
Mais cet ordre judiciaire ne fut pas une création nouvelle: les
tribus germaniques établirent et régularisèrent un mode de pro-
cédure qu'elles suivaient depuis longtemps. L'état des choses
constaté par les lois barbares peut donc, ce me semble, serur I
expliquer un passage de Tacite (German., cap. xn), qui me paraît
n'avoir pas été assez exactement rendu par les traducteurs.
Voici le texte : Eliguntur in iisdem conciliis principes qui jure
per pagos vicosque reddunl ; centeni singulis ex plèbe cow<
silium simid et auetoritas adsunt.
Je crois que par le mot latin principes. Tacite a désigné le chef
d'arrondissement auquel les Germains donnaient un nom qui
est devenu le Grafdu cinquième siècle. Ce chef «-t ait élu ; usage
qui peut-être a existé chez les Francs aux premiers temps de la 000-
quéte.
Le chef de justice des Germains ne jugeait point ; ses ailrihulinns
étaient bornées à la présidence des hommes libres, \ éritables juges,
ou, pour mieux rendre ma pensée, véritables jurés, prononçant
sur le fait et sur le droit. Tacite trouvait en cela quelque
semblable à l'organisation judiciaire qui , de son temps , eiisl
418
Rome. Le préteur ne jugeait pas , il donnait des juges dont il
déterminait la mission et faisait exécuter la décision, ce qui
s'appelait jusdicere,jus reddere. Précisément à la seule exception
que \e princeps germain ne donnait pas des juges, mais avait seu-
lement la présidence des hommes libres qui jugeaient et le fait et
le droit, ce princeps ressemblait, sous le rapport judiciaire, au
préleur romain. Tel est donc le sens dans lequel Tacite a pu
dire :jura reddunt.
Centeni singulis ex plèbe comités exprime très-bien la réunion
des hommes libres auprès du chef de justice, princeps de Tacite,
Grafôes Germains et des Francs. Que centeni soit, un mot ajouté
mal à propos par les copistes , comme le croient de savants cri-
tiques ; que ce mot ait été écrit par Tacite , c'est une chose indif-
férente. Si Ton admet centeni , il s'ensuivra qu'à chaque nomina-
tion du princeps , on faisait la désignation décent citoyens ex plèbe
pour juger sous sa présidence. Si Ton supprime centeni, tous les
hommes libres se trouvent appelés à venir au mallum fournir des
juges. J'entrerai dans les détails convenables sur le mode de dé-
signation en expliqua t le titre LX.
Consilium ne me paraît pas signifier un avis donné au chef de
justice , maître de ne pas le suivre et de décider à son gré. Les
hommes libres désignés par un nom qui a été reproduit dans celui
de rachimbourgs , formaient un corps délibérant. Auctoritas ex-
prime très-bien le jugement qu'ils rendaient, c'est le sens qu'a ce
mot dans les écrivains de la meilleure latinité, qui en môme temps
étaient jurisconsultes, tels queCicéron.
Je ne crois donc pas qu'on ait bien traduit le passage de Tacite,
transcrit plus haut, en disant : ils lai servent de conseil , et ajou-
tent à l'autorité du jugement1. Ce n'était point évidemment ce qui
avait lieu d'après les lois salique et ripuaire, etc. ; et ce que nous trou-
vons dans les codes des cinquième et sixième siècles a sans contredit
existé du temps de Tacite. Les Germains étaient à celle époque, au
moins autant, si ce n'est plus que les Francs, jaloux de leur liberté
politique ; il n'est pas possible de supposer qu'ils eussent consenti
a laisser le droit exclusif des jugements entre les mains d'un seul
magistrat.
Pour ne pas allonger ces notes outre mesure , je me réserve
d'expliquer dans celles du titre LX comment on s'y prenait pro-
M, Burnouf, trad de Tacite, Les autres traducteurs donnent le même sens.
in
bablemeni pour assurer le droit que les lois, et nolannneni I.-
cfcap. iv de redit de 560 1 garantissaient à ehaemi dvire jugt
formémeal à h loi d'origine.
L'étendue des arrondissements faisant obstacle à ce qu« certaine!
a (Ta ires de peu d'importance ou urgentes fussent expédiées avec lu
Célérité convenable, on sentit la nécessité d'établir ou du ajajlM
d'autoriser des placilés dans des fractions d'arrondissements ap-
pelées centenœ l , à la tête desquelles étaient des délégués du
grapo , appelés tunzini par les Francs et centenarii parla H<>
mains.
Je donnerai quelques détails sur ces fonctionnaire dans les
notes du titre XLVI : il suffit de dire ici que la juridiction «lu
mallum présidé par le tunzinus, quoique inférieure a celle «lu
mallum du grafion , en ce qu'elle était limitée à des affaires d'une
médiocre importance, n'était point un premier ressort dont l'appel
fût porté devant celui-ci. Toute juridiction était définitive chez |ea
Francs; ainsi on n'allait pas , comme dans notre ordre judiciaire
moderne , du centenier au comte , du comte au roi ; les jugements
étaient de véritables décisions de jurés, contre lesquelles on te
pouvait se pourvoir que devant le roi, pour violation delà loi , ainsi
qu'on le verra au tilre LX.
Il n'est point question dans la loi salique des concessions de juri-
diction que les rois firent dans la suite à des particuliers. Il me suffit
de dire qu'elles furent autant de distractions de territoire de la
juridiction des mails locaux.
Outre la juridiction contentieuse, le mallum du grafio vel cornes,
et celui du tunzinus aut centenarius exerçaient la juridiction n»-
lontaire. On y passait certains actes qu'il était nécessaire de faire
avec des solennités particulières. Nous en avons la preuve dans le
litre XLVI, relativement aux formalités à remplir pour épouser
une veuve; dans le titre XLVIII, pour les donations ou insi en-
tions d'héritiers , et ces exemples, ainsi que quelques autres, ne
sont point limitatifs.
Ces divers actes de juridiction volontaire étaient faitl tuai de-
vant les curies des cités, dans les lieux où elles avaient été eonser-
i < es. Ce fait, constaté par un grand nombre de documents , a con-
i Le pacte fait cnlre Cliildcbcrt et Chlotairc ver* 593 . < Il U •!<< rct de ce il.
>05, contiennent beaucoup de detaih mu l'oiftAiiUaf on de la police dan« H
!• )i<r
7 420
duit quelques auteurs à prétendre que l'ordre judiciaire qui existait
dans les Gaules avant la conquête fut conservé pour les Romains ,
de manière que les contestations entre eux étaient portées devant
les curies et non devant le mallum , réservé seulement pour les
Francs.
J'ai discuté cette question avec assez d'étendue dans le Journal
des Savants de 1840, page 102 et suivantes. Je me borne ici à me
résumer en disant que , sans le moindre doute , les anciennes cu-
ries, partout où les vainqueurs jugèrent utile de les conserver,
continuèrent d'exercer l'administration intérieure et locale de la
cité sous l'autorité du comte nommé par le roi, comme autrefois
sous l'autorité du prœses romanus ; qu'elles conservèrent môme
le droit de faire les actes de juridiction volontaire entre les Ro-
mains, et que probablement les Francs y avaient recours, soit quand
celle voie leur paraissait plus commode et plus simple que les (or-
mes assez compliquées de leurs usages nationaux , soit dans les cas
non prévus par leurs codes.
Mais quant à la juridiction contentieuse , je ne crois point avec
Dubos et Moreau, ni avec M. de Savigny, qui a légèrement modi-
fié leur système , qu'elle ail été conservée aux curies , même pour
les contestations entre Romains ! . Seulement chacun était jugé par
sa loi d'origine, dans le mallum. La formule 8 du livre Ier de Mar-
culfe atteste que le roi prescrit aux chefs préposés par lui au gou-
vernement des provinces de régir chacun suivant sa loi : Omnes
populi ibidem commanentes lam Franci, Romani, Burgundiones
vel reliquat nationes, sub tuo regimine et gubernatione deganl cl
moderentur, et eos recto tramitesecundumlegcmet consuetudinem
eorum regas.
Un plaid judiciaire rapporté dans le Gallia christ. , 1. 111, pag. 649,
et l'historien des Miracles de saint Benoît, dans D. Bouquet, t. IV,
pag. 313, constatent que les causes des Romains, susceptibles, par
conséquent, d'être jugées par les lois romaines , étaient portées au
mallum local présidé par le comte. La formule 32 de Sirmond, re-
lative à une contestation jugée d'après la loi romaine, constaie
qu'elle le fut par les boni viri, expression qui , suivant l'opinion de
tous les savants, désigne les rachimbourgsf et qui même ne pour-
Les concessions failes aux provinces conquises sur les Wisigoths furent des excep-
tions politiques , qui ne changèrent rien au système général, dans le reste de l'cnipiro
des Francs.
r.ni être le synonyme toi ancienne* [uridicUoni dei cnrtei ro-
maines. Ces! encore ce qn'il es( Impossible de ne |>.^ cnni-iun* du
chip, ii «lu sixième capitnlaire de 808.
Cette organisation juiliriairo n'est |»as plus surprenante qui» m
rélait celle de la France avant l'établissement d'un code uniforme;
les cours el les tribunaux dont le ressort était di\i><- 60 différente*
coutumes, souvent très -opposée* , connaissaient de tontee le*
contestations, à la chargé (l'appliquera chacune la loi qui tari
propre. Elle n'est pas plus extraordinaire que ne l'est le droit de
nos tribunaux, lorsque des étrangers sont traduits devant eux, de
juger leurs procès, en appliquant les lof* étrangères qui régissent
les actes ou les conventions faites sous l'empire et la foi de ces lois.
J'ajouterai qu'elle offrait bien plus de garanties à ebacun d'èin
jugé par sa loi , parce que le grapo ou cornes , chef de justice,
prenait des mesures, sur lesquelles je donnerai quelques explica-
tions au titre LX, pour qu'on appelât au jugement de chaque af-
faire des hommes de la loi d'après laquelle cette affaire devait être
logée.
On ne trouve rien dans la loi salique qui se rapporte à la juri-
diction des tribunaux ecclésiastiques. Cependant elle subsista et
même elle prit de grands accroissements. Là constitution impé-
riale de 415, insérée dans le code théodosien et plus tard dans
la lex romana rédigée par ordre d'AlaricII , avait posé pour règle
que tous procès entre des clercs devaient être jugés par Pévêque.
Les conciles avaient approuvé, les rois francs avaient maintenu
cette règle; mais c'était une exception au droit commun. Si des
évêques, des monastères avaient des procès avec des laïques,
leur cause était, ainsi que le constate le canon xvm du concile
de Reims de 630, portée devant la juridiction laïque pour y rire
jugée suivant la loi romaine, celle du clergé.
A la seule exception que je viens d'indiquer, l'église, quanta
ses intérêts temporels, n'était point hors de Tétai, et les <
tiques n'étaient pas moins que les autres citoyens appelés au mal-
lum pour y faire les fonctions de juges. C'est ce qui paraît pronré
par un passage de Grégoire de Tours, liv. V, chap. \i i\. ou il est
parlé d'un placilé présidé par le comte el composé de senioribu*
tam laicisquam devis. Les évêques, les abl lient au pla-
cilé royal, et même les évêques y avaienl une grande autorité,
comme le prouveje chap. vi de ledit de Chlotaire de 560.
422
(2) Legibus dominicis. — 11 n'est possible de comprendre ces
mots qu'après avoir Iules explicalions contenues dans la note sui-
vante ; je me borne à y renvoyer.
(3) Mannitus fuerit. — Ces mots rendent nécessaires quelques
explications sur le mode employé pour assigner une partie, et sur
ce qui avait lieu, lorsque l'assigné ne comparaissait pas.
Mannire avec ses composés est évidemment un mot de l'ancienne
langue des Francs, revêtu d'une forme latine et qui se trouve dans
l'allemand mahnen et le hollandais maenen, avec la signification
de sommation. On trouve aussi fréquemment dans la loi salique et
les documents, mallare, admallare, homallare, obmallare avec leurs
composés, mots qui ont un rapport plus direct avec mallum9 et si-
gnifient l'ajournement devant le tribunal; quelquefois ces expres-
sions sont remplacées par solem culcare, ou collocare, et même par
solsatire.
Les documents nous ont conservé quelques notions sur la ma-
nière de donner les ajournements.
D'abord, en ce qui concerne le tribunal du roi appelé souvent
placitum palatii, ou simplement palatiam, il paraît assez probable
que celui qui avait intention d'y traduire son adversaire obtenait
une permission d'assigner. C'est ce que font entendre les formules
26, 28 et 29 du livre Ier de Marculfe et 38 de l'appendice. Le roi
délivrait un acte appelé indiculus ou signaculum, commençant par
l'exposé de la plainte ou réclamation du demandeur, et déclarant à
celui à qui Yindiculus était adressé qu'il eût à satisfaire le récla-
mant, ou que, s'il ne croyait pas devoir le faire, il eût à se présenter
au plaid pour y être entendu conlradictoirement. Quelquefois le
roi adressait son ordre au juge local ; il lui expliquait l'objet de la
réclamation, l'invitait à procurer satisfaction au réclamant, et, au
cas où il ne réussirait pas, à exiger du défendeur caution de se pré-
senter au placité royal. C'est ce que prouvent les formules 26 du
livre Ier de Marculfe et 30 de l'appendice.
Pour les ajournements donnés devant le mallum du comte, il
n'était pas, en général , nécessaire d'obtenir un permis d'assigner,
On trouve, il est vrai, cet usage indiqué par le chapitre xn d'un ca-
pitulaire de 819, contenant des additions à la loi salique ; mais pré-
cisément ce chapitre détermine les cas spéciaux de ce mode d'a-
journement qu'il appelle bannitio , mot qu'on ne trouve pas dans
îa loi salique; et du reste, il maintient pour les autres cas l'as-
m
signa (ion donnée directement par le demandent , laquelle il nomme
HKDUUlio.
l/ajonrnemenl donné |>ar ordre du comte, bannilio, n'avait
lieu que dans le cas où une personne élail assignée ad n
rationes. Il est probable que 1rs compte* dont llesl question étaient
«eux (l'une gestion des deniers fiscaux , ou des biens d'un inca-
peble dont le défendeur aurait administré les affairés* I B «nmlr,
(|u'un grand nombre de lois chargeaient de protéger les loti
du lise, des veuves, des pupilles, des faibles, agissait Bfl quelque
sorte d'oflice, ou plutôt ajoutait a la procédure du demandeur le
caractère de son autorité.
J'ai promis, dans la note précédente, de donner ici l'explication
des mots leyibus dominicis. Cette expression est susceptible de
deux sens : l'un spécial et restreint, l'autre général.
Si on veut entendre par lex dominica Tordre de comparaître
donné, ou par le roi, ou par le comte, il s'ensuivrait que l'amende
de 15 sous n'aurait été due que dans ce cas par le défaillant ,
comme peine de son mépris pour l'autorité.
Si on donne à cette expression un sens plus général, ce ft qmj
je serais porté, il est probable qu'au moment où le demandeur, ai -
compagne de témoins, comme on le verra plus bas, requéraii sea
adversaire de venir au maUum,\\ lui faisait cette réquisition au
nom de la loi, ou de par le roi, formule qu'on voit encore dans les
exploits des huissiers ; et le défendeur était ainsi mannitus leyibus
dominicis.
{%) Et non venerit. — Au moment où l'explication de ces moi>
me conduit naturellement à faire connaître ce qui avait lieu en i as
de non comparution du défendeur, il est nécessaire d'indiqm i
que nous savons des délais qui lui étaient accordés.
Je crois que, lorsqu'un ajournement était donné par un sajftt-
culum du roi, ou par une bannilio du comte, le jour précis de la
comparution y était indiqué; mais je n'ai pas néanmoins de-
preuves de ce fait.
Lorsque le défendeur était appelé directement par son adver-
saire, par la mannitio, on peut induire de quelques textes de la loi
salique, notamment du litre XLVIII, que le délai élait de quarante
jours. La plupart des lois et plusieurs documents emploient le
mot noctes, d'après l'ancien usage des Germains. Ta cit., <
42 V
man.,XI) de compter par nuils. Le chap. 1er du capitulaire de
819 déjà cilé ne laisse d'ailleurs aucun doute, et je suis convaincu
qu'il constate un très-ancien usage , qu'on trouve encore dans un
plaid devant Pépin , de 758, rapporté par Mabillon , De re diplo-
maticâ , page 493 , et dans le chapitre XXXIII de Fédit de Pistes.
Il déclare que l'ajourné a quarante jours pour comparaître, et si
l'expiration de ce délai ne concorde pas avec le jour de la tenue
<lu mallum , il a de plus tout le temps à courir jusqu'à cette tenue.
Lorsque, au jour où, d'après ce qui vient d'être dit, le défen-
deur aurait dû comparaître, il faisait défaut, les documents nous
font connaître les suites de cette absence.
Il y a une distinction à faire selon que le procès était civil ou
criminel.
En matière civile, le tribunal adjugeait la demande; le silence
et l'absence du défendeur annonçant assez qu'il avait tort, il était
déclaré jectivus ou adjectivus, Marculfe, I, 37, append. 22, 38;
Lindenbr., form. 178. Nous en avons une preuve dans la formule 38
de l'appendice de Marculfe, qui appartient à la procédure palatii
regii,el d'une manière plus authentique dans le placité royal de692.
Le roi y déclare que le demandeur s'est présenté et a attendu pen-
dant trois jours son adversaire. Il ordonne au comte dans le territoire
de qui étaient situés les objets revendiqués par le demandeur de
l'en mettre en possession, conformément aux lois. J'expliquerai
dans les notes des litres LU et LUI pourquoi l'exécution des juge-
ments du placité royal était renvoyée aux comtes des lieux. Quant
au défaut de comparution du défendeur devant le mallum local, le
litre XXXII [34] de la loi des ripuaires porte que le défaillant au
premier plaid était ajourné à un second, troisième, quatrième, cin-
quième et sixième, et que, pour ces réassignations, la présence de
trois rachimbourgs était exigée ; qu'à chaque défaut le défendeur
élait condamné à une amende de 15 sous; et qu'enfln, s'il persis-
tait 5 ne pas paraître au septième, le comte opérait une main-mise
sur ses biens.
Je ne peux assurer si tel était l'usage chez les Francs saliques,
leur loi ne contenant pas- tant de détails , et se bornant, titre Ier,
à constater le principe d'une amende de 15 sous pour la non
comparution. Mais un titre qui n'a pas été conservé dans la lex
emendataei qu'on trouve seulement dans Herold, LXXVI, dans le
manuscrit 4404, et dans celui de Leyde, indique trois ajourne-
ments. La nécessité en est aussi attestée par le litre LU, lorsqu'il
ii de traduite devant le planté «lu roi celui fui i obstine è De
pas pa\er la < -«imposition pronon.
Gel ajournements multipliés étaient -ili tonjenrs n «essaires,
ou bien n'avaient-ils lieu que par ordre du tribunal n -n,.
circonstances?
("est ce qui n'est pas assez expliqué dans les dominent-,
n'en ai trouvé qu'un seul qui puisse & lairer un peu la question
c'est une formule qui n'existe pas dans les iccueils de Bi;-
BaluzeetCanciani. Hauboid est le premier et le seul qui l'ait pu-
bliée dans sa disserlation sur le code d'Alarie. \ Efl
termes d'après le manuscrit 4i06 de la Bibliothèque royale où
M. Hànnel l'avait découverte: Ille oblatis precibus nobis detutit Ul
quœreîla ab Mo rem sibi débita injuste retineri ; ideoque dalis i
litteris prœsentibus indicamus ul mcmorato} salva civilitate, <
nus admonere procurisut die statuta ad audienliam nostram se
venturum sub idonei fidejussoris cautione promiltat, petitoris par-
tibus in omnibus responsurus , quatenus jurgio quod inter alt<,
cantes vertitur cumjusticia lermii^is inponatur.
Les mots audienliam nostram annoncent évidemment que
Tordre d'intimer est donné par un chef de jusliee. Quelques im-
pressions qui, dans le manuscrit, précèdent la formule, prouvent
Irès-évidemment que l'ajournement était fait par afli< lie pu
blique : Edictus infrascriptus in foro illius qui amonitur et v
contempseril débet aspendi. Onpeutraême croire que l'ajournement
était donné par cri public, et je serais porté à rallaeber
usage une disposition d'un édit de Chilpéric de 575 (environ).
publié pour la première fois en 1837 par M. Parti , Munu-
menta germ. hist., tome IV, pages 10 et 41. Après d'asseï !
détails sur les ajournements et les intimations diverses qui de?i
précéder la main-mise sur les biens d'un débiteur, objet dont i I
question dans les notes du litre LU, l'édit porte : Illas et mm
<}ui nuntiabantur ecclesias , nuntientur consistent™ ubi admalltit.
Ce latin est prodigieusement mauvais, comme celui de lout le
cumenl; néanmoins je présume que marias est un mot barbare lati-
nisé, répondant à mari f ancien dialecte franc . signifiant
récit; on peut donc croire que l'objet de la loi 6S< de de» i !er que
les commonitiones , pour employer les termes dudocumi ut < i
-us, ne seront plus faites dans les églises, mai inw.
vie., u .m' n , p un».
i.
420
En matière criminelle il n'en fut pas loin à fait de môme. Le
principe fondamental était qu'un accusé ne pouvait être condamné
sans être entendu; cependant on ne voulut pas que l'application
de cette règle devînt un titre d'impunité. L'accusé défaillant était
réassigné deux fois, et c'est même pour un cas d'accusation de délit
qu'avait été fait le titre LXXVI cité plus haut. S'il s'obstinait a ne
pas comparaître, on l'ajournait devant le roi ; et, s'il faisait encore
défaut , le roi le mettait extra sermonem suum. Cet homme était
alors proscrit, ce que j'expliquerai dans les notes du titre LVIII.
(5) Si eum sunnis non detinuerù. Il n'était pas impossible que
l'assigné, soit en matière civile, soit en matière criminelle, eût
une excuse légitime d'absence.
Les textes de la loi et des documents distinguent. Il y avait des
causes de dispenses écrites dans la loi ; l'ajourné n'était pas obligé
d'envoyer les déclarer aux juges. Un jugement rendu contre lui au-
rait été considéré comme non^venu ; j'en parlerai dans la note G.
Les excuses autres que les dispenses légales devaient être pro-
duites de la part de l'ajourné ; ce que prouvent très-bien les for-
mules citées plus haut , dans lesquelles on voit que le défendeur
est déclaré jectivus , parce qu'il n'a envoyé personne pour allé-
guer les excuses , sunnias (d'où est venu notre mot de barreau,
exoine), qui l'empêchaient de comparaître; et il me paraît incon-
testable que les juges en avaient l'appréciation.
Pour faire bien comprendre ces textes , où l'on voit un défaut
prononcé contre l'ajourné qui n'a envoyé personne chargé d'alléguer
ses excuses , je dois faire observer que , suivant la procédure des
Francs , toute partie était obligée de comparaître en personne au
mallum, et de répondre elle-même. Ce principe, que supposent les
documents dont je vais parler, est consacré d'une manière expresse
par le XIIe des chapitres additionnels attribués à Clovis , où une
peine est prononcée contre celui qui a fait valoir la cause d'un
autre , lorsque cette cause ne lui avait été nec demandata , nec
leversplta. Il s'était conservé sous la seconde race , ainsi que le
prouve le chapitre IX du capitulaire de 802. Mais on pouvait, au
moyen d'une autorisalion royale dont le protocole est dans les for-
mules 21 du livre Ier deMarculfe et 46 de celles de Sirmond, de-
mandare suam causant alicui.
Le pouvoir qu'une personne donnait à une autre pour la représen-
Ici (Mi justice, clail fait ave/ ^»u\m! dans il loinii' «les Ir.uli lions
per frsturmn. Col , je le I «OÙ i <><<• « ,is <,u,- s(. ,,,,,,„„!,,
expreaaionj des formules de Mârculfetf et 2V: il p.. m, ni aussi
.'Ire donné par un simple manda!, .suivant .M an ulle, II, Bf, el ap-
pendice, 9, 25. Voilà ce qui explique les mots âèmmàêlM et le-
l empila du litre addilionnel cite plus haut.
Le principe qu'on ne pouvait, sans une mission spéciale et légi-
timement donnée, soutenir le procèsd'un autre, ne recevait pas
même d'exception en faveur d'un mari pour les procès qui intéres-
saient sa femme; il lui fallait une procuration de < elle-< i, ainsi que
le prouve la 20e des formules de Sirmond.
Dans un tel élat de la législation, celui qu'un motif <|u< I
conque empochait de paraître n'avait d'autre ressource que
d'envoyer un ami , non pour plaider sa cause, à moins qu'il ne fui
dans le cas d'exception dont je viens de parler, mais pour faire
connaître l'empêchement qui le retenait, et obtenir un dél ti
spatiumad respectum , comme le dit le capilulaire de 819, d'oé
est venu notre mot répit.
Un litre additionnel qu'on trouve dans le manuscrit HOi , et
dans celui de Leyde , met au nombre de ces excuses le cas où un
homme a éprouve un incendie qui l'oblige à prendre des me>un-
pour la conservation de son mobilier; la mort d'un de ses parmi*
dans son domicile; sa propre maladie. On doit croire que ce ne
sont que des exemples , et que d'autres excuses étaient lais*
l'appréciation des juges. Il est naturel de compter encore parmi
ces excuses le cas où un homme avait, ainsi que nous l'apprend 1 1
formule 22 du livre Ier de Marculfe , obtenu du roi un prœceptum
appelé charta suspensa, usage qui a pu être dans la suite l'origine
de ce qu'on appelait lettres de répit.
L'éditde Chilpéric déjà cité constate une institution fort remar
quable, assez analogue à celle de notre tentative de condfiatjon,
qu'on a considérée en 1790 comme une invention due au progrès de
la civilisation. En voici les termes : .Si quis causant mallare drbet et
sic an le vicinos causant suam notam facial, rt sir antr rarfnpu-
burgiis videredum donet ; et si ipsi hoc dubitanl ut malbtur
sa//?, nam (eam) antea mallare non prœsumntat : rt h imite mallare
prœsumpscrit, causant perdat.
La mauvaise latinité d«> ce chapitre n'empêche pas <!<• le com-
prendre. Gel ui qoi routait cniamci un procès défait soundti
question h l'examen •!<• ses nomu**, peut-être de ses parents, car i»-
i28
mot vicinus a quelquefois ce sens. S'ils doutaient de la bonté de sa
cause , il ne pouvait paraître devant les rachimbourgs (juges dans
le mallum) qu'après avoir fait une consignation que la lex romana
Visigothorum exigeait de l'accusateur en matière de délits, mais
que l'usage avait élendue aux affaires civiles, ainsi que le prouve
la formule 29 deSirmond : faute de remplir cette formalité préa-
lable, sa demande était rejelée.
(6) Ad domum... ambulet. — On s'occupe ici des moyens pro-
pres à constater que le défendeur a été réellement ajourné.
Je dois rappeler que presque toujours l'ajournement au tribunal
du roi était donné en vertu d'un signaculum que le comte local
faisait signifier à l'ajourné, en le sommant de comparaître, après
avoir donné caution ; sinon il le faisait arrêter et conduire devant le
roi. Dans ce cas, comme dans celui où le comte ajournait quelqu'un
devant son mallum par la voie que j'ai appelée plus haut bannitio,
il employait certainement des agents dont le serment faisait foi que
l'ajourné avait été averti.
Mais lorsque l'ajournement était donné par une mannitio, c'est-
à-dire par le demandeur lui-même, il n'était pas juste qu'on le
crût à sa simple déclaration. Il n'existait point d'officiers ministé-
riels, comme sont nos huissiers, pour constater les assignations; ie
demandeur, accompagné de témoins au nombre de trois, ainsi qu'il
résulte du litre LIX de la loi salique et du titre XXXII [34] de la
loi des Ripuaires, était donc tenu d'aller trouver l'ajourné; si celui-
ci n'était pas à son domicile, il devait parler à sa femme où à quel-
qu'un de sa maison.
Lorsque l'ajourné comparaissait, on peut croire, d'après le capi-
tulaire de 819 cité plus haut, qu'il avait droit d'exiger une remise
de sept jours, spatium ad respe chimique ce capitulaire changea
en une remise au prochain plaid ; mais évidemment c'était une fa-
culté dont il pouvait ne pas user. Si donc il consentait à plaider, les
juges entendaient les parties et prononçaient.
Si le défendeur envoyait quelqu'un pour s'excuser, les juges ap-
préciaient les excuses, ou, si elles leur paraissaient mal fondées, ils
pouvaient agir comme en cas de non-comparution. S'il ne compa-
raissait pas, il est évident que le demandeur, accompagné de ses
témoins, affirmait que l'ajournement avait été donné, et alors on
opérait comme je l'ai dit plus haut. Presque toutes ces formes sont
189
restéei dans noire procédure, combinées ,i\c» l'insl iiui i.,n des
huissiers.
(7) Manniri non polcst. — L'absence pour le mm m< .• du roi,jt
regi$% répondant aux mois dominica ambascia de quelques manu-
scrits, n'était pas simplement une excuse que le défendeur
autorisé a faire valoir par l'envoi d'une personne chargée d'en
informer le tribunal. Celle circonstance rendait nulle l'assignai ion,
cl par suile la condamnation par défaut. En effet, il y auraii M
contradiction dans les termes. S'il eût fallu qu'en ce cas le défen-
deur se fît excuser par un représentant, comment aurait-il pu,
dans le lieu éloigné où le retenait le service du roi, connaître !
signalion donnée à son domicile? Il était donc juste que CC
d'une mission frappât de nullité les assignations qu'on lui donnait,
et c'est ce que paraissent très-bien expliquer les mois non polest;
aussi le texte continue-t-il en disant que si l'absence est pour les
affaires particulières du défendeur, infra pagum in suâ ratione,
l'assignation sera valable, manniri potest.
Le chapitre v du capilulaire de 819, et bien antérieurement le
titre LXXXI de la loi des Ripuaires, constatent que la minorité dl
défendeur était aussi un obstacle légal à ce qu'il fut valablement
assigné. Ce principe est resté dans beaucoup de législations du
moyen âge, d'après lesquelles loute action contre une succession
était suspendue pendant la minorité de l'héritier.
Dans les notions que j'ai essayé de réunir ici sur la compéic
des différents tribunaux francs, je n'avais rien à dire de la juridic-
tion domestique qu'un maîlre exerçait sur ses esclaves. L'usage ou
des lois dont le texte ne nous est point parvenu réglaient sans doute
l'exercice de ce pouvoir, qui ne saurait d'ailleurs être consi
comme une inslitulion judiciaire. J'aurai cependant quelque chose
à dire a ce sujet dans les notes du titre XL Toutefois je dois foire
observer que si une question s'élevait pour savoir si un individu
était ou non esclave d'un autre, elle élail jugée au mullum, ainsi
que le constatent un grand nombre de formules qu'il serait trop
long de citer, el le cliap. xnlu troisième capilulairede8!l».
PARDESSI -
ESSAI
SUR L'HISTOIRE MUNICIPALE
VILLE DE STRASBOURG
Dès le second siècle de notre ère , l'ancienne cité gauloise
d'Argentorat était devenue une des villes importantes de l'em-
pire; le géographe Ptolémée, qui florissaità cette époque, nous ap-
prend que la huitième légion Augusta y tenait garnison1. Au qua-
trième siècle, Y Itinéraire nous la représente comme le point de
jonction de plusieurs chaussées qui , de diverses parties de la
Gaule, conduisaient au Rhin2. Dans la Table Théodosienne, on la
voit figurer avec deux tours, signe qui, sur cette carte, n'accompagne
que les noms des villes de première classe3. Dans la Notice des
provinces et des cités de la Gaule elle est nommée immédiatement
après la métropole de la première Germanie4. Enfin, la Notice des
dignités de l'empire constate qu'Argentorat était la demeure d'un
comte préposé à l'administration militaire de la province et qu'une
manufacture d'armes y était établie 6. Cette importance que la ville
gauloise avait acquise sous la domination romaine permet de
croire que de bonne heure elle a dû être élevée au rang de rau-
1 Voyez la géographie des Gaules : Script, rer. franc, tome I , page 7&.
ltinerarium Antonini Âugusti, passim. Ibid., page 103 et suhr.
5 Ibid., page 112.
4 Ibid, page 128.
s Ibid., pages 12o et 126.
', 5 1
nicipe. Ce fait est mis bon de doute . poar !<• quatrième lièi le . i»-»i
un passage d'Ammien M.m ellin. i Parmi lêl anhe> munn ipalttél
i de la première dermanie, dit coi auteur, m distingue M
i Worms, Spire et Argentorat , Célébra pat II dédite de*
« haros '. »
Comme les destinées de Strasbourg se sont accomplies au in
Age sous l'influence du régime municipal romain, il ne MM pas
inutile, en commençant, de rappeler d'une manière itcciasts an
quoi consistait ce régime.
Les droits concédés aux villes organisées en eoriei v.i:i<irni
selon les lempset selon les lieux. Quelques-unes furent adl
à la plénitude du droit de rite romaine; les autres n'en obtim
qu'une portion plus ou moins considérable, selon qu'elles furent
gralifiées du droit des cilés latines, italiques, ou qu'elles furent ré-
gies par le droit commun des provinces. Tous les municipal
a\ nient cependant cela de commun, qu'ils conféraient la qnaïii <•
de citoyen romain, et, par suite, la jouissance des droits civils, tel*
que le mariage , la puissance paternelle , le droit de propriété , la
faculté de tester, la sûreté des personnes. La plupart des munici-
palités jouissaient également d'une indépendance entière, quant
h leur administration intérieure. Le pouvoir résidait dans rassem-
blée des principaux citoyens , formant ce qu'on appelait la t
ou Yordre des dècurions. Cette assemblée, convoquée par les cfeefi
de la cité, administrait le municipe soit en délibérant sur ses in-
térêts, soit en gérant les magistratures municipales auxquelles
membres pouvaient seuls être appelés.
Plus souvent exposés, par leur éloignement du centre de 1 em
pire, à la tyrannie des officiers publics, les municipes des profil
reçurent un magistral spécialement chargé de les défendre contre
roppression. Ce magistrat, dont la création remonte i la prami
moitié ou au milieu du quatrième siècle, était le dèfent*
cité. Différent des autres officiers municipaux, élus eiclusiycasenl
par la curie, le défenseur était nommé par l'uni\er>iilii,
citoyens. Son origine populaire, et ^importance de ses atlnl u
lions , placèrent en peu de temps ce magistrat a la tête de
el dans la plupart des municipes des provinces , il Bnll |
ptéer tous les autres officiers. Justinien, en rinvesUssanl (Tune
' lu |>um. <,. ,n,i m, i.tt«M alia m.i.r. liacU4C»t,\
Arçontoratus barbai i< >s « UAbàl n«»«-«- I-,x" Vf* <**f • *•
m
juridiction civile étendue, et d'une juridiction criminelle dans les
affaires ordinaires , en fit le représentant complet du pouvoir mu-
nicipal.
Nous allons retrouver les éléments de celle organisation pre-
mière se perpétuant dans la vie politique de notre cité, malgré
les efforts rivaux du pouvoir féodal.
Fondé au quatrième siècle, ainsi que l'attestent les actes des con-
ciles de Sardigue et de Cologne ', le siège épiscopal de Strasbourg
fut doté de biens temporels dès la fin du septième siècle. Vers
l'année 675, le roi austrasien Dagobert II gratifia l'évoque Arbogast
de la terre de Ruflach , appelée depuis le haut mundat. Le titre
primitif de celle donation a péri ; mais , indépendamment des actes
postérieurs , elle est prouvée par la tradition et la possession con-
tantes de l'église. A celle époque aussi paraît remonter l'origine
du pouvoir temporel des évêques sur leur ville épiscopale. Les
plus anciens historiens de l'évêché sont unanimes pour attribuer
au roi Dagobert la première concession de ce pouvoir2. Si l'on con-
sidère qu'alors les fonctions de défenseurs des cités étaient presque
partout attachées à l'épiscopat, cette opinion sera facilement ad-
mise. Il est certain, d'ailleurs, que dès le règne de Charlemagne
les évoques étaient en possession de cette souveraineté temporelle.
Ce fait est altcsté par une bulle du pape Adrien de l'année 775.
Dans ce document adressé à l'évêque Heddon, le pape rappelle un
règlement de Charlemagne qui prescrit qu'à chaque mutation sur-
venue parmi les officiers préposés à la monnaie et aux péages
qui appartiennent , dit-il , à l'évêque, celui-ci paiera un droit au
chapitre3.
Avec la concession faite aux évêques d'un pouvoir temporel ,
s'ouvre une ère nouvelle dans l'histoire municipale de la cité.
Administrée jusque-là par l'assemblée de ses principaux citoyens,
sous la haute influence de l'évêque, son défenseur , elle l'est de-
puis lors par l'association des fidèles de ce dernier, qui y exercent
tous les droits de juridiction civile et criminelle.
4 Voyez Labbe, Conciles, tome I, pages 614 et 025.
a Voyez entre autres Gcbvviller, cité dans la Chronique de Kœnigshoven, p. 616.
3 Dilcctissimus fîlius noster Karolus de rébus episcopalibus, scilicet de moneta, the-
lonco ac aliis officiis ad se pertinentibus hoc constituit, ut quotienscunque hec minisle-
ria mutarentur, pro salutis sue augmento, septem libre... in commune traderentur.
Gnindiclier, Hist. de l'église de Strasbourg, tome H, Pièces justificatives, num. 66.
Il nous est rosir un monument pnVieux de <.iir IfgiMttllN
épiscopale. CtSl un statut administratif donne a la % il !•• pti I-
évêques. L'Age précis de ce document csl incertain: MJoi Gl
didier, l'Oll do ses éditeurs , il aurnil été tM§Ù I la lindiidiM
siècle, par l'évêque Erchembald<. Schœpllin place gaco«fc<
à l'an 1 270 2; mais cet atileur s'est laissé Iromper par le renom» I
lement du statut et par la traduction allemande qui 68 lunut faits
( -clic année. Tout l'ensemble du monument prouve qu'il est an-
térieur à l'établissement du régime communal, et qu'il dalc d'un»-
époque où l'autorité des évoques dominait encore sans p
Voici , d'après ce statut, quel fut , sous l'administration épisco-
pale, le régime de la ville :
« A l'exemple d'autres cités, porte le préambule , Slrasbom
« été fondé dans ce but d'honneur, que tout homme, indigène ou
« étranger, y aura sa paix en tout temps et auprès de tout le
« monde s . »
Le criminel qui s'y réfugie y sera en pleine sûreté, pourvu qu'il
soit prêt à répondre devant la justice K
Nul, dans la cité, n'a le droit de juger, si ce n'est Tempèrent .
l'évêque , ou ceux à qui il en a conféré le pouvoir '.
Tous les magistrats relèvent de l'évêque; c'est lui qui les in-
stitue. Il ne peut conférer les magistratures qu'à ceux qui sont de la
famille de son église6.
Cinq officiers président au gouvernement de la cité : l'avoué , le
prévôt, le comte du palais, le péager et le maître de la monnaie.
L'avoué juge tous les crimes entraînant le gibet, la décapita-
tion et la mutilation ; à son entrée en charge , il demande à l'em-
pereur le droit de glaive7. Comme exécuteur de ses senlences , le
♦ Voyez les observations en tète de ce statut, Histoire de Vigliu de Strasbourg.
tome II , page 57.
* Voyez Âlsatia illutirala, tome II, pages 325 et suiv.; et ibid., note (•).
1 Ad forma m aliarum civitatum in co honore condita est Argentine, ut omni» lionio,
tam exirancus quam indigena, paeem in ea omni temporc et ab omnibus ha boa t. Ait I
I Art. H.
5 Art. XIII.
<>r, m.-* DM gtftratOJ lui jn- - nitatis ad cpiwopi speclant potrstatrm \ulli autel»
• pu-. (,fli( ium piibliruin I ■— IH< rr «I- 1m t iiim «jm itl «h l.iiuli.. i
'.ii \ n VI.
- Art. M
434
bourreau esl son vicaire \ 11 ne peut juger que dans le palais de
l'évoque. Tout homme cité par lui dans sa maison, et qui ne com-
paraît pas , n'est passible d'aucune amende 2. L'évêque ne peut
conférer l'office qu'avec l'assentiment du chapitre , des officiers
de Pévêché et des bourgeois 3.
Le prévôt connaît de toutes les matières de vol , d'injures et de
dettes ; il reçoit de l'avoué le pouvoir de faire exécuter ses sen-
tences4; sa juridiction s'étend sur tous les citoyens de la ville et
sujets de l'évêché qui y viennent, à l'exception des officiers et des
membres de la famille de l'église 5.
Il a également toute juridiction sur les hôtels du chapitre et des
officiers, lorsque ceux-ci ne les habitent pas personnellement,
ainsi que sur leurs domestiques dans les matières de commerce6.
Le prévôt nomme les trois chefs de la police7; il s'adjoint deux
vicaires nommés juges, qui connaissent des matières de dettes8.
Ces vicaires doivent être des hommes honnêtes, afin que les bour-
geois puissent se présenter honorablement devant eux9.
Le lieu des assises du prévôt et des juges est la place publique ;
ainsi nul ne peut être cité par eux dans leurs maisons. Que si quel-
qu'un Tétait contrairement à la défense , il ne pourra être con-
damné a l'amende pour n'avoir point comparu l0.
Voici la manière dont se feront les citations : le geôlier , chargé
des fonctions d'huissier , nommera le demandeur , et sommera le
défendeur de vive voix et partout où il le rencontrera. S'il est ab-
1 Vicarius advocati. Art. XIX, XX, XXII et XXIII.
3 Quod si in domum suam aliquem vocaverit ille qui non venerit non ideo quicquam
ei componet. Art. XL II.
3 Episcopus nullum advocatum ponere débet sine electione et consensu canonico-
rum, ministerialium et burgensium. Art. XLIII.
4 Art. X et XII.
5 Judicabit in omnes cives urbis et in omnes ingredientes eani de episcopatu isto,,..
prêter ministeriales ecclesie et eos qui sunt de familia episcopi. Art. X.
fi Art. XXXVII et XXXVIII.
: Heymburgen , gardiens de la ville. Art. IX.
8 Art. VIII et XIV.
n Personas vicarias... adeo bonestas quod burgensus cum bonore suo coram eis in
judicio stare valeant. Art. VIII.
10 Si tamen aliquos vocaverint in donios suas... illi qui non vencrint non ideo cul-
pabilcs crunl alicujus compositionis. Art. XV et XVI.
seul , il U' citera à sa maison. Celle » ilation sera renou\<
l'ois le méfie jour *.
Le prévôt ci ses \icaires lie doivent prononcer que nu i ■•■ qui
leur est soumis. Si l'un d'eux ésl convaincu (Tiroir jugé un cas qui
n'était point porté devant lui, ou de n'avoir poi ni observé les foi
de la justice, ou d'avoir jugé iniquement , il perdra sa charge*.
En cas d'injures publiques , si les deux parties veulent sYn rap
porter au jugement du peuple, le prévôt jugera selon re qui l<
peuple aura prononcé 3.
Si quelqu'un envahit l'enceinte du domicile d'un cilotcn. MM
être accompagné d'un juge ou de l'huissier, il paiera une amenda
de trente sous au juge, et compensera au triple le dommage qu'il
aura causé4.
Si un débiteur se réfugie dans la maison d'un chanoine ou d un
ofQcier de l'évéché , ceux-ci doivent les représenter a la justice .
sinon ils seront eux-mêmes responsables de la delte 5.
La plus forte amende pour injures est de trente sous6.
Le comte du palais donne des maîtres aux différents métiers , et
juge tous les délits relatifs à leur exercice 7. Voici les métiers au I
quels cet officier donne des chefs : ce sont les selliers, les pelle-
tiers, les gantiers, les cordonniers, les maréchaux, les meuniers,
les tonneliers et cuvetiers, les fournisseurs, les fruitiers ei les
cabaretiers8.
• Nominabit hominem pulsantcm, intimabitquc advcrsario quod pulsatus sit, *cd vi%a
voce presenti ubicunquc ei occurrcrit, vel ad domum illius nunciabit primo, leCttdo
tercio ad inducias noctis unius. Art. XXVI.
a Causidicus, vel judex niliil judicarc débet, nisi quod coram ipso dchinin •
Qui si convictus fueritsine judiciario ordine et justo judicio aliquid fccissc.de jure per-
det ofGcium suum. Art. XXIX.
3 Si quis alium fuerit injuriatus verbo vel facto in populo , si anibo volant «tare ad
judicium populi, judex determinabitsecundum judiciumrt die timi pnpuli. Ait. \\W
• Si quis concivem suum sine judicc, vel nuncio judicis infra septa dnuiu»
temere invaserit, componet judici triginla solidos pro frcvela : illi, ij
ponct suam mistetat triplicatam. Art XXXVI.
• Art. XXXI.
\.t WMII.
\.l ollii -ium ban jrâvii (x rtlpi ' pon< - omnium n
i .!< t i».|, in lit!»» t jimI. si.ii. m ju.li. iikIi Ail M. IN
« mi.
436
Le com(c rend ses jugements dans le palais de l'évoque. Les
appels de ses sentences ressorlissent directement à ce dernier1.
Le péager perçoit les péages \ entrelient les ponts, contrôla les
mesures publiques, et nomme les mesureurs jurés de la ville. Il
connaît de tous les délits provenant du fait des mesures2.
Les gens de la famille de l'église sont exempts de loul péage
pour la vente des objets provenant de leur industrie ou du crû de
leurs terres, et pour l'achat de ceux qu'ils destinent à leur usage 3.
Tout bourgeois peut avoir chez lui des mesures, si elles sont
marquées par le péager. Il en est de même des poids , s'ils sont
contrôlés par le maître de la monnaie 4.
Le maître de la monnaie préside à la fabrication de la monnaie
épiscopale , et juge, d'après le droit de la ville , les crimes relatifs
à la falsification des monnaies 5.
Nul n'est admis dans le corps des monétaires s'il n'est de la fa-
mille de l'église 6.
La monnaie aura toujours le même poids. Dans le cas où elle
serait falsifiée, elle sera changée, de l'avis de personnes sages ,
non quant au poids , mais quant a la forme 7.
La monnaie sera toujours frappée en un seul lieu, afin que tout
le monde puisse être témoin de la fabrication 8.
Entre l'interdiction de l'ancienne monnaie et l'émission d'une
nouvelle, il devra s'écouler un espace de six semaines, avant
quelle maître de la monnaie puisse rendre la nouvelle obli-
gatoire 9.
■ XLV et XL VI.
3 XLIX, LM et LVIir,
Lir.
. LVII.
' Secundum judicium civitatisjudiobit. LIX et LX.
'' Nullus débet facere denarios liujus nisi qui sit de familia ecclesie. Art. LXIIF,
7 Débet autem moneta esse ineo pondère, quod viginti solidi faciant marcam... Et
bec stabilis et perpétua currerc débet in hoc episcopatu nisi forte falsata fuerit. Tune
tînim per consilium sapientum mutabitur secundum aliam formam non secundum
pondus. Art. LXI.
8 In una autem domo percutiendi sunt denarii, ut omnes invicem opéra manuum
suarum videant. LXII.
9 Quando nova moneta percutitur c: vêtus interdicitur a die interdictionis nuncia-
buntur terne quatuordecim dierum inducic... in quibus monctarius quemeumque vo-
Iwerit potest impe'erc quod interdictam monctam acceperit. Art. LXV.
Avant tout changement . l'évéqne Ksri4M|MÉri les coi
nouvelle pendant six semaines '.
l/évéque a \in:;i -quatre messagers dtns la ville, ions lires du
corps des marchands 9e< qui,ehaque année i font i r< >is mosi-i-
pour lui auprès de ses \assaux2.
Tout bourgeois doit à févéque cinq jours de corvée par ,in . Les
monétaires, les membres de la famille de l'église, ainsi qu'on
Certain nombre d'individus de I haque corps de métier, sonl seuls
exceptés4; mais en revanche ces derniers sont tenus Jesm
rendre divers services à l'évoque; les autres, à lui fournir une
certaine quantité d'objets relatifs à leurs métiers5.
Tel fut le régime de la cité sous l'administration épiscopafa A
une époque où, partout ailleurs, régnait l'arbitraire, on voit ici des
garanties et des libertés qui étonnent. Les devoirs de la commu-
nauté envers le seigneur sonl déterminés ; les amendes fixées à un
chiffre certain ; l'administration de la justice entourée de for ni' |
proteclrices ; le domicile du citoyen déclaré inviolable; les droits
du créancier sur son débiteur assurés ; le cours des monnaies ga-
ranti contre l'arbitraire; l'intervention des habitants dans le afceh
du principal officier admise ; l'appel au peuple reconnu. A part
quelques devoirs spécifiés, les habitants jouissent de toutes les
prérogatives de l'homme libre. Déjà, sous ce régime, les corpo-
rations d'arts et métiers sont constituées. Comme les corporations
romaines, elles ont un patron spécial qui veille à leurs intérêts,
juge leurs différends. Elles sont tenues, il est vrai, à faire des
corvées pour l'évéque, mais ces corvées sont réglées. Partout
ailleurs , c'est au prix du sang et de l'or que les communes obtien-
nent ces franchises ; ici elles sont préexistantes à toute organisation
communale, elles se maintiennent comme d'anciens droits acquis
In pareil état de choses est un véritable phénomène ; il décèle la
persistance de l'ancienne constitution romaine. Essayons de déga-
ger ce fait.
1 Quando episcopus mondain mu tare volucrit ferramenta monde per tex
das da lit. Art. LXXV'M.
■ Art. LXXXV1II etLXXXIX.
Dcbci.t etiam singuli bur(;cnses in singul » armi» quinqin um.ro die
nmi in dominico oprrc. Art XCI1 •
I Ibid.
An \<;v n et Cil • CXVIIf .
438
Avec le christianisme, la municipalité romaine prit une forme
nouvelle; la plupart des cités qui avaient eu une curie reçurent un
évoque. Elu par l'universalité des citoyens, entouré de leur con-
fiance, le pasteur spirituel succéda aux prérogatives et aux fonctions
de l'ancien défenseur ; il devint ainsi le premier magistrat de la cité.
Investi, en cette qualité, d'une sorte de dictature populaire, il con-
centra en sa personne tous les pouvoirs, et ainsi s'explique l'origine
de la souveraineté temporelle concédée à la plupart des évêques
sur leurs villes épiscopales. En leur accordant celte souveraineté,
les empereurs ne firent que ratifier un état de choses déjà créé par
la volonté populaire. En même temps que les évêques se substi-
tuèrent ainsi aux anciens défenseurs , la curie dut subir aussi sa
transformation. Placée en face d'un pouvoir que la confiance popu-
laire et les concessions royales avaient rendu presque souverain ,
elle cessa de former un corps indépendant, elle vint se grou-
per autour de l'évêque , centre de tous les intérêts et de toutes
les espérances de la cité chrétienne ; elle forma ce que notre sta-
tut appelle la famille de l Église, les commensaux, les fidèles
de l'évoque1. Si, en se ralliant ainsi à l'épiscopat, la curie per-
dit son caractère primitif de corps électif et souverain, elle échappa
aux éléments de destruction qui la minaient, conserva ses an-
ciennes prérogatives, et sauva les franchises de la cité. De même
que jadis , sous la présidence du défenseur, elle avait administré
le municipe , devenue famille de l'Eglise , elle exerça , sous l'au-
torité de l'évêque ou de son avoué , tous les actes de la juridiction
civile et criminelle. Seule elle resta en possession de présenter les
candidats aux charges vacantes ; celles-ci demeurèrent sa propriété
exclusive. L'évêque ne peut, dit notre statul, conférer de fonc-
tion publique qu'à ceux qui sont de la famille de son Eglise 2. Il
doit, pour la nomination de l'avoué, consulter les membres de cette
famille 3. Ceux-ci sont exempts de la juridiction du prévôt4; affran-
chis de péages et de corvées 5, ils ont seuls le droit de faire la mon-
1 Familia ecclesie, ministeriales , haussgenossen, tic nomination appliquée plus (an
spécialement aux associés pour le change et la banque
*■ Art. VI.
3 Art. XLIIÏ.
4 Art. X.
5 Art. LlIetXCIlI.
ii.ih'.ic. bangeet I? banque1. Qtaine receonatl là l'ordre de» an*
curiale» et une partie de leurs pmiiégc»? Tool cecjàla?éril<
quelque chose de bâtard; mais, sous celle forme altérée, le \
ripe de la curie se maintient; et ainsi s'explique la qualifie
de CtUt c'est-à-dire de communauté jouissant de la hhnh
matite, que Strasbourg porte dans tous ces actes'. De h. Il
servaUon auxhabitanis de ce droit <//<»>//'///-<. principal apanage du
Citoyen romain ; de là, l'organisation si ancienne des corporations
d'arti et métiers , on dirait presque leur durée non interrompM ;
de là aussi, les luttes incessantes de la cilé conlre les envahisse-
ments du pouvoir épiscopal, et les confirmations prennes de tes
franchises par les empereurs.
Le commencement du dixième siècle est l'époque de TélaMi
ment du régime féodal . Les grands officiers se cantonnent dan»
leurs domaines et se rendent propriétaires des gouvernement
dont ils n'avaient que l'administration. Exposées à un despotisme
nouveau pour elles, les villes des comtés luttent pour le maintien
de leur ancienne indépendance. Strasbourg, entre toutes les autres,
combattit alors pour ses franchises. Dans Tannée 904, des trouble-
agitèrent la cité. Quelles en furent les causes? les chroniques se
taisent sur ce point; mais de faciles conjectures suppléent à leui
silence. Profitant de l'anarchie qui régnait partout à cette époque,
les évéques cessèrent de se regarder comme les premiers magist ra 1 1
d'une cilé libre, et voulurent sans doute s'y constituer en seigneurs
souverains. La querelle s'échauffa ; il fallut la présence de l'empe-
reur pour calmer les troubles. Au sortir de Metz, où il venait de te-
nir une diète, Louis IV, l'Enfant, vint à Strasbourg, au mois «le
mai 904, et rétablit, disent les chroniques , la concorde entre le
peuple et Pévêque 3. Un diplôme qu'il donna à ce dernier en faveur
des sujets des terres de l'évêché, prouve que le différend fui jugé
au profit de Tévéque4.
1 Art. LXIII.
« Voyez entre autres documents ceux des années 72S, 748, 822, 982, 4004. S<
flin, Altatia diplomatica , tome I , papes 4 2, 4 8, 68, 454 et 4 47.
I Inde (Mediomatrico) rc^ressus ( rcx ) Strasburgcnscm orbem «dm , < i, fMM
plebcm intrr se dissidentes ad conenrdiam revoc.ivit. Chronikon Htginonit. i H
de Pertz , tome I , page 04 2.
4 Voyez ce document, (irandidin , Hitlnirr éê V4§ Hêê <U Slnuboui-j. MM U,
jiisiil'u.-ii\ . > , ir 470.
440
La paix ne fut pas de longue durée : le roi Louis étant mort en
912, les troubles recommencèrent plus violents qu'auparavant.
L'évêque Oîbert, homme d'un caractère dur et inflexible, crut
emporter de haute lutte la soumission de la ville; il jeta sur elle
un interdit; mais les habitants, échauffés, coururent aux armes:
l'évêque fut tué dans le château de Ratbourg, où il s'était ré-
fugié1.
Dans l'année 982, l'empereur Othon II accorda à l'évêque Er-
chembald un diplôme par lequel il lui confirmait la juridiction
temporelle sur sa ville épiscopale. Les circonstances dans lesquel-
les fut concédé ce diplôme sont inconnues; mais tout l'ensemble
de l'acte indique qu'il était destiné à mettre fin à de nouvelles dif-
ficultés*.
Le onzième siècle ne nous fournit aucun renseignement sur les
luttesintérieures qui agitèrent la cité ; mais, dès les premières an-
nées du douzième, nous la trouvons en résistance ouverte contre
une usurpation, déjà ancienne. 11 paraît que les évêques s'étaient
arrogé, pour une partie de l'année , la perception d'un droit con-
cernant la vente des vins. Sur les plaintes lamentables des habi-
tants, l'empereur Henri V, par un diplôme daté de l'année 1119,
rendit à la ville la jouissance du droit civil et commun qu'une
avidité odieuse lui a enlevé 3. Ce diplôme , quoiqu'il ne concerne
qu'un fait isolé , peut passer, par ses considérants , pour une con-
firmation solennelle de l'antique liberté civile des Strasbourgeois.
Il fut suivi , peu d'années après , d'une autre concession qui , en
confirmant Y immunité dont ils jouissaient déjà comme membres
d'une cité épiscopale , devint le palladium de leur liberté même.
En 1129, sur leur demande qu'appuyaient les officiers épiscopaux,
l'empereur Lolhaire les affranchit de la juridiction de tout tri-
1 Otbertus, Strazburgensis episcopus, occiditur. Voyez Continuator Reginonù ,
Collection de Pertz, page Gl 4.
a Rénovantes quod nostri predccessores, imperatores scilicet et reges Francorum,
eidem ecclesie. . contulerunt... sancimus et firmiter jubemus ne posthac aliquis dux ,
cornes aut vicarius vel aliqua judiciaria potestas infra prcfatam Argcntinam civitatem
aliquod placitum vel districtum liabere présumât nisi ille quem episcopus ejusdem ci-
vitatissibi advocatum elegerit. Scbœpflin , AUatia Diplom., tome I, page 4 52.
3 Quapropter, communi principum consilio et hortatu, jus civile et omnibus com-
mune quodtot an nis odiosa questus diligencia Argentinensibus subtractum esre con-
speximus, lacrimabili omnium rogatu tancciori et ut putamùs clemenciori considéra-
<cione restituimus. Alsat. Diplom., tome I , page 193.
..I
bunal wJftMfiuroi is voulons que Pôn lacKc ♦ eit-H dil I
«le diplôme de cci affranchissement, que. pool
«in fidélité que les oiloyem d'Ârgeutoral n*oVk cène de
« montrer, nous leur avons accorda et confirmé < e droit
«que nul -d'entrVux, de quelque condition qu'il soit, m> puisse
« être cité devant aucun des plaids forains, connus vnlgi
« sous le nom de thinch ( Ding$tul) , et ne soit tenu d'j
« à qui que ce soif, pour les biens situés dans leurs mm i. Si ty
« qu'un a une action à exercer contre un habitant , il doit le i
« devant les juges de la ville '.»
Resiée ainsi en possession d'une partie de son anlique 01
tionmunicipale, satisfaite, en quelque sorte, des prérogatives el
garanties que l'administration êpiscopale lui avait conservées, la fille
de Strasbourg semble n'avoir point été pressée de se donner des in-
stitutions nouvelles. A l'époque où, partout autour d'elle, se for-
maient des associations jurées contre l'oppression, on n'y voit rien
de semblable. La commune ne s'y constitua jamais, dans le sens
propre du mot; et même l'établissement d'une municipalité n'y
eut lieu que fort tard. Dans ses observations sur l'ancien statut de
la ville, Grandidier cite un passage d'un autre statut encore iné-
dit , qu'il attribue à l'évéque Othon , mort en 1100. D'aprèfl
document, l'évoque aurait dès lors accordé aux habitants le droit
de se choisir annuellement un conseil composé de douze mem-
bres, parmi lesquels un ou deux maîtres*. Mais c'est là un fait
que contredisent toutes les chartes du douzième siècle. Dans au-
cun de ces documents , et ils sont en grand nombre, on ne trouve
indiquée l'existence d'un corps municipal. Les chartes de fran
' ÏSotum esse volumus .. qualitcr fidelibus nostris civibus Argcntincnadnu pro fide-
litate sua , constantia et integritatc... confinnavimtis iosUUUmp < t Jm quoddam ut
videliect nullus eorum cujuslibet condicionis placitum aliquod quod vulgo thinch
rocatur, extra civitatem suam constitutum, adeat vel prorsus ab aliquo cogatur adiro
vel de aliquo sibi imposito ibi cuiquam responderc nisi pro licreditatibus vel aliia bo-
nis... extra civitatem conquirendis vel defendendi*. De ecteris si aliquii adversua ali-
quem rorum aliquid babucrit infra civitatem, coram Iffiu
petat ibique ci respondeut et- salisfaciat. Altat. hiplmn . tome I , p
* Statutum est ut dnodccim, vel plu rh... Un
quam inter cives ponantur annuatim l MM »|UO* «nus ■
duo, si necesse fucrit, cligantur. Voyez Histoire de l'église de Strasbourg, tome II.
page 57, note i<>).
1. 30
442
des années 1119 et 1129 mentionnent un grand nombre de lé-
moins. Dans la seconde, par exemple , on lit ces mots , à la suite
des noms des officiers épiscopaux et d'un grand nombre de bour-
geois : Ce sont eux qui, avec leurs concitoyens, ont mérité de
nous cette faveur1. Si, à cette époque, la ville avait possédé une
représentation municipale , les membres de cette représentation
eussent certainement été mentionnés dans les circonstances solen-
nelles dans lesquelles furent concédés les diplômes en question.
Dans un traité de l'année 1200, on voit l'évêque faire intervenir la
bourgeoisie pour le confirmer et y apposer son sceau 2 ; mais , parmi
les nombreux témoins de cet acte, aucun n'est désigné comme dé-
positaire d'une magistrature municipale. L'assertion de Grandidier
tombe donc devant l'autorité des actes ; autorité négative, il est vrai,
mais qui se trouve d'ailleurs confirmée par toute la suite de l'his-
toire de Strasbourg, et par les listes des conseils, dont la plus an-
cienne ne remonte qu'à l'année 1220 3. Cet auteur a pris pour un
statut municipal un règlement fait en 1238, par les principaux ci-
toyens, sur le nombre des conseillers4.
C'est aux premières années du treizième siècle qu'il faut ratta-
cher la date de la formation de la municipalité de Strasbourg. Le
premier acte qui révèle l'existence de cette institution est une
lettre de l'empereur Frédéric II , de l'année 1212 , par laquelle il
accorde aux habitants l'exemption du péage impérial de Seltz sur
le Rhin. Cette lettre est adressée au prévôt épiscopal, au maître
Advocatus ejusdem civitatis, Heinricus. De ministerialibus Sigfridus, urbis pr«-
fectus, Rodolfus causidicus, Gelfradus thelonarius. De Burgensibus.» isti cum ca-
teris concivibus suis institutum hoc et jus a nobis promeruerunt.
Ut autem haec nostra et comitis conventio robur obtineat perpetuum, tam nostro
quam capituli nostri atque burgensium nostrorum munimine sigillorum... corroborare
fecimus. Àltat. Diplom., tome I, p. 509.
* Voyez ces listes. Kœnigshoven , Chronique d'Alsace, préface.
4 Voyez Schœpflin,.4/ia*. illu$trata,l. ome II, p. 353, note. En tête de ce règle-
ment on lit le préambule suivant qui indique qu'il émanait de la bourgeoisie : « No-
tum sit... qualiter cives Argentinensis civitatis sapientiores et honorabiliores, tan-
quam justicie et equitatis amatores, ductu racionis convenerunt et de conscnsu et con-
silio domini episcopi, advocati, omniumque majorum eandem civitatem colentium,
hec instituta describi fecerunt. » Voyez Histoire de l'église de Strasbourg, tome II,
page 36, note (m).
U3
■itoyrus f aux consuls et Ml uiu\fih ft la \ille de Stras-
bourg !.
La mention ta €64 nouvelles magistratures atteste un» i
lion. Comment s'opéra ce ( han^cinent ? Gomment dfl
éléments alk'rés de l'ancienne constitution , la municipalité du
moyen Age se fit-elle jour et parvint-elle î\ se cOQftltatr? Ce
fut là un événement qui l'accomplit presque de toi-même. Bu
effet, la cilé n'eut pas besoin d'affranchissement pttisqu '< 11*
restée libre ; et il n'y avait que quelques entraves féodales h fe
ter pour que l'ancienne curie revînt a son étal primitif de i
indépendant. C'est ce qui arriva. Les listes de* premiers cont
nous offrent, parmi les membres dont ils se composent, des of-
ficiers, des fils d'officiers épiscopaux et des nobles, repré
tant les uns et les autres l'ancien principe curial. Le règlement
fait en 1238, sur le nombre des conseillers, prescrit formellement
qu'ils seront choisis parmi les officiers de Pévêché et dans la bour-
geoisie2. Cet élément curial se maintint h la tête de la commune
pendant plus d'un siècle , et ce ne fut que lors de la révolution
de 1332 que les officiers épiscopaux furent complètement exclus
du conseil , et l'admission des nobles restreinte à un petit nombre.
Il n'est pas jusqu'aux dénominations toutes romaines appliquées
aux premiers fonctionnaires municipaux qui ne viennent à l'appui
de notre assertion. Les chefs de la cité portent le titre de magistri
civium, dénomination traduite plus tard par celle de maîtres éê la
cité*, qui, à dater de 1370, remplace même complètement te
nom de maîtres des bourgeois*, que l'on rencontre quelquefois
jusqu'alors. Comme dans les cités italiennes d'origine romaine .
les membres des conseils portent le titre de consules.
A côté de l'élément romain nous devons cependant en signaler
un autre qui , se combinant avec lui , prépara les voies à la renais-
sance de la municipalité au moyen âge. Cet élément fut Vimmu-
1 l'rudentibusvirU sculteto, magistro civium. rniuulibuset n\ihn* Arg< ni
Dans d'autres lettres de la même année on lit : Strenui* <
de Kageneggc magistro et eonsulibm rivitatis Argentin» - Mtnt Ihplom.,
tome I , pages "22 et 323.
1 Tam inter minbterialei qoaoi ihterchrat. Vof/m pafe 442. noir
tttmeisttr.
4 Bttrgernuisier.
444
nitè1 > dont la juridiction épiscopale dota la ville. Par suite de ce
privilège, celle-ci se trouva libérée de tout tribunal étranger
et soustraite à l'action des officiers publics. Ceux-ci ne pouvaient
plus intervenir dans le gouvernement de la cité , ni évoquer à eux
les affaires des habitants, ni leur imposer de charges. Cette indé-
pendance au dehors protégea les restes de l'ancienne constitution,
et facilita le retour à la liberté2.
Mais si l'établissement du pouvoir municipal s'opéra à Stras-
bourg presque de lui-même , les suites de cet événement ne furent
pas aussi pacifiques. Dans une cité où les souvenirs de la liberté
elles anciennes franchises romaines n'avaient pas été entièrement
étouffés par la féodalité , le pouvoir municipal une fois constitué ne
devait pas tarder à manifester des prétentions gênantes pour l'au-
torité épiscopale. Tout pouvoir nouveau cherche d'ailleurs à
étendre ses prérogatives. Il nous est parvenu un document qui
atteste que, dès sa naissance, la nouvelle municipalité tenta de se
donner une existence indépendante des évêques et de se créer une
juridiction et des propriétés communales. Cet acte est un jugement
rendu en 1214 par l'empereur Frédéric, sur appel des deux par-
ties à son tribunal. Par cette sentence, l'empereur décida, contre
les prétentions de la ville, que nul n'avait droit d'y établir de
conseil et de tribunaux sans le consentement de l'évêque , comme
aussi qu'on ne pouvait posséder de terrains communaux si ce n'est
par la concession de l'évêque , qui les tient de l'empire3.
1 Munitas, emunitas, franchise, expression traduite figurativement en allemand par
celle de weichbild, image sacrée, à cause de la croix servant à délimiter le ban soumis
a la juridiction épiscopale ou abbatiale. Deux territoires en Alsace, celui de Ruffach,
appartenant à l'évêché, et celui de Wissembourg, appartenant à l'abbaye de ce nom,
reçurent ainsi, durant le moyen âge, le titre de Mundat, s cause de leur franchise de
juridiction.
» Voyez à ce sujet les idées tout à fait neuves émises par M. A. Thierry : Récité
des temps mérovingiens, tome I, pages 247 et 248.
3 Cum inter dilectum principem nostrum H. Argentinensem episcopum, et ipsius
civitatis burgenses , pro quibusdam justiciis et rationibus in civitate habendis, quaedam
orta fuerit dissensio, et utraque partium super his ad examen judicii nostri procla-
masset... talis pro jam dicto episcopo lata fuit sententia ; quod nullus in civitate
Argentinensi consilium instituere debeat vel aliquod habere temporale judicium, nisi
de consensu ipsius episcopi... pro terris illis... quae vulgo nuncupantur almende quod
nullus hominum illas terras habere debeat... nisi de manu episcopi qui ipsas terra»
ab imperio et de manu nostra se tenere recognoscit. Alsat. Diplom., tome T, p. 526.
III
Coito sentence, en o-m entrant entre les melti de l'évoque toute
l'autorité administrative et judiciaire, rédmitail la commune I
rôle purement passif. Ne pouvant encore supplanter faocieo pou-
voir, elle essaya du moins d'obtenir des garanties pour le maintien
de ses libertés. Parmi les grands offices épiscopaux, l'aroufrif,par
rimporlance que lui donnaient les droils et les fiefs qui en dé-
pendaient, était la chargé qui l'inquiétait le plus. Placé entre
mains d'un homme puissant, ce pouvoir devenait menirmt pour
les libertés publiques. On a déjà vu, par le statut, que la villa
en possession d'intervenir dans le choix de l'avoué ; elle comj
ses droits en mettant des bornes au pouvoir illimité que
évéques s'étaient arrogé de conférer cet office. En 1290*
leur arracha la promesse qu'il ne serait concédé a aucun ai
reur, roi, duc, ni à leurs enfants , ni même à aucun homme de
condition noble \ En 12i4 et 1247, elle fit renouveler celte pro-
messe par l'évêque et le chapitre 2 ; et plus tard, en 1249, l'ai
rie ayant été, malgré les promesses antérieures, concédée aux
nobles de Lichtenberg, la ville exigea d'eux l'engagement de ne
jamais transmettre l'office, soit par inféodation, vente ou échange,
à aucun homme de condition illustre3.
Telles sont les garanties qui forment le caractère distinct! t de
la première période de l'histoire de la commune à Strasbourg.
Celte période embrasse l'espace qui s'écoule depuis le commence-
ment du treizième siècle jusqu'à l'année 1263. Quoique déjà d
d'importants privilèges4, puissante et considérée au dehors5, af-
franchie par les évêques de tout droit servile0, la municipalité
point encore de rôle actif ou du moins influent dans l'admiaistra-
' Altat. Diplom., tome I, page 344.
» Ibid., pages 388 et 590.
3 Ibid., page 404 .
4 Telles furent l'exemption de juridiction en W'2'J: relie de tout Impôt »ur loi
biens situés en Alsace , en 4 205 ; la franchise du péage de Selti , « I celle
de» droits de naufrage, en 4 230. Almt. Diplom., tocac !. |> •
\Y. h. ker, Diuertatio de usburgeris, pagi
h 4255, ta ville se COnJ les principale* ville» de la ;
maintien de la paix publique. l'oy« Lagnilli-, Hutoire d'Alto
« In 4 2 l T» . l'évêque Berthold accorda aux
pour le* ] tués dam le* U
:ui avaient fait I "objet de U « bartc de 444
Diplom., I "7.
446
lion. L'autorité des officiers épiscopaux subsiste tout entière ;
l'existence môme du corps de ville n'est point assurée et dépend du
bon plaisir des évoques. On voit par le préambule d'un règlement
de police, rédigé en 1249, que ceux-ci reprochent au conseil tous
les désordres dont la ville est le théâtre, et qu'ils maintiennent for-
mellement les anciens tribunaux1. Il fallait une révolution pour
asseoir définitivement la commune et lui donner son complément.
L'évêque Walther de Géroldseck, qui monta sur le siège épiscopal
en 1260, fournit l'occasion de cette révolution dès la première
année de son épiscopat. En possession de la charge de préfet des
villes impériales, que l'empereur Richard avait conféré à ses pré-
décesseurs , Walther entreprit de faire prévaloir son autorité
exclusive dans toute la province. Il éleva les mêmes prétentions
dans Strasbourg , dont il refusa de reconnaître les privilèges ,
exigeant de nouveaux droits de péages , et mettant des imposi-
tions sur les bourgeois. Ceux-ci se soulevèrent et allèrent raser le
château de Haldenburg appartenant à l'évêque, et dont ils crai-
gnaient qu'il ne fît une forteresse. Walther irrité sortit delà ville
avec le clergé et ses vassaux, et lança sur elle un interdit 2.
Bientôt après, assisté de l'archevêque de Trêves, son cousin, des
abbés de Saint-Gall et de Murbach, de Rodolphe, comte de Habs-
bourg, et d'un grand nombre d'autres seigneurs, il vint mettre le
siège devant la ville. Les bourgeois ne se découragèrent pas; ils
repoussèrent un assaut , et pillèrent les bagages des épiscopaux 3.
L'un des plus redoutables ennemis de la ville était le comte de
Habsbourg, landgrave de la province. Les habitants profitèrent
d'une trêve pour le détacher des intérêts de l'évêque. Une circon-
stance imprévue amena la réussite des négociations. Donation
du comté de Kibourg avait été faite à l'église, par Hartmann, on-
cle de Rodolphe ; l'évêque ayant refusé d'annuler cette donation,
4 Notumsit. .. quod temporibus venerabilis domini Heinrici de Stahelecke, episcopi
Argenlinensis, ortae fuerunt tantae indisciplinée et injuriœ et oppressiones innlierum et
pauperum in civitate Argentinensi , quod dominus episcopus imputavit consulibus...
tandem consules et caeteri cives meliores et sapientiores cum praedicto episcopo, cano-
nicis et ministe: ialibus in hoc convenerunt quod ipsi de communi consensu et consi-
lio, h«ec nova instituta statuerint , salvis tamen antiquis judiciiset statutis in omnibus.
Voyez Grandidier, Histoire de l'église de Strasbourg, tome IT, page 50, note *'.
* Voyez Kcenigshoven , Chronique d'Alsace , page 245.
■ Ibid., page 246.
W
Rodolphe, mécontent, prit parti pour In >ilir ira quelques autres
seigneurs, cl, le 20 février 12(H, les magish .h ..m lurent avec
lui un traité d'alliance1.
Un manifeste que publia l'évoque, le 4 juin Mitant, « \\x)%e
clairement l'objet de ses griefs en môme temps qu'il indiqua qu.
la Commune avait déjà renouvelé ses tentai i\. m d'indépendance
de 1211. Dans cet acte, l'évêque accuse la ville d'aveu voulu spo-
lier son église de ses privilèges et de ses droits de Juridiction, en
instituant, sans son consentement, des maîtres et des consuls; d'a-
voir fait des règlements pernicieux au peuple , levé de nouvelles
impositions, modifié les mesures sans autorisation, extorqué des
droits aux Juifs, serfs de son église ; enfin de s'être emparé de^
rains communaux pour les appliquer à des usages privés. L'é>«
termine son manifeste en mandant au prévôt de Trullmuscn, son
plénipotentiaire, d'aller trouver ceux qui se disent les malin
les consuls de la cité, -et de les sommer de réparer ces inju>i
dans le plus bref délai 2.
Mais ni l'évêque ni la ville n'entendaient que les choses se ter-
minassent par un compromis. Les deux partis désiraient également
en venir aux mains. A la tête d'une armée de cinq mille hommes
d'infanterie et de trois cents hommes de cavalerie, brave et meil-
leur chevalier que pontife, Walther ne doutait point du succès
d'une bataille. Les habitants, plus nombreux, mais moins
aguerris, se confiaient également dans leur courage et la justice
de leur cause. Une rencontre eut lieu au mois d'avril 1262
delïusbergen. Les chroniques nous* ont conservé la courte haran-
gue que les chefs de la municipalité adressèrent aux bourgeois :
* Voyez Ahatia Diplom., tome I, page -432.
» Nam licet ecclesia Argentinensis pluribus honorata privilegiis... hac hactenui uu
fuerit libertate ut in judiciis instituendis... praeter nos... nullus hactenus habucrit po-
testatem , iidem tamcii cives magistros et c«nsules nostro irrequisito consentit... iiuti-
tuentes de facto , cum de jure non possiut, nos possessione vcl quasi instituendi ma-
estros et consules spoliare praesumpserint... statuta quardam perniciosa... edideroat
extorquendo exactiones novas et insolitas... mensuras quoque minuendo, judeot
nostros indebitis exactionibus aggravant; ad hac almcndas .. privati* utibus appli-
canî... diserctioni vestrae... mandamus quatenus ad civitatem Argent, acccdeotcs ipso*
cives qui pro magistris et consulibus principalitcr se gerunt .. moneati*
tantis injuriis excessibus et vinlentiis désistant nobisque... infra octavam P<
pro\iiuo venturam. quam terminum pcrcinptinnis cisdem MriftHIlti lHllfccf«H com-
petenter. Alsnt. l>iyl<>m., (mm I , paye J"5">.
448
i
« Aujourd'hui encore, s'écrièrent-ils, montrez un ferme courage,
« et combattez sans peur pour l'honneur de votre ville, pour votre
« éternelle liberté, celle de vos enfants et de votre postérité \ »
Des deux côtés on fît des merveilles. L'évêque, commandant lui-
même son armée, combattit en preux chevalier et eut deux chevaux
tués sous lui2 ; le troisième lui servit à fuir. Son frère, Hartmann de
Geroldseck, sous-landvogt de la province, le noble de Tiersberg,
son cousin, furent tués, et un grand nombre de nobles pris et liés
avec les cordes qu'ils avaient apportées pour garroter les bour-
geois 3. Il est inutile de dire que les chroniques élèvent au ciel la
valeur et la discipline que montrèrent les habitants commandés par
quatre nobles, membres de la municipalité: Nicolas Zorn, Reinbold
Liebenzeller, Hugues Kuchenmeister et Henri d'Oche. La ville
reconnaissante leur éleva des statues.
L'évêque fut forcé de faire la paix. Au mois de juillet, un traité
fut signé entre lui et la ville. Par ce traité, il garantit aux habitanls
la jouissance de leurs droits et coutumes tels qu'ils existaient sous
l'évêque Berlhold, son prédécesseur, et seraient attestés par douze
bourgeois choisis par le conseil. Par le même acte, il confirma les
privilèges delà ville, révoqua l'interdit qu'il avait lancé sur elle, et
promit de ne construire aucune forteresse dans le rayon d'une lieue
autour de ses murs4.
Victorieuse de ses ennemis, la cité ne tarda pas à recevoir le
prix de son courage. L'empereur Richard, étant venu à Stras-
bourg au mois de novembre 1262, lui accorda, le 18 de ce
mois, un diplôme de confirmation de tous ses privilèges5 ; et , le
21 du même mois, pour la soustraire entièrement aux mauvais des-
seins de l'évêque, il lui donna un nouveau diplôme dans lequel,
l'entourant de l'inviolabilité du saint empire6, il lui promit de la
* Sint noch hûte starkes gemiïtes und vechtent unerscbrockenlicb umb unser
«tette ère und umbewige friheit unser selbes, unsere kindere und aller unser nocbko-
inende. Kœnigshowen, page 250.
» TJnd der bischof streit uf denselben tag also ein froinmcr ritter und zwei rosz
wurdent under ime erstocben. Ibid.. pape 252.
3 Und in die stat gefûret mit iren eigenen seilen die su dar hettent brocht das sii
burgere domit woltent ban gebunden. Ibid., page 252.
4 Voyez ce document, Wencker, Disstrtalio de Usburqeris, page <0.
8 Al$at. Diplom., tome I, page 442.
6 Ipsamrjue simpliciter nostrù et sacri imperii tuitinne vallamu».
449
défendre, de maintenir ses droits ei ses fi .m. hiseï, ••• de faire eié-
euler le traité imposé a l'autorité épiscopale '.
Writhermounrtde chagrin le 4 2 février 1263 , Le chapitre, sur
la demande de la bourgeoisie*! Mat pour lui raccéder Demi
(ieroldserk, son cousin, mais qui av.iit toujours été son ennemi dé-
ctarè. avant l'élection, le nouvel évoque avait promit de ratifiai
le traité fait avec son prédécesseur, et, immédiatement aprèl
21 avril il donna à la ville des lettres reversâtes, dans lesquelles il
lui reconnaissait les droits suivants :
Chaque année, le conseil sortant atfra le droit «l'en <•! iro un
autre ainsi que des maîtres, à charge, pour les nouveaux êlOJ, de
se présenter devant l'évêque et de faire serment qu'ils veilleront
en tout à l'honneur de l'église el à celui de la ville, et qu'ils ju-
geront équitablement 4.
L'évêque pourra choisir le prévôt parmi les officiers del'évêt li. :
mais celui-ci devra toujours avoir pour assesseurs deux bourgeois,
qui resteront en charge pendant toute la durée de la vie du prévôt
ou de l'évêque.
Le comte du palais pourra également être pris parmi les offi-
ciers de l'évêché ; mais il devra donner h chaque métier un chef
tiré de son sein, et qui connaîtra de toutes les affairés relative!
métier.
Les métiers constitués en corps sont les tanneurs et les cordon-
niers, les charpentiers, les tonneliers, les fruitiers, les fourbisseurs.
les meuniers, les maréchaux, les peintres et les selliers.
Le receveur des péages devra toujours être tiré de la bour-
geoisie.
Le maître de la monnaie devra être pris parmi les associés qui
ont droit de monnaie5.
La ville a la pleine disposition des terrains communaux.
' Voyez Âlsat. Diplom., tome I, page 445.
' Man meinct (las or von leide sturbe. Ktrnigthoren, page 254.
Non gebeisse und bette wegen der lui ' , page 255.
Swennc eins rates jar us kumet . d.-w AtntAt r.it eiuen ancien) rat kir*cn <nl und
mnimr die in redite kumciit. (Voyez C6 é rnlfiboren.
-29.)
* flutzgenossen . ceux qui ont droit et nionnin n font le- ; I
rcgwtvc d« l'année <2<>»i donne mm it quir-n:
■aie. Ob comprend, pr mite, pourquoi la boni
450
Les habitants jouiront de tous les privilèges qui leur ont été ac-
cordés par les empereurs et confirmés par les papes.
La ville a le droit de faire des alliances et de se donner des lois.
Le conseil a le droit d'évoquer à lui les appels des tribunaux de
Tévêché, et de prononcer souverainement sur ces appels.
Il confère la prébende du maître-autel de la cathédrale, et
nomme les administrateurs de l'hospice.
La ville continuera à jouir de tous les droits dont elle était en
possession jusqu'ici.
La transaction de 1263 ouvre véritablement l'ère communale de
Strasbourg. L'existence de son conseil est assurée ; sa juridiction
souveraine reconnue ; les propriétés publiques remises aux mains
des habitants ; les privilèges de la cité admis ainsi que son existence
comme état indépendant ; une partie des offices épiscopaux concé-
dée à la ville ; l'autorité des autres restreinte. A dater de cette
époque, la ville s'intitule cité libre. « A l'exemple d'autres cités,
« porte le renouvellement de l'ancien statut fait au treizième siè-
« cle, Strasbourg a été fondé dans ce but d'honneur d'être libre l. »
Durant la période qui s'écoule depuis la transaction de 1263 jus-
qu'à l'année 1332, la commune marche rapidement dans la voie de
l'indépendance. Confirmée par les empereurs dans la jouissance de
ses anciens privilèges et dotée par plusieurs de nouvelles immu-
nités2, elle exerce au dehors tous les actes d'un état souverain.
Tour à tour on la voit se confédérer avec les empereurs, les villes
et les seigneurs3, prendre les armes pour maintenir son indépen-
dance, venger ses injures, protéger ses alliés. Elle ne se contente
plus d'obtenir des garanties de ses évêques, elle se pose en pouvoir
rival ; elle acquiert d'eux le droit de battre la monnaie épiscopale
et la juridiction monétaire \ accueille malgré leurs réclamations
les sujets des terres de l'évêché dans sa bourgeoisie, et administre
* « Ad formam aliarum civitatum in eo honore condita est hœc civitas et ut libéra
sit. » Voyez l'édition du statut publiée par Schilter, Chronique de Kœnigshoven, p 74 5.
3 Telle fut en -1274 l'exemption de l'espèce particulière de subsides nommée pré-
caire (bœte) , en 4 54 5, l'extension de sa franchise de juridiction aux affaires réelles
et personnelles, en 4 528, l'extension de sa franchise d'impôts aux terres situées hors
île l'Alsace. Voyez À Isat. Diplom., tome II, pages 4, 444 et 4 58.
3 Voyez entre autres documents ceux des années 4 284, 4 288 et 4 504 . ïbid., p. 27,
76 et 4 55.
4 Voyez les documents des année» 4 298, 4 506 et 4 522. Âlsat. diplom., tome II,
pages 68, 85 et 4 27.
451
concurremment i?ec toi tribunaux épÉfeopaoi ta (Mita tM
criminelle. Jusqu'en 1381, les minime de son conseil m tin
dans un b.Uiincnl appartenant a l'é+édlé', lotit tel \<mix, en qu»
sorte, des évéques. Gett6 année, elle sortit d| cril.- JépWld
par la construction d'un hotol-de-ville ', Kl plus lard, m !
i de faire dans les jardins du palais épisrnpal l<* serment pres-
crit par la transaction de 1263. Depuis rellr époque, ccsermcf
fit sur la place de la cathédrale 2.
La même année où la commune construisit un lieu de n-union.
elle se donna un code de législation. «Jusqu'à cette époque.
« dit un chroniqueur contemporain, l'on n'eut point de remeil
« contenant les lois de la ville, et l'on jugeait au conseil d'après les
« usages; a leur défaut, chacun prononçait d'après son bon sei^
« A la vérité , le droit de la ville était écrit ; mais il était dissémim
« dans un si grand nombre de titres, que souvent l'on ne pouvait
«trouver la disposition dont on avait besoin, ce qui amenait
« toutes sortes de difficultés au conseil*. » Pour remédier à cet in-
convénient, la commune élut en 1322 douze hommes choisis
parmi les plus renommés par leur sagesse et leur connaissance du
droit et des usages de la ville. Ces douze législateurs se rendirent
dans la commanderie des Templiers , située dans une île du Rhin,
et y rédigèrent un code complet à l'usage de la ville. Leur obéi r
terminée au bout d'un mois , fut lue devant le conseil et l'assem-
blée des échevins des corporations ; et tout le peuple jura d'ob-
server le nouveau code 5.
Ainsi, dans cette seconde période, la commune s'était constituée
définitivement. Avec Tannée 1332 commence une période nou-
velle qui compléta la précédente en établissant le pouvoir sur le
principe de la souveraineté populaire. L'on a vu pm édemment
tout ce qu'il y avait d'aristocratique dans les éléments qui CO*>
stiluèrent la municipalité à Strasbourg. La part active que les
nobles prirent à l'insurrection de 1262 avait augmenté leur
' Voyez Kœnigshnven, Chronique d'Alsace, page 284.
1 Ibid..p. 308.
3 Wan vormols bette nicn uf (1er pfnlt/rn k< m bacfc ood
heit oder jederman nochsime sinne, Ibid. f, 3GG.
4 Ibid.
8 Ce recueil de loi» encore inédit , nomme- le livre de h villr ( $latlburk
*ervé dans la biblinttvquc publique de Stnsboorg. H f"» • en 4780
452
crédit au point de concentrer dans leurs mains l'autorité presque
loule entière , et dans les vingt dernières années qui précédè-
rent la révolution de 1332, le gouvernement avait dégénéré
en oligarchie. Deux familles, les nobles de Zorn et ceux de
Mullenheim , en possession des grands offices épiscopaux , se par-
tageaient alors entièrement l'adminislration et la nomination au
conseil. Non contentes d'usurper les prérogatives populaires, ces
deux factions exerçaient la plus odieuse tyrannie. «En ce temps-là,
« dit notre chroniqueur, le pouvoir était aux mains des nobles qui
« commettaient mille exactions envers le peuple. Parmi eux s'en
« trouvaient de tellement insolents, que si un artisan leur réclamait
« le prix de son travail , au lieu de salaire , ils l'accablaient de
« mauvais traitements. A moins de se faire serf de corps pour
« l'année et de les servir comme eût fait un vilain à la glèbe ,
« un homme des métiers ne pouvait se faire payer ce qui lui était
« dû*. » Une pareille tyrannie ne pouvait longtemps se maintenir.
Au milieu de leur prospérité toujours croissante , les classes indus-
trielles commençaient à sentir leur force. Dès l'année 1308, les
métiers avaient essayé d'arracher le pouvoir à leurs oppresseurs.
Se trouvant un jour réunis dans un repas de corps, les artisans
s'entretenaient des exactions du prévôt Nicolas Zorn. Échauffés
par leurs récits mutuels, tout à coup ils se lèvent et marchent, ban-
nières déployées, sur l'hôtel dit de la Haute-Montée, où se trouvait
le prévôt avec la noblesse. Celui-ci, accourant avec les siens, vint
leur barrer le passage. Un engagement eut lieu. Il en coûta la vie
à seize ouvriers ; trente furent blessés, quatre-vingts pris et bannis
à perpétuité2.
Forcés de plier sous un joug que la victoire avait rendu plus dur
encore , les métiers attendirent des circonstances plus favorables.
Elles leur furent offertes par les intrigues continuelles que ma-
chinaient l'une contre l'autre les deux factions. Ce fut à l'occasion
du conflit qui s'éleva entre Louis de Bavière et Frédéric d'Autriche.
1 Zu tlisen zitenstunt der gewalt dcrstette mittenander an den edeln und under den
edeln wart estHcber so boch tragende wen ime ein .. .antwergman phennige hiesch so
slug der cdelman den antwergman undgab ime streiche dran. Sus kunde under den
antvvergluten nicman wol bezalet werden cr machte sieb donne an eincn cdelnman
inder stat dem er jores dientc, aiso zu den dorfern ein geburc simc hcrren jfenct.
Kœnigshoven, Chronique d'Alsace, page 504.
3 Ibid., page 303 et 304.
Les Mullennetm s'éiaicni attachés au premiei de • m nnref , les
Zorn à son compétiteur. I.a \ uloire >Yl;m! déclarée | I
erédit dos .Mullenlieim s'.iernil d'autant, cl avec lui la j;il< *u A
lours rivaux. Tous les nobles <io la ville . t \ . i i « > t i I prit parti pour
l'une ou pour l'autre <le ces doux msiflOlU : Itfl
trente-deux familles de leur faction, les Mullenheim \in-t-.|ii
Chaque aimée des fêles extraordinaires, imili'es de lll.dir.
avaient lieu à Strasbourg le mercredi de la quati i
après Pâques. L'an 1332, tous les nobles s'étaient réonii dam un
jardin public, pour célébrer celte solennité. Au milieu du Inl qai
suivit le repas, une querelle s'éleva entre les deux familial
vales; on en vint aux mains: deux nobles périrent du rot»
Mullenheim, sept du côté des Zorn. L'exa8péralk>n était au
comble; de part et d'autre on se déliait, on se menaçait. A1
dans la crainte d'une intervention étrangère, les gens des in. -
tiers se rendirent chez le préleur en charge, et demai
dèrent qu'on leur livrât les clefs , l'étendard et le sceau de la ville.
Maîtres des issues et en possession des insignes de l'autorité, Us
songèrent que le moment était venu d'être libres et de prendre leur
part du gouvernement. Ils étaient forts de leur nombre , constitué*
antérieurement à la commune, égaux aux autres citoyens, saisis
de tous les droits qui donnent accès au pouvoir. La municipalité fut
organisée sur de nouvelles bases. L'ancien conseil composé de
vingt-quatre membres, tous nobles, fut déposé et remplacé par
un autre égal, en nombre, mais choisi indistinctement dans la m
blesse et la bourgeoisie. A ces vingt-quatre conseiller*, on adjoi-
gnit des assesseurs tirés des corporations que, pour fort ilier le parti
populaire , on éleva successivement jusques au chiffre de vingt-
huit tribus1 en forçant certaines professions particulières que les
nobles avaient admises dans leurs curies comme plus honorable*,
à quitter ces curies2.
En même temps que l'on augmenta les tribus populaires, on
' Voyez Kœnigslioven, p. 304 et 505, et sur les chiffres de» tribu», page 4 404.
1 Tels étaient les bateliers, les marchands de blé , cordier», charron* , pelletier* .
marchands de salaisons, maquignons, gourmet* et revendeurs de fruits En4~'
força également les orfèvres, marchands de draps, toim< li<r* et autre* a
curies, et la im-mc année on décida que k I artisan* qui , par l« I .la banque
ou par mariage, parviendraient a la noblesse, resteraient inscrits dans leurs tribu».
Voyez ibid., pages 307, 34 2, et note b.
454
diminua celles des nobles qui jusque-là avaient été au nombre de
huit. On abattit quatre de leurs lieux de réunion, construits sur les
terrains de la commune. Ces lieux étaient l'hôtel dit de la Haute
montée où s'assemblaient les Zorn , celui portant pour enseigne la
Meule de Moulin où se réunissaient les Mullenheim, et ceux du
Navire et de YÉpître1.
Indépendamment de leur entrée en majorité dans le conseil , les
métiers voulurent avoir un magistrat tiré de leur sein , spéciale-
ment chargé de les défendre , et qui, en qualité de représentant
de la souveraineté populaire , devait être le chef suprême de la
cité. Ce magistrat fut ÏÀmmeister 2. Dès l'année 1230, on trouve
mentionné dans les listes des conseils un maître des échevins3,
magistrature analogue à la précédente ; mais de même que les
corporations qu'elle représentait, cette magistrature était alors
dénuée de toute valeur politique. Le Schôffenmeister n'avait point
entrée dans le conseil ; ses fonctions se bornaient à convoquer les
échevins des corporations , lorsqu'il plaisait au conseil de les con-
sulter4. La révolution de 1332 plaça tout d'un coup ce magistrat
à la tête de la cité. Il devint président de la commune. Il convoquait
le conseil , y proposait les affaires et le premier y donnait son suf-
frage. Comme chef de l'état, il nommait les ambassadeurs de la
république, et était dépositaire des clefs et du sceau delà ville.
A la tête de l'ancien conseil étaient placés quatre maîtres tirés
de la noblesse; ils furent remplacés par quatre autres, également
nobles, et entre lesquels, comme précédemment, l'administration
devait rouler de trois en trois mois. Les fonctions du maître régent
furent de recueillir les voix au conseil ; c'est en son nom que se
publiaient les actes.
Cette nouvelle organisation varia pendant les cent cinquante an-
nées qui suivirent, mais sans jamais perdre son caractère démo-
cratique. On fit de nombreux essais pour satisfaire aux exigences
populaires et obtenir l'équilibre le plus parfait possible dans la
1 Ibid., page 507.
1 Ammanmeister, antwergmeister, magister opifîcum, chef des métiers.
3 Schœffenmeister, Voyez Chronique de Kœnigshoven, préface.
4 Wie dochmen vor einen antwergmeister gehebet bette , doch so stunt kcin gewalt
an ime wan das er die schoffele besamete so men ùt mit in ze rote wolte werden.
Chronique de k'a>nigshoven, page 50S.
455
machm gottvernenunlite. il y eut tantôt plus, tantôt n
membres nobles et plébéiens au conseil; les fonctions des mai!
delà dté durèrent plus «m moins de temps. I.n l'i 1 1
que YAmmcisler sorti de charge ne pnurniil êtW réélu qu'au boul
de cinq ans. Depuis l'établissement de la eommnne c'était l<
sortant qui élisait le nouveau ; en 1 133 , il fui décidé que 1rs mem-
bm plébéiens seraient choisis par les échevins i
les membres nobles continuèrent à être élus paiTattctefl COœ
Bu 1456, poo? faciliter l'intelligence des affaires aux DOUream
conseillers, on établit que la moitié seulement <iu codmH M
renouvelée chaque année» ce qui amena la biennalilé d<
lions pour chaque membre. En 1472, il fut décidé que les noble*
n'auraient jamais qu'un tiers des places au conseil. Ces riner»
changements préparèrent la forme définitive que reçut la consti-
tution en 1482 et qu'elle garda jusqu'en 1789.
Conformément au principe qui avait triomphé en 1332, le gouver-
nement fut basé sur l'existence politique des corporations d'arls et
métiers. Trois classes composaient la population : les nobles app
Constoffler1, les bourgeois, et les artisans2. Deux seulement furent
politiquement reconnues: les nobles etlesartisans; tous les bour-
geois, à quelque profession, libérale ou autre, qu'ils appartinssent,
furent tenus de se faire agréger à quelqu'une des tribus d'art» et
métiers. A cette condition seulement, ils furent admis a jouir
du droit de cité et des droits politiques.
Le conseil fut composé de trente et un membres : dix nobles ,
un aynmeister ou consul, et vingt plébéiens, représentant les
vingt tribus dans lesquelles toute la population fut répartie8.
1 Constabularii.
' Handwercker.
Voici les noms de ces vingt tribus : 4° celle des bateliers ou de l\inrrc ; —
marchands ou du miroir, primitivement au premier rang, tt remplacer en 4 474 par
relie des bateliers; — 3° celle des bouchers ou de la fleur; — 4° des cabarcticr* ou
des francs bourgeois: — S • des drapiers, comprenant les tisserands, foulons . mar-
chands et fabricants de drap ; — f>" des meuniers ou de la I. interne, .i l..qu. II.
agrégés les marchands de blé , gTainetiers, barbiers et chirurgiens; — 7° des char-
cutiers et marchands de salaisons ou de la Moresse, à laquelle étaient agrégés h
tiers et eordiers; — 8° des orfèvres ou des échasset , | Lqurlle étaient agrégés le»
peintres, vitriers, imprimeur-, libraire* «t n-lirur*; — 9° de* boulanger»; — 40» des
pelletiers ; — 4 4 » des tonneliers et brasseurs de bière ; — 42° de* tanneurs ; — 43- de»
rourmets, vignerons et marchands de vin, à laquelle étaient agrégé* les perruquim
4.56
D'après le règlement fait en 1456 , ces conseillers étaient re-
nouvelés par moitié, c'est-à-dire que cinq des conseillers nobles et
dix des conseillers plébéiens faisaient place à d'autres.
Les cinq membres nobles étaient élus par la totalité de l'ancien
conseil , avant sa dissolution.
Les dix plébéiens étaient nommés par les dix tribus auxquelles
appartenaient ceux qui sortaient de charge. Leur élection était faite
parles échevinsde ces tribus, au nombre de quinze dans chacune
d'elles.
Les dix conseillers plébéiens nouvellement élus, joints aux dix
anciens, et représentant ainsi les vingt tribus, élisaient ensemble
Vammeister ou consul, toujours tiré de la classe plébéienne et choisi
parmi six consulaires perpétuels , dont le même , d'après le prin-
cipe posé en 1416 , ne pouvait être réélu qu'après cinq années.
A l'instar des six consulaires, il y avait six préteurs tirés de la no-
blesse , dont deux étaient élus chaque année parmi les cinq nou-
veauxconseillers nobles. L'administration circulait entre eux de trois
en trois mois, de manière que, quand les deux nouvellement élus en-
traient en charge, les deux plus anciens cessaient leurs fonctions [,
Devenu un état presque souverain au quinzième siècle, la com-
mune de Strasbourg sentit la nécessité de séparer l'administration
publique de l'expédition courante des affaires. A cet effet, elle
créa trois collèges particuliers plus spécialement chargés de la ré-
gence, et dont l'existence fut confirmée par la constitution de 1482.
Le premier de ces collèges était celui dit des Treize2, élu en
1433 par vingt-huit échevins tirés de chacune des tribus d'arts et
métiers qui s'élevaient alors à ce nombre. Ce collège se compo-
sait de quatre nobles^ quatre préteurs), de quatre consulaires,
quatre bourgeois et du consul régent.
Comme le grand conseil , il était convoqué par ce dernier qui y
proposait les affaires. Les voix étaient recueillies par le préleur en
charge. Les Treize, dont les attributions avaient été définies par
— 4 A" des tailleurs ; — 4 5 " des maréchaux ferrants et serruriers ; — 4 6° des cordon-
niers ; — 47 ■ des pêcheurs ; — 4 8° des charpentiers et menuisiers ; — 4 9 des jardi-
niers ; — 20° des maçons.
• Voyez la charte du gouvernement dressée en 4 482. Chronique de KœnigshovcH,
page 4092. Cette charte appelée Schwœrbrief était lueet jurée solennellement chaque
année> après les élections, par tous les ordres de l'état.
a Die XIII p.eheirr.e rath ; Tredecim viri.
le collège suivant, connaissaient de toutes les affaires secrètes et
d'une Mmt6 importance, par eiempNh le II paii n ■>
formairut aussi le IrtNuwl d'appel des sentences du ri cil
La même année, et sur la motion -lu collège |utVn|rni , fui éta-
bli celui des Quinze l , composé de cinq nobles, parmi lesquels un
ou deux préleurs, et dedil bourgeois. Parmi ces dtnriefl
vaient figurer ni le consul en charge, ni aucun âm COllllMrt
ni deux éclievins appartenant à la môme tribu. Ton! mt\
vait avoir trente-trois ans. La présidence alternait tous le^
entre un membre noble et un plébéien. Les attributions de ce i "I
, réglées par celui des Treize , étaient de veiller M jn.inri.fi
delà constitution, à l'exécution des lois, à l'administration des (te-
ntera publics et à la monnaie. Il connaissait également des appels
des tribunaux des corporations, et exerçait la censure mr \êê mem-
bres du grand conseil et des tribunaux inférieurs.
Le troisième collège était celui dit des Vingt et un ■ , comp<
dans l'origine, de vingt et un plébéiens sortis du grand convil.
L'objet primitif de ce collège, dont la création remonte à Tannée
1418, fut de remédiera l'instabilité du grand conseil qui, à cette
époque, se renouvelait en totalité chaque année. Devenu sans ob-
jet depuis que l'on eut décidé que les fonctions de chaque con-
seiller seraient biennales, il fut réduit, après plusieurs varia-
tions, à un petit nombre de membres , savoir : un consulaire, un
conseiller noble et deux ou trois plébéiens.
Les trois collèges dont nous venons de parler étaient appelé*
les Chambres secrètes. Leur réunion formait ce qu'on nommait le
Directoire immuable 3, parce que les fonctions de leurs membres
étaient perpétuelles. Lorsqu'une place venait à vaquer dans I un
d'entre eux, le remplaçant devait être élu dans les trois joui
pris dans le collège immédiatement inférieur, ou dans le gl
conseil, ou parmi les échevins.
Ainsi donc , pour le système créé par la révolution de 133
régularisé par la constitution de 1482, les métiers domfoi
dans toutes les parties du gouvernement. 11 en était de même de
tous les tribunaux inférieurs. Chaque année I s des cor-
porations présentaient au grand conseil un certain nombre decan-
< Die unfzefhen mcUtcr ; Quindtcim un.
1 Ein und zwan/i
3 l)as bcstciuli^'C regiment.
i. ai
458
didats pour être répartis dans ce qu'on appelait le Petit Sénalei les
tribunaux et chambres inférieurs.
Déjà admis en majorité dans tous les conseils , les métiers jouis-
saient encore d'une autre prérogative de la plus haute importance.
En cas de partage au conseil et dans les circonstances intéressant
le salut de la ville , leurs échevins se réunissaient en une cour
suprême, nommée le Grand Conseil des trois cents échevins ',
auquel le gouvernement faisait appel ; et qui , en qualité de repré-
sentant de la souveraineté populaire, prononçait définitivement2.
Grâce à celte forme de gouvernement, si favorable au dévelop-
pement de toutes les industries, la cité arriva à l'apogée de la puis-
sance et de la splendeur, et dès lors elle fut sans rivale. Pareil
au droit de cité de l'ancienne Rome, le droit de bourgeoisie
de Strasbourg, entouré d'honneur et de franchises, fut Tune
des prérogatives les plus recherchées durant le moyen âge. Les
nobles et les seigneurs les plus puissants le briguèrent à l'envi.
Frappés de la sagesse de ses institutions , et jaloux de mettre dans
leurs intérêts une cité dont l'influence toute-puissante décidait du
destin de l'empire, les empereurs ajoutèrent à ses anciennes im-
munités des privilèges particuliers qui la placèrent à la tête des
villes libres. En 1355, Charles IV l'affranchit de tout péage non
autorisé par l'empire. En 1433, Sigismond anoblit en masse
toute cette population d'artisans , en accordant à tout habitant le
droit de posséder des fiefs. La même année, il voulut que la cité
devînt asile pour tous les proscrits , et , en 1435, il lui accorda le
privilège d'être jugée par austrêgues ou arbitres, droit qui assimi-
lait sa condition à celle des princes souverains.
Représentée, depuis sa révolulion, par une magistrature éner-
gique, la commune ne connaît plus désormais de pouvoir contre
lequel elle n'ose lutter. En 1350, elle défend la liberté de son
fleuve contre l'empereur et les électeurs qui veulent établir de
nouveaux péages sur la navigation ; elle barre le Rhin pendant
trois années, et force les seigneurs riverains à abandonner leurs
prétentions. Quelques années après , Charles IV lui ayant retiré,
par un article de la bulle d'or, le droit d'accueiliir des étrangers
1 Der grœssere von drey hundert maennern bestehende schoffenralh.
» La formule des décisions émanées de la cour des échevins, et confirmées par 1«
grand conseil et le directoire permanent était : Un$ere Ilerren, tncistcr und rat h $chôf-
f«l und amman.
# 159
si bourgeoisie, elle défend avec fermeté el coti pin*
ancien et le plus cher de ses privilèges, celui qtri raHfmflail en
quelque lorle à l'ancienne Homo, dont le droit de dté m i
naissait d'autres homes aue le mande. En l ISO, alla osai ai ban
sa noblesse qui refusait de payer l'impôt. Sommée, ai 1458 t
1Ï7Î , de contribuer aux subsides et de faire sri imni de fil
et d'hommage aux empereurs, elle non*
comme attentatoires a ses franchises et à ses libertés. En 1 i7 1 , :
prisant les menaces de Charles-le-Témcraire, elle siège au trihu-
nal des villes impériales de la province, qui condamn»- I II peine
de mort Pinsolent préfet du Bourguignon, Pin n de lfagenba< h .
qui avait osé traiter ses magistrats de vils artisans, et leur avait
annoncé que bientôt ils auraient un maître. .M.iis ( ■', >t surtout dans
le grand mouvement de la réforme que la commune déploie son
énergie et fait preuve de son amour pour l'indépendance par les ef-
forts au prix desquels elle achète la liberté de conscience. Dés
l'année 152C , elle s'allie avec l'électeur de Saxe et le landgrave de
liesse. En 1546, elle joint ses forces a celtes des confédérée <l<
Smalcalde ; en 15i8, elle rejette l'intérim, demande un conci!
envoie à Trente le plus éloquent de ses orateurs pour défendre sa
profession de foi. Toute-puissante alors, ce n'est plus comme d'égal
à égal qu'elle traite avec ses évéques. Dès Tannée 1490, l'empe-
reur Frédéric, en la dispensant d'obéir à toute juridiction ecclé-
siastique dans les choses civiles, avait porté un coup mortel à l'au-
torité épiscopale. La défense que fit Maximilien, en ir>!.%>, ;iu\
tribunaux épiscopaux de saisir et vendre les biens d'un bourgeois
sans l'autorisation de Yammeislcr, ola toute sanction aux juge-
ments de ces tribunaux. En accordant à la ville , en 1506 , le droit
de battre monnaie à son coin, le même empereur brisa le derniei
lien de sa sujétion. Devenus alors l'ombre d'eux-mêmes, les offices
épiscopaux furent successivement achetés par la ville. Des le
mencement du seizième siècle, Vavouerie lui avait été rendue. I
recette des péages, l'office de prévôt et celui de comte du palab .
engagés par l'évêque protestant (ieorges de Brandebourg, lui rw
tèrent définitivement acquis par le traité de Ha-uenau. cm lu an
1604. En 1681 , époque de sa réunion à la France, St
formait non-seulement une commune libre . mais une rentable
république , jouissant de tous le* droits de >ouvcraim ladale
qui constituent un état indépendant.
B. Bi-:i(MI\HD.
*
Ê T U » E
SUR
LA LANGUE FRANÇAISE,
A PROPOS DE L OUVRAGE POSTHUME DE GUSTAVE FALLOT '.
Quand on étudie les grammairiens du dix-septième siècle , on
ne peut s'empêcher, tout en admirant le savoir, le goût, le dis-
cernement de ces maîtres de la langue française , de regretter que
l'ignorance où ils ont été, à l'égard des premiers monuments de
notre idiome , ait parfois ôté à leurs travaux la solidité propre aux
œuvres fondées sur la logique et la raison. En flétrissant d'un dé-
dain systématique tout écrivain gaulois , ces philologues se con-
damnaient à appuyer leurs décisions sur le seul usage du temps où
ils vivaient ; cette méthode avait de graves inconvénients.
Ainsi, Ménage, Patru, Bouhours, Coeffeteau, Regnier-Des-
marets , Th. Corneille et les autres érudits de cette époque, ai-
dés de profondes études sur les latins , sur les grecs , sur les bons
auteurs modernes, sur les lois de l'analogie et sur l'usage , sont
rarement d'accord sur une question grammaticale. Chacun
d'eux professe une règle particulière , étayée par des arguments
spécieux ; chacun d'eux cherche à son opinion des sectateurs parmi
les gens de la cour, et si quelqu'un, souhaitant d'apprendre à
bien parler , s'enquierl dans les écrits de ces philologues du vé-
ritable beau langage, il trouve cinq ou six vérités contraires,
placées en équilibre parfait. Le plus habile de ces linguistes ,
Vaugelas, qui les a dépassés de beaucoup, et par le style , et par la
1 Recherches sur les formes grammaticales de la langue française et de se» dialecte*
au treizième siècle. Un vol. in-8'\ Paris, 4 859.
m
ilé, était contesté chaque jour f ci personne n'était MX] i
quand la Mollir le Vayer, bien inférieur .1 ce prit*
mairiens français, écrivait : « Les remarques de, M. de Vaut;
ne sont fondées que sur des sentiments particuliers. »
Tout en convenant de l'injustice de ce reproche , il faut recon-
naître que si Vaugelas eill , ainsi que ses contemporains, connu
l'histoire de la langue , on n'aurait pu le lui adresser, -
il aurait possédé pour la défense de ses opinions, des arguai
d'une valeur réelle , et dont l'absence donne 5 ses Remarque*
quelque chose d'arbitraire. Or, il est important pour non de
gnaler cette lacune et d'expliquer toute notre pensée a cet égard .
afin de faire mieux sentir l'influence utile des Recherches de Fallut
sur les formes grammaticales de notre langage au treizième siècle,
ouvrage que nous analyserons tout à l'heure.
Voici comment Vaugelas définit le bon usage sur lequel seul, il
fait reposer la pureté de notre langue : « C'est la façon de parler
« delà plus saine partie de la cour quand je -dis la mm
« comprends les femmes comme les hommes etc. Il esl cer-
« tain que la cour est comme un magazin, d'où notre langue
« tire quantité de beaux termes pour exprimer nos pensées , et
« que l'éloquence de la chaire, ni du barreau, n'auroil pa> lei
« grâces qu'elle demande , si elle ne les emprunloil presque tou-
te tes à à la cour. »
Ménage, de son côté, qui brillait au palais, préférait la ville;
Vadius était un peu cousin de Monsieur Lysidas et de ce h isso-
tin — qui parlait toujours de grec et de latin, et qui s'écriait
d'un air fièrement dédaigneux :
« La cour, comme l'on sait , ne lient |>.i- i l'esprit,
« Klle a quelque intérêt d'appuyer l'ifjiioianrc. »
Suivant Ménage, la langue doit être fixée d'âpre PanSl
latine, quant aux mots isolément considérés ; d*apréfl la gre<
pour le tour de la phrase et, dans ce qui concerne l'usai,
faut consulter les bons auteurs. (Ces mots, dans la bouche de Mé-
nage , signifient Gilles Ménage et nul autre). Malgré son éru-
dition, Ménage fait regretter plus que d'autres, «
l'ignorance de son époque au sujet des vieux textes de la langue
d'oïl ; car cet écrivain plus érudil que judicieux* s'égare 1
plaisir. Il est pénible de le voir fouillei l'ét] n ignol,
dans l'italien , cl procédant à l'aide dune fausse loi d'analogi
462
rencontre des Latins et des Grecs , nous enseigner, par exemple f
qu'il faut dire une salmandre dans un écrit familier , et une sala-
mandre dans les compositions relevées. Ailleurs, il trouve bon
de dire castonnade et non cassonnade, à <;ause de l'usage. Trop
souvent aussi, il préconise une méchante expression, parce qu'elle
est de Paris, tandis que la locution régulière est provinciale.
En somme, ces philologues qui ont presque fixé la langue, en
ont fait sous quelques rapports un objet de mode , en acceptant ,
par sympathie pour les gens de la cour , des locutions illogiques
qui sans eux n'auraient pu s'établir.
Peut-être ont-ils donné trop d'extension au précepte de Quin-
tîlien , aliud est latine, aliud grammaticè loqui; toujours est-il
que leur époque a vu se multiplier les gallicismes et se consolider
plusieurs des innovations de ces courtisans italianisés, contre les-
quels , moins d'un siècle auparavant, Henri Eslienne s'était pro-
noncé avec énergie.
Quelques années avaient suffi pour déplacer totalement la base
sur laquelle les linguistes fondaient autrefois leurs opinions ; Henri
Eslienne avait pensé tout autrement que ses successeurs, que Vau-
gclas, que Ménage, et loin de se modeler sur la cour : « La cour est la
« forge des mots nouveaux (s'écriait-il dans une lettre au président
« de Mesmes ), le palais leur donne la trempe ; et, le grand désordre
« qui est en nostre language procède pour la plus part , de ce que
« Messieurs les courtisans se donnent le privilège de légitimer les
« mots baslards et de naturaliser les estrangers (et ailleurs,
dans le traictè de la conformité du language françois avec le grec ) :
« J'ai raconté ces deux histoires , pour monstrer la pitié que c'est
« de courtisans qui n'ont point de lettres , et en quel danger ils ex-
ce posent leur honneur, quand ils se veulent faire valoir par
« leur language... etc.. De ma part, je puis assurer, avoir ouy
« souventes-fois , en bonne compagnie , de la bouche de ceux
« qui plus s'esecutoyent parler , et pênsoyent le mieux pindarizer ,
« des mots escorchez, aux quels il n'y avoit pas moins à rire
« que etc. »
Ainsi padait ce grand philologue , soutenant la cause de la
langue française , envahie de son temps par la mode italienne-
espagnole , comme elle l'est de nos jours par l'anglomanie ; son
indignation se montre à toutes les pages, et il fait même de cette
affaire une question d'orgueil national. « Messieurs les courtisans
« se sont oubliez jusques-là , d'emprunter d'Italie leurs termes de
« guerre (laissaos leurs prefrea ei aaoiea*)*., al d'ici a peu d'ans,
qui seraceluy qui ne pensera que la France ail nppns | ,,rt delà
« guerre en leschole d'Ilalie t quand il verra qu'elle usera «1
ternes italiens... Voila comment, un jour, les dis) i*kea«roe4 le
« brait davoir esté les rnaiafre
Les érmliis de ce temps voulaient < p i e le (sauçais hit la lan-
gue du peuple, du peuple entier, el non le parler d'une i
restreinte: ils la voulaient, cette langue, exempte de fard ■ de ca-
price , d'étiquette, et Henri Kslienne prétendait avec raison qu'a
vent de sortir de notre pays, nous devrions Oiir*» noirr pmt
mois et des façons de parler que nous y trouvons, « mi
« cher les uns aux autres : ce mot-là sent sa boulic , ce ui<>i-l i
« sent sa rave , ce mot-là sent sa place Maubert. ■
Pensée judicieuse que Malherbe s'est fait gloire d'e
plus tard dans les mômes termes. Ainsi le seizième si
appuyait ses idées philologiques sur le latin, sur le grec, sur le
fonds môme de l'ancien idiome de nos pères, à l'exclusion abso-
lue de la cour ; et l'époque suivante, sans toutefois décliner Pé-
tude de l'antiquité , considérait les courtisans comme U pria
source^du purisme et du bien parler.
Vaugelas eut peut-ôtre le sentiment vague et instinctif des jh
convénients de cette méthode , à le juger d'après un passage «In
premier volume des Remarques , lequel passage est un argumen'
victorieux pour'Ja^thèse que nous défendons. C'est à propos de l'ad-
jectif doué dont il soutient la valeur contre plusieurs paris
« Tous les bons écrivains (dit-il ) s'en servent ; el non-seulement
« les modernes, mais les anciens. Amyot le dit à tout propos.
« Sur quoi il faut noter que de tous les mots, el de toutes jeu
« façons;de parler qui sont aujourd'hui en usage, les meillet
« sont celles qui Tétaient déjà du temps d'Amyot , comme
« de la vieille et delà nouvelle marque tout ensemble. »
Vaugelas observe à un autre endroit que les tournure* de
phrases et les tropes usités dans les vers de F. Villon, loin
passé, ont en général bien moins vieilli que ce
nées à des époques plus récente», sous des plumes bien |
biles.
Comment les grands linguistes du plus beau siècle [illéi
temps modernes n'onl-ils pas conclu de celle observation qu
meilleur moyen de discerner, sans s'abandonner aux haï
caprice, les mois, les façons «le parlai propre
464
çais, était d'étudier ce génie dans son essence , de remonter à la
source faible encore , il est vrai , mais pure, et de se familiariser
aux instincts d'harmonie de ce langage , en faisant résonner son
clavier primitif!
De l'observation de Vaugelas jusqu'à cette pensée, il n'y a
qu'un pas , et ce pas qui conduit à une méthode complète , il a fallu
près de deux siècles pour le faire ; car il n'y a pas vingt ans qu'on
s'occupe avec fruit des travaux paléographiques. Leur brusque ir-
ruption a même troublé quelque peu le style du jour ; mais il est
permis de croire que si nos pères avaient joint ces matériaux dan-
gereux que nous possédons au riche butin de leur érudition, la
langue se serait conservée plus nationale , plus colorée, et que le
siècle où nous vivons ne la verrait point osciller comme la chose a
lieu.
Il n'était pas inutile , avant de soulever la couverture d'un ou-
vrage philologique différent de ceux que nous connaissons , de je-
ter en arrière un coup d'œil sur les anciens codes de notre langue
et de nous rappeler la manière dont ils ont été rédigés. Ces pré-
misses, d'ailleurs, dégageront un peu la route que nous devons
explorer; des comparaisons naturelles viendront l'éclairer et fe-
ront plus justement apprécier l'importance des travaux paléo-
graphiques en général et des recherches de G. Fallot en parti-
culier.
Seulement, et afin d'être impartial , nous devons ajouter que
ces linguistes du dix-septième siècle , forts de leurs excellentes
études sur l'antiquité, ont de plus été servis par un goût, par un
tact miraculeux , à l'ignorance près des documents historiques
que nous regrettons pour eux.
Nous avons choisi Vaugelas entre tous, comme leur prototype le
plus parfait. Cet admirable écrivain possédait pour traiter ces ma-
tières les plus exquises qualités. Son oreille était chatouilleuse,
son style noble , paisible comme son âme, simple comme il con-
sent dans les sujets didactiques, et c'est avec raison que Pélis-
son * , le défendant contre une attaque de Dupleix, écrit, à pro-
pos de ses ouvrages: «Non-seulement le style en est excellent
« et merveilleux ; mais encore il y a dans tout le corps de l'ou-
« vrage je ne sçai quoi d'honnête homme, tant d'ingénuité et tant
Hist. de i'Acad. fmu\
M i
« de franchise, qu'on ne sçaurait prêtant «Vmpêchcr «l'en aimer
i l'auteur. »
H est certain que nul ne Ta égalé; tous les grammairiens . Hou
hours, d'Olivet, l'abbé Régnier el les autre* oui procédé <!<• lui
Nous avons eu le bonheur de nous élayer de l'opinion même
dé cet homme éminent sur Villon et sur Amyot , ptMU Otiftatftr
l'utilité philologique des éludes sur le moyei i i-si lemps d<
suivre Fallût dans la voie de ses recherches , d'exposer le résultat
de ses travaux, et d'en déduire les conséquent 19.
Les formes grammaticales du vieux langage français n'ont pas
été jusqu'ici l'objet d'un traité complet, d'un travail homogène et
suivi. Soit que le sujet s'y prête difficilement, soit que l'étal daiKM
connaissances ne soit pas assez avancé, il n'en est pas moins vrai que
nul ouvrage ne mérite encore, d'une manière absolue, le liln
grammaire de la langue d'oil, ou delà langue d'oc. Il est singu-
lier que les savants étrangers se soient plus occupés de ces matière-»
que ceux de la France, et que leurs œuvres aient fourni plus de
matériaux à Fallot que celles de ses compatriotes. Denina , dans
sa Clef des langues,, fait mention des divers dialectes romans, ca-
ractérisés et classés par Fallot; et avant le Traité grammatical du
vieux français, par M. Orell de Zurich*, l'Allemagne avait déjà
celui de Wolf. A ces documents il faut joindre les travaux de
Frédéric Diez , de Schlegel , ceux d'ïmmanuél Becker, et surtout
les observations qu'il a consignées en tête de son édition du Fiera-
bras. Les remarques de Raynouard, sur le roman de Rou, avaient
aussi quelque importance grammaticale , ainsi que certains pas-
sages de M. l'abbé de la Rue , et de la préface de Berte aux
granspiês, par M. Paulin Paris, philologue d'un goût pur cl
n lairé. Le livre de M. Orell a beaucoup de mérite , mais plus
encore en Allemagne qu'en France, car sous le litre dé Yicu\
français, M. Orell rangerait volontiers, sous les mêmes loi^ .
un texte deWace, un texte d'Alain Chartier et même un l<
de C. Marot. Pour exécuter un travail plus précis, il
indispensable de choisir une époque déterminée < i
ireindre ses observations aux monuments «le celle i
un lel choix présente de grandes difficultés. Rien d'absolu n'in-
' \lt I'i.,ii/„m, h. ;i n.Oik V©riH
1-1, mm, Conrad von < ►rell. Z«iri< I
46G
dique l'âge d'un manuscrit; les signes spéciaux, inhérents à la
(orme de la lettre , varient non seulement suivant les années ,
mais encore suivant le caprice ou le pays du calligraphe. Tel
mot, telle façon de parler, usités en Bourgogne, vers 1250, sont
déjà surannés en Picardie ou en Touraine suivant Fallot , et les
causes d'erreur se multiplient avec les dialectes. Bien plus, les
règles grammaticales , quoiqu'elles soient constamment suze-
raines sur leurs (erres, se modifient comme les coutumiers, de
province à province, et pour un œil peu exercé, les formules se
perdent en des contradictions continuelles.
Pour écrire les Recherches sur les formes grammaticales de la
langue françoise et de ses dialectes au treizième siècle, il fallait
être doué d'un jugement prodigieux, et joindre à cette qualité un
grand esprit de méthode et une mémoire parfaite. Gustave Fallot
réunissait ces divers avantages et promettait d'être un jour un
homme fort distingué. Quand on songe à cette intelligence étin-
celante, éteinte, hélas, à Page de vingt-neuf ans, on ne peut
s'empêcher d'évoquer le souvenir de ces jeunes hommes dont parle
Pline , tendres rameaux sur lesquels s'épanouissaient de belles
espérances moissonnées dans leur fleur, et à qui le pieux regret
de Trajan élevait des statues. Aiguillonné par une curiosité insa-
tiable , Fallot travaillait avec un acharnement tel , que sa courte
vie avait déjà entassé les trésors intellectuels d'une existence de
cinquante ans. Il était parvenu à apprendre cinq ou six langues
vivantes; il se proposait même d'accomplir, sur l'ensemble des
langues d'Occident, un travail historique et paléographique du
genre de celui-ci , et c'est dans ce but qu'il s'était mis à étudier
les langues orientales. Comme il joignait à cet esprit d'investiga-
tion la clarté et la pureté de la forme , tout porte à croire qu'il eût
été , pour la science philologique , s'il avait vécu, ce que son cou-
sin et son compatriote, le grand Cuvier, a été pour les sciences
naturelles.
L'introduction aux Recherches annonce le plan d'un livre plus
étendu que ne l'est ce volume. Elle contient, sur la formation des
langues en général des aperçus ingénieux. Les langues , dit Fallot,
obéissent à deux lois; l'une naît du besoin de s'entendre , l'autre
de celui de l'harmonie. Leur analyse se partage en deux parties,
selon qu'elle a pour objet l'étymologie ou la grammaire. Passant
à des considérations rapides sur les diverses mutations que les
langues subissent , il les classe en trois époques distinctes dont il
iive partoul i mutations proviennent, à son
sens, Don pas du besoin de s'entendre , puisqu'elle*. l<
mais de celui de l'harmonie. Car, « de même que luit.
« qui reçoit les pensées , les veul claires , préi im'> : <!• rnrme ;mi
« l'oreille, qui les reçoit, a ses exigences; elle les \cut ban
« nieuses. C'est le besoin de celle harmonie qui régit k Kart
i langues, qui les rend mobiles, puis les fixe; c'est l'ai
•< progressive de celte harmonie qui les dénature el le- pei
De ces principes poses dérivent plusieurs conséquences , dé-
duites avec une force de logique et de style admirable I
ceau est parfait, on y sent la touche d'un maître.
L'auteur ensuite trace le plan de son livre , et nous ne saur
mieux , ni plus vite , en donner une idée qu'en le laissant parler.
« Je prends la langue française telle que nous la montrent lei
« textes de la première moitié du treizième siècle, et jednr-
« che à retrouver et à faire connaître les règles grammaticales qu.
« la régissaient alors.... J'ai traité successivement des huit ou
« neuf parties du discours En général, je n'ai dit que ce que
« j'avais vérifié, et même, si je puis ainsi dire, trouvé et décou
« moi -môme.
« Deux causes ont contribué à resserrer mon travail : la
« langue française, depuis le treizième siècle , a beaucoup chaa>
«gé,mais ses innombrables modifications, on peut l'affirme! .
« n'ont guère porté que sur des points de détail , sur les form
« Porlhographe des mots. Quant à lout ce qui est fondameui
« essenlieldansle langage, quant a l'esprit el à l'ensemble de la
« grammaire, quant à la syntaxe , quant aux formes «les plu
« aux constructions , à la logique et, comme l'on dit, au génie de
«la langue, l'identité esl complète Celte ressemblant-.
« langage dans le fond des choses aurait rendu inuliles aujour-
« d'hui, pour des Français, une foule de remarques ;jc
« donc appliqué à traiter , surtout dans le langage du
« siècle, les points par lesquels il différai! de celui du dix-sep-
« lième...
« La seconde des causes qui ont abrégé mon travail . «■>>! qm ••
« aussi souvent que je l'ai pu, j'ai renvoyé le I ta p*ttt
« maire du vieux langage français de M. Orell, qui a uns un
« particulier à l'exposition des formes des \erb.s de l 'anciea^e
« langue française. Celte grammaire est e\«ellenle M beau
« de parlics. >.
468
L'auteur passe ensuite à des considérations essentielles sur la
formation de notre langue et sur ses dialectes. Il est indispen-
sable, pour l'intelligence de la partie grammaticale, de les résu-
mer en peu de mots.
Deux langages dislincts, la langue d'oc et la langue d'otï, sont
nés, après la chule de l'empire, de la corruption du latin, qu'on
cessa peu à peu de parler dans la Gaule , et des idiomes des con-
quérants du Nord. Les provinces de la langue d'oïl sont celles que
l'invasion germaine a remplies de barbares qui n'envahirent pres-
que pas celles de la langue d'oc. De ces deux idiomes, le premier,
celui du Nord, est notre vieux français , qui dans tous les pays si-
tués entre la Loire et le Rhin , s'est formé d'une manière uni-
forme, quant aux éléments, mais multiforme, quant aux détails.
Lorsqu'on a commencé d'écrire en langage vulgaire , chaque pro-
vince avait son dialecte , comme le prouvent encore les patois.
Plus tard, la langue-mère s'est dégagée de ces divers dialectes ,
qui, au treizième siècle, régnaient côte à côte, sans que nul pré-
dominât sur ses voisins. L'influence des Francs sur la forme
grammaticale du langage a été très- restreinte; mais la langue
francique a exercé un tel effet sur la prononciation et sur la
I forme des mots , qu'on peut dire que c'est la prononciation ger-
maine qui, en France, a dénaturé le latin. Aussi les différences
dialectales qui existent entre les provinces pèsent principalement
sur la prononciation et la forme des mots.
En classant ainsi les formes par dialectes, Fallot a trouvé le seul
moyen possible d'ordonner cette langue enfantine, dont les voca-
bles semblaient naître, se modifier, et se façonner comme de la
cire, au gré des écrivains de ce temps. Ils écrivent quelquefois le
même mot de vingt manières différentes ; et aucun livre n'explique
cette incroyable exubérance , dans ces ouvrages où jamais ne se
trouvent indiqués ni la date du lieu, ni celle de l'année, ni le
nom de l'auteur. Jusqu'ici donc, les philologues, considérant les
nombreux manuscrits de celte époque comme les capricieuses et
innombrables combinaisons des nuages du ciel, s'étaient effrayés
de l'idée d'un classement; la pensée de séparer les divers dia-
lectes et de les reconstruire ne leur était pas venue.
Il fallait débrouiller ce chaos. La matière a semblé si délicate
à Fallot , que loin de se fier aux manuscrits , pour la distinction
des dialectes , il a fondé ses observations sur les collections de
chartes françaises originales du treizième siècle, déposées, soit
199
à la Bibliothèque rojalf, soit aux tohfree. Ces acte».
on le sait, sont daté* du lieu , <iu règoe, mveiil m
mois et de l'an. Il a joint a C6I matériaux quelque < aiiul
imprimes, et ses éludes sur ces documents l'ont conduit I -I'
le sol de la France en trois grands dialectes prit* ip.uix, au\.|
se rattachaient les autres par leurs caractères particuli«(v
règles grammaticales étaient les mêmes pour tous. Ces trois
leclcs, désignés sous les noms de Normand , de Picard el de
Bourguignon, ne correspondaient pas d'une façon exacte Ni
limites des provinces où on les parlait; les Croolièrei eonjtl
tuaient des mélanges, mais chaque pays rapportait son idiome aux
trois types susnommés, ainsi qu'il suit : la Bretagne, le PerclM
Maine, l'Anjou, le Poitou et la Saintonge, relevaient du dial
Normand. A la Picardie se rattachaient l'Artois, la 1 •'landre. le
Hainaut, le Bas-Maine, la Thierache et le Helhelois. L'empire du
Bourguignon était le plus vaste, il embrassait les contrées sui-
vantes : Nivernais, Berry, Orléanais, Touraine, Bas-Bourbonnais.
Ile-de-France , Champagne, Lorraine et Franche-Comté. Qe tni-
sième dialecte est proprement celui du cœur de la France ; c'e>i I.
vrai langage français, et telle est la dénomination qu'il convenait
de lui donner. Les caractères qui les distinguent entre eux sonlasseï
tranchés. Ainsi le Normand rejetait Pi de la plupart des syllabes en
te, ier, air; il écrivait derrere, lesser, plere, etc. En général, il
substituait les formes sèches à la plupart des formes mouillées. Il
écrivait par un u simple la plupart de nos syllabes en ou , eu, oi,
on, or, o, etc. Lee final s'y changeait souvent en d : fudau lieu et
fut. Les diphthongues y sont rares ; a-u s'y prononce d'une façon
dissyllabique. Le Normand subsilue et ou e à Pot français : il <li-
seit, il feseit. La désinence en ai est comme une fusion de lot
bourguignon avec Pet normand, et à ce propos, il e>( feofl d'ob-
server que le premier qui ait proposé de substituerai a Pancn
orthographe des imparfaits a été un Normand, Nicolas H.rain'. Il
est bon aussi de noter que cetleorthographe, blâmée par quelque
auteurs actuels d'une haute valeur, tels que Ch url< M Nodier, La
mennais, etc., a été imposée à l'ouvrage posthume de l'allot par
la direction de l'Imprimerie royale.
Le caractère du dialecte picard est en opposition formelle •?*
Nouveik-. remarque* Mir la ' • l$e- Rouen, 4C75.
470
celui du normand. Le langage de la Flandre française remplace
les sons les plus grêles, les plus étriqués, les plus secs, par des
intonations pleines et lourdement sonores.
Le dialecte français (le bourguignon) ajoutait volontiers un i
aux initiales médiates ou finales en e fermé ou en a pur : Bien-
heureis, bienheuré ; demanda, demandé; gouverneir, gouverner;
lipeire, le père; lai, la; bleit, blé; acheteir , teils , asseiz.jai
(déjà); pouretei « L'o,dans toutes les syllabes, hormis dans
« celles où il est suivi d'un r, était en ou dans la Flandre , et en
« oi dans la Bourgogne. Bon, Bourgogne, deviennent donc boun,
« Bourgougne; ou boin, Borgoigne. »
A la suite de cette étude, Fallot commence à retracer les
lois grammaticales relatives aux neuf parties du discours , et il en
traite suivant l'ordre ordinaire qui lui semble le meilleur, le
plus logique , et à nous aussi ; car elles ont un enchaînement na-
turel et non pas arbitraire. Il suffit, pour s'en convaincre, de lire
la dissertation ingénieuse de Scaliger sur cette matière.
Le livre de Fallot et les autres traités grammaticaux du même
genre ont, dans l'étude du français , comme on peut le voir déjà,
une importance réelle. Mais comme les recherches de ce genre
sont assez récentes, comme on ne leur a pas encore bien assigné
la place véritable qu'elles doivent occuper dans la lexicologie fran-
çaise, il y a lieu non -seulement de prouver la valeur historique
de ces travaux , mais encore de constater la réalité du principe sur
lequel ils sont fondés.
Bien des gens, élevés aux idées du dix-huitième siècle, nient
l'existence régulière de l'ancien français, qu'ils regardent comme
un grimoire inintelligible , semblable , ou à peu près , aux gro-
gnements des humains , « au temps que les testes parloyent. »
La langue, avant Villon, leur apparaît comme une nuit épaisse ,
sur laquelle s'élève ce poëte, comme une faible lanterne, pour
éclairer un petit sentier perdu, pour débrouiller l'art confus de
nos vieux romanciers.
Cette confusion, Boileau ne l'attribuait sans doute qu'à Y art
poétique des maîtres du treizième siècle , mais on a donné trop
d'extension à cette parole ; si bien qu'il n'est point inopportun d'ex-
pliquer que, considérés au point de vue philologique purement et
simplement, nos vieux romanciers ne sont point confus et que
sous ce rapport, Yillon n'a rien débrouillé. Ses deux Testaments,
'.7 1
pièces des plus original** qui soient uu monde, n'ont aucun rap-
port avec Vart des romanciers, m avec relui d< n lui
acool€ peu pertinemment. Villon et! le derniei de CCttl qui «.m
SUIVI les règles de l'ancienne langue d'oil , et qui oui su 1rs ap-
pliquer à propos. Sa langue ne s'était maniérée m | là
ni en Italie, el ce poêle ea( demeuré irs-pur, très-jeune, en i
paraisnn de Ronsard, de Rabelais el de .M ami lui i
II nous appartient donc, en dehors de l'ouvrage que nous n
lysons, de prouver qu'il exislait une grammaire lin
zième siècle et même auparavant, lue telle déflaOQfta
d'autant plus importante, que les deux loni nous Mtnimo
les lils ont admis une opinion contraire, el que de nos jours la
plupart des savants ayant hérité, à cet égard, des croyances de |
pères, nient volontiers le principe fondamental des ouvrages du
genre de ceux d'Orell, de Wolf, de Fallut , etc...
Nous sommes parfaitement de l'avis des grammairiens du der-
nier siècle et du nôtre, quand ils refusent de considérer l< ir;m-
cais du treizième siècle comme une langue bien constituée. Entre
la langue de Boileau, de Corneille, de La Fontaine, de Molière et
celle de Rutebeufou de Vilhardouin , il n'y a certes aucune com-
paraison à établir. Néanmoins, prétendre que dans ce dernier
idiome il n'existait point de règles, parce qu'il n'exilait poÉM Ae
littérature, c'est tirer d'une opinion erronée une conséquence ima-
ginaire, c'est nier une des bases de la philologie compai
c'est annihiler la valeur des études paléographiques et efl
d'un seul coup tous les documents littéraires que ces études api
exhumés depuis vingt ans. Cet art des romanciers était loin de la
perfection ; il en est de même de leur langage, qui ((pendant
était à coup sûr assujetti à des règles, plusieurs desquelles sont
demeurées immuables. Le chevalier de Jaucourt et les en< y< 1 -
pédisles pensaient frapper de mort cet idiome en le qualifiant de
latin dëfiyurè. Ne peut-on pas en dire autant de notre langage
actuel; et qu'est-il donc, si ce n'est «lu latin tran>t ai le
mot défiguré ne représente à notre esprit aucune image précise)?
La grammaire du treizième siècle ( s'il en exista toc . et qui-
conque a réfléchi sur la philosophie de l'histoire ne peut guère en
douter) dut être en proportion avec Pétai du langage dont elle
était le code ; elle ne fut sans doute ni plus ni moins araucéa |M
1 idiome dont elle enregistra les caractères.
Reste donc cette question en litige, question qu'on n'a pa^
472
solue, et bien importante cependant, puisqu'elle touche au fond
des éludes philologiques : existait-il alors des règles de gram-
maire ?
La raison indique qu'un langage , pour être intelligible
( et c'est la première condition de son existence) , doit s'appuyer
sur certaines lois immuables. Or, ces lois n'ont pu acquérir
aucune puissance, aucune solidité si elles n'ont été écrites.
Matériellement, il est impossible qu'une langue parlée et écrite
se soit jamais passée d'une grammaire quelconque , modifiée
comme les lois civiles des peuples , avec leurs mœurs et leur
culture , mais en accord parfait avec leur besoin de s'entendre, et
disons plus, avec celui de l'harmonie, besoin qu'ont ressenti toutes
les nations nées avec des instincts musicaux. Nous sommes trop
peu par nous-même pour oser, de notre seule autorité , attaquer
le jugement des siècles , quand bien même il serait fondé sur une
erreur ; aussi , pour plaider cette cause , chercherons-nous une
parole plus imposante que la noire et nous la puiserons dans l'En-
cyclopédie même. Voici ce qu'on y lit à l'article Grammaire, traité
par Douchet et Beauzée. Celte concordance entre notre opi-
nion et celle de ces érudits , dont le point de départ est bien éloi-
gné de celui de l'école philologique dont Fallot fait partie , nous
semble concluante et victorieuse : « Toutes les langues assujettis-
« sent indispensablement leur marche aux lois de l'analyse logique
« de la pensée ; et ces lois sont invariablement les mêmes partout
« et dans tous les temps, parce que la nature et la manière de
« procéder de l'esprit humain sont essentiellement immuables.
« Sans cette uniformité et cette immutabilité absolue, il ne pour-
« rait y avoir aucune communication entre deux individus quel-
« conques , parce qu'il n'y aurait pas une règle commune pour
« comparer leurs procédés respectifs. »
La raison seule , en ces matières , nous paraît si forte , que nous
ne craignons pas d'armer contre nous un nouvel adversaire , en
condamnant une pensée de l'auteur du Dictionnaire philosophique.
Il affirme qu'au seizième siècle , la syntaxe était abandonnée au
caprice. Eh quoi, Voltaire croyait-il que Marot, que Brantôme,
que Montaigne avaient écrit au hasard, sans nulle syntaxe, du vi-
vant de Dolet qui rédigeait un traité de prosodie française, et du
vivant des Etienne, les plus grands philologues de France! Si
une telle assertion était fondée, ne sent-on pas qu'il faudrait
une élude spéciale pour comprendre la syntaxe de chaque écrivain ,
%
Si <>n veut appuyer ces ratsoni ur des faits, nous «lu •
l'on a exhumé des monuments de la langue d'oc, d. n règles gr
maticales qu'on n'ose pins contester Ça sérail la < hosc la plus sur-
prenante du monde, si la langue d'oil a\ai< 1
grammatical sa voisine, qui «mi avait un. Kl elle possédai!
ment une grammaire , puisqu'on la retrouvée EUH l«-s monument*
de celle époque. On a môme reconnu deux grammaires atan
cales du moyen Age, calquées (sauf pour ce q I au
génie moderne), sur les grammaires latines, oéàlBW l'idiome néd-
latin dont elle senseignent les règles. Cëa <leu\ traités, nos
leurs les connaissent , car ils ont été publiés pour la p i- i>
dans ce recueil , par les soins de M. Guessard.
Cette publication, h«1lons-nous de l'avouer, est ni notre meilleur
argument; elle nous donne l'appui d'un fait irrécusable et non*
permet de disserter sur les anciens traités grammaticaux, dont
l existence se trouve ainsi constatée, à rencontre des maîtres .lu
siècle dernier.
Nous ne regrettons pas d'avoir été conduit à Ces défcloppe ■
menls indispensables; car il était impossible d'aborder neiiemenl
l'analyse d'un ouvrage fondé sur des principes contesta, ,i\,mi
d'avoir préalablement démontré qu'on avait b<1li sur un terrain
véritablement solide.
De l'Article. Duclos , dans ses remarques sur la gramm
générale, observe avec justesse que la langue française n'a pas
de déclinaisons. L'auteur des Recherches, jugeant au potnl dé
du treizième siècle, trouve qu'elle n'est pas étrangère ;m\ décft*
naisons. «Née d'une langue qui se déclinait, elle en a retenu
« quelque chose, et dans son premier état de culture, elle avait
« gardé bien plus de rudiments de l'ancienne langue latine qu'elle
« n'en a conservé, et que nous ne lui en voyons à présent I
« français était alors un intermédiaire entre les langues qui ont la
« déclinaison propre et celles qui ne l'ont pas
Ceci s'applique à l'article, au pronom et même au Mibstaniit.
En général, l'article le s'écrivait H, quand il était rojet, < i
loti, s'il devenait régime. Les traces de la forme de linatnire sont
iei manifestes entre le nominatif et l'accusatif. Fallol observe qn'au
treizième siècle, celte règle était si rigoureus.in.nl snn
que les formes lo , lou , le , employées comme nominatifs dans un
texte, doivent en faire SUSpectei !'an< irnmMé. Le génitif fut
474
successivement del, dou, du et dau dans le Poitou seulement.
Les formes de l'article au féminin ont peu varié et sont analogues
dans les trois dialectes. Cependant, en Bourgogne, le nominalif li
était des deux genres, et la déclinaison féminine est li, delà, à la,
la. Vers 1220, la nominatif commença d'être en usage. La Bourgo-
gne a souvent, comme nous l'avons indiqué plus haut, écrit lai, de
lai, à lai... Quant aux formes du pluriel, elles ont été constituées de
bonne heure, et ont subi peu d'irrégularités. Les datifs ont été as ,
es, aus, ens, ons. On trouve dans quelques textes de la. basse Bour-
gogne, et notamment dans Gèrars de Viane, los à l'accusatif mas-
culin du pluriel. Ces diverses lois sont sujettes à des exceptions , a
des déductions que nous ne pouvons établir ici, sans tomber dans
la prolixité. Chaque exemple est coordonné à la série de faits à la-
quelle il se rattache.
La syntaxe de l'article a toujours été ce qu'elle est à présent ,
quant au fond , et les différences reposent sur certains points de
détail. C'est la suppression de cette particule au nominalif, au
génitif et au datif , suppression capricieuse et souvent fondée sur
des motifs euphoniques. Ces élisions, derniers rudiments de l'ori-
gine latine de notre langue , se perdent à mesure qu'elle s'éloigne
de son époque primitive. A la suite de certaines prépositions, telles
que dans, sur, on mettait le régime indirect au lieu de l'attribut
simple et l'on écrivait enz es preiz, dans aux prés, pour dans les
prés. C'est un vieil idiotisme qu'on regardait comme élégant.
Dans ces temps où la langue se formait en tâtonnant, on se
méprenait sur les propriétés du mot. C'est ainsi qu'on substi-
tuait souvent l'article au pronom démonstratif. On disait : « por la
« terre la (qui est celle du) rei, et la (celle de) monsire Edward
« garder. » Le roman de Gérard de Vienne en présente un exem-
ple plus dair encore; il s'agit d'un comte qui questionne Roland
sur son épée :
« Sire Rollan, dist li quens Olivier,
« Est eeu Joiouse, la ( celle de) Kallon à vis fier
« Don vos saveiz si riches colz paier ?
« — Nenil, biau sire, dist Rollan le guerrier,
« C'est Durandart, m'espée a poig d'ormier. »
Cet ancien usage de l'article s'est conservé dans l'italien et dans
l'espagnol. Souvent on mettait l'article devant le pronom démons-
■
trahi'. Les roux, les celles, ainsi que devant !<• pUBHOI pOMeetii
trouve dans la traclnrlion d«'s sermons de saint i, , i,
ministre de la sue cruclteit. •
Ceci provient de ce qu'on distinguait mal encore, mm, ,
géll , «K* b mien, le tien, le sien, quanl à leui emploi |
culicr. « C'est là un (rail de conformité de plus cnlri %ne$
néolalines ( observe Fallot) à joindre h ceux que ^
souvent rassemblés. »
Peu à peu, des formes contractes, mes pour me les, nés pour
M les s'introduisirent dans le langage, spccialemmi m Nor-
mandie et dans l'ouest, où elles marquent la liti du trehi
siècle.
Des substantifs. Commençons par l'exposition (Ton* règle
célèbre même parmi les gens élrangers aux travaux paléographi-
ques , règle dont la découverte nous a rendu la clef de la gr.nn-
maire des idiomes romans. Nous laisserons parler l'aulcof des He-
cherelies.
« La langue française n'a jamais eu , pour les substantifs des
« deux genres, qu'un seul mode de flexion : l'addition iI'iiii
« nal au thème du mot.
« Mais, selon la belle remarque de M. Raynouard, (gramm.
« rom., ch. II , p. 26. ) , ce s placé à la fin des substantifs, n'a pas
« toujours servi à marquer le pluriel et à le distinguer du sinijuln i .
« Cen'estguère quedepuislasecondemoilîéduqualorzièm<*si
« qu'il a commencé à se réduire à cet usage. Auparavant . cl de-
« puis les temps primitifs de la langue, les substantifs prenaient
« un s final , lorsqu'ils étaient sujet ou nominatif de la plir.i-
« singulier, et lorsqu'ils étaient régime au pluri.l. H lienl
« sans s final, (c'est-à-dire en leur forme de Ihène pur, lert-
« qu'ils étaient sujet au nominatif au pluriel, et régime au iln-
« gulier. Ainsi , primitivement , ce n'était pas les nombres que le
« s final servait à distinguer en français. »
Cette règle fondamentale, caractéristique de la pri po-
que de notre langue a été retrouvée par M. Kaynouanl. Die
commune à la langue d'oïl et à la langue d'oc, et on la voit en
général confirmée par les deux grammaire de celte époque, pu
bliées par la société de l'École royale des Charles. Cell
conslanle jusqu'à 1300 (on l'a reconnue dans un lexh* pièfrl <!<•
1133) , est un des meilleurs moyens de déterminer l'âge des i
nusrrils. Plus elle est strictement observée, plus le '«vie eut un-
476
cien. Son altération va croissant avec la multiplicité des copies
« et tout manuscrit français où elle n'est plus suivie avec
« quelque exactitude est une copie postérieure au quatorzième
« siècle. »
Ici, plus qu'en nul autre endroit, l'empire des déclinaisons la-
tines, dont notre langue a secoué le joug , laisse voir ses ruines.
« Il est évident que cet emploi de la flexion en s a été le premier
« essai des langues vulgaires, cherchant à se donner des règles au
« sortir du latin. » Raynouard pense que nos pères, sur ce point, ont
procédé sous l'inspiration de la seconde déclinaison romaine ; met-
tant le s au singulier comme à domïnus , rotant à l'accusatif du
singulier et au nominatif du pluriel, dominum, domini, et le re-
plaçant à l'accusatif du pluriel (les sires , dominos). Celte opi-
nion de Raynouard est d'autant plus fondée, qu'elle explique seule
ce principe , trop systématiquement ohservé pour qu'on puisse le
considérer comme un fait simple et isolé.
Cette règle du s de flexion est d'une importance primordiale
dans l'étude de notre langage, sur la formation duquel elle a exercé
une influence considérable , en donnant lieu à divers corollaires as-
sez curieux et parfaitement inconnus jusqu'ici. Ménage , Vaugelas ,
et le premier surtout, auraient, comme nous le verrons plus
tard , beaucoup gagné à la connaître.
Nous avons dit que les Français du treizième siècle sacrifiaient
volontiers à l'euphonie les désinences des mots, et que l'harmonie
du langage n'est point une trouvaille des siècles derniers, comme
l'affirment ceux qui prétendent à l'avoir inventée. On va recon-
naître ici les efforts de nos aïeux pour atteindre , dès les temps de
Philippe-Auguste, à ces résultats. Ces remarques sont très cu-
rieuses.
L'addition du s au nominatif singulier donnait lieu souvent à la
contraction du radical. Ainsi , le mot comle , licuens au nomina-
tif, devenait le conte à l'accusatif, libers, le baron , quand il était
régime, devenait lebairon; limonz, le monde; liglous, le glou-
ton. Ceci est de la déclinaison pure ; mais ces bizarreries n'attei-
gnaient pas tous les substantifs et l'on ne saurait, à cet égard, établir
aucune règle. Parfois l'irrégularité était plus étrange. Liprestres ,
le prêtre, dès qu'il cessait d'être sujet et au singulier , s'écrivait
ainsi : leprovoire, al pravoire, as provoires, etc.. Ces caprices
prouvent que les auteurs de ce temps étaient gouvernés par une
lexicographie (rès-débonnaire. Fallot a cherché à régulariser ces
anomalies, d'après un certain nombre d'observations; mai» sa
formule ne nous paraît que spécieuse.
Ces irrégularités feront nâieoi eoneetoif celles dont il nous
reste à parler, el desquelles l'auteur des H trou
vit les causes avec une rare lucidité.
a Les substantifs doni le radical se lerminail M mt en s*, nu an
« m />, perdaient le e, ou le p devante l llexion el changeaient
« m en »... > :fum, fumée, était au nominatif du singulier, /»
fuus. Dans ces mots à trois formes, l'accusatif pluriel Û&H
distinct du nominatif singulier, en ee qu'il ne prenait pas le
que le .s s'y ajustait au radical pur. Plus lard , m « parut tlffl
pour indiquer le nominatif, el on retrancha le s au singuln r
Au treizième siècle, la langue commençant à se polir ,
sonnes désinentielles , c , d , f, g , p , se perdirent toujours devant
le s final : li bues , dcl buef, le bœuf, du bœuf.
Celle règle, conséquence évidente dune considération orlholo
gique, est uniquement fondée sur l'euphonie dont on ressentait
déjà les charmes.
Les substantifs des deux genres en t final perdaient invariaMe-
ment le t devant le s, el pour marquer la suppression de < e t , on
remplaçait le s de flexion par un z : li espiriz, iesjn'rtt de vie. On
agissait de même à l'égard du d final.
C'est de là que proviennent nos substantifs féminins en é el qui
primitivement se terminaient en et, en exl et en éd. Le t a fini par
être supprimé et le z qu'ils prenaient au nominatif n'a dispîfl
qu'au dix-septième siècle; il y marquait encore le pluriel, par
une exception dont telle est l'origine véritable. Pascal écrirait
core : vos bontez, les siècles passez , el il ignorait pourquoi le $ de
siècles se changeait en z au pluriel masculin du participe en é.
Les érudits de ce temps ne savaient pas plus que eettl du
nôtre d'où provient le pluriel en aux ou en
tifs terminés en ail, en al ou en el. Ces Aéstotl
dures par l'addition dus au nominatif singulier, s'adoucirent dès la
fin du douzième siècle el perdirent de leur Siebel
/final fut maintenue pour les cas où l'on < on cr\.ni le radial pur;
mais au nominatif singulier et à l'accusatif pluriel , on a< « ola les
à des sons en eu, en ou et en au. Le* BMtS M W Mil.irmt le même
travestissement, et on dil limaus el le mal , comme KatJfM el le
soleil.
Depuis lors, il es! arrivé que des mots en al ou en ri ont perdu
478
tous leurs cas en /, et ont été reconstruits d'après leur nominatif su-
jet ; les mois pel, chalel , coutel, se sont effacés de la sorte et Ton
dit peau , couteau , château , etc..
Ce que nous avons présenté pour les formes contractes du ts repré-
sentées par le z final , s'applique par analogie à une autre série de
vocables. La règle que Fallot pose ici nous conduira à un rappro-
chement assez piquant. Il s'agit de l'introduction du x final au
lieu du s au pluriel de certains mots, tels que deux , lieux, feux ,
chevaux, etc....
Très-anciennement (avant la fin du douzième siècle), les mots
dont le radical finissait en ai, el, il, ol, oeil, eil, o?/, formaient leurs
cas en s d'une manière contracte , en rejetant le i, parfois même
le u final, pour se terminer par la voyelle pénultième suivie du s.
Mais pour distinguer ces mots, accidentellement terminés en
voyelles à raison de la suppression du /, de ceux à qui cette ter-
minaison en a, e, i, o, était naturelle et propre, on imagina de
substituer le x final au lieu du s à ces désinences primitives en
als, en aus, en eus, etc.. Ainsi le x représenta les groupes ls> us,
comme le z avait remplacé ts ou ds.
II est probable que les écrivains contemporains de Villon, d'A-
lain Chartier, de Monstrelet , avaient ouï parler de celte règle
dès longtemps perdue, comme d'un fait historique, comme d'un
exemple curieux de ces effets qui survivent des siècles à leurs
causes premières. Ce qu'il y a de certain, c'est que sous Louis XIV,
personne au monde n'en soupçonnait l'existence; si bien que le
grand roi, curieux d'avoir la raison de ces pluriels irréguliers, n'y
put réussir.
L'anecdote est assez comique , et peut faire apprécier l'igno-
rance dont nous accusons les philologues de cette époque, à
l'égard des origines du langage. Ménage en fait mention au tome
premier de ses observations , et il rappelle bravement celle cir-
constance où il pense avoir fait preuve d'un grand savoir.
Celte question du grand roi avait déjà mis au bout de leur fran-
çais les plus habiles de la cour. « Personne n'ayant pu rendre
« d'autre raison de cette orthographe bizarre que le caprice de
« l'usage, on me fit l'honneur de me consulter là-dessus, dit
« complaisamment Ménage, et voici ce que je répondis. »
Dieu vous préserve de la réponse de Ménage! Elle dure quatre
pages mortelles, où sont cités tous les grecs de la Grèce et tous
les latins de la latinité. C'est bien ici le cas d'embrasser Vadius
m
pour l'amour du grec. Le fol rus rie << -( .nnin.ui un est m élran-
gênant farci de mois, qu'il les fout lire plusieurs fois pour
urriver à entendre ce «ju iN >i-uilieul, ri pour découvrir qu'ils
ne signifient rien. Louis M Y riul éire I jamais dégoûté des
questions grammaticales ; mais l'honneur rie In m ieu« 8 A •nu-urait
sauf, Ménage n'était point resté court , el bien nu (oui ru
moins, on peut exprimer de ce grimoire trois nrin
nions : 1° Notre savant pense que cex final a pour but rie « n
« quer l'étymologie ries mots en roppelunt leur orthographe la-
« line. » Apparemment le mot cieux lui rappelle cœlum «pu- cteui
ne lui rappellerait pas. 2° // ne serait pas surpr> 'Ue façon
d'écrire provînt de la prononciation italienne riu ..-en s. -\" Il sup-
pose « qu'on a usé rie cette lettre a cause de l'effet agréable qu'elle
« fait à la vue, à la fln ries mots. »
Henri Eslienne n'avait pu, un siècle auparavant, rendre raison
rie celle anomalie; et Jacques le Pelletier son contemporain,
sur ce même propos raconte d'un ton bénin, que les Français
sont si légers, qu'à peine ils distinguent un o d'un r. Ces h
Français, se défiant de leur vivacité et craignant rie mettre lettre
pour lettre, en ont entremêlé d'autres pour obvier à ce'
nient. « De peur qu'on lût dens par n, au lieu de deus \
« se sont avisez d'y mettre x, au lieu de 5 : se pensans, comme
« gens bien prèvoians, que jamais on ne lirait riens par nx à la
« fin. »
Rabelais ne manquerait pas d'ajouter: « et c'est aussy Padftl
« demaistre Jehan d'Ecosse. » Nous nous contenterons d'nwmn n
que Théodore de Bèze trouvait cette explication lapins raisonnable
du monde.
Nous ne suivrons pas Fallot dans ses longs développements MU
les substantifs, sur les noms propres et sur les nom- «le nombre.
Analyser une grammaire d'une façon complète serait en eompdfcf
l'abrégé; tel n'est pas notre dessein. D'ailleurs, i et abrégé ne se
pourrait convenablement faire ; car ces règles , réparées des
eeplions, des modifications nombreuses et ries ttégtjJtaentl qu '>
apportaient les diverses formes riinleclnles.se t ruinerai. ml fausaéea
et jetées hors de leurs proportions réelles. Nous avons eu pour but
rie montrer, dans l'élude rie la man lie pfféftoim d'une langue,
l'utilité de la science des origines de celte langue ,
rons avoir atteint ce but. Nom déririoai indiquer m public un
480
ouvrage sérieux, avancé , indispensable pour ces travaux de lin-
guistique , qui depuis longtemps le réclamaient.
En dernier lieu , nous tenions à constater l'existence des lois
grammaticales à celte époque reculée, et h prouver que l'igno-
rance a souvent attribué à l'usage seul des faits qu'on aurait pu
déduire de principes solides.
La langue française , après les époques de recherches et d'é-
ludé, se serait arrêtée sous un abri plus sûr, et dans un calme
plus long, si une philosophie plus réfléchie, plus historique l'avait
guidée en ses tâtonnements.
« Les langues comme les lors ( dit l'éditeur de Y Encyclopédie
« méthodique) , doivent toujours être ramenées aux principes dont
« elles émanent. » Parole précieuse, prononcée à une époque et par
des gens qui jamais n'ont passé de cette théorie à son application.
Avec plus d'attention ils auraient vu que peu de choses sont
données au hasard, et que les anomalies prétendues sont comme
de secrets rouages dont le jeu, dans une machine compliquée, est
indispensable au mouvement général.
L'étude de Fallol sur les verbes est assez brève , elle se complète
au moyen des travaux de M. Orell de Zurich sur le même sujet;
car ici les lois générales ont peu varié. Mais le chapitre des pro-
noms est, comme on doit s'y attendre » le plus développé de tous.
Les peuples agissent collectivement comme les individus, et l'on
sait que celte partie du discours est la plus difficile à débrouiller
pour l'enfance. Aussi le caprice a si large part dans l'emploi du
pronom , au treizième siècle , que Fallot s'y reconnaît à peine.
Son esprit d'ordre analytique le conduit à un classement perpétuel,
mais il n'est pas toujours vainqueur au milieu de la foule d'obser-
vations contradictoires, parmi lesquelles il se débat. La variété
des dialectes , la diversité des copistes , de leurs habitudes, de l'é-
cole où ils ont étudié , des monuments calligraphiques sur les-
quels ils se sont exercés , sont autant de causes d'erreur ou de
doute. Néanmoins, cette portion de l'ouvrage fait briller la saga-
cité de l'auteur. Il retrouve, dans celle espèce, les formes de la
déclinaison plus encore que dans les substantifs, d'accord sur ce
point avec Arnaud qui, dans la grammaire générale, corrobore
celte opinion, en attribuant des cas déclinatoires aux pronoms
de toutes les langues vulgaires.
Qu'il nous soit permis, avant de lerminer celle élude, de carac-
MM
léffeer d'une manière pn < ise ce vieil idiome du treizième sic
el de lui BttigBer la place véritable qu'il doU occuper dans les
étude* phtfologiqtu ».
Trois fraudes époques divisent l'histoire de notre langage. I
règnes de lMiilippc- Auguste et de saint Louis soui le MME le
plus brillant du moyen Age français cl la plupart do grands mo-
numents religieux sont nés en ce temps qui vil se développer
tout a coup la civilisation moderne. I .a lui < ullivée avec
ferveur et, durant cinquante années, la langue, dont les formes
\cnaient de se polir, de se régulariser , s'arrêta comme |j «-II.
dé fixée. Cette première période de fixité est très-bien marquée
par les romans chevaleresques, par les chansons, par les fabliaux
et contes , dans lesquels le moyen âge entier a puisé sa vie hue-
rai re.
La seconde époque de la langue est celle de François Ier. Au-
tant le langage de Villehardoin, de Rutebeuf,deJoinville était» lair,
simple, facile, autant celui du seizième siècle est malaisé, capri-
cieux, pédanlesque, amphibologique et tourmenté. Ce qui < arac-
lérise ce moment, c'est l'excessive inconstance du langage qui ,
durant ces années-là, n'a pas fait halte un instant. Chaque poète
avait son jargon particulier, tout boursouflé des barbarisme»,
d'une érudition indigeste. C'est alors qu'on s'est le plus éloigné
du génie naturel de notre idiome, et ce qui le prouve, c'est qu'un
enfant ou une femme entendront sans trop de peine, à quelques
mots près, un couplet de Berle , un fabliau de Rulebeuf ou un lai
de Marie de France , tandis qu'ils saisiront à peine le sens d'une
strophe de Ronsard, même avec un glossaire, tant la phraséologie
de celte époque est devenue nébuleuse. Peu de gens entendent I i
hélais avec facilité. Le langage du seizième siècle manque d'har-
monie, de netteté, parce qu'au lieu d'être le produit naturel de
l'esprit national, il est l'œuvre des pédants. Montaigne fait ex-
ception au goût déplorable de ces règnes ; lui seul , a\ m I myol et
quelquefois Brantôme, a su mettre cet idiome en ouvre. L'un el
l'autre ils lui ont donné des grâces nonpareilles , et ils ont monin
toute la vivacité, toute la richesse de couleur i i d'expression que
possédait encore la langue française, malgré la multitude de la-
tinismes dont on l'avait chargée, malgré les élisions , Im inv ersîOM
el les constructions bizarres dans lesquelles on s'eflorçail de perdre
le sens et la clarté des périodes.
Durant la traêièrae époque de la langue . on - efforce de la
Mû
rendre plus simple , plus mesurée , plus homogène ; mais on n'eut
pas égard au génie propre de ses premiers ans , on n'en chercha
point les antiques allures. Cependant il en est de cette étude
comme de celle de l'homme : c'est en remontant à l'enfance de
ce dernier qu'on retrouve le fond de son âme et ses inclinations
naturelles. Ces choses ne furent pas même soupçonnées. L'auteur
de Tëlémaque regrettait cependant, dit-il , la langue de nos pères;
il y trouvait je ne sais quoi de court, de naïf, de hardi, de vif et
de passionné. La Fontaine connaissait seul et connaissait bien la
langue d'oïl , d'où il a exhumé toutes ses fables ; mais il se gar-
dait de professer pour ces vieilleries gauloises une estime qui l'eût
à jamais déconsidéré parmi les lettrés. La haine de ces monu-
ments français était à la mode , et personne au monde n'eût osé
proposer à ces juges qui condamnaient au hasard, une circonstance
atténuante en faveur de ces souvenirs j frappés d'un mortel arrêt.
Un seul d'entre eux entreprit un jour la défense de ces écrits
réprouvés , et c'est Chapelain. Les paroles qu'il a prononcées à ce
sujet sont précieuses , et l'anecdote où l'auteur de la Pucelle ra-
conte cette affaire est d'un intérêt assez vif. Ce fragment, adressé
sous forme de dialogue, au cardinal de Retz, est si gracieux,
(qualité peu ordinaire dans Chapelain), que le P. Desmolets
l'a inséré au tome VI de la continuation des Mémoires de
Salengre. Le sujet de l'entretien est la lecture des vieux romans ;
les interlocuteurs, Ménage et Sarrasin qui, un beau jour, sur-
prennent Chapelain lisant à la dérobée Lancelot du lac, et qui
constatent le flagrant délit avant que le coupable ait eu le temps
de soustraire à leurs yeux le corpus delicti. Nous laisserons parler
Chapelain :
« Je vous dirai seulement , monseigneur, sans autre préface ,
« que ces deux messieurs, m'étant venus visiler ensemble , il y a
« quelques jours , me surprirent sur un livre dont vous avez sans
« doute ouï parler M. Ménage, qui est tout dans les anciens
« Grecs et les Latins , et l'érudition duquel ne lui permet qu'à
« peine d'avouer qu'il y ait rien de louable en quoi que fassent
« les modernes, me trouvant sur ce livre que les modernes mêmes
« ne nomment qu'avec mépris, me dit, suivant sa gayeté accou-
« tumée et en se moquant de moi : Quoi ! c'est donc là le Virgile
« que vous avez pris pour exemple, et Lancelot est le héros... etc.
« Je fus prévenu dans ma réponse par M. Sarrasin... — Lancelot,
a dit-il , n'est pas son Virgile ; c'est son Ennius , dans lequel ,
m
« comme dans un fumier, il h cru rencontrei quelque rubto...
« J'ai lu ce livre, e( ne L'ai point irnu\é imp désagréable. Easce
« les choses qui m'y onl plu, j'\ ni vu la sonne île ions les ro-
« mnns qui depuis quatre ou cinq tièdea oui fait le plus noble
« diverlissemenl des cours de l'Europe. »
Néanmoins Chapelain tremble de son audace; il trouve cet
louanges exagérées et sacrifie une moitié de son opinion pour sau-
ver l'autre. « J'avais toujours eu, dit-il ensuit»', le pas-
« ser les yeux sur ce bouquin pour y observer un peu le langage
« et le stile de nos anceslres ; je m'y suis déterminé principale-
« ment par l'espérance que j'eus d'y rencontrer un tond .1 impor-
« tance pour le Traite des origines de noire lumjw , dont M
« daigneux s'occupe... (et «'adressant directement à Ménage):
« Quelque mauvais auteur que vous estimiez ce livre, c'est un au-
« leur classique pour vous... Vous aurez le plaisir d'y voir des
« mots si vieux, qu'ils en sont tout usés, qu'ils sont morts dahs
« la langue, qu'ils ne sont point intelligibles... Vous y rencontre
« rez des dictions et des phrases qui depuis un si long temps ont
« passé jusqu'à nous, non-seulement dans leur pureté, mais en-
« core dans leur élégance... Vous y observerez, par la compara i-
«< son de ce vieux stile avec le nouveau, quels changements a
« soufferts notre langue... M. Ménage, étourdi de ces paroles,
« ne sçavoit bonnement qu'en juger, etc. »
Alors s'établit une discussion sur la valeur de l'ouvrage. Cha-
pelain s'échaufle et jetant ses scrupules, il s'écrie : « Il n'y a
« qu'heur et malheur en ce monde! Si Arislosle revenoil, cl qu'il
« se mît en tête de trouver une manière d'art poétique en I
« celot, je ne doute pas qu'il n'y réussît aussi bien qu'en V Iliade
< et en VOdys&ée. »
N'est-il pas surprenant qu'avec des opinions si larges, si auda-
cieuses, on n'aboutisse qu'à écrire la Pucelle' Néanmoins, ei dus-
sions- nous passer pour tiède , nous ne sommes pas tout à fait de
l'avis de Chapelain sur cette matière. Il faut l'a\ouer, les ou-
vrages de cette époque ne nous séduisent point, ousklérés sou*
le point de vue de l'art littéraire, bien que parfois la Meneur des
inventions nous ail frappé. Il va sans le dire , que Chapelain M
\erlit pas Ménage, qui persista à considère! / uunc un»
vieille et informe carcasse. Néanmoins il modifia plu* Lard ni
nions si absolues ('I daigna lire le roman du />' fait.
dont il a même fait l'éloge.
484
Il est certain que dans le courant du dix-septième siècle, la lan-
gue française devint sage jusqu'à la pruderie , et économe jusqu'à
la parcimonie. On commençait à s'en apercevoir au siècle suivant ,
et le chevalier de Jaucourt s'écriait : « La langue des Français
« polis n'est qu'un ramage faible et gentil. Notre langue n'a point
« une étendue considérable, etc. » Ce défaut d'étendue, si nui-
sible dans la description, dans la poésie, où les mots manquent
parfois aux images, provient d'une cause toute naturelle et qu'on
n'a pas cherchée jusqu'ici. Les philologues du siècle de Louis XIV
ont formé le beau langage d'après les usages de la cour et les fa-
çons de parler des gentilshommes de Versailles. Comme ces sei-
gneurs, toujours occupés des mômes objets, restreints à certaines
habitudes de la pensée , n'avaient pas besoin d'un nombre im-
mense de mots pour traduire leurs idées, ils léguèrent peu de
mots au bel-esprit. Toute locution étrangère à la cour était basse
et bannie de la littérature; on rejeta donc tous les termes relatifs
aux arts, aux sciences, aux divers états, aux objets étrangers, tous
cenx dont la connaissance exigeait une érudition spéciale , par-
faitement inconnue des courtisans de Louis XIV. Une expression
mal comprise était de mauvais goût, le savoir sentait la bourgeoi-
sie , les ignorants faisaient loi , et le langage s'est réellement
appauvri.
Que d'influences pernicieuses l'ont rendu maniéré , dans ces
temps où la science était si facilement portée jusqu'à la déraison !
Après les projets de réforme de Ramus et le langage francés italïa-
nizè , vinrent les allures castillanes du règne de Louis XIII; puis
les minauderies des précieuses, les fameux essais de granmaire
de l'abbé Dangeau, qui contiénent une lètre sur l'ortografe, avec
un suplémant à la lètre sur l'ortografe. Voilà par quelles rêve-
ries on prétendait à perfectionner celte pauvre langue française.
Le siècle suivant n'était guère mieux fondé en principes de phi-
lologie comparée, quand le Mercure insérait le Discours sur les
origines de la langue, par M. de Grandval (juillet 1757), en le-
quel on démontre que le français, ainsi que tous ses patois, exis-
tait avant Jules César. « Ce n'est plus, si l'on veut (s'écriait dou-
loureusement l'auteur, en lisant son discours dans une académie),
ce n'est plus la langue de Vercingétorix et de Comius; mais... »
Ce mais dit plus de choses qu'il n'est gros ; il faut les laisser à
deviner. Les travaux consciencieux des Ducange , des Mabillon ,
des Lebeuf , des D. Tassin , des Carpentier, n'avaient pas réussi à
g
IN.
introduire le principe historique dâfli l'éfule de il langue,
et les encyclopédistes avaient lu sans réfléchit r<
religieux de Saint-.Maur, lesquelles au surplus, manquaient sou-
vent de précision, parce que leurs auteurs, bon
lionner no grand nombre de textes, s étaient rondes rtu> ,i ■„,,.
sur des copies modernes et sur des chartes falsifiées.
Le génie naturel de notre langue était >i mnonnu, si m;il senti
sous Louis XV, que l'abbé d'Olivet, dans sa prosodie fraruai»,-,
pensait émettre une opinion saine en affirmant que nous Ignoi ions /<•
nombre oratoire , l'harmonie , la cadence, avant Malherbe dan$ les
vers, et avant Balzac dans la prose. Comme si ces choattt
ment se pouvaient inventer d'une façon spontanée : rumine si le ger-
me n'en existait pas de toute nécessité dans tout idiome qui se parle
et s'écrit. Du reste, ces doléances sur la pauvreté, sur l'inMifli-
sance et la stérilité des langues, ont toujours été l'excuse des
chants écrivains. Tout mauvais ouvrier se plaint de ses outils.
L'abbé d'Olivet joignait à la sécheresse du style une grande pei
teur.
Sous le rapport des origines, la grammaire de l'abbé Rtgjlier,
une des plus étendues, est avec tout son fatras, aussi incomplète
que ses devancières, et l'élymologie y est aussi mal Ironi
Ainsi, le mot aucun y est toujours la traduction de nuUuê;
sonne, celle de nemo ; guère, celle de parùm : rwfl , celle de
hil, etc.. L'étude des vieux textes aurait cependant éclairé ces
érudits sur la valeur de mille expressions analogues à celles que
nous prenons là pour exemple , en leur enseignant que le prôn m
aucun est synonyme tYaliquis , dont il est issu. Aucuns rftatl ■
toujours signifié certaines personnes disent; (le même que,
sonne s'il n'est précédé ou suivi d'une négation, ne peut routait
dire l'absence de tout individu. — Qui avez-vous rencontré? —
Personne. C'est là une locution vicieuse, autorisée par un abus
del'usage, abus que la connaissance de l'étyniotogîe eût
Guère signifie beaucoup, et la preuve, c'est que s il équival
l'opposé de beaucoup, c'est-à-dire à peu, je n'ai guère far
gent serait comme je n'ai peu d'argent ; or,
beaucoup avoir. Quant au mot riait, aulref<> Hier,
dérivé de res , rei, il avait le môme sens qoe ce nom, <•! loin
de s'employer comme le nihil des latins ; il signifiait ai
On trouve (c'est, je le crois, dans farta le Ldheraîn Vons
ta rien que j'aime le mieux, c'est-a-dire Yobjei que [e pn
*
486
L'ignorance de l'étymologie a perverti le sens de ce mot , devenu
inintelligible pour les étrangers qui y trouvant diverses accep-
tions opposées, ne savent comment classer ce vocable irré-
gulier dans son emploi. C'est en vain que l'étude du moyen âge
a tenté de redresser ces erreurs ; l'Académie française les a consa-
crées encore une fois, en 1836, dans son Dictionnaire. Si nous
voulions multiplier de tels exemples, les substantifs, les pronoms,
les adverbes, nous en offriraient à foison.
A travers ses imperfections, notre langage a conservé des grâ-
ces bien réelles, une vivacité très-grande, une clarté parfaite et
une harmonie très-douce, quand il est habilement manié. On ne
saurait aujourd'hui l'altérer , môme pour lui rendre ce qu'il a per-
du, sans risquer de le corrompre tout à fait. C'est un crime que
de lever la massue sur les monuments du passé, et notre siècle,
sous ce rapport , n'est pas exempt de reproches.
Notre langage, duquel nous venons de montrer les trois premiers
âges, est arrivé à vieillesse. Il le faut ménager, les secousses ne
conviennent plus à ce corps affaibli, et néanmoins , dans cette qua-
trième époque , qu'il est indispensable de signaler pour compléter
cette faible étude , on lui a porté de rudes assauts.
Les révolutions qui, dans noire temps si différent de tous les
autres, ont bouleversé nos mœurs, nos habitudes, nos lois , notre
gouvernement, notre croyance et nos études, devaient nécessai-
rement sillonner la langue des traces de leur passage. Des
sciences nouvelles ont créé des vocables nouveaux. Une légis-
lation fondée sur des bases étrangères aux idées d'autrefois
ne pouvait trouver son expression dans le parler de nos aïeux.
Ceux qui croient à la fixité de la langue d'un peuple qui s'agite et
se transforme sont étrangers à toute humaine philosophie. Mais,
hélas ! on a abusé de cette faculté d'élargir les dimensions du fran-
çais, et parfois le caractère originel en est méconnaissable. Il y a
lieu de blâmer les contemporains de Louis XIV d'avoir rayé du
vocabulaire une foule de mots très-utiles, mais on doit les louer
de ne pas en avoir beaucoup créé. C'est là, en effet (sauf dans
les cas où un terme technique est indispensable à la désignation
d'un objet nouveau), c'est là une tentation dont il faut être bien
sobre. On a rarement le droit, dans la littérature pure et simple,
de forger des mois, et Pomponius Marcellus, reprenant l'empe-
reur Tibère coupable de ce délit, agissait fort bien. « Vous pou-
'.S7
« vez, disait-il à César, donner le ilroil de houi
m au\ honnno, niiiis !ioiip;i>iiu\ m, ,1s, ,,,, N((|l(. ;m|nII \end
u p;is jiisqur là. » Tibère de\ai( céder l'.i.ilrinnil ,, ,\r ,, h
servalions, lui qui, si nous an DffOyOM SéMjNM . Itfptatail h
langue latine, («I la protégeait conire l'invasion dm Mai aides Hran
-cr>, à un Ici point qu'il s'excusa un jour aupirs du >,
voir latinisé le mol et que, daaa une autre < ircoo-
stance, il exigea (jue l'on effaçât le ftfeftstaii il
on avait désigne, dans fui décret , certains bas-reli»-|s ; ap.n
que si l'on ne trouvait pas d'autre expression, on s,, servirait
d'une périphrase : si non reperiretur, vel plurihu ti \
bitum verborum rem enunciandmii.
Ce qui caractérise l'idiome du dix-neuvième ni rie, c'est une
fatale inclination à cette superbe licence qui provient du libé-
ralisme général de nos opinions. Le désordre «le nos institutions s'y
reflète, la tendance de l'individu à dominer la foule s'y montre
aussi. La politique et les journaux rédigés avec précipitation,
ont semé le vocabulaire d'un effroyable argot. L'influence M lit-
tératures étrangères, et surtout de celles du Nord, ou II forme est
boursouflée, la phrase épaisse, la pensée très-souvent vagne on
fausse et l'image forcée, cette influence s'est appesantie sur la
France moderne. Le goût du moyen âge, sottement exploité, a
exhumé de vieilles expressions fort saugrenues, tandis que le dé-
faut d'études graves a fait souvent oublier l'étvmologie et II
gique grammaticale. Enfin , une tendance funeste à tout réduire
en chiffres, à tout mettre en formules, à chercher le coté m
riel et mathématique des choses, a fait déduire de chaque exprès
sion des termes sans raison ou sans grâce.
C'est ainsi, parexemple, que d'influence nous avons fait in/iusw-
cer, de base, d'apostille , baser ,apostillcr, qui sont tout m
hors baser qui n'appartient encore à aucune langue. On ne fait plus
violence aux gens, on les violente. De suicide on a fait te suie
qui est un non sens. Les peintres et les musiciens qui marital la
plume ont imaginé do leur côté des expressions du plus m
goût. Un ouvrage du Dante ou de KaphaCl est à présent rapkaë*
lesque, dantesque. Parle-l-on du Dante , on ne dira plus < e gi
poète, ce grand génie ; la qrande figure du I
d'un goût plus délicat et d'un tour plus noble. Si Pascal et Molière
revenaient au monde, ne seraient-ils pas bien ébahis de se trou-
ver face à face avec cette grande figu
-*88
Certains critiques ont fait d'artiste artistique. Manifestez la juste
indignation que celte locution vous cause , ils répondront que le
mot a de l'actualité, ce qui est un second barbarisme. On voit des
personnes qui remplissent un but comme elles feraient d'une Gole ;
si le but qu'elles se proposent est de bien écrire, elles risquent
de ne pas le remplir et de l'atteindre encore moins. Des gens qui
se qualifient d'humanitaires, de socialistes nous apprennent qu'ils
ont toute leur \\e pivoté sur la cime d'une théorie. Ce doit être une
horrible situation. Peu à peu ce jargon s'introduit dans la littéra-
ture.
Voltaire nous enseigne quelque part que les Français ont formé
leur langage de celui des latins , en abrégeant tous les mois , « al-
« tendu (ajoute t-il), que c'est le propre des barbares d'abréger lous
« les mots. » L'adjectif contrerêvolutionnaire lui prouverait,
d'une manière bien victorieuse, notre triomphe absolu sur la bar-*
barie.
On pourrait multiplier ces exemples à l'infini. Le néologisme
est à la mode et la littérature, trop peu scrupuleuse, admet et
recherche même les mots inusités. Nos maîtres, les Romains
du grand siècle , se glorifiaient à cet égard , nous l'avons dit
plus haut, d'une grande sobriété. Ils allaient jusqu'à repousser
toute expression étrangère aux habitudes générales du style.
Aulu-Gelle nous rapporte que César disait : Tanquam scopu-
lum , sic fugias insolens verbum ; ce précepte a peu d'applica-
tion chez nous. Il est bien entendu que ces délicatesses de lan-
gage ne concernent que la belle littérature proprement dite,
où l'on ne saurait se montrer trop chaste, trop minutieux, et d'où
l'on doit bannir plusieurs termes accueillis par le dictionnaire ,
usités dans les matières de la politique ou de la spécialité scienti-
fique. Mais dans la poésie , dans l'histoire , dans le style du ro-
mancier ou de l'auteur dramatique , il est un choix nécessaire et
l'on peut affirmer que : — toute façon de parler, dont la pureté est
discutable, quel que soit le résultat de l'examen, est mauvaise par
c«la seulement qu'elle a fourni matière au doute. Le tact, l'oreille
sont ici juges souverains ; il y a là un don de nature, et il pourra se
faire qu'un homme, ayant employé par mégarde une locution
louche , soit justifié par les raisons d'un autre homme d'une éru-
dition profonde , et condamné par un troisième qui, moins docte,
ne saura pas développer les motifs de son antipathie contre les mots
en litige. Eh bien . dans ce ras , le premier de ces personnages
sera an auteur peu scrupuleux ; I»' second sefi peut-être un gram-
mairien distingué; mais la troisième seul pourra se dire
meut écrivain.
Un dernier accident à signaler de nos |,,urs dans le langage,
c'est la séparation trop complète qui s'opère entre le si
science eleelui de la littérature, depuis surtout que c
exagéré les images, et boursouflé la phrase de plus en ]
certain que la science veut être exprimée avec précision , mais une
juste horreur de l'emphatique et du verbeux ne la doit pas .en-
duire jusqu'à la sécheresse. Les sujets les plus dida< ttiajw M n'ei-
cluent point la grâce ; la gravité du fond s'allie bien à l'amabilii«-
de la forme , et plus le terrain est aride , plus il est à propos de
parer les abords de la route , afin d'encourager ceux qui i*j
engager. Un style trop serré , trop refroidi , trop bien naunaiëé
arrive à la monotonie, manque d'attrait, de clarté même , et finit
par être dénué de solidité, de liant, de force de cohési
alors qu'on peut le qualifier de sable sans chaux , arena sine cake,
ce que disait Caligula du style de Sénèque.
Nos pères entendaient ces choses mieux que nous, et les beaux
maîtres du seizième et du dix-septième siècle ne redoutaient , dans
les sujets les plus abstraits , ni les images, ni l'éclat, ni !■' mmno-
ment du style, ni surtout le fin atticisme de la plaisanterie. Le \w rc
des Doutes du père Bouhours est aussi malicieux que solide , et le
traité de la Conformité d'Esticnne est d'un style aussi coquet,
aussi paré que possible ; de plus on y trouve à profusion des t'
nures très-comiques, des comparaisons dont la verve original
toute française. Le travail du même auteur, sur le langage fran-
çais italianisé est d'une gaieté plus grande encore. Que de fois
Érasme a mêlé les saillies de l'esprit à l'austérité du thème philo-
sophique ! Ces maîtres savaient qu'il faut plaire afin d'être écouté ,
et la variété qu'ils répandaient sur leurs œuvres aidait la n
tout en soutenant l'attention du lecteur. La raison, sous leur
plume , daignait séduire pour arriver à convaincre.
C'étaient là de grands hommes, et de qui les éroiiU de notre
époque doivent tenir à honneur de suivre les enseignement
Il n'est pas surprenant, au surplus, que les Mfegatolei -
plus en plus rares ; ces études veulent beaucoup de loisir et de
méditation. Il n'en est pas de plus attachant.' h .le plus pro-
fonde, car l'histoire intellectuelle d'un peuple est lout
33
490
dans celle de son langage; mais on ne peut Irouver la clef de la
science philologique sans connaître à fond l'âme humaine , sans
être intimement initié à la marche naturelle des progrès sociaux.
Aussi la tâche d'un grammairien paraît-elle à Quintilien si im-
mense, qu'il trouve impossible qu'on l'accomplisse , si on ne
réunit à l'intelligence la plus haute, la plus générale des choses de
la nature, une érudition presque universelle. La grammaire, ajou-
te-t-il , est au fond plus importante qu'il ne semble d'abord, plus
habet in recessu, quam in fronte promittit.
Il est vrai d'ajouter qu'on attribuait alors à ce titre de grammai-
rien une étendue très-vaste, un sens à la fois poétique et philoso-
phique, tandis que nous désignons ainsi, ceux que les Romains,
aux jours de leur décadence, avaient surnommé des gramma-
tistes.
Francis WEY.
DIPLOME
i \ i DÎT
DE CHARLES, ROI DE PROVENCE
.862.
En 855, l'empereur Lothaire, atteint d'une grave maladie et sentant m
lin approcher, se ût transporter à l'abbaye de Prum dans les Ardennes, et
y confirma solennellement le partage de ses états entre ses trois (ils l
Lotbaire et Charles. La part de ce dernier renfermait tout le pays contenu
entre les grandes Alpes, le Rhône et la Méditerranée, avec le duché de
Lyon , le Vivaraiset le comté d'Uzès, contrées qui reçurent «hns letir en-
semble la dénomination de royaume de Provence.
C'est à peine si l'histoire a enregistré le nom du jeun.' Bti de Lothaire ,
et cependant son règne, ensanglanté par les glorieux et terribles combats
de Gérard de Roussillon contre les seigneurs du pays, jaloux de sa haute
fortune et contre Charles-le- Chauve, a qui les rebelles avaient of(<
trône , laissa de profonds souvenirs dans l'esprit des peuples.
Gérard de Roussillon, le parent, le favori bien-aiméct le défenseur
invincible de Charles, a été chanté durant tout le moyen âge
romans dont il est le héros ne constatent rien autre chose que la perjx
de sa gloire pendant plus de cinq siècles. Les actions sans nombre au
milieu desquelles les Trouvères se sont plu a le représenter, forgées à
plaisir ou défigurées par la tradition , ne peuvent fournir aucune lumière
sur le règne dont il fut l'ornement. Ce n'est que des actes publics qu'on
peut attendre quelques renseignements certains sur cet âge héroïque de
notre histoire.
Charles de Provence est l'un des princes carloviugieos dont les dipl
sont le plus rares. On ne connaît que ueuf chartes émanées de lui, qu'ont
492
publiées séparément Papou, d'Acheri, Baluze, le Laboureur1, dom
Vaissète , les auteurs du Gallia Christiana, et qu'a réunies dom Bou \we\
dans le tome VIII du Recueil des historiens de France.
Ace nombre si restreint de monuments authentiques, j'en ajoute un
dixième que j'ai pu copier parmi les quelques pièces dont se composent
actuellement les archives historiques d'Orange 2. C'est un diplôme, dont
l'original en parchemin était autrefois coté G. d'or, n. \. 11 est relatif a
l'église d'Orange , et se rapporte au temps où l'antique Arausio , quoique
ravagé a plusieurs reprises par les Visigoths et les Sarrasins , occupait
encore la vaste enceinte de ses murailles romaines, et rivalisait avec les
plus puissantes villes du Rhône. Le roi Charles donne a l'évêque d'Orange
des maisons et un enclos dont les limites sont si bien déterminées , qu'il
est facile d'en reconnaître encore aujourd'hui la position. « Les biens
« concédés , porte le texte, sont situés en dedans des muis d'Orange3 au-
o tour de l'église cathédrale de la sainte vierge Marie, et bornés d'un
« côté par le pont public et la voie publique , d'un autre par la terre des
« francs hommes , au midi par un cèdre 4 et par la voie publique , au
« nord par la rivière de la Meyne , » c'est-à-dire que le terrain concédé ,
avec les maisons qui en dépendaient, se trouvait au centre de la ville5
du côté de l'arc de triomphe , mais au midi de la Meyne , et s'étendait
depuis le pont actuel, construit selon toute apparence sur les fondations du.
pont romain , jusqu'à l'évêché qui fut bâti plus tard sur l'emplacement
donné par le roi. On remarquera que le chemin public bornait deux fois ce
terrain ; en effet, venant du nord en passant sous l'arc de triomphe, il tour-
nait brusquement au sud-est, arrêté par la montagne au bas de laquelle
était le théâtre. Cette antique voie n'est plus reconnaissable aujourd'hui
* Dans les masures de l'île Barbe.
* M. de Gasparin a fait soigneusement recueillir ces débris des archives de la
principauté qui étaient si importantes, et les a fait mettre en sûreté à l'hôtel-de-ville.
» Infra murot pour intra murot. Voy. Du Cange.
4 Cedrum. M. de Gasparin , qui a bien voulu prendre connaissance de ces notes,
m'a fait remarquer que ce mot ne peut signifier un cèdre proprement dit, car cet arbre
n'avait point encore été introduit en France , et qu'il désigne probablement un gené-
vrier, espèce très-commune dans la Provence, et si semblable au cèdre, que Linnée l'a
rommée oxycedrus, cèdre piquant.
5 Au nord de la ville rapetissée et fortifiée par les princes de Nassau , dont les
murs furent démolis par ordre de Louis XIV. Voy. les plans de La Pise, Tableau
de l'hist. des princes et principauté d'Or., et de M. de Gasp rln , Uist. d'Orange,
page 40S.
dans l'intérieur d'Orange ; mais hors tics murs mi ni i<-ti.»u\.-
vestiges1.
L'évéclié d'Orange, dont les propriété avaient «t. ravagées ptrlrt Sar-
rasins 3, fut réuni vers le temps de IVpisenpat de I'.udiI.k -,- 850,
h IVuVIit' M»isin de Saint-Paul-Trois-Cliài. iu\ ; dès lors , le méno pn I .i
gouverna les deux diocèses en résidant, a ce qu'il parait , tantôt a On
tantôt à Saint-Paul-Trois-Chàteaux. Cette union , <pii dura de fait jfn
qu'au onzième siècle, a amené dans l'histoire une confusion fi i
difficile d'éelaireir, car les éveques préposés à l'administration des deux
diocc>es prirent souvent le titre de celui dans lequel ils résidai* ut
Notre diplôme ne lève point ces difficultés, mais il fournit un fait 1 0
sitif, authentique, qui pourra servir a la discussion de cette question et qui
motive, je ci ois , dès à présent, une adJition a la liste des évoques d'O-
range donnée dans le Galtia (hristiana.
Anselme Boyer de Sainte-Marthe, dans son histoire de l'église de Saint
Paul-Trois-Châteanx , donne pour successeurs a Bonifacc , qui le premier
régit les deux diocèses réunis d'Orange et de Saint-Paul , Laudonée
( Laudon ) PonsI, GémardI, Bonaricou Boniface, Odalrïc 1, Gémardll
qui assista en 879 au concile de Manlaille où Boson fut reconnu roi tic
Provence, Gérard (ou Gérard) ï, Gérard II, Ébroïn, etc. Les auteurs du
GaUia Cliristiana , suivis | ar Hugues du Temps 3, n'ont pas inséré tous
ces prélats dans leur catalogue des éveques d'Orange, et $c sont bornés
à inscrire comme successeurs de Boniface , Laudon , Pons I , Gémard qui
se rendit à Manlaille en 879, Ébroïn, etc., l'existence des autres évé jiies ne
leur étant pas suffisamment prouvée.
Pour ne point étendre le cercle de la discussion , nous ne parlerons que
des évoques du nom de Gémard.
La Pise , qui a écrit son tableau de l'histoire d'Orange pour te
de Nassau et à la source de tous les renseignements, dit que Gémard su.
h Pons en 855 « et luy fut donné, ajoule-t-il, la place eu laquelle le p
épiscopal fut bâti. » Cet auteur parle ensuite d'uu Boniface et d'un autie
Gémard*. Boyer, prieur d'un couvent de Samt-Paul-Trois-ChàteaiM.q m
à sa disposition des documents importants, et entre autre- des mémoin l <
l'église d'Orange , qu'il cite souvent , dit que Gémard I fil lM « "» X5ti, qu'il
1 M. de (iasparin, pafte 4 08.
\ oyez Bonaventurc de Sistcron . Uni lOrnmjf, ft • » fragment* dc«
mcm. de Suarcz rapportés par cet auteur, pape
' ieryr rir l'ranrr, l.»in< I
* Tabl. (h Ihiêt. dr$ pii»rCt et )"
494
fui connu de Charles, roi de Provence, et que ce prince lui donna quelques
maisons1. Suarez, évoque de Vaison, qui déclare avoir consulté à Orange
les chartes et registres du palais épiscopal, du chapitre , du prince et de la
ville2, distingue deux évêques du nom de Gémard, et ajoute cette note après
le nom du premier , qu'il dit avoir été élu en 855 , ei area in qua œdes
palatiiepiscopalis, concessa. Obiit cirai 8603.
Toutes ces indications désignent bien certainement et notre Gémard et
la donation dont nous publions le texte original. Si donc LaPise,Boyer
et Suarez avaient eu le soin de citer cette pièce d'une manière plus pré-
cise , sans doute que cette preuve , mise à l'appui de leur assertion , eût
déterminé les Bénédictins à accepter deux évêques du nom de Gémard;
l'un vivant encore en 862 , l'autre qui concourut en 869 a l'élection de
Boson.
Je passe aux autres personnages nommés dans le diplôme.
Le plus remarquable est Fulchrade, l'instigateur de la révolte des sei-
gneurs de la Provence contre Lothaire, en 845 4. Notre diplôme le qua-
lifie de comte et d1 officier du palais, cornes et ministerialis noster , ainsi
en 862 il était au nombre des fidèles du roi de Provence. Fulchrade est
encore mentionné dans l'acte de pacification rédigé en 858 au plaid public
des mis si dominiez, dans la cause d'Agilmar, archevêque de Vienne et du
comle Witger 5. Un comte Aldrigus, qui est probablement notre Alderic ,
était présent a la même assemblée. Le chancelier Bertraus a souscrit un
diplôme de l'an 858, par lequel Charles confirme la précaire faite par
l'archevêque Agilmar, que nous venons dénommer, en faveur d'un de ses
vassaux6, et Aurélien son notaire, que l'on croit avoir été abbé d'Àinay, a
reconnu pour lui un diplôme de Charles en faveur de Remy, archevêque
de Lyon, de l'an 891 7. Bertraus , est évidemment le personnage du même
■ Boyer, Hitt. de l'égl. cathédr. de Saint-Paul -troit-Chdt., page M.
2 Voy. les Fragments des Mém. de Suarez, rapportés par Bonaventure, page 513.
3 Suarez , Notices Mss. sur le comté Venaittin et la principauté d'Orange, conser-
vées à la Bibliothèque royale, supplément français.
4 Voy. Annales de saint Bertin , de Fulde et de Metz, Ap. script, rer. Franc,
tome VII.
5 Baluz., Capitul. append., Il , 4408 , où le nom de Fulcrade est imprimé Fulhe-
radus au lieu de Fulchradut. Nous remarquerons à cette occasion que Fantoni, dans
son Histoire de la cité d'Avignon et du comté Venaissin , tome II , page 2, en parlant
de la révolte de 845, appelle Fulchrade , Bolocrato ou Solcrato, mauvaise lecture
évidente du Folcratus des Annales de Saint-Bertin.
fi Script, rer. Franc., tome VIII, 598. Baluze, II, UG7.
7 Script, rer. Franc, tome VIII, 599. - Carpenticr [Supp. Glosa. Cang., I, 755)
n. on dont lepitapbe a été itiinim,- . ,n 1740, dans Icglue de Saint
Ju.sl a Lyon '. Ce monument . nous apprend que le » h. m
de Provence était diacre de l'église de l*|OQ, cl I un il es savants professeurs
de théologie qui rendirent l'école de eett*' nuiropole florissante au neu-
vième siècle. L'abbé Lebeuf suppose qu'il était ruaitie ou disciple du diacre
Florus.
Quant a la date de notre diplôme, elle ne peut cire déterminée d'une
manière positive, car la chancellerie du roi Charles comptait les année* du
rèjmc de ce prince , tantôt h partir du 2'J novembre 85û, jour de la mort
de son père, tantôt d'un jour inconnu de l'année 856, date de l'accord fait k
Orbe , près du lac de Genève3, entre les trois fils de I t qui con-
firma a Charles la possession delà Provence cl du duché de Lyon. Lu
partant de la première époque ( 2'.» novembre 853) plus généralement sui-
vie , on trouve que la date tombe au mardi 25 août 802. Nous devons faire
observer que lindiclion VIII ne concorde point avec ce résultat, car d'a-
près les Bénédictins, elle a fini en septembre 8Ct ; mais on sait que
souvent les indications chronologiques des anciens diplômes ne se rappor-
tent pas aux tables calculées par les computistes modernes.
In nomine Domini noslri Jehsu Christi Dei ieterni, Carolus,
divina ordinante providentia, Rex, Lotharu piissimi quondom
augusti et inclili filins. Quanlo sublimités regalis circa bénéficia
locorum sanclorum benignior existit, lanto Sancli Sanctorum mi-
sericordiam proniorem sibi reddit. Quamobrem notum >il omnibus
fldelibus sancte Dei ecclesiœ, ac noslris presenlibus videlicel
ajoute un Bertraus aux chanceliers de Charlcs-le-Chauvc , mais ou reconnaîtra facile-
ment qu'il a attribué à l'empereur un acte de Charles de Provence, en rapprochant
son indication des notes chronologiques de notre diplôme.
1 Mém. de l'Âcad. des In$eript. et Belles- Lettres , tome "XVI II Ihn , page 247.
LV'pilaphc est ainsi conçue :
Possidct hanc urnam dum vi\it mmum. R» itr.nu
Qui loca inulta suo sacro sermonc bea\it.
Rcddidit et claros in cunctis ipse MagUtro*.
Florigeras sedes pridic leviu kalcnda»
Juste februarias conscendeni aitigit itdcm.
' Annal. Berlin., ail S. ript. ^ H
496
ac futuris, quod Fulchradus et Aldricus , comités ac minisle-
riales nostri, nostram poposcerunt clementiam quatinus quasdam
res que sunt in comitatu aurasicensi , Gemardo , venerabili
episcopo ejusdem sedis, ad episcopatum concederemus. Nos vero
ob amorem Dei et reverentiam ipsius sancti loci, confratrumque *
ibidem consistentium , pro anime nostrae remuneratione , et regni
nostri stabilitate, precibus eorum rationabilibus assensum pre-
bentes , hoc magnitudinis nostrae preceptum fieri decrevimus ,
per quod slatuentes donamus res illas Germardo , venerabili
episcopo ejusdem urbis , ad episcopatum , que site sunt infra muros
Aurasice urbis , in circuitu ecclesie sancte Virginis Mariae 2 matris
ecclesiae, id est casales, clausellos et ubi parum vîtes posite sunt,
cum introitu ac regressu, et omni supra posito eisdem adhérente.
Habent eaedem res terminationes : ex uno latere pontem publicum
et viam publicam ; ex alio terram francorum hominum ; a meridie
vero cedrum et viam publicam; ab aquilone Medenam fluvium.
Infra istas terminationes quicquid haberi videtur , sub omni inte-
gritate hœc omniaconcedimus supra memorato venerabili episcopo,
per hanc nostram authoritatem ad partem episcopii sui ad haben-
dum , possidendum, tenendum, ac, quicquid voluerit, tam ipse
quam successores ejus , sicut de rébus aliis predicte ecclesie ,
absqueulliuscontradictione , occasione, remotione, fraude , libéra
potestate in omnibus faciendum. Ut autem haec nostrae auctoritatis
concessio firma et inconvulsa ab omnibus teneatur , manu propria
roborare et annuli nostri impressione insigniri decrevimus.
R
Signum k-o-s
Datum VIII. kal. septembres, anno septimo regni domini
r Confratrum ; ce mot désigne 9ans doute le chapitre qui desservait l'église d'O-
range , et qui peut-être était régulier. L'on sait qu'à cette époque beaucoup de com-
munautés de chanoines vivaient sous une règle comme les religieux, des monastères.
Leur doyen portait même quelquefois , comme à Sainte-Geneviève et Saint-Victor
de Paris, le titre à'abbé.
2 C'est l'égljse dont la reconstruction était attribuée au fameux Guillaume au court-
né, à qui Charlemagne donna la ville d'Orange, théâtre principal de ses exploits contre
les Sarrasins. Bonaventure, Hist. d'Or., pages 512, 318. — Elle avait été fondée par le
patrice Libère, préfet impérial des Gaules , et dédiée par les eveques du concile d'O-
range de 529. Labbe, Concil., IV, 1666.
m
noUri Caioli gtoriotustmi régis. Ind. VIII. 4c tu m i , m
Dei nominc, féliciter, amen.
' Hurtria c*t une forme nouvelle du nom d'Utci à ajoutera celles que <-,tr M \,
!.;u<»n Walckcnaër, Giogr. des Gaules, tome II . page 340. — On n'a pat d'autre
diplôme de Charles de Provence daté de cette ville Cette circonstance est 4e quelque
considération , car c'est seulement par des chartes que l'on peut prouver que ce prime
eut le comté d'Usez dans sa part de l'hérédité paternelle. Art de térifar lt$ dmi* ,
tome II, page 427.
DE MAS LATRII
HISTORIQUE
GLOSSAIRE DE LA BASSE LATINITÉ DE DU CANGE.
11 en est des grandes compositions historiques et littéraires comme des
plus importantes découvertes de la science ou de l'industrie ; nées souvent
du hasard , elles se développent péniblement, avec lenteur, par une suite
de travaux isolés et sans lien , dont la plupart resteront ignorés , et l'homme
qui attache son nom a leur réalisation définitive est rarement celui qui en
a conçu la première idée. Tant que le latin du moyen âge fut une langue
parlée , on dut peu sentir le besoin de glossaires ; de simples explications
interlinéaires insérées dans les manuscrits aux endroits les plus obscurs ,
en tenaient lieu. A mesure que le latin perdit de sa popularité , les gloses se
multiplièrent ; enfin on eut l'idée de les réunir en corps et d'en former des
volumes à part. Ainsi les premiers essais d'un dictionnaire du latin bar-
bare existent, souvent sans nom d'auteur, parmi les manuscrits de nos
bibliothèques; quelques-uns même ont été publiés1. A la renaissance, la
littérature du moyen âge fut d'abord dédaigneusement mise en oubli ;
mais lorsque les savants du seizième siècle n'eurent plus rien à demander
à l'antiquité grecque et latine , ils se rejetèrent sur les monuments de
l'histoire nationale avec toute l'ardeur qu'allume dans les esprits blasés
l'attrait d'un aliment nouveau. Il fallait des glossaires spéciaux pour ai-
der et guider les esprits dans cette nouvelle direction ; parmi les anciens ,
les uns étaient insuffisants, les autres ignorés. En faisant paraître, l'an 164 4,
son dictionnaire du grec barbare , Meursius s'engagea presque à donner au
public un ouvrage semblable pour l'intelligence du latin corrompu, et vers
le même temps un certain Guillaume Noomps, dont le nom seul, grâce a Du
Cangeest parvenu jusqu'à nous, annonçait aussi qu'il travaillait à un ouvrage
de ce genre, lis furent prévenus par Spelmann , qui imprima l'an 4 626, la
' Je citerai entre autres le Dictionnaire de Jean de Garlande, que j'ai imprimé à la
suite de mon Paris sous Philippe le Bel ; Paris , Crapelet, \ 837. On trouvera dans cet
opuscule quelques additions pour la nouvelle édition de Du Cange.
a Emensis utcumque classicis ac veteribus, ad récent oris aetatis utriusque lingua?
scriptores accessi co lubentius, quod cum nova promis ac mihi antea peregrina ex iis
addiscerem in dies, non mediocri indesensim animi voluplate affîcerer. Du Cakce ,
Préf. du Gloss., n" 65,
un
première partie de son gtonairc l v Ion n uni .pi rprom , i , ,..,
île la deuxième partit ééeidi Isaac Vossius :> m un \<>iume des
extraits de ses fatvre* . |.oii\;iiii servit I l'IotelNgnaec d i mm- foule de mou
de la basse latinité. 1 1 n li 1 1 en 1664, riigt-trolf IDItpfèl !• mort de l'auteur,
parut la deuxième partie du glossaire de Spelin.mii : bu u i
première qui avait r<< n r.i^.Milimenl de luus Icssavants, c < au un
iravail Iiiii .qu'une collection de matériaux (te l.tn t «n i l'ai il même pas
iafo
Ce fut quatorze ans après, en ItiTs, (pie hu Ci i
en trois volumes in-folio, sous le titre deGtossarium
tê hifunœ lalinilatîs, l'ouvrage qui a le plus conti il.
• est , s'il faut en croire la modestie de l'auteur , DO simple clioti de nota
extraites des divers ouvrages qu'il avait lus pour se descnnii\. t et se
soustraire aux dangers du désœuvrement ; notes qui ■'auraient jaunis tu
le jour s'il n'avait été pour ainsi dire forcé de les mettre en lumière par les
importunes sollicitations de ses amis. Grâces donc soient rendues a ces amis
importuns! nous leur devons un des plus beaux monuments qttfl I Yrudi-
lion du dix-septième siècle ait élevés à l'histoire nationale.
La préface de l'ouvrage , quelque défectueuse qu'on la juge au point de
vue de la critique moderne, aurait sufli , quand elle parut, pour Ko
la réputation d'un savant. Ce qui frappe surtout dans ce morceau capit il
c'est une érudition prodigieuse. Soit qu'il explique la corruption d<> la
langue latine , soit qu'il développe le plan de son glossaire , lui Caoge re-
vêt ses pensées d'expressions prises dans les anciens auteurs, empruntant
à ces derniers des phrases entières et jusqu'à de longs fragments qu
châsse dans son texte toujours à propos, et sans que ce travail de
mosaïque nuise jamais à l'ordre et a l'enchaînement dea id<es. Comme
les sources où il avait puisé ses renseignements étaient pour la] plupart
peu connues , et que la nature de l'ouvrage n'admettait pal â» < m
.1. veloppées, on conseilla à Du Cange de faire
détails ses autorités dans une liste des écrivains du m.oen âge. Telle toi
l'origine des nomenclatures dont il fit suivi <
4° les écrivainslatins depuis les Antonins jusqu'au milieu du quin/i. ineriè-
de avec de courtes annotations biographiques et bil
ouvrages anonymes cités dans le ,ïîên»»
espagnols, qui ont écrit en langée vul.'aite: '.
manuscrits dont il s'est smi.
BtlMtj i quelque» mail
française^ lespoi I • Mali i I '«> « initiera remntrt*
500
publics; 1 0° les cartulaires des églises, monastères, etc.; \\° enfin la liste
des auteurs contemporains dont les ouvrages lui ont fourni d'anciens di-
plômes et de vieilles chartes. Le glossaire remplit le reste du premier vo-
lume , le second volume tout entier et la plus grande partie du troisième.
Quant à la forme , l'auteur a disposé les mots suivant Tordre alphabétique,
sans toutefois s'interdire la classification par racines pour quelques termes
d'une évidente connexité : quant au fond , il s'est proposé un double but ,
la définition des mots du latin barbare , l'éclaircissement des points obscurs
de notre histoire et de nos institutions. De la les savantes dissertations,
les tableaux chronologiques, les nombreuses gravures qui accompagnent
les deux mots annus et moneta, mots dont n'aurait même point parlé Du
Cange s'il n'avait voulu faire qu'un simple dictionnaire du latin corrompu.
Nous ne citons la que deux exemples : si l'on veut connaître toutes les
questions d'origines, d'usages, de mœurs, d'histoire dont la discussion
ajoute tant de prix au glossaire , il faut lire la première et la seconde des
quarante-sept tables imprimées a la suite de la première édition ; toutes ces
dissertations y sont indiquées par ordre alphabétique avec un renvoi au
mot qui les a fait naître. Les tables 5 à 45 sont de sèches nomenclatures ,
où les mots du glossaire sont rangés alphabétiquement dans une série de
chapitres disposés par ordre de matières ; leur utilité peut être à bon droit
contestée. II n'en est pas de même du petit vocabulaire de l'ancienne lan-
gue vulgaire et du court glossaire de grec barbare qui forment les tables
46 et 47. Celle-ci était le germe du Glossarium mediœ et infimœ grœci-
tatis que Du Cange publia dix années plus tard. L'autre est le premier es-
sai de deux excellents travaux qui sont encore a faire , un dictionnaire des
mots de la langue romane du nord , et un dictionnaire étymologique de la
langue française : dans l'une et dans l'autre une lettre, un chiffre et une
lettrine indiquent le volume , la page et la partie de la page où le mot soit
français, soit grec , a été expliqué. Le volume est terminé par une disser-
tation en \ 05 chapitres sur les mounaies byzantines , accompagnée de \\
planches gravées i .
L'avertissement qui précède les tables dont nous venons de parler ré-
vèle une circonstance assez curieuse. L'éditeur du glossaire de Du Cange,
jugeant que ce travail ne remplirait pas plus de deux volumes , les faisait
imprimer et tirer tous les deux à la fois, commençant le second avec la
lettre I. Mais le premier tome s'étaut trouvé suffisamment rempli par les
1 Ce morceau est toujours suivi de deux courtes dissertations se rattachant au même
sujet, par Joseph Scaliger et Mac.juard Frehcr.
MM
trois premières Mlrél , il lallut aommew*«f le second avec I
diviser on deOX sortions; eoqui éUl( déjà tiré il pniin .!. h lettre I, forma
la deuxième soetion. Ainsi Du Cangc avait livre d'un seul coup toute «M
(i livre, et consenti a corriger simultanément l.s . preufet des deui vo-
lames. Malgré le travail prodigieux que fol lm * « asi.mner ce mode de
publication, il trouva le temps, pendant l'impression , derreueillii la ma-
tière de trois suppléments pour les trois tomes de son ouvrage ; on les
trouve a la (in de chaque volume avec le litre de Addenda et emendanda.
Le glossaire de Du Cangc eut une vogue prodigieuse ; et quatre année»
s'étaient à peine écoulées depuis son apparition , qu'on I. nmipumait a
Francfort-sur-le-Mein , dans le même format. I.n lf>ss I inf.iti.ai.l.- érudit
fit paraître son Glossarium ad scriptores mediœ et infimœ graritaïu ,
en deux volumes in-folio. A la suite du second volume j il imprima un ap-
pendice de 250 colonnes a son glossaire latin, suivi d'un nouveau
tionnaire étymologique des mots français illustrés dans l'un cl l'autre
glossaire. Ces suppléments furent utilisés dans une nouvelle réimpression
qui eut encore lieu à Francfort en 4710, mais en les intercalant dans le
texte du glossaire , on observa mal l'ordre indiqué par Du Cange.
Cependant lesuccèsdu glossaire n'aurait point été complet, s'il n'avait
éveillé contre son auteur la critique et l'envie. A son apparition, Adriet
de Valois y releva quelques fautes légères , et l'âcreté de ses remarques
montra bien qu'il n'était pas seulement animé par l'amour désintéressé de
la science et de la vérité. Toutefois il n'eut pas le tort de publier ses < i iii-pi. •<;
Moins scrupuleux que lui, son (ils, tout en reconnaissant qu'elle n '. i
pas destinées a voir le jour , les fit entrer en entier dans le Valc.ùmm qu'il
publia l'an 4 695. Il <st assez curieux de voir comment le pèj ls ju-
geaient l'œuvre de Du Cange: « Mon père, dit Chu les de \ iftûil ', a l'ou-
« verture du livre en examina plusieurs endroits et y remarqua une in-
« finitéde fautes. 11 en critiqua sur-le-champ quelques-unes qu'il éeimt
« plutôt pour son utilité particulière que pour les publier. M. n
« vait nulle inclination a travailler sur les écrits d'autrui ; ainsi U WOp
i grand nombre de choses à corriger qui se présentaient iindc
« poursuivre ce qu'il avait commence H de parcourir même l
« l'ouvrage. Ce qui l'empochait , disait-il , d'entreprendre , -, -que M*
« demandions, c'est qu'a son âge il ne pourrait Tm lever *, dansl'opi
« qu'il avait qu'une critique entière ne serait guère moins grosse qu
« glossaire même. L'échantillon que j'en donne fera juger aisément ce g n'il
1 Daot l'avertissement.
Adrien de Valois est mort quatorze ans aprrs l'apparition du g'ouair* d* Pu Caagc
502
« était capable de faire. » Cet échantillon prouve surtout une chose ; c'est
qu'Adrien de Valois aurait bien voulu être l'auteur du glossaire. Ses re-
marques sur le premier volume de cet ouvrage, qui , pour le dire en pas-
sant, se réduisent à 25 pages in-42 , décèlent un sentiment de jalousie peu
digne d'un savant aussi distingué. Il relève de simples inadvertances avec
une aigreur extrême , à laquelle se mêle parfois un peu de mauvaise foi,
toujours un dédain superbe et souvent une pédanterie ridicule. Qu'on me
permette de citer un exemple : je choisis a dessein une critique parfaite-
ment juste au fond. Du Cange trouvant Charles le Gros désigné, dans un
ancien document, sous le nom de Carolus de Bevera, crut reconnaître dans
ce mot le surnom de Bouvier dont il fit une espèce de synonyme du sobriquet
plus connu de Charles le Gros. 11 suffisait de remarquer que Carolus de\Be-
vera signifiait Charles de Bavière ; Adrien de Valois le prouve, l'histoire à la
main, par primo et secundo. Ensuite il ajoute : « Troisièmement Bouvier
« ne signifie ni gros, ni gras, mais ou un marchand, ou un meneur de
« bœufs, et par dérision ou métaphore un homme grossier, lourdaut,
« rustre, maussade , et mal fait de corps et d'esprit, tels que sont ordi-
« nairement les bouviers. On a surnommé quelques-uns de nos rois , l'un
« le Chauve, l'autre le Bègue , un autre le Simple, pour marquer en
« eux quelque petit défaut de corps ou d'esprit, qui peuvent arriver a
« toutes sortes de personnes ; mais on ne s'est pas avisé jusqu'à présent
ci d'appeler bouvier aucuns de nos rois, d'autant que ce surnom ne con-
« vient nullement à un roi héréditaire , issu de race royale et élevé roijale-
« ment » 4 . Voila pour les critiques de détail : quant aux critiques d'en-
semble, elles se réduisent à trois chefs principaux. Du Cange faisant un
glossaire latin aurait dû en exclure d'abord tous les mots qui n'étaient
pas d'origine latine, ensuite tous ceux qu'il ne peut expliquer et [qu'il
n'entend point, enfin « toutes ses remarques sur diverses choses , tant ec-
« clésiastiques qu'autres, sur quoi il ne sera jamais consulté , d'autant
« qu'on n'attend pas d'un glossateur ni d'un grammairien ou critique
« l'éclaircissement de ces matières, sur quoi nous avons des volumes en-
« tiers écrits par des gens versés en l'histoire ecclésiastique. » Toutes ces
objections, aujourd'hui sans portée, avaient été réfutées d'avance dans
la préface de Du Cange ; elles le furent plus vigoureusement encore dans
celle de l'édition bénédictine à laquelle j'ai hâte d'arriver.
Charles de Valois , avant de mettre au jour ces remarques , aurait dû jeter les yeux
sur les suppléments publiés par Du Cange en \ 778, à la suite de son glossaire grec, sup-
pléments que son père Adrien avait connus sans aucun doute. Il aurait trouvé au mot
bevera la correction de l'erreur qui s'était glissée dans le tome V du glossaire latin.
llnluundh iindelacongrégati I, sont M.iur fUiuénié.afiitd abord eu
l'idée do fairo une troisième réimpression U l»u Cftl§», iui\
de supplément . Il mourut av.mt d'.ivoir pu i-.ilisorce projet. Chargés de
le mettre a exécution, D. (Nicolas Toustnin , i h. Lepelleticr l'agrandirent
considérablement : ils conçurent le plan de l'édition en six volume» que
nous possédons aujourd'hui, en publièrent le prospectus l'an 171
promirent de livrer l'ouvrage complet on trm
quitté Paris, D. Toustain resta seul chargé du ti as.nl <|u il abandonna lu i-
môme ensuite, après avoir seulement préparé les trois premières lettres du
glossaire. D. Maurd'Anlinc reçut la mission de le continuer. On lui adjoi-
gnit D. Carpentier, enlevé, un peu malgré lui. ï nne é Utioo de Tertnllien
qui l'occupait depuis cinq années. Les deux collaborateurs se partagèrent le
travail et le poursuivirent avec une grandeactivité. Les lettres A, B, C avalait
été préparées parD. Toustain ; D. Maur se chargea des lettres D, E,G, J, I
0,Q, R, T, X, Y,Z; D. Carpentier des lettres F, II, K, M, P, S, V, W et de la
préface. Les quatre premiers volumes parurent on 4 7"»3 et le cinquième
en 4754. Sur ces entrefaites, D. Maur, soupçonné de jansénisme, fut exil»
àPontoise; des quatre lettres qu'il avait à faire dan l« ÉlluM volume, il
n'en avait préparé que trois; la lettre T était à peine commencée. D. Car-
pentier mit la dernière main à ce volume, et le publia s« ul h t "56.
Les nouveaux éditeurs avaient donc doublé le travail primitif, grâce à
leurs recherches dans les dépôts de documents inédits ouverts à leurs inves-
tigations savantes, grâee aussi aux grandes colle» lions publiées depuis la
première édition du glossaire, telles que celles de Muralori, Martenne.
Mabillon, Rymer, etc. Toutefois l'œuvre de Du Cange ne subit au. un
changement ni dans le fond, ni dans la forme ; les BYné lu .tu i respecterait
jusqu'à ses erreurs qu'ils repro luisirent scrupuleusement, en distinguant
par un signe particulier les remarques destinéo mer. I I
signe sert a faire reconnaître les additions dues à leurs recherches. Loin de
blâmer comme des hors-d'œuvre les excursions de Du Cange dans I.
maine de rhistoire et de la critique, ils ont reconnu tout ce qu'elles ren-
fermaient de notions curieuses et utiles pour les historions, les géographes.
les théologiens, les légistes, et se sont attachés a les améliorer et k les aug-
menter. Dans leur préface, ils signalent surtout OMMM leur appartenant
en propre, les listes des officiers de la chancellerie, des compléments aé-
eeet aires ajoutés aux articles des monnaies et des anciens palais, une disse» -
talion tout a fait neuve sur les électorals ; enfin, des améliorations nota-
bles introduites dans les tableaux du œnologiques joints au inotnitmis. I
aussi aux Bénédictins qu'on doit une innovation peu importante en appa-
504
rence, mais dont tous ceux qui se servent souvent du glossaire aurout ap-
précié la commodité; nous voulons parler de la distioction par chiffres
des divers alinéas d'un même article, dans lequel le même mot prend suc-
cessivement plusieurs significations différentes. Quant aux travaux acces-
soires de Du Cange, les religieux de Saint-Maur n'ont reproduit que sa pré-
face, qu'ils ont fait suivre de son portrait et d'une notice biographique en
forme de lettre écrite par Baluze ; le reste était réservé pour un supplément
qu'ils se proposaient de publier aussitôt après la mise en vente du dernier
volume. Les matériaux en étaient déjà réunis, et ce fut naturellement
D. Carpenlier, resté seul pour terminer l'ouvrage, qui prit sur lui de les
recueillir. Ce religieux n'était pas d'un caractère facile : on s'en aperçoit
aisément à l'aigreur avec laquelle, dans la préface de l'édition bénédictine,
il disculpe le glossaire des reproches d'Adrien de Valois, qu'il désigne, sans
le nommer, par ce fragment de vers emprunté a Horace : qui solus vult
scire videri. Soit, comme il le dit lui-même, que sa santé fût réellement
altérée, soit que l'obligation où il s'était trouvé de terminer seul un ou-
vrage commencé avec D. Maur, eût excité sa mauvaise humeur et jeté entre
lui et ses confrères des semences de discorde, il quitta la congrégation de
Saint-Maur peu de temps après la publication du glossaire * . Dès ce mo-
ment, il consacra tous ses instants à préparer le supplément de ce grand
ouvrage, et n'épargna rien pour compléter les matériaux qu'il avait déjà
ramassés.
Cependant l'édition bénédictiue.du glossaire, tirée a un grand nombre
d'exemplaires, se répandit promptement dans toute l'Europe En publiant,
vers Tan 4744, une édition du Diclionnarium juridicum, J.-F.-G. Hei-
neccius annonça le projet, qui ne reçut pas d'exécution, d'extraire du
glossaire de Du Cange tous les mots relatifs au droit féodal et de les réunir
en un volume in-folio. Un libraire de Bâle trouva plus simple de réimpri-
mer les six volumes publiés par les Bénédictins. Cette contrefaçon parut
l'an 4762, en trois volumes in-folio, comprenant chacun deux parties. Le
caractère de cette réimpression est beaucoup plus petit que celui dont s'é-
taient servis les éditeurs français. Aussi, bien que ces trois volumes soient
d'une grosseur fort ordinaire, chacune de leurs sections correspond exac-
tement a un volume entier de l'édition bénédictine. Ce n'est du reste
qu'une reproduction pure et simple de cette édition; on y a seulement
1 C<" ne fut pas, à ce qu'il paraît, avant la fin de -1738, mais il était certainement
sécularisé longtemps avant l'apparition du supplément qu'il imprima l'an 4 7GG.Car-
pentier mourut l'année suivante.
NI
ajout»' la dissertation siu I. monnaies dn Bas-Empire, a?ec qoelquei
notes d'Anone, rédigeai principalement sur les ebten ÙqMtl
Handuri '.
IVndanl M temps, Carpcntier Iravaillail a. tiveiMtf an supplément II
avait dépouille les registre! du l'résor des Chartes, du Parlement, de la
< b.mbredesn'omptes, les manuscrits de la Bibliotl de de Taris. Il
;.vait visité, a Lille, les archives de la Chambre des Ofptes, la hihl
de l'abbaye de Saint-rierre ; a Abbevill<\ Mi re-isires de ll..".t.-l-.l,--v il;,
anciens titres du prieuré de Saint-Pierre et de l'église de Saint-Val
Enfin il avait lu et extrait soit les livres imprima depuis frpptrition du
glossaire, soit ceux qui, publiés anlérieuremenl . n a\.u- m
suites. L'annonce de cet ouvrage éveilla la jalousie des anciens confrères de
l'auteur, déjà prévenus contre lui a cause de sa retraite. Dans 1 1 i
l' Ar t de vérifier les dates, publié l'an 1750, en un volume in- V. I). eléraen-
cet affectait de méconnaître la collaboration de Carpenti i ion béné-
dictine du glossaire, et cherchait même a lui ravir par avance tout V
rite du supplément qu'il préparait. « D. Toustain, disait-il, avait avancé
« considérablement l'ouvrage des premiers volumes, et la] llenti
i matériaux pour les suivants La gloire défaire paraître l'édition sem-
« bla réservée à D. Maur d'Antine. Il s'y livra avec tant d'application cl
« de succès, que, dès Tannée 1755, les quatre premiers volumes pérorent.
« Ils furent reçus avec un applaudissement général du publie, qui lit le
« même accueil l'année suivante au cinquième. Celte mém.
« D. Maur fut obligé de quitter Paris et de se retirera Ponloise. 11 restait
« encore un sixième volume de Du Cange a donner; mais il y avait mis la
« dernière main, et il le laissa, prêt d'être mis sous la presse, entre les
« mains d'un religieux , alors son compagnon et son associé a ci ouvrage,
« qui continua Fimpression pendant son absence. I>. Maur avait fait de
« nouvelles recherches , et formé un recueil capable de serrii de mpplé-
« ment a ce dictionnaire. Jusqu'à présent ces collections n'ont point \u V
« jour, et sont demeurées entre les mains d me associé, qui eut
« soin de les recueillir au départ de D. Maur. Si jauni» il I-
« public, il a trop d'équité pour n'en pas bdre bon»
« les tient2. » Ainsi, d'après ses anciens confn
l'associé de ï>. Maur, mais pour m- i ien l
' L'éditeur suisse ne connut pas un. idftiM II I H N ë donnrr à Romr I*
m un volunu- in- '. .
i Art de vérifier le* date*. Il '• • |" ' I'1 ' M
506
quelques corrections d'épreuves, et à la soustraction, à son profit, dematé-
riaux laissés par son infatigable collaborateur.
L'ex-bénédictin , dans la préface de son supplément, n'eut pas de peine
a se faire justice de ces mesquines tracasseries. Il exposa clairement la part
qu'il avait prise à la nouvelle édition du glossaire; il en appela au témoi-
gnage de ses anciens confrères qui avaient suivi ce travail, et surtout à ce-
lui de srs propres manuscrits, restés dans la bibliothèque de Saint-Ger-
main-des-Prés. Cette dernière preuve était sans réplique; aussi l'auteur
de YHistoire littéraire de la congrégation de Sainl-Maur , imprimée en
H 770, reconnut-il formellement la collaboration de D. Carpentier dans la
publication du glossaire, telle à peu près que lui-même l'avait établie.
Mais D. Tassin , tout en rendant justice aux nombreuses recherches faites
par Carpentier dans le but de rendre aussi complet que possible le sup-
plément publié par lui , revendique une large part dans le mérite de
ce supplément, pour les matériaux préparés h l'avance par D. Maur d'An-
tine. En effet , Carpentier parle un peu trop dédaigneusement de ces ma-
tériaux. A l'entendre, ils ne consistaient qu'en un petit nombre de notes
sur le glossaire de Ducange, en quelques rares additions peu importantes ,
dont la réunion aurait formé un très-maigre volume1. 11 avait sans doute
oublié, quand il portait ce jugement, que, dès l'année 4 755, il avait an-
noncé au public2 que son collaborateur et lui s'occupaient déjà de la ré-
daction d'un supplément, et Ton ne peut admettre qu'en deux années,
alors que les deux volumes du glossaire qui restaient a paraître étaient,
comme il le dit lui-même, presque entièrement terminés, deux savants aussi
laborieux que D. Maur et lui n'eussent pu réunir pour le supplément
projeté des matériaux d'une certaine importance. 11 est néanmoins incon-
testable que la plus grande part, dans la composition de ce supplément,
appartient à Carpentier; on le reconnaît aisément aux nombreux docu-
ments tirés des dépôts publics qu'il a seul compulsés.
Cet important ouvrage parut en 1766, sous les auspices de Louis XV
qui fit, a ce qu'il paraît, les frais de l'impression... 11 se compose de qua-
tre volumes ajant pour titre : Glos&arium novum seu supplementum ad
auctiorem Glossarii Cangiani editionem. Le supplément au glossaire latin
remplit les trois premiers volumes. Parmi les additions importantes qu'il
renferme, l'auteur signale surtout une dissertation sur les lettres de no-
blesse. 11 contient, en outre, quantité de mots nouveaux, d'interprétations
nouvelles de mots déjà connus, et de preuves supplémentaires à l'appui
' Préface du suppl.
3 Préface du Glos?.
des interprétations déjà données. Mais il M- l.ul (....,-,
par une grande quantité de Lra4u< ium et <l ■ plicationsen i neais,
empruntes tant aux registres de leCbambi * d ancien»
glossaires manuscrits déposes .< 1.1 i;ii.iioiii..jn< «in Roi. \ i * do-
cuments (>i du vocahulaire français impi imé II l.i teûlfl de la { i inière édi-
tion doDii Gange, Carpeutici a imnr un nnuw.m «h.
ucnrcinliniment plus considérable: il remplit la premier |, w„
quatrième volume, et se compose de sixcenl soûant
folio. Cel excellent travail est suivi de tables indiquant lessoun
a puisé pour la composition du glossaire; c'est la reprpducftà
elatures imprimées dans lo premier volume de l'édition origii
quelles on a joint les doeumeuts consultés par les bénédictins et par
D. Carpentier. Les quarante-sept tables que Ducange avait données à la
suite de son glossaire ont été réduites à deux : i° table des auteurs et des
ouvrages dont des passages out été corrigés dans le glossaire et dans le sup-
plément; 2° table des matières qui ne sont point rangées dans loi die alpha-
bétique, ou qu'on ne s'aviserait pas de chercher dans le glossaire ni dans le
supplément. L'ouvrage est terminé par la dissertation sur les mon
bysantines augmentée de quelques uotes jointes a l'édition de Km
La nouvelle édition complète du glossaire de Du Cangc se composait
donedésormaisdedix volumes in-P. A l'incommodité résultant du nombre
et du format des volumes, se joignaient d'autres inconvénients, le sup-
plément de D. Carpentier, tiré à uu petit nombre d'exempl.i •iidil
dès l'origine a un prix assez élevé. De plus, il était pénible d'avoir a con-
sulter sur chaque mot deux ouvrages différents. Ces considérations e
gèrent un savant allemand à composer un abrégé du glossaire. Adeluog
retrancha d'abord les nomenclatures, les tables et tous les travaui m
soires, et ne prit que la préface de Du Cangc et le glossaire d< tins,
dans lequel il inséra a leur place respective les additions contenues i
le supplément de Carpentier. Mais les planches, les labiés chronologique »,
les dissertations historiques sur les monnaies, les électeurs 3 les pal li
rois, les lettres de noblesse, etc., etc., et tout ce qpi ne rentrait
les strictes limites d'un glossaire fut élagué. Les i ombreoi
nés par les précédents éditeurs à l'appui de leurs interprétations, forent
réduits au simple nécessaire, et la subst.m. e des dii rollli
mentée de quelques additionsducs au travaux de h critiqw geflMariOM
1 Carpentier ne paraît pas avoir connu la routrtfjçon du (;los»airc public «I S
lam laquelle se trouvait la dissertation *«n !•■- monnaies du Bas-!
508
rut concentrée en six volumes in-8° à deux colonnes, qui parurent a Halle,
de 1 772 à \ 784 , sous le titre de Glossarium manaale ad scriptores mé-
dite et infimœ tatinkatis. Cet abrégé ne pouvait, comme on voit, tenir
lieu du grand glossaire , aussi ce dernier n'a-t-il cessé d'être recherché, et
les exemplaires complets en ont aujourd'hui dans le commerce une valeur
exorbitante *. Le besoin d'une nouvelle édition était donc vivement senti,
et d'un autre côté le grand nombre de textes publiés depuis quatre-vingts
ans promettaient, pour cette édition nouvelle, des additions nombreuses
et de notables améliorations. Nos confrères nous sauront gré de révéler ici
un faït honorable pour l'École des Chartes , et dont il existe heureusement
une preuve écrite2; c'est qu'il y a deux ans, deux élèves de cette école
s'étaient associés pour donner une troisième édition , revue et augmentée,
du glossaire de Du Cange. Un imprimeur, dont le nom s'allie honorable-
ment à plusieurs publications littéraires relatives au moyen âge, avait
accueilli favorablement ce projet, et déjà il s'occupait avec les futurs édi-
teurs d'arrêter les bases de cette entreprise importante, lorsqu'ils appri-
rent que MM. Didot frères avaient eu fa môme idée, et qu'elle était en
voie d'exécution. Les travaux préparatoires, confiés à un jeune érudit
allemand , M. Henschel , également versé dans la connaissance des anti-
quités du moyen âge et de la philologie germanique , ont marché rapide-
ment, puisque, en moins de deux années, les éditeurs ont pu mettre en
vente la première livraison, et promettre l'émission régulière, à des termes
assez rapprochés, des livraisons suivantes.
MM. Didot ont choisi le format in- 4*; le mode d'impression qu'ils ont
adopté leur permettra de renfermer en huit volumes la matière des dix vo-
lumes in-folio. Chaque page est divisée en trois colonnes de soixante-qua-
torze lignes, parfaitement semblables en cela , ainsi que pour le caractère
et la justification à celles de la dernière édition du Dictionnaire de l'Acadé-
mie. Le supplément de Carpenlier a été fondu dans le texte , et des signes
différents indiquent avec une telle précision ce qui appartient à chaque
auteur, qu'au premier coup d'oeil on distingue sans confusion le travail
primitif , les additions des Bénédictins, les suppléments de Carpentier et
les compléments dus aux recherches des nouveaux éditeurs. La tâche de
ces derniers , en ce qui regarde la reprodution de l'édition précédente ,
' Il faut s'assurer si le quatrième volume renferme neuf planches de monnaies et une
planche de monogrammes ; ces planches manquent dans beaucoup d'exemplaires.
3 Dans une notice sur Du Cange, imprimée à Amiens, chez Ledieu, en 4 858, p. h\ ,
note f .
l'a»! borné* » de simples remaniements dans la rlsenHnliiui
i M.- iriii.|u> même téf ère aurait ipj ou vé sans peine quelques
ments judieieusement pra 1 1 « p 1 . nu i,-s n>. mineuses
Heuediclins, soit même «mi quesquCS nidioiis «In t
et llenschel M sont fait un scrupule de portai 1 1 m un mit un aussi beau
monument, <|iii ne fui achevé qu'après soixante ans de travaux
rien n'y a été changé, rien n'eu a été mppripéi MtÉ comme letsn
lûmes .lis Bénédictine fourmillaient de fautes d'impression1, le propre
travail de Ducange s'imprime d'api es l'édition <|ii il a donnée lui-un nu
en 1678 . et (raines les suppléments qu'il a publics dix années après. Les
corrections, les additions jugées nécessaires on utiles ont été insérées
le texte, précédées, comme nous l'avons dit. il un signe ; qui
ne permît point de les confondre avec les travaux des précédents édit*
Ce signe n'est pas répété moins de cinq cent dix-huit fois dans les
- Axante pages qui composent la première livraison. \ous pourrons essayer
plus tard d'apprécier ces travaux supplémentaires; qu'il nous suffise au-
jourd'hui d'en indiquer sommairemennt la nature. Ce sont des cita
complétées , de nouveaux textes propres à éclaircir ce qui mal • té dit
sur les institutions du moyen âge , des renvois a des ouvrages récents
mérite reconnu, des vues philologiques ou des étymologies ramenées aux
règles de la critique moderne, des gloses rétablies d'après de bons manus-
crits et les meilleurs travaux imprimés, des mots nouveaux ou de nouvelles
interprétations puisées dans les glossaires les plus estimés, quelques ex-
traits du glossaire de la basse grécité, enfin des documents fournis |
dépouillement des volumes des grandes collections parus depuis le supplé-
ment de Carpenlier.
Les huit volumes qui composeront l'édition nouvelle seront divises en
trente-deux cahiers du prix de 8 francs; toute livraison qui dépasserait le
nombre de trente-deux serait délivrée gratis. Les livraisons se succéderont
régulièrement de trois mois en trois mois , en sorte qu'il paraîtra chaque
année quatre cahiers formant un volume in-4°, du prix de 32 frai
l'ouvrage entier coûtera 256 francs. Si l'on considère le prix de la feuille
(moins de 50 centimes), et la quantité de texte que chaque fuill.- ren-
ferme, on restera convaincu que le glossaire latin publié par MM. Didot .
est au-dessous du prix de la moins chère des éditions dites pittoresques.
' II en reste encore beaucoup malgré le» errata placé* par le* Bénédictin* i h fia 4e
chaque volume, et ceux qu'a imprimes Carp«nticr à la suite du quatrième volant i*>
son supplément.
510
Quelle est d'ailleurs la personne, parmi celles qui se dévouent a l'étude du
moyen Age , qui ne puisse consacrer neuf centimes par jour a l'acquisition
d'un indispensable instrument de recherches? Tel est pourtant le prix mi-
nime auquel on peut se procurer un ouvrage inestimable, unique et riche
dépôt des documents laborieusement amassés pendant près de deux
siècles par les savants de tous les pays.
L'entreprise de MM. Didot mérite donc d'être puissamment encoura-
gée, et nous la recommandons fortement a tous nos lecteurs. Il y aurait
quelque honte a ce qu'un si bel ouvrage, né en Fiance, successivement
accru, corrigé, amélioré en France, qui a tant contribué a l'intelligence
«lu passé historique et littéraire de la France, y fût accueilli avec moins de
faveur qu'a l'étranger où son succès est assuré.
H. GÉKAl'l),
.".Il
BULLETIN B1BLI0GBAPHIQUK.
HISTOIRE DE FRANCE, par M. Michelet, membre de l'Institit. Tome iv.
Paris, Hachette, rue Pierre-Sarrau, 12.
En annonçant le quatrième volume d'un ouvrage qui a fait époque dé» son appari-
tion , nous n'avons ni le projet ni la possibilité de le soumettre à un examen détaillé,
Nous ne remonterons pas non plus, dans cette appréciation succincte et partielle, »w
pra&ièrefl livraisons de ce beau et consciencieux travail ; d'autres en ont déjà suffisam-
ment fait ressortir le mérite éminent , l'importance relative. Un fait seulement pou*
semble, dès l'abord, mériter d'être signalé : c'est la supériorité incontestable des deux
derniers volumes sur ceux qui les avaient précédés. On ne peut guère disconvenir , en
effet, que les rapprochements symboliques ne surabondent dans la première partie de
l'oeuvre de M. Michelet, et n'y prennent trop souvent la place de considérations plus con-
formes aux véritables règles du récit historique; il faut s'empresser de convenir aussi
que ce reproche disparaît presque entièrement devant le troisième et le quatrième vo-
lume. Ici la narration retrouve tout son intérêt , toute son autorité, et les réflexions
qui l'accompagnent en sont presque toujours le complément naturel , vrai , indispen-
sable. Si de loin en loin, le lecteur rencontre encore quelques-uns de ces passages
ingénieux , mais qui rappellent trop la hardiesse et le laisser-aller de l'improvisation,
il n'en reste pas moins frappé des beautés nombreuses qu'offre l'ensemble de cette
remarquable composition, et, pour la première fois peut-être, se surprend-il sub-
jugué par cette éloquence du patriotisme, dont les historiens de l'antiquité sem-
blaient avoir emporté le secret avec eux.
Le nouveau livre de M. Michelet commence avec le règne de Charles VI (4380 ) et
se termine à la mort de ce même monarque en 1 422 , période la plus calamiteuse, peut-
être, de notre histoire, qui débute par un roi mineur, se prolonge sous un roi fou, et finit,
après quarante-deux ans des plus rudes épreuves , des plus cruelles vicissitudes aux-
quelles un peuple puisse être soumis, par l'asservissement de la France au joug d'une
domination étrangère»
Luttes intestines et incessantes dans l'état, schisme dans l'église, dilapidations dans
les finances, folie du roi, soulèvement des Parisiens accablés sous le poids des impôts ,
intervention sanglante du peuple dans l'administration publique, assassinat du duc
d'Orléans amenant celui du duc de Bourgogne , défaite d'Azincourt, traité de Troyc.« ,
par lequel Isabelle de Bavière épouse infidèle et mère dénaturée, livre la France à l'é-
tranger; tels sont les principaux traits du funèbre tableau d'un règne dans lequel appa-
raît à peine de temps à autre un fait qui repose l'esprit et console l'âme. Ce tableau,
M. Michelet l'a tracé de main de maître, avec la science de lérudit, la haute portée de
l'historien. Il nous serait facile de prouver par une analyse plus complète de son livre
que cet éminent écrivain n'a réellement oublié aucun des traits essentiels et caractéris
tiques de l'époque qu'il avait à peindre. Pour n'en citer qu'un exemple, je signalerai le
soin avec lequel il s'est appliqué à faire ressortir, des actes de l'administration anglaise, le
secret de la puissance du roi Henri V ; c'était là une question neuve , et l'avoir abord*»*
512
révèle non-seulement l'intelligence de l'historien mais encore la délicatesse d'une con-
science morale qui ne veut pas que tous les événements soient abandonnés au caprice
de la fortune. Nous nous en tiendrons à cette observation de détail ; mais en général ,
nous ferons remarquer cette masse de faits secondaires, qui, ignorés jusqu'ici, ou mal à
propos négligés, viennent si heureusement sous la plume de l'auteur jeter une lumière
vive et inattendue sur un point essentiel, sur une circonstance importante. Il n'est pas
possible d'être plus habile que M. Michelet dans l'ait dégrouper ces faits d'ordre diffé-
rent , de les relier entre eux, de les unir par leur côté le plus intime, de constituer enfin
ce mécanisme du récit , qui, si l'on peut ainsi parler , est à l'histoire ce que la combi-
naison des divers organes est au corps humain.
M. Michelet , on le voit, n'a dû rien négliger pour rendre son œuvre la plus com-
plète possible ; à l'étude approfondie des textes déjà publiés, et qui avaient servi de
hase aux précédents historiens , il a joint celle des ordonnances de nos rois , des regis-
tres du trésor des chartes et du parlement , des actes des conciles , des nombreuses col-
lections manuscrites que renferment nos bibliothèques ; et c'est après avoir rapproché,
comparé tant de documents divers , contrôlé les chroniques par les actes, les actes par
les chroniques, qu'il a écrit cette histoire, œuvre d'art autant que de science, qui laisse
bien loin derrière elle les travaux analogues qui l'ont précédée. Quiconque en effet ,
dégagé de toute prévention, de tout jugement arrêté d'avance, prendra la peine de lire
M . Michelet, ne pourra s'empêcher de reconnaître tout ce qu'il y a de rigoureusement
vrai dans le sentiment que nous venons d'exprimer. Il verra combien sont incomplètes,
froides et décolorées les pages de Mezeray, de Daniel, de Villaret, d'Anquetil, de M. de
Sismondi même, à côté de cette belle narration si vive , si originale, si pleine de mou-
vement, si riche d'ailleurs en faits nouveaux, en observations justes et piquantes.
« Ce volume, et le cinquième qui le suivra de près , dit M. Michelet , ont pour
« sujet commun la grande crise du quinzième siècle , les deux phases de cette crise où
« la France semble s'abîmer. Celui-ci racontera la mort; le suivant, la résurrection. »
Ces derniers mots nous annoncent le règne réparateur de Charles VII. Osons
dire d'avance que M. Michelet ne restera pas au-dessous de cette nouvelle tâche. Il
nous apprendra certainement mieux qu'on ne l'a fait jusqu'ici , la vie de cette jeune
inspirée qui sut venger la France des désastres et des humiliations du règne précé-
dent ; épisode le plus attachant peut-être de notre histoire , et l'un des plus beaux
que les annales humaines puissent offrir à la méditation de l'historien.
L. L
ESSAI SUR LES LIVRES DANS L'ANTIQUITE , partictjlièremfKt chez les
Romaiks, par H. Gf.raud, akciek élève nEL'ÉcoLB des Chartes, h vol.jn-8°, chez
TeCHENER , PLACE DU LOUVRE.
Le livre de M. Géraud est plus qu'un essai ; il renferme tout à la fois les notions né-
cessaires à l'étudiant qui veut s'initier à la science de la paléographie, et l'exposé net et
lucide de nos connaissances sur l'écriture et les livres dans l'antiquité. L'école des Chartes
a droit d'applaudir à cette publication L'idée première en a été inspirée par de savantes
leçons de M. Guérard , l'un de ses professeurs ; l'auteur est sorti de ses rangs, son livre
513
* adresse- particulit renient à »Ci futurs confrères , Cl deviendra p<>'ir eux tin nuinirl m
dispciisahlc.
!.. plan il. M. Géraud est «impie et calque sur l'ordre nn-mn des opérations néces-
saires à la conf. , non M Uwvs. Il irait.- d'abord de» substances mi r Itt^MltMOfl •
-luis |, n i,ii)|,s an. -it-im. Aucune d'elles n'est oubliée ; mais les érudits liront surtout
mt. r.'t tM <li>Mi talion sur le papyrus, qui permet de comprendre, l'oh*. m «description
de Pline. Apres lei matières des livres viennent les instruments de l'écrivain , \c style ,
le forceps, le grattoir raiorium, le calamus et le pinceau; puis l'encrier atramentarium ,
distinct de l'écritoirc graphiarium , les plutci, dont la destination est encore douteuse ,
et l'épenge à effacer , si chère aux bons auteurs. Suit la description de l'encre noire, de
celle do l'Inde , que M. Géraud suppose avoir donné naissance à l'encre de Cbinc , de
la rubrique, de l'encre sacrée réservée aux empereurs. Le troisième chapitre est con-
sacré aux écritures anciennes. Le quatrième est une dissertation sur les volumes, les
préfaces qui les précédaient , les couvertures , l'builc précieuse dont on oignait les ou-
vrages de luxe. L'intérêt croit dans les chapitres suivants. Le traité des libelli et des
lettres , la description des formes, de la reliure et des ornements des livres carrés , le
chapitre qui concerne les tablettes, sont pleins dcjdétails de la vie intérieure des anciens
dignes de piquer la curiosité. Horace, Pline, Martial surtout, ont fourni à l'auteur des
faits nombreux. Chemin faisant, il émet des hypothèses ingénieuses sur le collage des
manuscrits; il réfute les erreurs dcSchwarz sur la classification des libelli , et le pré-
tendu usage de la pagination chez les anciens, avec une critique fine, pleine de ce bon
sens qui distingue toujours l'érudition française.
M. Géraud a suivi l'histoire du livre depuis sen origine jusqu'à son entière confec-
tion , depuis la préparation du papyrus jusqu'à la peinture des vignettes. La question
de l'édition des livres lui a fourni l'occasion de curieux développements. Il faut lire
le piquant tableau qu'il fait d'une de ces lectures publiques , par lesquelles les écrivains
préludaient à la mise au jour de leurs ouvrages ; les invitations de l'auteur à ses amis ,
l'affectation de son débit, la retraite furtive des auditeurs ennuyés, les applaudissements
achetés de quelques-uns ; tout cela est peint avec une connaissance du sujet et une vi-
vacité remarquables. On doit féliciter M. Géraud de la marche ferme qu'il a suivie
quand il s'est occupé de la propriété littéraire chez les anciens; il a parfaitement dé-
montré , appuyé sur les textes , que rien de ce qui se passe chez nous à cet égard, n'exis-
tait dans l'antiquité. Ses idées sur les avantages respectifs de l'imprimerie et du mode
de reproduction littéraire usité chez les anciens, nous ont paru également sensées. L'ou-
vrage se termine par un aperçu sur les bibliothèques , sur le nombre de livres que con-
tenaient les plus importantes d'entre elles et sur la manière dont ces livres y étaient
rangés. L'espace nous manque pour passer en revue, et pour faire connaître complète-
ment les matières renfermées dans l'essai de M. Géraud ; contentons-nous d'ajouter à
ce que nous avons dit que l'auteur , dans un sujet un peu aride , a su donner à son ou-
vrage , par la pureté du ?tyle, par la forme spirituelle des réflexions et des rapproche-
ments, l'attrait qui le fera passer des mains des savants dans celles des gens du monde.
A. P. de S. A.
514
CORRESPONDANCE DIPLOMATIQUE de Bertrand de Salignac, de la Mothe
Fénelon, Ambassadeur de France en Angleterre de 1 568 a \ 575, publiée pour la
l'nemjère fois sur les manuscrits originaux conservés aux archives du royaume ,
par A. Teulet, ancien élève de l'école des Chartes, Tomes i, h, m, et iv.
Techener, place du Louvre, b" 12. Crozet , quai Malaquais.
Cette curieuse collection comprendra sept volumes in-8° composés de documents
entièrement inédits sur la guerre civile , les batailles de Jarnac et de Moncontour , la
pacification, la Saint-Barthélémy, le siéfje de La Rochelle, etc., etc., en France; — la
procédure contre Marie-Stuart , la grande révolte de 1 569, les démêlés avec l'Espagne,
les projets de mariage d'Elisabeth avec les ducs d'Anjou et d'Alençon, le procès et
l'exécution du duc de Norfolk, etc., en Angleterre; — la guerre civile en Ecosse et les
;;uerres des protestants contre le duc d'Albe dans les Pays-Bas.
Entre autres documents de la plus haute importance, le septième volume renferme
quatre lettres écrites par Charles IX à son ambassadeur les 24, 25, 26 et 27 août 1 572;
à cette dernière est jointe un long mémoire justificatif de la Saint-Barthélémy ,
adressée l'ambassadeur trois jours après l'exécution.
Les quatre premiers volumes ont paru ; ils comprennent l'histoire des années 1 568,
1 569, 1 570, 1 571 , et des six premiers mois de 1 572. Nous ne pouvons que les annoncer
aujourd'hui; dans un prochain numéro , nous essaierons de faire connaître à nos lecteurs
l'importance, pour l'histoire du seizième siècle, d'une publication qui ne se recommande
pas moins par la nouveauté et l'intérêt des documents que par la science de l'éditeur.
NOTICE SUR LE SPECULUM IIUMANiE SALVATIONIS, par J. M. Guichard,
UNE BROCHURE IN-8°, PARIS, CHEZ TeCHENER, PLACE DU LOUVRE.
Cette dissertation bibliographique sur l'un des manuels de la religion chrétienne les
plus populaires aux quatorzième et quinzième siècles, se recommande par la sûreté du
raisonnement et par la justesse rigoureuse des conclusions. Après une analyse suffisante
du Spéculum , l'auteur produit la date ignorée jusqu'ici de cette composition ,
qui , d'après le témoignage formel de deux manuscrits, se rapporte à l'année 1324.
Vient ensuite la description des éditions les plus anciennes du même ouvrage, imprimé
et traduit dans presque toutes les langues de l'Europe avant la fin du quinzième siècle.
La question d'âge des éditions sans date fournit à M. Guichard l'occasion d'examiner
les prétentions de Harlem à la découverte de l'imprimerie : car c'est sur ura spéculum
hollandais, que l'historien Junius a fondé la gloire chimérique de Laurent Coster et
l'antériorité des produits de ce typographe sur ceux de Guttemberg. En rejetant à la
fin du siècle, cette prétendue impression de \ 420, l'auteur de la Notice a fait voir que
la critique convaincra toujours d'insuffisance le système de Junius, sous quelque
forme qu'il se produise et sur quelque preuve qu'il cherche à s 'appuyer.
CHRONIQUE.
1 .1' L'O juin iln nier, est morl, à l'à^c de soi\antc-di\-huit ;ins et dix
nii'is, î\i. Pierre-CUude-Françoia Daunou, pair <!<• i rame, secrétaire
perpétuel de l'Académie des inscriptions cl BeUea*Lettres, membre et
l'Académie <I«*s Sciences morales et politiques, garde général des Ar-
chives du royaume et membre de la commission de l'École royale a>a
Chartes. La patrie, la littérature et la science ont l'ait une parti irrépa-
rable dans la personne de ce grand citoyen. Nous consacrerons plus
lard une notice à la vie si bien remplie de M. Daunou, auquel nous rat-
tachait le plus modeste de ses litres, mais non celui qui lui était l«
moins cher.
— L'Académie française, dans sa séance du 12 juin, a décerné le prix
de 9,000 francs de rente fondé, en 1834, par M. le baron Gobert, pour le.
morceau le plus cloquent de V histoire de France, ainsi que l'accessit de
1000 francs de rente, attribué par la même fondation à l'ouvrage qui
approcherait le plus du prix. Dans un brillant et ingénieux discours
(liront interrompu plus d'une fois les applaudissements de l'assemblée,
Téloqueut secrétaire perpétuel de l'Académie a fait vivement ressortir
la grandeur de la circonstance. « Pour la première fois, a dit M. Ville-
main, nous avons à décerner la plus noble récompense qui, dans nos
jours d'indifférence littéraire, ail été consacrée à l'encouragement
« des talents et des sérieux travaux. Ce que faisait Louis XIV, quand,
> par des bienfaits publics, il assurait indépendance et loisir aux
a hommes dont l'esprit pouvait honorer son règne, un simple citoyen,
« un jeune homme, sans pouvoir et sans expérience, Ta noblement
« essayé. » Après les éloges dus au testateur, M. Villemain a expose
quelle solennité avait dû présidera l'examen de l'Académie dans ce
concours où il s'était agi pour elle de couronner par une îécompense
extraordinaire des ouvrages qui s'élevassent dans une proportion ana-
logue au-dessus de la multitude des productions que les dernières an-
nées ont vu éclore. Ces préliminaires ont élé pleinement justifiés par
les noms proclamés. INI. Augustin Thierry a obtenu le prix pour ses Ré-
cits des temps méro\ing<ens, ouvrage « qui a paru à l'Académie, sous
« deux formes différentes, offrir dans un haut degré, ce mérite de la
« composition el du st\|e qu'elle avait à reconnaître et à couronner. »
L'accessit a été décerné à !M. A. Bazin, pour le Ihre intitulé : Histoire
de France sous Louis XIII.
Dans la même séance, l'Académie française a procédé à la distribution
des prix Monthyon. Trois compositions historiques figurent parmi les
516
ouvrages couronnés comme les plus utiles aux mœurs. Ce sont les
livres intitulés : Philosophie de l'histoire de France, par M. C.-G. Hello
(médaille de 2,000 francs.); Essais d'histoire littéraire, par M. E. Gem-
ber (médaille de 2,000 francs); Histoire de France depuis la fondation
de la monarchie, par M. Ed. Mennechet (médaille de 2,000 francs).
Le sujet du prix d'éloquence qui sera décerné en 1842 est l'Éloge
de Pascal. Les ouvrages envoyés au concours ne seront reçus que jus-
qu'au 15 mars 1842. L'Académie a remis au concours pour 1841 le prix
extraordinaire de 3,000 francs, proposé en 1839, sur cette question :
Examiner quelle a été, sur la littérature française au commencement du
dix-septième siècle, l'influence de la littérature espagnole; et, en général,
rechercher par quel art et par quelles heureuses circonstances notre lit-
térature à diverses époques a profité du commerce des littératures étran-
gères en maintenant so?i caractère original.
— Parmi les personnes envoyées en mission aux Archives d'Amiens,
dont nous avons parlé dans notre dernier numéro, nous avons oublié
de nommer M. Bernhard, de l'Ecole des Chartes.
— Nous avons appris que la partie des archives Joursanvault qui res-
tait à vendre, a été acquise par la Bibliothèque de la ville de Liège. Il
est regrettable que les derniers lots de cette belle collection, qui ren-
fermaient tant de précieux documents sur le Languedoc, l'Auvergne et
l'Orléanais, n'aient pas été préservés de l'émigration parle zèle éclairé
de quelque Conseil Général. Le département de Loir- et- Cher avait
donné un bon exemple en faisant passer dans ses archives les débris
du Trésor de la chambre des comptes de Blois, réunis par M. de Jour-
sanvault. L'importance de cette acquisition est constatée de jour en
jour par le travail de dépouillement qu'exécute sur les pièces dont elle
se compose M. de Pétigny, ancien élève de l'Ecoledes Charles, qui s'est
estimé heureux de pouvoir, en cette occasion, seconder par son zèle
désintéressé les vues intelligentes du déparlement.
— M. Ravaisson, inspecteur général des bibliothèques, en ce moment
en mission dans le département de l'Ouest, a envoyé récemment à M. le
ministre de l'instruction publique un rapport sur la Bibliothèque et
les Archives de Tours, dans lequel il annonce l'achèvement du catalo-
gue des manuscrils de la ville, et le classement des archives auquel tra-
vaille depuis un an M. Seylre, secrétaire du préfet. Le rapport de M. Ra-
vaisson signale en outre plusieurs manuscrits importants qu'il a trou-
vés dans les archives du département. De ce nombre sont : une Chro-
nique de France avec miniatures; une Histoire de saint Claude, écrite
par ordre de Louis XI ; un Recueil des actes de la canonisation de
saint François dePaule, en 1512.
COLLECTION
DES MONNAIES
FRAPPÉES DANS LES
PROVINCES DI MICI.
Pendant U illourn 3lgr.
PUBLIEE PAR
ADRIEN DE LONGPÉR1ER,
Mtmlire de la Société royale de» Antiquaires de France, correspondant de l'Institut arrh.n
logique de Rome et de la Société numismatique de Londres
Le livre publié en 1790, par T. Duby, sous le titre
de Traite des Monnaies des Barons, a longtemps été le
seul guide des Antiquaires qui voulaient se livrer à l'étude
des monnaies frappées en France par les seigneurs laïcs
et ecclésiastiques. Sans méconnaître le mérite de cet ou-
vrage, il est cependant impossible de ne pas sentir com-
bien la classification adoptée par Fauteur est défectueuse.
Chaque seigneurie étant rangée suivant le titre qu'elle
apportait à son possesseur, les monnaies d'une même pro-
vince, d'une même ville quelquefois, lors par exemple
qu'elle était le siège d'un prélat et d'un baron laïc, sont
tout à fait séparées et placées près de monnaies avec les-
quelles elles ne présentent aucun rapport ni de type, ni
de fabrique.
Une imperfection plus grave encore résulte de l'indé-
cision dans laquelle sont laissées un grand nombre d'attri-
butions. Le plus souvent T. Duby se contente d'énuniei er
les différents personnages du même nom qui ont possédé
une ville sans indiquer auquel d'entre eux doit appartenir
la monnaie qu'il a décrite. La Numismatique du mo
âge de M. Lelewel a sans doute rectifié bien des idées
fausses admises depuis longtemps; mais cet excellent ou-
vrage est loin de comprendre tous les monuments munis-
matiques qui intéressent chacune de nos villes. On a donc
pensé qu'il serait utile aux nombreux amateurs de mon-
naies françaises, comme aussi à ceux qui s'occupent de
l'histoire d'une manière plus générale , de trouver réunies
les monnaies frappées par toutes les autorités, royale, épis-
copale et baronnale, dans toutes les localités de notre
pays, avec l'indication ou même des extraits des chartes
et textes historiques relatifs à ces monnaies.
Les figures des monnaies données dans les anciens ou-
vrages, laissent beaucoup à désirer sous le rapport de
l'exactitude ; depuis quelques années seulement on a com-
pris combien il était nécessaire à l'étude des médailles
de pouvoir se rendre compte du style particulier de cha-
cune d'elles, de la forme des lettres qui composent leurs
légendes, du plus ou moins de perfection ou de gros-
sièreté de leur fabrique. Les planches de l'ouvrage que
nous annonçons seront faites avec le plus grand soin ;
tous les dessins, exécutés d'après les monnaies originales
par l'auteur, seront gravés sous ses yeux. La rareté et le
prix des monnaies seront indiqués.
Il paraîtra douze livraisons par an. Chaque livraison se
composera de quatre feuilles de texte grand in-4° imprimé
chez M. Firmin Didot, et de quatre planches gravées
sur cuivre, contenant chacune de vingt à trente monnaies
rangées par ordre chronologique.
PRIX DE la LIVRAISON : 3 FR. 25 C. , prise à Paris.
ON SOUSCRIT, SANS RIEN PAYER d'aVANCE, A PARIS,
CHEZ
Constant Potelet, libraire, rue
Haute-Feuille, 4.
Techener, libr., pi. du Louvre, 12.
L'Auteur, rue du Houssaye, 5.
Roelin, rueVivienne, 10.
Monteaux fils, Palais-Royal, 72.
Les premières livraisons contiendront :
l'ILE DE FRANCE , la CHAMPAGNE , la NORMANDIE , la PICARDIE.
La mise en vente aura lieu aussitôt qu'il aura été réuni 200 souscriptions. Il sera donné
avec la dernière livraison une liste des Souscripteurs.
TYPOGRAPHIE DE FIRMIN DIDOT FRÈRES,
rue Jacob , &ô.
FRAGMENT
COMIQUE 1)11 SEPTIEME SIÈCLE.
Je me suis efforcé ailleurs de montrer qu'à partir du premier
siècle de notre ère, l'usage des anciennes représentations scé-
niques ne fut pas aussi brusquement interrompu , ni aussi com-
plètement abandonné qu'on le pense généralement. Même avant
de m'êlre convaincu par l'étude attentive des textes historiques
qu'il y eut sous plusieurs empereurs, épris des arts de la Grèce ,
sous Néron , sous Hadrien, sous Gallien , un retour à la poésie et
aux jeux anciens, j'avais pensé que l'abolition subite d'institutions
aussi fortement enracinées dans les mœurs que celles de la scène
grecque et romaine , était peu conciliable avec ce que nous savons
de la ténacité des habitudes populaires, dont le propre est de ne
jamais se rompre brusquement et de ne se retirer que pas à pas.
Sans doute l'opinion contraire est fondée sur plusieurs faits
que je suis bien éloigné de contester, et dont la critique a eu seu-
lement le tort , à mon avis , de tirer des conséquences trop abso-
lues. Il est certain que la vogue dont jouirent les pantomimes du
temps d'Auguste porta un coup funeste au drame parlé , et que
les spectacles muets ou qui , du moins , n'admettaient que peu de
paroles , convenaient mieux qu'aucun autre à la politique ombra-
geuse des successeurs de Tibère.
Il est très-vrai que dans les provinces grecques , ruinées par la
guerre et par les exactions des proconsuls , les dépenses excessives
qu'exigeait la mise en scène des tragédies et des comédies , ne
permettaient qu'à de longs intervalles, cl pour des occasions ex-
traordinaires , l'emploi des plaisirs scéniques qui supposaient l'indé-
pendance et la richesse.
518
Il est vrai que l'usage pédantesque des déclamations et des lec-
tures publiques et particulières, introduit à Rome et dans toutes les
grandes villes de l'empire, remplaça peu à peu l'épreuve plus
démocratique des représentations théâtrales.
Enfin, il est bien vrai que l'amour croissant des Romains pour les
spectacles sanguinaires et matériels , la passion pour les courses de
chars et de chevaux , la fureur des naumachies , l'habitude des
boucheries de l'amphithéâtre et les luxures de l'orchestre , dé-
tournèrent le goût public des jouissances intellectuelles et idéales
que faisait naître jadis la muse des Ménandre et des Sophocle. Mais
de cette triste préférence accordée généralement, depuis Auguste
jusqu'à Constantin, aux spectacles muets et brutaux, on aurait
tort de conclure que les ours et les panthères, ou même les mimes
et les pantomimes aient été , pendant les trois premiers siècles , les
seuls acteurs qui animassent ces magnifiques théâtres de pierre
et de marbre qu'on élevait ou qu'on réparait encore de toutes parts
sous Hadrien, sous Dioclétien , même sous Théodose. Des textes
formels prouvent que jusqu'au quatrième siècle on jouait , rare-
ment sans doute , mais , enfin , que l'on jouait en certaines occa-
sions des pièces d'Euripide et de Piaule.
On pourrait croire que lorsque le christianisme monta sur le
trône avec Constantin, le théâtre sous sa forme ancienne dut dis-
paraître comme les autres vestiges du paganisme. Il n'en fut ainsi
ni de tous les rites païens, ni du théâtre. Rien n'est plus surprenant,
mais en même temps, rien n'est mieux prouvé, que la coexistence,
pendant deux siècles, de deux religions et de deux littératures ,
dont l'une, déjà sur le Irône, grandissait chaque jour, et dont
l'autre , à demi renversée , résistait par la force des habitudes et
ses dix siècles de possession. Il est vraiment curieux de voir, sous
les empereurs chrétiens, le paganisme réparer les vieux cirques et
bâtir de nouveaux théâtres , en même temps que l'art chrétien, sorti
victorieux des catacombes, transforme les basiliques en églises, et
fait monter vers le ciel la croix de ses jeunes cathédrales.
Il y a plus; nous n'avons sur l'existence des jeux scéniques
pendant les trois premiers siècles que des indications fournies
par l'histoire. Nous manquons de monuments positifs , réduits que
nous sommes à quelques courts fragments de pièces , qu'on peut
supposer n'avoir été , comme les tragédies de Sénèque , que des
déclamations. Au contraire, le quatrième siècle, ce siècle chrétien,
nous fournit deux monuments incontestables et importants du
is
théâtre loua forme antique. Nots poaiédoni le u:\ »r de deui corné
«lies latines destinées êî Kdetnmeai à le représentation. La première,
conposée d'in prologtteetd'noe inile de confia monologues, est in-
titulée Kl J*u dêiêipi Sages. File est due 6 la plume demi-ehréliennc
d'Ausone. La seconde, dédiée à Hulilius Numalianus, un peu pos-
térieure à la première, est une admirable pièce en cinq actes, in-
lilulée Quvrolut. Ces deux ouvrages prouvent que pendant toute
la durée du quatrième siècle, el môme au-delà, outre l'ancien
répertoire on jouait encore, dans l'empire devenu chrétien, des
comédies nouvelles sous forme ancienne.
Enfin, au cinquième siècle, vinrent les barbares. De ce moment,
commençons- nous une ère nouvelle? Ce que le christianisme, assis
sur le trône, n'avait pu faire, la présence des Golhs , celle des Bur-
gondes et des Francs , les ravages des Huns et des Vandales pu-
rent-ils l'accomplir? La tragédie et la comédie païennes dispa-
rurent-elles, au cinquième siècle , pour faire place à d'autres spec-
tacles , à d'autres jeux , plus conformes à l'esprit du christianisme ,
plus compatibles avec les mœurs des conquérants?
Il est certain que plusieurs vestiges du paganisme , qui résis-
taient au christianisme du temps de Théodose et de Symmaquc ,
furent balayés par les Burgondes , les Francs et les Lombards , et
disparurent pour ne plus renaître. S'il subsista , après l'invasion,
quelques restes du polythéisme , ce ne furent plus que certains
usages entrés dans la vie populaire, avec lesquels le christianisme,
d'une part, et la barbarie, de l'autre, crurent de leur intérêt de ca-
pituler. Les plaisirs scéniques furent de ce nombre. On ne cessa pas
immédiatement de jouer des mimes. Nous voyons le Golh Théo-
doric relever le théâtre de Marcellus à Rome, et les magistrats
continuer à approvisionner cette ville de mimes et de comédiens.
Dans les Gaules, un roi de race franque répara les amphithéâtres
de Paris et de Soissons et y fit célébrer des jeux.
Il y eut plusieurs causes à cette persistance : 1<» les habitudes
nationales , si difficiles à déraciner ; 2° le peu de plaisir que les
populations conquises pouvaient prendre aux jeux des bardes ou
des jongleurs venus a la suite de l'invasion, nouveaux acteurs,
que la population gallo-romaine ne pouvait comprendre , et qui ,
d'ailleurs , eussent dédaigné de contribuer à l'amusement des vain-
cus; 3° l'inclination que montrèrent tout d'abord les chefs barbares
à adopter les coutumes romaines.
Ainsi, non-seulement lavant-garde des conquérant*, les t.olhs,
520
montrèrent une singulière aptitude à s'approprier les dehors de
ta civilisation romaine , mais les rois francs de la première race
imitaient le costume des empereurs, faisaient frapper des monnaies
d'après le type impérial, empruntaient à la chancellerie romaine
leurs titres et ceux de leurs officiers, donnaient, enfin , sur les
débris restaurés des cirques et des théâtres, des jeux qui tous
peut-être n'étaient pas sanguinaires et matériels. En effet, Chil-
péric , épris de la langue des vaincus, se fil le disciple du poète
chrétien Sédulius ; il composa des vers latins, pauvres vers, à la
vérité, qui boitaient sur leurs pieds*, et où les longues rempla-
çaient les brèves, et les brèves les longues; ce qui n'empêche pas
son contemporain, l'évéque-poèteForlunat, qui n'était pas lui-même
très-fidèle observateur des lois de la prosodie, de dire au versifi-
cateur barbare : « Vous êtes l'égal des rois, mais voire talent de
poêle vous élève au-dessus d'eux. »
Regibus œqualis de carminé major haberis.
et plus loin :
Sic veterum regum par simul alqiïe prior ».
Nous voyons , à la même époque , des évêques de race franque ,
tels que Berlechram , s'exercer, tant bien que mal , à écrire dans
la langue de Virgile et composer des vers loués par le même For-
tunat , non toutefois sans restriction :
Sed tamen in vestro quœdam sermone notavi,
Carminé de veterifurta novella loqui.
Ex quibus in paucis superaddita syllaba fregit.
Et pede laesa suo musica clauda jacet '.
De leur côté , les écrivains de la race conquise s'appropriaient de
leur mieux les idées, les passions, les habitudes rhythmiques et
même une partie de la syntaxe et du vocabulaire de leurs maîlres.
Tandis que Sidoine Apollinaire , dont la vieillesse subit le voisi-
1 Gregor. Turon., Histor. Franc, lib. V, 45, ap. Bouquet, t. II, p. 260.
1 Venant. Fortunat., lib. IX, carm. K, v. 106 et 109,
3 Id., lib. III, carm. 24, v. 13, seqq.
. mais non Poppressioil des (iollis, offi 6 dans m»ii sis le les (loi
niera raffinements et les dernières liâtes de inculture romaine,
Fortunée, né quelques années seulement tiptët la mort Se Sidoine,
porte les stigmates de la barbarie dans ses conceptions, dan§ sa
prosodie, dans son langage. Ces deux écrivains si rapprochés sem-
blent séparés par un intervalle de plusieurs siècles. Divers nàor-
eeaui de l'Italien Forlunat . et ce son! les pins beaux, conliertnen!
des pensées, des sentiments, des images d'une énergie loule
septentrionale, d'une physionomie toute germanique. Le sixième
>ièele est donc le point extrême de la langue et de la civilisation
romaines, et, en même temps, le premier pas de la langue, de la
poésie et de la civilisation modernes.
En effet, deseflbrls tentés par les rois barbares et, sans doute,
aussi par quelques-uns de leurs bardes, pour parler, tant bien que
mal, la langue d'Horace el de Térence, et des essais, eu
inverse, faits par les écrivains des populations vaincues pour s'ap-
proprier les idées, les sentiments , les rhylhmes de la poésie du
Nord, résulta, d'une part, la décomposition rapide et profonde
de la langue latine, de l'autre part, le premier bégaiement
d'un nouvel idiome, intermédiaire entre le teuton et le latin, et
appelé provisoirement langue rustique.
Ce qui arrivait à la fin du sixième siècle pour le langage et la
prosodie, se produisit également dans les jeux du théâtre. Du
mélange des spectacles propres au midi, et des divertissements
propres au nord, de l'association du mime italique et du barde ger-
main, il sortit unechoseà la fois nouvelle, incomplète et disparate,
une silhouette barbare se détachant sur un fond romain , en un
mot , le germe el l'embryon du théâtre moderne
Par un bonheur dont je m'applaudis , je puis donner un échan-
tillon de ce que furent celte langue , cette poésie, ce thédlre du
septième siècle. Un manuscrit latin de la Bibliothèque royale, por-
tant le n° 8069, contient un fragment dialogue, qui semble une sorte
de prologue, composé soit pour annoncer et justifier la représenta-
lion d'une pièce de Térence, soit pour servir de prélude à une
farce dans le genre nouveau. Les trois interlocuteurs de celle scène
bizarre, dont il ne nous reste, par malheur, que soixante et quel-
ques vers, sont le directeur du théâlre, le vieux poète Térence
el un jeune bateleur , à qui l'auteur donne le litre de delusov.
Les deux rivaux , en présence du directeur el de l'auditoire , se
-prennent de querelle ci disputent >ui la prééminence de la vieille
522
comédie classique et de la jeune comédie naissante. Celte lutte, sauf
les barbarismes et les solécismes , rappelle un peu les prologues
de Térence et surtout celui du Phormion. Seulement les rôles sont
renversés. Térence joue ici le personnage du vêtus poeta male-
volus ; l'auteur de VAndrienne est exposé aux outrages et aux bra-
vades du jeune Franc, du poêle nouveau, du romantique du sep-
tième siècle. 11 est vrai que, dans deux a parte , le jeune poète
rend justice au vieux Romain ; ce qui me porte à croire que la
pièce qui suivait ce prologue était une comédie de Térence.
Le manuscrit qui contient ce morceau peu remarqué jusqu'ici a
été soigneusement décrit par les habiles rédacteurs du catalogue
des manuscrits de la Bibliothèque du Roi. Je vais rapporter
leur description qui, quoique longue, est encore loin d'être
complète :
« Codex mernbranaceus, primum Jacobi Augusti Thuani , postea Colber-
tinus. Ibi continentur : 1° Martialis } Lucani , Porphyrii , Virgilii, Cœsa-
ris, Propertii, Alcimi et Ovidii, carmina nonnulla : conjectœ sunt ad mar-
ginem septem Sapientum et Gatonis sententia? et vocabulorum quorumdam
explicationes. 2° Versus de gentibusquas Apostoli adierunt. 5° Figurarum
rhetoricarum nonnullarum explicatio. 4° Ovidii carraen cujus initium est :
Verùa miser. 5° Carmina excerpta ex Horatio. 6° Prisciaai versus de pon-
deribus. 7° Observationes quœdam , in quibus de Vhgilio ipsiusque vita.
8° Anonymus de vocibus animalium, parlim soluta, partim stricta oratione:
insertum Martialis epigramrna de ^lia. 9° P. Virgilii Maronis opéra om-
nia : subjiciuutur ejusdem carmina suppositicia : inserta sunt alia opuscula,
videlicet sententiœ septem Sapientum, Virgilii vita et Ovidii versus de Vir-
gilio. 4 0° Trajani imperatoiis vertus de bello Parthico. \ \ Virgilii disti-
ehon in Balistam latronem. 12° Monostieha quœ de diversis rébus sciïpta
sunt a duodeeim sapientibus, Palladio, scilicet , Asclepiadio , Eusthenio,
Pompeliano, Maximino, Vitali, Basilio, Asmenio, Vomanio, Euforlio, Ju-
liano etHylasio. 4 5° Versus Sibyllœ de die judicii. 4 4° Monostieha de duo-
deeim Cœsaribus. I5°Dialogls Terentium intérêt delusorem, versibus
heroicis. 16° Sententiœ nonnullœ. Is codex undecimo sœculo videtur exa-
ratus. »
Le dialogue Terentium inter et delusorem, titre qui , d'ailleurs,
n'est pas dans notre manuscrit, commence sans intervalle ni rubri-
que par le mot leronimus, placé en vedette, à la suite d'un al-
phahet grtç , ■COOfipefM 461 noms el de la valeur numérique des
lettres.
Ce beau mantttcril est de la lin du dixième siècle, ou, suivant
l 'indication dis rédacteurs du catalogue , au plus tard du onzième.
QmoI ii la date du morceau même, il est évident par la barbarie
de la syntaxe el de la prosodie, qu'il faut placer sa composition un
siècle environ après Fortunal. Aux imitations nombreuses , quoi-
que inhabiles, des poètes anciens , notamment de Térence, d'Ovide
et de Virgile, il n'est pas moins probable que ces vers ont précédé
l'éclipsé totale qui obscurcit les lettres à la On de la seconde race
et avant l'espèce de renaissance qui a signalé le règne de Char-
lemagne. Nous croyons donc ne pas nous tromper beaucoup en
fixant la date de cette composition à la fin du septième siècle.
Je vais publier ce morceau, qu'on peut, je crois, regarder
comme un des derniers monuments du théâtre ancien et un des pre-
miers essais de la comédie moderne. Je donne le texte du manu-
scrit en regard de celui que je propose. J'ai conservé dans la co-
pie textuelle la ponctuation , l'orthographe el la coupe des mots ,
afin que les lecteurs puissent contrôler mon travail et le rectifier
au besoin. Je n'ai supprimé que les abréviations et les sigles, sur
lesquels il ne pouvait pas y avoir de doute.
524
TEXTE DU MANUSCRIT.
IERONIMUS
Q uipatriar * charus cernis spectator ydea a
3 0 bsecro neamicum qui diu queritur vix invenitur
D ifficile servatur gratis amit tas. Caritas- non
P olestjconparari* dilectio prsecium nonhabet.
it te 4 recordari monimenta vetusta terenti.
C esses ulterius vade poeta velus.
V ade poeta vêtus quia nontua car mina euro.
J amretice fabulas dico vêtus veteres.
D ico vêtus veteres jam jam depone camenas.
Q uenil credo juvant* pedere nido ceant.
T aie decens car menquod sic volet ut valet istud.
Q uicupit exemplunv captet c hic egregiunr
H uc ego cumrecubo7 metedia mulla capescunt8.
1 Je lis : patriam... ideam, une représentation ancienne, more patrio, à la mode
des ancêtres. Patrius n'a pas dans Térence le sens d'indigène, mais de paternel : pa-
trium monumentum, le tombeau de ton père. Terent., Eunuch., prol. V, 15. — Pa-
trium est, c'est le devoir d'un père. Id., Ibid., act. I, se, \ , v. 49. — Peut-être faut-il
lire : Qui patriarcharum cernis spectator ideam, ce qui se rapprocherait plus du manu-
scrit et aurait l'avantage de faire disparaître le solécisme carus. — Je n'ai pas besoin
d'avertir que, dans les changements que je propose, je n'ai dû corriger que les fautes du
copiste, et non celles qui appartiennent à l'auteur et à son époque.
' Idea est de trois brèves; cependant l'accentuation des langues néo-latines indique
que dans les bas siècles on a dû dire îdëa et même ïdêa, conformément à l'étymologie
l si&ea). En effet, on lit dans L. Marius Victor ou Victorinus, écrivain du cinquième
siècle : Tristesque animos idea fatigat. Comment, in Genesin, lib. II, v. 2\ . Le mot
idea, rare dans la langue poétique, ne se trouve pas dans le riche Thésaurus poeti-
rus de M. Quicherat.
A Les trois lignes suivantes me paraissent une interpolation. Ce sont des sentences
sur l'amitié, qui peuvent se joindre à d'autres sur le même sujet, placées dans notre
manuscrit au verso du dernier feuillet.
Il Vil PROPOSÉ
IIIKRONYMUS.
Qui patriam carusrprnis speclalor ideam
Il te recordari monimenla velusta ïercnli.
(vJ>ELUSOR.)
Cesses ulterius ; vade, poêla velus.
Vade, poêla velus , quia non lua carminacuro.
Jam retice fabulas , dico , velus veteres.
Dico , velus, veteres jamjam depone camœnas ,
Quae i ii I , credo , juvant , pedere ni doceanl .
( HIERONYMUS. )
Taie decens carmen , quotl sic valet ut valet islud.
Qui cupitexemplura , captet lue egregium.
( delusor. )
Hue ego cum recubo, me tœdia multa capessunt.
4 J'avais pensé d'abord à substituer à ces deux mots à peu près inintelligibles
ceux-ci : Vùne... a Veux-iu, spectateur, qu'on rappelle à ta mémoire?... » Cette
correction, outre l'avantage d'offrir un sens clair, aurait fait disparaître la faute de
quantité, te bref; mais j'ai craint que ce changement ne fût trop arbitraire. J'ai con-
servé les mots it te, qui peuvent signifier dans le jargon de l'auteur : or Ofiva te remé-
morer... » Térence a dit : It, lavit, redit, elle va, se baigne et revient. (Eunuch.,
act. III, se. 5, v. 45.) Il y a loin, sans doute, de cette phrase parfaitement latine à la
locution barbare que donne le manuscrit ; mais c'est ainsi peut-être qu'au leptième
siècle on imitait Térence.
• Ce blanc et les deux suivants n'existent pas dans le manuscrit.
'' Ce fréquentatif se trouve souvent dans Térence. V. Andr., act. I, se. 1, v. \ 13 ;
act. Il, se 4, v. 4, cl pasiim.
Outre Térence, notre barbare imite fréquemment Virgile.
Dans -cette formé : i plui bai, lactêctm, >l l <«n remarquer W i
ni< m < un nt de l< ndant < • substituer lei I' Urée foi le aux douces.
526
A nsit prosaicum nescio anmetricum.
D icmihi dicquid hocesl? an latras corde sinistro?
D ic velus auclor inhoc qua3 jacet utililas ?
N uncterencius' exit foras- Audiens
hec était-
1 Q uisfuit hercle pudensrogo quimihitela lacescens
T urbida contorsit? cuis talia verba sonavit?
H icquibus externis scelerosus venit aboris.
Q uimihi tamdurum jecit ridendo cachinnum.
Q uam graviter jaculo mea viscera lae sitacuto.
H uncubi repperiam 2 conteraptor et huncubi queram.
S imihi cumtantis nunc se offerat obvius iris?
D ebila judicio persolvam 3 dona librato
E ccepersona Delusoris 4 présenta
tur' ethoc audiens' inquit
Q uemrogitas egosunr quidvis persolvere cedo 6
H uc presens adero- nondona probare recuso
TERENTIUS
T unes céleste meas conrodis dentecaraenas?
T uquises? undevenis? temerarie latro ? quid istis
V ocibus et diclis procerum 6 me ô perdile cedis?
Persona cujusdam prudentis Ter en
tunf est- sed clam dedecorat "'
T unesuperbemeas decuit corrompere musas?
PERSONA DELUSORIS
i rogitas 8 quis sum* respondeo temelior sum*
' A partir de ce vers, c'est-à-dire depuis l'entrée en scène de Térencc, le reste
du morceau est écrit en vers hexamètres, versibw heroicis, comme dit le catalogue des
Mss. de la Bibliothèque du Roi ; du moins l'auteur a-t-il la prétention d'écrire dans
ce mètre.
1 Repperiam. Cette forme se rencontre fréquemment dans Térencc. Voyez seulement
dans l'Eunuque, act. I, se. 2, v. 88 et 4 24 ; act. III, se. 5, v. 6 ; act. V, se 4, v. 9 et
se, 5, v. 54.
3 V. Terent., Ândr., act. I, se. \, v. 4 2.
4 Delusor, mot qui n'est donné ni par Forcellini ni même par du Cange. Lefevrc
( Thésaurus eruditionis scholasticœ) et Gessncr le citent comme employé par Firmicus,
où je ne l'ai pas trouvé. Sous les empereurs, un mime s'appelait derisor : Derisoremque
Lalinum, a dit Martial, en parlant du célèbre mime Latinus, Lib. I, Epigr. 5, v. 5.—
Le nom de delusor convenait d'autant mieux aux acteurs des bas siècles, que l'on ap-
587
An Ml proiaicIMB •••Cil fO melrinim.
Die mihi, die, quid hoc ail t an latros corde Boftllro?
Die, velus auctor, in hoc quai jacel militas?
Nunc Terentius exit foras audiens hœc et ait :
Quis fuit , hercle , pudens rogo , qui mihi lela lacessens
Turbida contorsit? quis lalia verba sonavit?
Hic quibus externis scelerosus venit ab oris ,
Qui mihi tam durum jecitridendo cachinnum?
Quam graviter jaculo mea viscera laîsit acuto !
Hune ubi repperiam contemptorem et hune ubi quaeram?
Si mihi cum tantis nunc se offerat obvius iris,
Débita judicio persolvam dona librato.
Ecce persona Delusoris prœsentaturet, hoc audiens, inquit :
Quem rogitas ego sum ; quid vis persolvere? cedo.
Hue praesens adero ; non dona probare recuso.
TERENTIUS.
Tune, sceleste, meas eonrodis dente camaenas?
Tu quis es? Inde venis? Temcrarie lalro? Quid istis
Vocibus et diclisprocerum me, ô perdite , caedis?
Persona cujusdam prudentis Terentio est, sed clam se
dedecorat.
Tene, superbe, meas decuit corrumpere musas?
PERSONA DELUSORIS.
Si rogitas quis sum , respondeo : le melior sum :
pelait lutui, les comédies de cette époque : Lusus septem Sapienlum ; expression imi-
tée par nos premiers auteurs français : Le jeu de Robin; Le jeu de la feuillée. Les
théâtres avaient aussi changé leur nom en celui de lusoria.
5 Notre poète a confondu la quantité de cedo, qui, dans le sens de die, est de deux
brèves, avec celle du verbe régulier cedo, composé de donx longues. Cedo, dans l'ac-
ception de die, est très-fréquent dans Térencc. — Le rapprochement des mots ced>> et
recuio offrent une imitation frappante de Virgile. JEneid.. lib. II, v. 704.
6 Si notre auteur fait ici à tort les deux premières syllabes de procerum brèves,
c'est probablement qu'il confond la quantité de ce mot avec celle de proceret.
Dans celte ruhi n|ii<\ oè !«' vérin- fhstMUlf Mfe)blc ré;;ir un accusatif, la phrase est
inintelligible. J'ai téi \\> <l< bir Bueempei \t changement de quelque* letl
8 Ce fréquentatif, qec ne-ei a*e«i £ejâ m, • i HNtrent employé pei Tércnce.
5i>8
T u velus atque senex- ego tyro * valens adulescens
T usterilis Iruncus* ego fertilis arboropimus 2
S itaceas ô vetule* lucrum tibi queris énorme.
TERENCIUS.
Q uis tibi sensus inest? numquid melior me es 3?
N une velus atque senex- que fecero fac adolescens
S ibonusarbor ades* qua fer tililate reduudas?
C um sim truncus iners 4 fructu meliore redundo
PERSONA SECUM
N uncmihi vera sonat- sed huic contraria dicam.
Q uidmagis instigas 6? quid talia dicere cerlas.
H aeesunt verba senunr quicum post multa senescunt
ï empora lune mentes inse capiunt puériles
TERENCIUS
H ac tenus anliquis sapiens venerandus abannis
1 nier etegregios ostenlor etinter honestos*
S edmihi felicem sapientis tollis honorem*
Q ui mihi verba jacis etvis contendere verbis.
PERSONA
isapiens esses nonle mea verba cierent.
0 bone vir 6 sapiens ut stultum ferre 7 libenter
O bsecro me sapias* tuame sapienlia firma 8
TERENTIUS
C ur furiose tuis iacerasti carmina verbis
M eretinet pietas* quin hsec manusarmice crebro
' Tiro, un écolier, un apprenti. Ce mot est pris dans le jargon de notre poëtetout
à f it en bonne parf.
3 Un changement de genre, tel que : arbor opimus, et plus bas ( vers 57), bonus
arbor, atteste une complète barbarie. Arbor est encore féminin dans Fortunat; « Arbor
décora et frigida. » Carm. in honorem sanctœ crucis. Il est remarquable que, dans
plusieurs langues nées de la corruption de la langue latine, en français, en provençal,
en espagnol, en italien, le mot arbre soit masculin. Il est féminin en portugais.
3 Ce vers ne cloche pas seulement, comme beaucoup d'autre*, par la quantité ; il est
de plus incomplet-
lu i etiu atquc lenei ; o^<> iin> ftlens , aduleteftni ;
lu iterilifl tniix us ; ego ferlilis arbor , optnras.
Si laceas, vetule , lucrura tibi quaeris énorme.
TKRENTIUS.
Quia libi sensus inest? numquid melior BM es'.1.
Nunc velus atque senex? quœ fecero fac adolescm-
Si bonus arbor ades, qua fertililate redundas?
Cum sim Iruncus iners, fruclu mcliore redundo.
PKRSONA ( DELUSORIS ) 5CCUWI.
Nunc mibi vera sonat; sed huic contraria dicam.
Quid magis instigas? quid talia dicere certas?
Haecsunt verba senum, qui, cum poslmuKa sencscunt
Tempora, tune mentes in se capiunt puériles.
TERENTIUS.
Haclenus anliquis sapiens venerandus abannis
Inler et egregios oslentor et inter honeslos ;
Sed mihi felicem sapienlis tollis houorem ,
Qui mihi verba jacisetvis contendere verbis.
PERSONA ( DELUSORIS ).
Si sapiens esses non te mea verba cierent.
O bonevir, sapiens ut stultum ferre libenter,
Obsecro, me sapias ; tua me sapientia firma.
TERENTIUS.
Cur, furiose, luis lacerasti carmina verbis?
Me retinet pietas, quin haec manus arma cerebro
/ / uncus inert jacui.Ovià., Lib. III. Amor. 7, v. i 5.
5 F. Terent., Phortn., act. III, se. 3, v. 4 4, et act. V, se. 8, v. 76.
«• V. Eumd., II eau ton t., act. IV, se. 2, v. U.
: V. Eumd., Adelph., art. lV.sc. 2, v.<7cH8."
8 Si notre poète était à cela près d'une faute de quantité, nous pourrions, avec un
léger changement, corriger ainsi cette fin de ver» : Tua me tapientia firmvt ; mai* il
I ,n( In fautes, qui «ont birn de lui et de son tfempi
530
I mplicet istaluo «. pcssum darete mise rcsco
PERSONA SECUM
Q uambene ridiculum raihipersonat isle velernus
T erelinet pielas* nam fasest credere credo 2
M epelone tangas* nesanguine tela pulrescant.
TERENTIUS
C ur rogo mesequeris ? cur me ludendo lacessis ?
S icfugit horrendum pra? currens damnaleoncm.
Y ix ego prosuperum 3 (eneor pietate deorum
A dtua colla meam graviter lentes cere 4 palmam
PERSONA
etibi 5 pone minas* nesis quem certe minaris 6
V erba latrando senex cumsis velus irrita profers.
1 rogonevapules* etquod minilare reporles.
N une ego sum juvenis- paliarneego verbavelusti?
TERENCIUS
Juvenis tumide nimium necrede juvente.
S aepe superba cadunt- et humillima sepe resurgunt 7
O mihi siveteres essent inpectore vires 8.
D ete supplicium caperem quam grande nefandum.
S imihi plura jacis et tali voce lacessis*
p. . . .
1 La correction que je propose de faire subir à ers deux vers est la plus importante
«que je me sois permise. Toutefois pour faire d'armice crebro, qui n'appartient à au-
cune langue, arma cerebro, il n'y a que deux lettres à changer. J'ajouterai que plusieurs
passages de Térence, d'où celui-ci semble imité, viennent à l'appui de' ma conjecture
Voy. Adelph., act. III, se. 2, v 20 et act. IV, se. 2, v. 52. Voy. surtout Ibid., act. V,
se. 2, v. 6 et 7.
a V. Terent., Heautont., act. IV, se. -I , v. K\ et 4 2.
3 On trouve aussi dans Térence : Di supert, mais par opposition aux Di imferi.
Phorm., act. IV, se. i, v. G.
531
Implictl isliiluo; prssnm dan- \v DMiereaCO.
i'ir^ona mirsoRis) secnm.
Ouam bene ridiculum milii personat islc velernus !
IV rciinol pielas? nnm fasesl credere, credo.
Me polo ne langas ♦ ne sanguine tela pulrcsrani .
TERENTIUS.
Cur , rogo , me sequoris? cur me ludcndo laccssis ?
( PERSONA DELUSORIS. )
Sic fugit horrendum prœcurrens dama leonem.
( TERENTIUS. )
Vix ego pro superum leneor pielate deorum
Ad tua colla meam graviter lenlescere palmam.
PERSONA (DELUSORIS).
Vae Ubi , pone minas ; nescis quemcerle minaris.
Verba latrando , senex , cum sis velus, irrita profers.
I, rogo, ne vapules , et quod minitare reportes.
Nunc ego sum juvenis ; patiarne ego verba vetusti ?
TERENTIUS.
O juvenis , tumidae nimium ne crede juventae !
Saepesuperba cadunt et humillima sa3pe resurgunt.
O nxihi si veteres essent in pectore vires ,
De te supplicium caperem quam grande nefandum.
( PERSONA DELUSORIS. )
Si mihi plura jacis et tali voce lacessis ,
P. . .
I V. VirCi!., Georg., lib. II, v. 2,'iO.
' T. Tcrent., Ândr., act. II, se. I, v. 2.
■ On pourrait lire : Ne sis quem minnrit : de prur que tu n« sois eelui unie tu me-
naces. J'ai préféré neteis, qui donne un sens pris presque textuellement <l< T
Eunuch., act. IV, «c. 7, v. 29.
: V. \\TQ\\.,Eglog. II, v. <7 et 4 8.
T. Knuul . Knn,l . lib. V. s 7,9fi, et lil>. VIII, v. 500, ieqq.
532
Le copiste a malheureusement déposé la plume en cet endroit ;
la moitié environ de la page est restée en blanc, soit par la négli-
gence , soit par la mort de l'écrivain. On lit au verso une vingtaine
<le lignes du même temps et peut-être de la même main. Ce sont
des sentences morales, relatives à l'amitié, et qui semblent ex-
traites des livres sapientiaux.
J'ai cru , pour compléter ce travail , devoir le faire suivre d'une
traduction , que je me suis efforcé de rendre aussi littérale que
possible.
jérome [ Directeur du théâtre i ].
Cher spectateur, qui viens voir la représentation d'une pièce ancienne...
on va rappeler à ta mémoire les vieux monuments de Térence.
le moqueur [placé d'abord parmi les spectateurs].
N'en dis pas davantage; va-t'en, vieux poëte ! vieux poëte , va- t'en ;
car je n'ai nul souci de tes vers. Je te le dis, vbux poëte, ce.se de nous
rabâcher te* vieiles pièces de théâtre ; je le répète; il est plus que temps de
laisser reposer tes muses , ces vieilles qui ; ma foi , ne sout bonnes à rien,
si ce n'est à nous apprendre a p...r 2.
JÉRÔME.
Une tirade aussi décente ne vaut pas moins , assurément , que la poésie
de Térence. Si quelqu'un souhaite un exemple de ta grossièreté, il en tiou-
vera ici un excellent.
LE MOQUEUR.
Aussitôt que je rn'ét» nds en ce lieu, un ennui profond s'empare de moi.
Je ne sais si ce que j'entends est de la prose ou des vers. Dis-moi, de grâce,
dis-moi ce que c'est. Aboies-tu dans une intention menaçante? Dis-moi,
vieil auteur , résicle-t-il en tout cela quelque utilité?
Alors Térence sort de l'intérieur, et, entendant ces mots, s'écrie:
Quel est, par Hercule !.. . j'ai honte de le demander... quel est celui qui
m'insulte, et lance contre moi ces traiis furieux? qui fait sonner a mes
oreilles de telles paroles? De quels bords étrangers est-il venu, le scélérat
qui me décoche en riant de si durs sarcasmes? Comme il m'a cruellement
blesse le cœur par un trait acéré! où trouverai-je ce détracteur insolent?
1 Je place entre crochets les mots que je crois devoir ajouter au texte.
2 Si cette grossière plaisanterie du détracteur des muscs classiques nVst pas abso-
lument dans le goût de Térence, elle est du moins dans les habitudes de plus d'un
poëte latin. On se souvient de Tépigramme de Martial dib. X. M. ad Crispum.)
« Me coram pedere, Crispe, soles, » et de cel!c du même auteur ad Bassam.
533
ou le rheiclier;ti-je? Ah ! s'il s'olfr.iit .1 moi dtlll IV\«rs «le m
lui paierait HbéreJeinenl ce que }e lui dois.
Ici te personnage du Moqueur monte sur lu ecène , n entendant ces
petrojëtfdil :
Celui que la demandes, c'est moi. Que me veux-tu payer? Tarie, je
suis là debout devant toi ; je ne refuse pas de (aire lYnreuvc de t<s dons.
tèri;n< i
I it-ce loi scélérat, dont la dent mordante déchire mes vers? Qui es-lu?
D'où viens-tu? brigand audacieux ! Pourquoi, misérable, me provoques-tu
par de telles clameurs et de tels propos, moi , grand poète?
Ici Térencc, malgré ses dehors de satjrsse , se déshonore par la colère qui
perc à son insu dont ses paroles.
Te convient-il, orguei 1> ux, d'outrager mes chastes Muses?
LE MOQUEUR.
Si tu me demandes qui je sui<, je te réponds : je vaux mieux que toi.
Tu es vieux et caduc ; je suis, moi, un débutant plein de vigueur et dans sa
croissance. Tu n'es qu'un tronc stérile; je suis un arbre fertile et chargé de
fruits. Si tu as le bon esprit de le taire, pauvre vieillard, tu y trouveras un
avantage énorme.
TÉRENCE.
Quel sens y a-t-il en toi? es-tu donc meilleur que moi ? Je suis h pré-
sent, dis -tu, vieux et caduc ! mais ce que j'ai fait, fais-le, jeune homme.
Si tu es vraiment un arbre de bonne souche , montre-nous cette fertilité
dont tu abondes. Moi, qui ne suis qu'un tronc sans force , je porte en abon-
dance des fruits meilleurs que les tiens.
le moqueur, à part.
II me sonne Ta de bonnes vérités, maisje n'en veux pas moins le contre-
dire. {Haut.) Pourquoi m'iniler de plus en plus? pourquoi prolonger cette
lutte de paroles? ce ne sont la que propos de vieillards, qui, lorsque vient
le poids des ans, semblent retomber en enfance.
TÉRENCE.
Vénéré comme un sage, depuis les temps les plus îecuh's jusqu'à ce Jour,
on me compte parmi les hommes les plus éminents et les plus honorable*.
Et tu veux me dépouiller de la glorieuse félicité qui suit la sagesse I tu me
lances des injures, et prétends batailler de paroles contre moi.
LE MOQUEUR.
Si tu étais sage, mes paroles ne te causeraient pas d'émotion. 0 bon
i. 36
534
homme, aie du moins la sagesse de supporter patiemment ma folie- Que ta
raison te serve de soutien.
TÉRENCE.
Pourquoi, bête furieuse, tes discours déchirent-ils mes vers? Si la pitié
ne me retenait, cette main répandrait ta cervelle sur les armes que lu
portes ; mais la compassion m'empêche de vouloir consommer ta perte.
le moqueur, à part.
Comme ce vieux champion persiffle bien mes ridicules ! {Haut.) Ah ! la
pitié t'arrête ! Soit. Puisqu'il n'est pas défendu de croire, je te crois ; mais,
je te prie, ne me touche point, si tu veux que mes flèches ne se souillent
pas de ton sang.
TÉRENCE.
Pourquoi, je te prie, m'attaquer? Pourquoi ces plaisanteries blessantes?
le moqueur, à part.
Tl fuit comme le daim devant le lion formidable.
TÉRENCE.
A peine si le respect des dieux, habitants de l'Olympe, peut m'empêcher
de laisser s'attacher à ta nuque ma main pesante.
LE MOQUEUR.
Malheur a toi ! renonce aux menaces. Tu ne sais pas à qui tu les adres-
ses. Vieux comme tu es , tes paroles ne sont qu'un vain aboiement. Hors
d'ici, de grâce, si tu ne veux attraper une dure correction, et recevoir toi-
même le châtiment dont tu me menaces. Jeune comme je suis , puis- je
souffrir les propos insultants d'un vieillard?
LE MOQUEUR.
0 jeune orgueilleux ! ne te fie pas trop à ta jeunesse! Souvent les super-
bes tombent et les plus humbles se relèvent. Oh ! si mon ancienne vigueur
secondait mon courage, je tirerais de toi une vengeance plus grande que
je ne puis l'exprimer.
LE MOQUEUR.
Si tu continues tes attaques et me provoques avec cette voix
Peut-être existe-t-il dans quelque bibliothèque, française ou
étrangère, une copie plus complète de ce fragment. Nous serions
heureux que la publication que nous venons de faire mît quelqu'un
sur la voie de cette découverte, qui intéresserait au plus haut degré
l'histoire du théâtre ancien et celle du théâtre moderne.
Charles MAGNIN.
VISITE
BIBLIOTHÈQUE ET AUX ARCHIVES D'ALENÇON.
Lorsqu'en 1789, l'Assemblée nationale eut décrété la confis-
cation et la vente des biens du clergé , des commissaires nommés
par l'administration du déparlement de l'Orne se transportèrent
dans la Chartreuse du Val-Dieu, qui existait depuis six cents ans à
deux lieues de Morlagne, pour faire l'inventaire des livres du cou-
vent. Invités a dire leur sentiment sur la destination qu'il conve-
nait de donner à leur bibliothèque , les bons pères le firent avec
tout le sang-froid, tout le désintéressement qu'auraient pu montrer
des arbitres entièrement étrangers à celte cruelle expropriation.
On trouve encore, dans les archives de la préfecture d'Alençon ,
leur avis écrit au bas de l'inventaire des livres du Val-Dieu , signé
par eux et par les commissaires.
Ce fut donc d'après le conseil même des Chartreux, que le chef-
lieu du département de l'Orne s'appropria leur bibliothèque. A
l'ancien collège des Jésuites d'Alençon , devenu l'école centrale
de l'Orne, était jointe une chapelle fort élevée; elle fut coupée
en deux, dans sa hauteur, par un épais plafond. La parlie infé-
rieure fut réservée et rendue plus lard à sa destination primitive :
on disposa la partie supérieure pour recevoir la bibliothèque du
Val-Dieu, devenue désormais la bibliothèque publique de la ville
d'Alençon. Les deux extrémités de la galerie furent décorées avec
quatre jolies colonnes de marbre rouge enlevées aussi à la Char
treuse, et les murs revêtus des élégantes boiseries que les moines
avaient exécutées eux-mêmes, pour y étaler le dépôt de leur petit
trésor bibliographique. On eut soin seulement de faire disparaître
536
de pieuses inscriptions tracées dans les médaillons qui surmon-
taient chaque travée , et qui étaient, autant qu'on en peut juger
aujourd'hui , en lettres d'or sur un fond d'azur.
La bibliothèque d'Alençon n'est donc aulre chose que celle du
Val-Dieu , augmentée d'un petit nombre de volumes importés de
l'ancien couvent de la Trappe , et de quelques ouvrages dont M. le
ministre de l'instruction publique a bien voulu l'enrichir depuis
1830. Elle n'a pas à proprement parler de catalogue. On n'y trouve
qu'un simple inventaire systématique , rédigé il y a plus de vingt
années, et ne renfermant aucune indication propre à faire retrou-
ver la place que les volumes occupent sur les rayons. Les livres ,
il est vrai, ont été aussi classés systématiquement dans les travées ;
mais pour donner une idée de ce classement , il suffira de dire
que les savants traités des Bénédictins sur la diplomatique et la
paléographie sont rangés parmi les ouvrages de politique. Le bi-
bliothécaire actuel, homme d'un savoir éminent et d'une inépui-
sable obligeance, consacre à dresser un nouveau catalogue tous
les moments de loisir que lui laissent ses nombreuses occupations.
Grâce à lui j'ai pu, en quelques instants, me mettre au courant
du dépôt qui lui est confié , et me convaincre qu'il offre aux tra-
vailleurs de nombreuses et utiles ressources. On y compte cinq
mille volumes. Je n'ai pas besoin de dire que les livres théologi-
ques y abondent : j'y ai remarqué, entre autres, plusieurs belles
édilions de la Bible et un superbe exemplaire de la grande biblio-
thèque des Pères. Mais on se tromperait si l'on allait s'imaginer
que la piété des religieux leur eût fait négliger la portion histo-
rique de leur bibliothèque. J'ai pu remarquer, en parcourant ra-
pidement les rayons, le grand ouvrage de Mabillon, De re diplo-
matica, le Nouveau traité de diplomatique , en six volumes in-4°,
le grand Glossaire latin de Du Cange , les Annales de Baronius ,
les Mémoires de ïillemont, la collection des Bollandistes , le Spi-
cilége de d'Achery, les Anecdotes de D# Martenne , un magnifique
exemplaire du Gallia christiana, l'Antiquité expliquée de Mont-
faucon, l'Histoire généalogique du P. Anselme, les Mémoires de
l'Académie des inscriptions et belles-lettres , enfin une collection
à peu près complète des meilleures histoires de villes et de pro-
vinces.
Les manuscrits y sont au nombre de cent trente environ , la
plupart renfermant des ouvrages de théologie. Le plus remarqua-
ble est, sans contredit, un petit in-4° contenant les cinq derniers
:>:t
livres de l'histoire ecclésiastique d'Ordéric Vital. C'esl le quatrième
volume d'un exemplaire dont les irois premien 100I a la biblio-
thèque royale à Pari», (le précieux manuscrit provient «le Pabbaye
«le Saint-Kvroul , où le moine normand écrivit sou histoire, el il
passe pour éire autographe.
les earlulaire.s sont fort rares dans la bibliothèque d Vleneon :
les deux ou Irois volumes de ce genre qu'on m'a monlr
montent pas au delà du quatorzième liède. J'ai dû néanmoins
arrêter mon attention sur un fragment de eailulaire provenant de
la Chartreuse du Val-Dieu, et renfermant eent quaraole-quatre
feuillets, dont les soixante-six premiers sont d'une écrilure du
treizième siècle. Ils contiennent environ deux cents chartes dont la
plus ancienne est de l'an 1200; mais on voit par de fréquents ren-
vois à des actes d'une date antérieure , que ce recueil devait re-
monter jusqu'à l'origine même du monastère. L'histoire <le 1 1
Chartreuse du Val-Dieu, n'ayant pas trouvé place dans le Gallia
christiana, on me permettra d'en dire ici quelques mots. Elle
fut fondée en 1170, par Kolrou III, comte du Perche, dans la
forêt de Réno, a deux lieues de Mortagne. La charte de fondation
fut vidimée et ratifiée par saint Louis en 1233. Les originaux de
ces deux actes n'existent aujourd'hui ni dans la bibliothèque ni
dans les archives d'Àlençon; ce dernier dépôt en renferme néan-
moins plusieurs copies, faites et certifiées par des notaires ta di-
verses époques. La Chartreuse possédait en propre, dans divers
lieux et pour son service particulier, des hommes exempts de toute
coutume et de toute taille , qu'elle tenait de la libéralité des sei-
gneurs. L'un d'eux , résidant a Mortagne, avait été donné au COU
vent par le fondateur lui-même , ainsi qu'on l'apprend d'un acte
confirmatif émané du roi saint Louis en 1255, el conservé dans
le fragment de cartulaire donl je viens de parler. Le même regis-
tre contient les copies de deux chartes semblables , qui renferment
des clauses dignes d'attention. Par la première, (i. de liniiemail
donne à la Chartreuse Arnoul Gui et son héritier, s'engageaçl à
les changer si les moines m; sont pas satisfaits de leur >en i. e ; par
la seconde, Louis, comte de Blois et de Clermont (trei/ièi!
fait présent à la môme maison d'un nommé Robert de Fonlanet ,
avec promesse de le remplacer quand il sera mort.
Voici les autres pièces qui , dans le même cartulaire, m'ont
paru offrir quelque intérêt. En 1200, Jourdain, évoque de Li-
zieux , donna aux moines du Val-Dieu une renie annuelle d'un
538
demi-modius de sel , à prendre sur les salines de Touques en Nor-
mandie. La charte qui constate cette libéralité , fournit une im-
portante rectification pour l'article consacré à Jourdain dans le
Gallia christiana \ article d'après lequel cet évêque n'aurait com-
mencé à siéger que le 10 janvier 1202. Elle nous apprend en outre
à qui appartenaient, au treizième siècle , les riches salines de Tou-
ques. Une autre charte du 18 janvier 1237, par laquelle Pierre de
Colmieu, élu archevêque de Rouen, donna au Val-Dieu deux mille
harengs, à prendre chaque année à Dieppe, pendant la première
semaine du carême, prouve que les pêcheries de Dieppe étaient,
au moins en partie , la propriété des archevêques de Rouen. 11
semble qu'il y eut aussi à la même époque des pêcheries à Gaen ;
en 1258, Robert Goubert, écolâtre de Coutances , neveu et héri-
tier de Gillain , évêque de Coutances , lequel était fils de Jean Lau-
remer de Caen 2, confirme, au profit des Chartreux du Val-Dieu,
la rente de mille harengs que ledit évêque s'était obligé à leur
payer chaque année à l'entrée du carême , et pour laquelle il
avait hypothéqué une maison située à Caen, sur le pont, ap-
pelée maison des Marmites, domus Ollarum. Enfin, dans un
acte qui est de la seconde moitié du treizième siècle, un cer-
tain Roger de Rupers s'engage à donner tous les ans aux moines
du Val-Dieu mille anguilles, ou bien cinq cents anguilles et
autant de harengs. Pour comprendre un semblable engagement,
il faut supposer qu'il s'agit ici d'anguilles d'eau douce , et qu'à
cette époque, il y avait dans les terres un assez grand nombre
d'étangs et de pièces d'eau poissonneuses , pour qu'on pût livrer
une anguille au même prix qu'un hareng.
J'ai relevé, dans le même cahier, plusieurs autres donations
de denrées, une, entre autres, faite par Guillaume, évêque de
Châlon et comte du Perche, vers l'an 1200, d'un muid de vin,
à prendre chaque année à Nogent-le-Rotrou. Deux autres actes
du treizième siècle font mention des vignes de Nogent, et ces
pièces sont d'autant plus curieuses à noter, que la culture de la
vigne a complètement disparu de ces contrées3.
Enfin , on peut puiser d'utiles renseignements sur la valeur de
' Tom. XI, col. 781.
8 Ce fait manque dans le Gallia christiana.
s A la même époque, la vigne était cultivée dans les environs de Paris, à Vaugirard
et jusqu'au pied de la montagne Sainte-Geneviève.
jenl cl mu le mode de placemcnl usité pendant la seconde
moitié «lu treizième siècle 1 dans une foule d'arirs <i,n constatai
des placements (le loinls, opéré* par les religieux «lu Val-Dieu.
Les capitaux qu'ils prêlaienl éiaieui alloues à perpétuité, el la
rente que leur en payait l'emprunteur étail au»i perpétuelle. Elle
s'élevail régulièrement à dix pour roui du capilal , et la rentrée
<mi étail garantie par l'hypothèque d'uu immeuble i dont la pro-
priélé laissait à la Chartreuse en cas de non paiement de la rente.
Plusieurs documents du même genre m'ont été fournis par les
archives de la préfecture d'Alençon. Je les ai visitées à la (in de
18:>9, un peu à la hâte il est vrai, mais pourtant avec assez d'at-
tention pour me convaincre que je m'en étais singulièrement exa-
géré la valeur hislorique. C'est seulement en 1837 qu'un an lii-
viste a été chargé de les invenlorier et de les mettre en ordre. De
même que toutes les archives de déparlement, elles se divisent
en deux parties distinctes , la section hislorique et la section ad-
minislralive. Celle-ci, comme on le pense bien, est de beaucoup
la plus considérable; c'est celle en outre qui est le plus souvent con-
sultée, celle, par conséquent, à laquelle un archiviste doit con-
sacrer d'abord tous ses inslants. Aussi tout ce qu'avait pu faire
M. l'archiviste d'Alençon pour le dépôt confié a ses soins lorsque
je l'ai visilé, avait été d'exécuter le triage des chartes, de réunir
toutes celles qui avaient une même provenance, et de renfermer
chaque liasse dans un carton particulier. Ces cartons sont au nom-
bre de quinze et renferment environ 2,500 pièces relatives aux
anciens monastères dont les noms suivent : La Trappe , 1 carton ;
le Val-Dieu , 2 carions ; Silly, 3 cartons ; Saint-Evroul , 3 carions ;
Alménesche, 1 carton; Perseigne el l'Ile- Dieu, 1 carton; Saint-
Êlienne de Caen, Sainte-Marie d'Ardenne et Sainte-Marie-du-
Trésor, 1 carton; Saint-Martin du Vieux-Bellôme , 2 cartons;
Cérisy, 1 carton. L'ancienneté des abbayes d' Alménesche et de
Saint-Evroul , dont la deuxième a élé fondée vers le milieu du
niii me siècle, l'illustration de l'antique famille des Mnntgommeri
qui se montre dans l'histoire en même temps que la royauté féo-
dale, enfin les liens de parenté qui , depuis saint Louis, unirent
les comtes d'Alençon aux rois de la troisième dynastie , m'avaient
fait envisager le dépôt de la préfecture de l'Orne comme une riche
et précieuse collection de documenls de lous les dges ; mon espoir
a été singulièrement déni. Les chartes des comtes d'Alençon de
la maison de France y sont forl rares. Les titres des monastère s
540
du Perche , à l'exception de ceux qui concernent le prieuré de Bel-
léme dépendant de Marmoutier , ne remontent pas au delà du
douzième siècle. Enfin , quoique le désordre qui règne encore
parmi les papiers de la maison de Montgommeri m'en ait rendu
l'examen presque impossible , j'ai pu m'assurer que sur 126 regis-
tres et 87 liasses , il se trouve à peine quelques parchemins remon-
tant au treizième siècle '. Je ne lardai pas d'ailleurs à m'apercevoir,
aux signes divers tracés sur les plus anciens parchemins pour en
marquer les passages importants , que la plupart des actes déposés
dans les archives d' Alençon avaient déjà plusieurs fois été consultés.
Cette circonstance refroidit un peu mon zèle ; mais bientôt je re-
pris ma tâche avec un nouvel intérêt, en me persuadant que ces
vieux titres avaient passé dans les mains des illustres Bénédictins
dont la mémoire nous est chère , et qui , dans leur infatigable ac-
tivité , ont autrefois mis à contribution tous les dépôts historiques
du royaume. Je me plus surtout à voir des traces de leurs investi-
gations savantes sur une charte sans date , contenant la confirma-
tion des privilèges de l'abbaye de Saint-Evroul par Henri II, roi
d'Angleterre, duc de Normandie et d'Aquitaine et comte d'Anjou.
Plusieurs lignes de cette pièce, d'où l'écriture avait disparu, ont
été parfaitement rétablies à l'aide d'une liqueur noirâtre , dont
une analyse chimique ferait aisément sans doute reconnaître la
composition 2.
Si les chartes sont peu nombreuses dans les archives d'Alençon ,
en revanche elles y sont très-belles et très-bien conservées. On y
formerait sans peine une riche collection de modèles de calligra-
phie , pour les temps écoulés depuis la fin du onzième siècle jus-
■ La seule ancienne charte originale qui concerne cette famille se trouve dans le
carton de Saint-Etienne de Caen. C'est une donation, avec réserve d'usufruit, faite à
ce monastère, en 1082, par Roger de Montgommeri, comte d'Alençon, du bourg de
Trun, avec ses appartenances, moins les moulins et l^s dîmes. Les auteurs du Gallia,
qui l'ont publiée (tom. XJ, instr. col. 72.), ont remplacé par un etc. la phrase sui-
vante qui ne me semble pas tout à fait sans importance : « Et ut certum hoc de reliquo
« fiât et in posterurn dubitatio nulla remaneat, concedo in presentiarum domum Aiulfi
« Guire'li, cum omnibus consuetudinibus de ea domo ad me pertinentibus, tam de in-
« digenis quam de extrancis mercatoribus in ea aliquid ementibus vel vendentibus, seu
« aliquid unde commodum provenire soleat contrahentibus. »
2 Les auteurs du Nouveau Traité de diplomatique, n'ont point fait connaître les se-
crets au moyen desquels ils pouvaient faire revivre l'écriture effacée. Voy. Nom. Tr.
de Diplom. t. I, p. 542.
541
qu'au commencement du quinzième. Dans plusieurs pièces l'élé-
gance de l'écriture contraste singulièrement avec 11 barbarie du
langage. A ce propos , il est aisé de remarquer que si |<>, style des
m les n'a jjimais été bien pur, son incorrection a eu , sui\;iiii 1rs
époques, des caractères bien différents. Dans les diplômes anlé-
rieurs au neuvième siècle, les règles de la syntaxe seul souvent
méconnues, mais les mots restent latins, quoique parfois un peu
défigwés. Depuis le dixième siècle, les notaires savent la gram-
maire, mais ils sèment leurs rédactions de gallicismes fréquents,
de mots français affublés d'une, terminaison latine. On Beat que
l'idiome vulgaire tend à prédominer sur l'ancienne langue dégé-
nérée. Ainsi, en \22\ , Koberl de Saint-Léonard donnait aux cha-
noines de Sainte-Marie de Silly : « masuram apud novum bur-
« cum... et unam acram terrœ que pertinel ad bor(jucsa<iium,de
« qua terra una virgala sedetjuxla domum Radulfi de Pinq et re-
« siduum ad haiam Ogy ; et woam que sedet inler Sanctum Leo-
nardum et burcum, et unam acram in bouto haie coudrarum. »
Dans une autre charte du même temps on lit : chambhinnus pour
chambellan, cohua pour marché , cohue, connu mur/ pour le coin
du mur. Il serait facile de multiplier ces exemples sans sortir des
archives d'Alençon.
Lorsqu'on découvre une pareille barbarie chez des hommes qui
faisaient métier de science, on ne doit pas s'attendre à rencontrer
beaucoup d'instruction dans les classes nobles, vouées dès l'en-
fance au rude apprentissage des armes. Sur ce point néanmoins,
comme sur beaucoup d'autres mal appréciés jusqu'ici , il faut bien
se garder de l'exagération et ne se pas imaginer que les cheva-
liers fussent toujours dans l'alternative de signer avec le pommeau
de leurépée, ou de se déclarer illettrés. Les croix, les sautoirs et
autres marques, lors même qu'elles sont autographes et apposées
au bas d'un acte, n'attestent pas toujours l'ignorance des parties ou
des témoins. En voici une preuve assez curieuse. Par un acte so-
lennel \ fait pendant que le roi Philippe Ier assiégeait Brévaux ,
l'an 1092, Robert de Bellôme donna aux moines de Saint-Martin
de Belléme, dépendants de l'abbaye de Marmouiier, l'église de
Saint-Léonard, fondée dans la même ville de Belléme par son
' 11 a clé public, probablement il';i|>r< - ut, M YÊlistnire du Perche par
bry de la Clergcric, sans aucune mention «les < "/nature* aw , > m .ouvrent.
l'original.
542
aïeul Guillaume. Le diplôme porle d'abord les signatures du
donateur et du roi Philippe, qui chacun y ont apposé une
énorme croix. Ensuite un sautoir , un delta grec majuscule et trois
autres signes différents et tracés par des mains différentes, re-
présentent les signatures du sénéchal Gui, du bouteiller Milon,
du chambellan Pons Humbert, du connétable Gualon et de Simon ,
seigneur de Néaufle. En admettant qu'aucun de ces grands per-
sonnages ne sût écrire , on ne pourra certainement attribuer la
même ignorance , ni à Yves de Chartres, qui , témoin dans cet
acte , y appose un 0 à la place de son nom , ni à Foulques , évêque
deBeauvais, qui signe par un &, ni enfin au chancelier du roi
de France, qui a revêtu le diplôme de deux signatures autogra-
phes, la première composée de quatre lignes croisées et présen-
tant la forme grossière d'un dièze, la seconde en toutes lettres,
peu faite du reste , il faut l'avouer , pour donner une haute idée de
son habileté calligraphique.
Cette même église de Saint-Léonard a donné lieu à plusieurs
autres actes dont les archives d'Alençon conservent soit les origi-
naux, soit de très-anciennes copies. Le plus curieux à tous égards
est celui qui constate la fondation de l'église parGuillaume Ier, sei-
gneur de Bellême et comte d'Alençon, vers l'an 1026. En voici le
préambule ' :
Ego Guillelmusde Belismo, reminiscens mearura iniquitatum (Inc-
lus etscelera, cogitare cœpiquomodo pœnas evaderem et peccatorum meo-
rum remissionein promercripossem. Placuitque mihi Romam ire, beatum
Petrum suppliciler deprecari quatinus , quod ego non poterara , ipse erga
Deum raihi veniam impetraret. Quo deveniens, confessus sum peccalamea
beatœ memoria? Leoni papœ , qui tune temporis, Romanam ecclesiam
sancte et religiose regebat. Ule vero, mihi compatiens, inluitus est corpo-
ris mei delicationem et generosilatem nieam, et cognovitquia magnam abs-
tinentiam facere nequirem ; et, ne tristis sine pœnitentiœ ab eo discederem,
injunxit mihi ut, in pœnitentiam, ecclesiam (juamdam construerem , soli
Romauœ ecclesiœ subjectam , jurisque mei rébus opulentissime ditaiem :
quod ego gratenter accepi, etc.
Cette charte est signée des archevêques de Rouen , de Tours et
1 La copie de cet acte qu'a publié Iiry de la Clergerie est incomplète et pleine d'in-
exactitudes.
543
de Sens', «1rs évéqneMta Chartes, de Séëi, «lu Mans tl «l' Angers,
du roi Robert, de Hic li a ni, comte de Normandie, des comlef de
Chartres el d'Angers, enfin du mmle du Mans, Herbert Iwedlr-
Chieu, ennemi de Guillaume, el que eelni-ci ;nail invilé à la dé-
dicace de la nouvelle ègHse comme pour donner un témoignage
public de la sincérité de sa pénitence. Toqfl ces PertoflBfCI étaient
Men contemporains de (iuillaume de Itelléine ; mai>il if\ a eu,
durant loule la vie de ce seigneur, aucun pape du nom de I
ce qui a fait jeter quelques doutes sur l'authenticité de fade dont
nous parlons. Or lacopie qui en est déposée aux archives d'Alen-
çon , et dont l'écriture est bien certainement du onzième siècle,
porte , a la suite de la dernière signature , la formule suivante
restée inédite :
Contint olim car ta? islius, per incursionem Normannorum et per iiicu-
riam maie ohservantium, sigillum dépérisse, sed lanicn lUteras inviolutas
permaosisse. Ne igitur lanta auetoritas iemaneiet '-, Rolbertus, douiiims
de Kelismo, adiit regem Philippum , <{ui tertius al) ipso Hotberto (l
eo teinpore regebai impei ïuni , et petiit ab eo ut carlam islam , quam I ib
avus auctoravit, auclorisarel, et sigillum ejus, quod eomminulura ( rit ,
suo sigillo restautaiet. Plaçait igitur iioc l'hilippo régi <jui et eai t;im istam
auctorisavit et sigillé suo sigillare p race pi t.
La trace du sceau est bien marquée sur le parchemin. Cette au-
thentication, faite aussi sans aucun doute l'an 1092 au siège de Bré-
vaux, me semble lever toute difficulté sur la sincérité du diplôme.
L'introduction du nom du pape Léon dans l'acte peut s'expliquer
par une distraction, soit du scribe , soit de Guillaume de Belléme,
qui ne fonda l'église de Saint- Léonard qu'assez longtemps après
son voyage de Borne, ainsi que le prouvent , dans le préambule de
la charte, les mots qui tune temporis Romanam ecclesiam
regebat.
L'église de Saint-Léonard , quoique soumise directement au
Saint Siège, ne larda pas à être en butte aux entreprises du pouvoir
épiscopal. Vers l'an 1073, Bobert, évéque de Séez , y ayant célé-
bré la messe, voulut s'approprier les offrandes des fidèles; déjà
même son clerc s'en était emparé, et les chanoines de Saint-Léo-
nard furent obligés d'employer la violence pour se les faire rendre.
1 Suppl. vana ou intf/lttUt.
544
En 1092, ils payaient à l'archidiacre de Séez une rente de 20 sols,
et à Pévéque une redevance annuelle d'une livre d'encens et d'une
livre de poivre. La môme année, la donation de l'église de Saint-
Léonard i faite par Robert de Bellême à saint Martin de Tours ',
suscita , entre cette abbaye et les évoques de Séez , un procès qui
durait encore trente-sept ans après. L'an 1127 les moines de
Marmoutier demandèrent une enquête, et prouvèrent qu'ils pos-
sédaient Saint-Léonard trente ans et plus 2 avant le dernier concile
de Beauvais ; mais l'évêque de Séez refusa de se rendre à cette
preuve , et pour le contraindre enfin à reconnaître les droits de ses
adversaires, il ne fallut rien moins que l'autorité du roi d'An-
gleterre, du duc de Normandie et de l'archevêque de Rouen. La
transaction fut signée à Séez celle même année 1127, indiction 6,
quand le roi d'Angleterre Henri Ier, donna sa fille à Geoffroy le
jeune, comte d'Anjou :i. L'enquête dont je viens de parler avait
été faite au Mans , devant l'évêque d'Angoulême , muni pour cet
objet d'une commission expresse du pape Honoriusll, et l'acte
qu'il en dressa n'a été connu auxBénédiclins que par des copies ,
car ils n'auraient pas manqué de relever une singularité remar-
quable que présenie l'original : c'est la signature autographe du
prélat commissaire, dont le nom , d'après une foule de documents
antérieurs et postérieurs à l'an 1127 , était certainement Girardus,
et qui néanmoins a signé l'acte dont il s'agit , de la manière sui-
vante : Ego Evrardus, Engolismensis episcopus et sanctœ Romanœ
ecclesiœ legatus. SS.
Ce ne fut pas seulement contre l'autorité ecclésiastique , ce fut
encore contre le pouvoir séculier , contre ses propres fondateurs et
ses protecteurs naturels, que l'église de Saint-Léonard eut souvent
à défendre ses droits. Au commencement du douzième siècle, nous
la voyons en guerre avec Payen de Saint-Quentin , prévôt de Bel-
lême pour le comte Rolrou, lequel s'était emparé des droits de la
foire de Bellême appartenant au prieuré. Cette contestation offre
* Voyez ci-dessus, p. 5 M .
» Dans une autre charte de l'an \\26, c'est l'évêque de S 'ez qui fait valoir la pre-
scription trentenaire contre les moines de Saint-Léonard,qui lui disputaient les revenus
des églises de Dancé et de Bellême.
3 Cette charte a servi aux auteurs de l'Art de vérifier les dates, pour rectifier, dans
l'histoire des comtes d'Anjou, l'erreur qu'ils avaieut commise à l'article de Henri I rt
roi d'Angleterre, en rapportant ce maria»e à l'an 44 29.
....
cela de remarquable quelle fut jugée en favei i des mi iuei dans
nue assemblée compos eigneurs el des I mm geois de la ville»
jnslojiulirio junccntm vl hurijnisiinn Hrlismntsiuw , dont l;i eharle
porte les signataires. Environ an siècle plus tard , le principe sui-
vant trouvai! place dans la coutume deNolmandie : il ne boisl pas
à vilain ne à aucun del poeple à jogier chevalier on clerc '. Parmi
quelques autres documents judiciaire! de la même époque , j'en ai
surtout remarque tin qui ne peut être ni antérieur « l'an t lï)0 , ni
postérieur à Y ait 1214, car il \ est Fait mention de Raynend , abbé
de Saint-Lvroul, dont l'administration abbatiale est renfermée
entre ces deux limites. Voici un extrait de cette pièce qui est iné-
dite, et dans laquelle on peut prendre une idée des assises qui .
suivant la coutume de Normandie, se tenaient une ou deu\ b-is
par an dans chaque vicomte 2.
Johanncs de I humus miles omnibus ; etc. Noyeril uoiversiUu vestra
OUOd eum Hagina!d:s abl as et îuouaciii Saocii Khrulli rlamareiii liaU-n-
deni aervicium et precarias duo mm vavassoium quos <!<■ ipsis tenebâra ba>
roditnrio jure ppud Solèngeiom, natllardorum videlicel et iviiumatoiuiii,
die festo sa nets Prtscaa virginisj in pleut assista (juâm apùd Ptialesiam,
primo post eoronatiooem .loliannis régis ângliae, tenuerunl Willelmus
Crassna, Pet rus de Pralcllis. Ilenrieus de Ponte Audomari, Hadulphusdc
Sagio Abbas cognomento et niagisler Mkh.icl Bétel ; et inde parali essent
duodecim légales milites et hommes de visneto Solengcii, per saeiainen-
tum, facere rccognicioaem utruni prasdtetom servicium et prceaiia* essent
laicuin feodu n vel clcemosina abliatiset nionacliorum sancti Khrulli , nie,
amicorum meorum eonsilio, praifatis abhati et monadiis lotum supradic-
tum clamorem suum recounovisse in eademassisia et quitavitse, etc.
On remarque au premier coup d'œil une grande analogie entre
Tassise civile de Falaise et Tune de nos cours criminelles. Les juges
sont au nombre de cinq : Guillaume le Gros, Pierre des Préaux ,
Henri de Ponlaudemer, Raoul de Séez dit l'Abbé, et maître Michel
Belet. La réclamation qui leur est soumise est subordonnée à l'ap-
préciation d'un fait, savoir : si les vassaux , ou plutôt les familles
de vassaux que Jean de Louviers tient de l'abbaye de Saint-Evroul,
• Etablissements et coutumes, assises et arrêts de l'échiquier de Normandie, pabltél
p.ir M. Marnior. p. 22.
i Etablissements et coutumes de Normo \
546
ont été concédés à ses prédécesseurs en pur don ou à litre de fief.
Or ce point de fait, les juges n'ont point à s'en occuper: ce sont
les douze hommes légaux, nommés aussi à cette époque jurés,
jurati *, qui, après avoir prêté serment , constateront , [acientre-
cognitionem , si les serfs en litige sont une concession féodale ou
une donation gratuite. Après le verdict des jurés, veredictum( c'é-
tait déjà le mot consacré au douzième siècle 2 ) , les cinq juges au-
raient appliqué la loi, si le désistement de Jean de Louviers n'a-
vait arrêté la procédure. Il y a néanmoins une différence essen-
tielle entre le jury moderne et \tn jurée instituée ou plutôt reconnue
par la coutume normande. Nos jurés prononcent sur le point de
fait en qualité déjuges, pour ainsi dire , et d'après l'appréciation
consciencieusement faite par eux des dépositions des témoins. Les
lèaus hommes de la jurée au contraire étaient eux-mêmes les té-
moins , et constataient , par leur affirmation avec serment , le fait
sur lequel les juges de l'assise faisaient l'application de la loi1.
Toutefois on ne peut douter que le jury moderne ne doive son ori-
gine à l'ancienne institution de la jurée transportée en Angleterre,
avec les autres coutumes normandes , par Guillaume le Conqué-
rant. C'est un motif , à notre avis , pour recueillir avec soin les an-
ciens monuments qui peuvent jeter quelque jour sur l'organisation
des assises, surtout lorsqu'ils semblent , comme celui qu'on vient
délire, antérieurs à la première rédaction connue de la coutume
du pays.
Arrivons à des documents d'un autre ordre. La vie d'une nation
est, pour ainsi dire , double comme son histoire : elle a sa vie exté-
rieure , résultant de la place qu'elle occupe dans le monde vis-à-
vis des autres nations ; c'est la matière de l'histoire proprement
dite : elle a de plus une vie intérieure, qui n'est autre que son
organisation propre , l'ensemble des rapports qui lient perpétuelle-
ment entre eux ses divers membres et les classes entre lesquelles
ils sont répartis ; c'est la base de ce que j'appellerai l'histoire pri-
vée, de l'économie politique. Par une singulière fatalité, les notions
élémentaires qui doivent conduire à l'intelligence parfaite des
transactions sociales, des relations de famille, d'affaires, d'intérêt ,
sont, dans le moyen âge , et surtout depuis l'avènement d'Hugues
1 Du Cange, voc. Magna assista, Jurata.
i là. ibid.
3 Etablissements et coutumes de Normandie, p. 8, 9, 4 6, \sl , 2J-, etc.
y. 7
Capot, cmcloppécs d'une profonde obscurité. C'esi surtout vei
les documents de ce genre que rioil se portes l'attention de ceux
qui nui è dépouiller des collections d'anciens titres. Il ne m'a pas
élé donné d'en recueillir un grand nombre ; c'est une rtîlôl pour
D'en omettre aucun. J'ai déjà donné quelques apeiçu> idr l'inlérèf
de l'argent et la valeur comparative dc> denrées: \oici quelques
faits relatifs au pi i\ el aux revenu- des terrai cullix'Vs. Bfl avril
LUI , un échange de rentes en nature eut lien entre le doyen de
l'église du Saint-Sépulcre de Caen el l'Abbaye de réris\ ; celle-ci
recul deux setiers el un (juarl de froment , mesure de Noyers, et
eéda, comme équivalent, six quarts de selier (quartrria ; de Idé,
mesure de Caen, dont un était annuellement payé par Onfroy Que»
sonart, pour une verge et demie de terre qu'il tenait à ferm
l'abbaye. En 1:218, la même abbaye de Cérisy reçut en pur don
de Guillaume Cruesmains elde Raoul Bédart, trois pièces de terre
siluées près du grand ponl de Caligni , et rapportant Tune cinq,
l'autre trois, l'autre deux sous tournois. Ici la superficie n'étant
point exprimée, le document n'apprend absolument rien sur le pro-
duit moyen des terres à cette époque ; mais il lire une assez grande
valeur du motif môme de la concession, qui est faite par les dona-
teurs pour la pension de leur frère , moine de l'abbaye de Cérisy,
ad pensionem fratris eorum. Celte pension, ou comme on dirait
aujourd'hui , cette dot se composait, ainsi que nous venons de le
voir, d'un capital foncier produisant dix sous lournois chaque année,
plus d'une rente mobilière de quatre poules et de vingt œufs. Le
droit de justice, les amendes pour les délits commis sur les terres
concédées, et les autres droits du seigneur devaient aussi apparte-
nir à l'abbaye, excepta mouta, est-il dit dans l'acte; c'est-à-dire
que le grain provenant de ces terres ne pouvait être moulu dans
les moulins de l'abbaye , et devait être porté à celui des donateurs.
Mes recherches ne m'ont fait découvrir qu'un seul document
direct sur le prix des biens ; il se trouve dans une charte du onzième
siècle , constatant l'acquisition , par le prieuré de Bellême , mo\ en -
nant vingt sous tournois, d'une petite terre, lerrula , contenant
un demi modius de semence. Les renseignements sur la proportion
de la quotité du cens à l'étendue de la terre acensée , sont bien
moins rares. Au treizième siècle, sous les règnes de Philippe-Au-
guste et de saint Louis , la culture paraît avoir pris tout à coup un
grand développement. Beaucoup de chartes, dans les ai < hives d'A-
lençon, prouvent qu'à celle époque, de grandes entreprises de dé-
548
(richement s'exécutaient dans les diverses forêls qui couvrent le
sol du Perche et de la Basse-Normandie1. Par une charte datée
d'Asnières, au mois de février 1247, Louis IX fit don à l'abbaye
du Trésor d'un cens annuel s'élevant à cent livres sept sous tour-
nois , assis sur un moulin , sur des prairies et sur soixante acres de
terre que le saint roi avait fait mettre en culture dans sa forêt ap-
pelée Bursa. Chaque acre est estimée à trois sous tournois de cens,
ce qui fait en tout neuf livres tournois pour les soixante acres. En
novembre 1261, le même monarque afferma à la même abbaye, et
dans la même forêt, quarante-six acres de terre, moyennant un
cens annuel de onze livres dix sous tournois ; c'était cinq sous tour-
nois par acre de terre. Enfin, au mois de décembre 1302, Philippe-
le-Bel concéda au couvent de Silly , vingt-trois acres de terre dans
les défrichements de son bois de Gofer, moyennant trois sous de
petits tournois pour chaque acre de terre , payables en deux termes
chaque année au vicomte de Falaise recevant pour le roi.
C'est sur la lisière de celte forêt de Gofer que l'abbaye de Silly fut
fondée, vers le milieu du douzième siècle, par un chevalier nommé
Drogon ou Dreux, auquel les rois d'Angleterre firent des donations
considérables. Le G avril 1190, Richard Cœur- de-Lion , se trou-
vant à Argentan , confirma toutes les concessions faites par les rois
ses prédécesseurs à l'abbaye de Silly, et y ajouta le revenu des
biyres que le roi son père avait dans la forêt. En 1257 les bîgres
eux-mêmes appartenaient en propre à l'abbaye de Silly ; une charte
de Jehan, maréchal de France et seigneur d'Argentan2, porte que
les bigres de l'abbaye de Silly et leurs héritiers demeurant in terra
bigragii, auront et posséderont à toujours, sans être jamais inquié-
tés, leurs usages et coutumes dans la forêt de Gofer , tels qu'ils en
avaient joui au temps de Richard Cœur-de-Lion et de Philippe-
Auguste. La signification du mot bigre (bigarus, bigrus) qui n'avait
point été donnée par Du Cange , a été éclaircie au moyen de plu-
sieurs chartes anciennes, dans une dissertation insérée an Mercure
de février 1729. C'étaient des hommes qui allaient dans les bois
à la recherche des abeilles, surveillaient les essaims, les recueil-
1 Un mouvement semblable se fait remarquer sur d'autres points du royaume. Vers
le même temps, les cartulaires de Notre-Dame de Paris sont remplis de chartes rela-
tives aux défrichements entrepris dans les forêts du chapitre.
» Une copie de cette charte se trouve à la Bibliothèque royale, dans les Mss. de
Duchesne. vol. 68, f • 48 verso.
:»ï«.»
laient dans des ruches, cl récoltaient le miel et la cire '. Ils i
liaient le bois mm! pOUf leur chauffage , cl de plus, lortqo'Ul
essaim se posait mit un arbre , ils avaient le droit de couper
bre à la racine et de taire leur profit du bois. I.a charte du BeîgOeHI
d'Argentan ajoute quelques notions curieuses à celles qu'on avait
déjà sur les bigm. Il semble , d'après cet ancien litre , «ju ils dus-
sent former une classe de serfs i part , jouissant de prifilégef M
rédilaircs, et fixés dans une résidence spéciale à laquelle ils don-
naient leur nom , terra bigragii 2. On conçoit du reste tout le priv
que les moines devaient attacher aux serfs de cette espèce, dont
le revenu diminuait d'autant la dépense affectée au luminaire de
l'église abbatiale.
Mais c'est surtout pour l'histoire religieuse que les archives d A
lençon fournissent des renseignements abondants. Toutefois, je ne
pouvais songer à mettre ici en œuvre tous ceux que j'y ai recueillis
sur les monastères du Perche et de la Normandie ; ces notes ainsi
présentées n'auraient eu qu'un intérêt de localité, conséquemmenl
fort restreint3. Elles ne pourraient acquérir quelque prix qu'en
1 L'aute ;r de la dissertation fait venir le mot bigre des mots apiger ou api
d'où on aurait fait successivement, en retranchant d'abord Va initial, piger, biger, bi-
gre; pieurus, picrut, bierut et bigru$.
5 Ce dernier mot manque dans les glossaires de Du Cango, des Bénédictins et d.
Carpentier.
3 Je crois néanmoins utile de donner ici le sommaire de quelques chartes du primi .
de Bcllême, qui ont été inconnues aui frères de Sainte-Marthe, et qu'on pourra aliliaer,
si jamais on achève le Gallia christiana, dans la liste des abbés de Marmoutier. Elles
sont au nombre de neuf : 4 ' Donation d'une terre faite à l'abbaye de Marmoutier par
Hugues de Rosoy, devenu moine de celte abbaye, le 6 décembre 4 007, la quatrième
:<nnée de l'abbé Barthélémy ; 2° donation faite, vers l'an 4 070, par Richard de Cl
Barthélémy, abbé de Marmouticr.de l'église de Saint-Yigor, prés de la rivière de Dive.
et de la foire annuelle qui se tient au même lieu le jour de saint Vigor ; charte appi
parGuillaume-le-Conquérant et la reine Mathilde ; 3° donation de deux moulins, faite
par le même Richard au même abbé Barthélémy, l'an 4076 ; 4° donation par Roh« 1 1 d.
Bcllême à Bernard, abbé de Marmoutier, l'an 4 092, de l'église de Saint-Léonard à Bel-
léme; 5" transaction passée, en 4 4 47, cn're Guillaume, abbé de Marmoutier, d'une part,
Serlon, évêque, et Foulques archidiacre dcSéez, d'autre part, dans la contestation sur-
venue entre eux relativement m . jintitirt fil Saint-Martin de Bcllême ; G" transat tioc
faite, l'an 4 4 26, entre Jean, évêque de Sécz et les moine* de Saint-Lôonard de Bcl-
lême, dans laquelle Eudes, abbé de Marmoutier, paraît comme témoin ; 7 » l'enquête
et la transaction de l'an 4 4 27 dont il a été parlé plus haut, et dans lesquelles paraît
encore le même abbé Eudes; 8n donation faite, en 4 4 45, par ( iir n.l. réqM '
i. 37
550
venant se fondre dans un travail d'ensemble , tel qvfvLV^Monasti-
cum Gallicanum , ouvrage immense, pour lequel l'Académie des
inscriptions possède déjà quelques matériaux , ou une édition nou-
velle , refondue et complétée du Gallia christiana , édition que
nous appelons de tous nos vœux. J'ai déjà eu occasion d'indiquer,
d'après mes dépouillements, quelques rectifications à faire à ce
précieux recueil. Il faudrait y ajouter encore, dans la liste des
abbesses d'Alménèche \ une Mathilde Ifï, à qui Robert de Boi-
tron céda , au mois de mars 1249 , le patronage de l'église parois-
siale de Boilron. Les savants Bénédiclins n'ont connu que par un
seul acte de l'an 1198 l'existence de Robert, deuxième abbé de
Sainte-Marie d'Ardenne 2 ; Tannée précédente nous* le trouvons
recevant en pur don d'Enguerrand de Vassy une terre appelée la
Forêt, située entre le ruisseau de la Branle , le bois de la Chaîne
et l'Orne. Enfin, Vivien, premier abbé d'Aunay, au diocèse de
Bayeux, ne figure dans le Gallia christiana qu'en 1152; un acte
des archives d'Alençon nous le montre en 1136, quatre ans après
la fondation de son abbaye , recevant pour elle une riche donation
faite par Guillaume d'Apres, sénéchal de l'Aigle , Gerberge sa
mère , Richard , Gislebert , Payen et Gautier , ses frères.
Ces rectifications sont bien peu de chose sans doute , et néan-
moins, en y réfléchissant , on reconnaîtra qu'elles ont une impor-
tance réelle. Pour quiconque s'adonne à l'étude du moyen âge ,
le Gallia christiana, Y Art de vérifier les dates, le Glossaire de Du
Cange sont trois instruments de travail indispensables. Il est dans
la nature de ces sortes d'ouvrages de n'être jamais complets ; mais
en réunissant toutes les notions nouvelles que les recherches histo-
riques font éclorc dans l'intervalle d'une édition à une autre , on
peut, par des améliorations successives, les rendre de plus en plus
propres à remplir le but que se sont proposé leurs auteurs. Pour
faciliter la révision future de ces inappréciables ouvrages, il serait à
désirer que toutes les rectifications, toutes les additions fondées sur
à Garnier, abbé de Marmoutier, de Notre-Dame du Vieux-Château à Bellême; 9° en-
fin, en janvier 4 2-54, transaction entre Richard de Gurcy, arrière petit-fils de celui
dont il a été question ci-dessus, et Geoffroy, abbé de Marmoutier, relativement au
droit de gîte que réclamait ledit Richard dans un prieuré dépendant de Saint-Martin
de Tours.
1 Tom. XI, col. 757.
» Ibid , o*. 450.
:>5i
tocamonls authentique* récemjnenl d^coiiferli fusscni
aujourd'hui et à mesure qu'elles se produiront , rassemblées dam
un recueil unique , nu moyen duquel la tâche des éditeurs à venu
pùi >e réduire presque I an simple travail de ctatteneftt <
Il Bibliothèque de l'école des Chartes que revient naturellement
l'honneur de rendre ce service a la science, et je m'estime heu-
reux d'avoir ouvert déjà , dans un précédent article ', celle série
d'obsen alions de détail , dont l'ensemble peut acquérir un jour une
si grande valeur historique.
' Voyez ci-dessus p. 207.
H, GÉRAOD
DUEL JUDICIAIRE
KINTKE
DES COMMUNAUTES RELIGIEUSES
4098.
La charte qui suit coucerne un procès entre trois abbayes : celle de
Marmoutier de Tours, d'une part, et celles de Sainte-Croix de TalmonU et
de Sainte-Marie d'Angles2, d'autre. Elle nous a paru curieuse non-seule-
ment par son ancienneté, mais surtout parce qu'elle constate l'application
du duel ou combat judiciaire à une contestation dans laquelle demandeurs
et défendeurs sont gens d'église3. Cette pièce, qui avait été transcrite dans
le cartulairede Marmoutier, n'existe que très -incomplète dans le manu-
* Talmont, département de la Vendée, arrondissement des Sables d'Olonne. Son
abbaye de Bénédictins avait été fondée en 4046.
a Angles, département de la Vendée, arrondissement des Sables d'Olonne, canton
des Moutiers-les-Maufaits. L'institution de ses ebanoines, de l'ordre de Saint-Augus-
tin, remonte, on le voit, au moins au onzième siècle. Tbibaudeau, Hist. du Poitou, ne
la rapporte qu'au treizième, et le Gallia christiana ne cite aucun titre antérieur
au quinzième siècle.
3 Charte de S. Serge d'Angers. Inter monachos S. Sergii et S. Albini (Andega-
vens.) grandis altercalio extitit... quae in tantum crevit ut utrorumque famuli vel ho-
mines praepararentur cum baculis et scutis invicem pro bac causa dimicaturi ; quae res
affligebat abbatem S. Sergii, nomine Daibertum pro eo, maxime quod monacbi contra
monachos decertare vellent. Mandavit igitur cum nimia supplicatione abbati S. Al-
bini, nomine Otbranno, ne tam inauditum ageret malum ut monacbi, qui aliis exem-
plum ostendere deberent concordiœ et pacis, fièrent causa perditionis. Qui salubribus
ejus monitis obtemperans, etc., etc. (4 064, V. Kal. Maii.)
i ■ Gaigiiieres ' qui imiis a < towei ><• un. pailie di ca prtaieui re
MotliavOD* irouw.uix archives du département do la Vendée a la i
finale «j ue non* ptddinns aujourd'hui dans son entier. Nous no
pUqoésè en reproduire i«i tatetteq h plus gran4e eui titu le, t( mmm
cherché a I \\pli«iucr a l'aiiln do dnnnnwwlutn^Wi^i im mninoi nniitrnmi ni
iiutlits.
Le monastère deMarinonlier se trouvait * * 1 1 rnnlael a\< ■•■■ MB de l..lniont
et d'Aigles a cause du prieuré qu'il possédai i .1 i oultil MmH
Ce pi ■ieui'é avilit .été fonde, vers lo.M), par Guillaume II . prince i !
de lalmont, conGrmé par Guillaume \ II. duc d'Aquil iiic. et pat
G u y- Geoffroy \ et consacré par Iscmhcrt II. évoque de poilier* •. Parmi Igp
biens que Fontaines avait re(;us de son fondateur >e ir<ni\.:it la terre d'An-
gles. Le seigneur de Talmont l'avait donnée en pl-inepm
faire aucune réserve , mais il n'avait pas cnuineie les diverse* paj li.
elle se composait, comme le faisaient ordinairement Ion laenfailei:;
églises; de la peut-être le trouble qu'éprouvèrent plus laid dans leu;
session les moines de Marmoutier.
Sous les premiers successeurs de Guillaume 11 de Talmont le prêtai
Fontaines avait, malgré les prétentions de quelques seigneurs VoUiOf*, joui
de la terre d'Angles dans son entier lorsque, vers 40K0. Pépin II n<-
1 Bibl. Royale, anc. Tonds latin, n. 5444, vol. I;p. 461,
■> Chartes du prieuré de Fontaines, u. 9. Quelques extraits de ce document viennent
d être publics par M. de Sainte-Hermine, secrétaire général de U i>i<i.(Mi;r de h
Vendée, dans les notes d'une nouvelle édition de V/Iitloire du PoUou, par Thihau-
deau, vol. 2, page dernière, Niort, 4840.
1 Fontaines n'est plus qu'un hameau de la commune du Bernard, canton (!•• Tal-
mont. Il a fait partie du dioeesc de Poitiers jusqu'en 1517, et depuis il ;i été* coOiprb
dans celui de Luçon.
4 Ut autem quantitatis sive integritatis rcrum quas jam saepc dieto lococontuii om-
nis propellatur anbiguilas earum nomina nccc>sariuin doximoi baie iiisercrc scripto
id est : ...terram de Angulis , quae michi matris meae succcssionc cootiogit, qn
M videor in meo haberc dominio... lihcram ah omni ronsuctudine exaction!» vcl
vietrifle seu ca:terorum vectigalium... Et ut hoc nostrx < l« MMa m tcsiauw i.tuui p«r
euncta annorum curricula... dillgentiot ronservtur W. . tune Aqiiit.mi.v dm et fralcr
ejof G... nec non et mater eorum A .. manuum suarum caractère firmaverunt. {('h. de
Fontaine*, n. \ .)
5 Willelmus de Talamontc hoc requisivit ah Iscmherto esiteopo P
ipse dedicavit hune loeuni, ut si.... omnis h .ce palri.i exeomin'ini. v
- il i mm unis il c\<otnmiinii:ili<Mi" . . . . Gttjlll p. lit i.uirm ... idem
H llfirmavit. (Carlul. de Varmouhcr, vol. I, p. 100.)
( li de Fonleii
554
veu de ce même Guillaume, s'empara du marais qui en était une dépen-
dance. Afin de rendre inutile la revendication que l'abbaye de Marmoutier
pourrait en faire contre lui, Pépin s'appliqua à dénaturer ce marais. ïl
commença par en donner une portion aux chanoines d'Angles les plus
proches voisins et par conséquent les ennemis naturels du prieuré de Fon-
taines. Quant à la partie la plus considérable et qu'il avait pris soin de se
réserver, il l'entoura de fossés, y creusa des canaux et, la rendant ainsi
propre a l'agriculture, en augmenta considérablement la valeur. Cette
usurpation aurait peut-être passé inaperçue sans les résultats qu'obtinrent
les travaux exécutés par l'ordre de Pépin. A l'aspect des prairies et des
terres labourables que présenta bientôt l'ancien marais d'Angles, les
moines de Marmoutier se rappelèrent leurs anciens droits, et ils en récla-
mèrent la restitution. Comme on devait s'y attendre ils n'obtinrent rien
des chanoines d'Angles ; mais leurs démarches et leurs instances eurent
plus de succès auprès de Pépin. Celui-ci, reconnaissant Fa justice de la ré-
clamation faite par la prieuré de Fontaines, lui céda la dîme de l'enclos
usurpé par lui1, et s'engagra en outre a ne jamais donner cet enclos à au-
cune abbaye autre que celle de Marmoutier. Cette promesse reçut même
dans la suite un commencement d'exécution par un acte obtenu à titre
onéreux », et qui concédait a Fontaines la possession de tout le marais d'An-
gles. Néanmoins le seigneur de Talmont oublia bien vite l'obligation qu'il
venait de contracter. Pressé par les religieux de Sainte Croix de faire a
leur église quelques aumônes pour le salut de son âme, Pépin , à son lit de
mort, leur donne entre autres biens celui dont il aurait dû plutôt resti-
tuer l'entière propriété aux moines de Tours. La spoliation de ces derniers
devient ainsi plus positive et plus cruelle, et la difficulté de recouvrer
leur bien augmente encore par l'emploi que Pépin en a fait en faveur d'une
autre abbaye. Cependant ils ne désespèrent pas de leur bon droit et , ne
pouvant obtenir amiablement aucune restitution de la part des moines de
Sainte-Croix, ils portent leur plainte devant Guillaume IX, duc d'Aqui-
taine et comte de Poitou •.
» Eorum jure cognko (Pipinus) dédit eis decimam terrœ et de his fecit donum super
altare S. Johannis Evangelistae. (Cartul. de Marmout. vol. 4, p. 464.)
3 Noverint praesentes et posteri... Pipinum de Talamonte mariscum de Angulis
totum... monachis de Fontanis eorumque hominibus liberrime ad laborandum an-
nuisse... Pro hac libertate vel donatione dederunt eidem Pipino Ainulfus, tune de
Fontanis prior, ceeterique qui aderant monachi XI. libras denariorum- {Ch. de Fon-
taines, n. 7.)
* Surnomme le Jeune. Il était fils de Guillaume VIII (Guy-(icoHVoi) et d'Aldearde
Guillaume renaît d'arriver de la capitale du Potion d ral-
montpo'ir obtenir <iu locccueor de Pépin n II reconnak ance ei
r.numentaiion de* droits, que son père el lai s'étaient arrogéi d u
antique principauté. Que lee moines de Ton ut adraaaéi au doc
d'Aquitaine plutôt qu'au nouveau seigneur du Taimondais, ce choix est
facile a concevoir. Ce qu'il semble plus difllcile d'expliquer c'est que,
iicus d'église el ayant a plaider contre dos gens d lient ma-
mettre leur procès au juge laïque. N'y a-t-il pal lieu de s'étonner qi
tribunaux ecclésiastiques, si jaloux a toutes les époques «le leurs an
lions, se soient laissé enlever une affaire qui leur appartena I en vertu du
principe du jugement par les pairs' et qui , par conséquent; aurait dû
être soumise a l'évoque de Poitiers2 ou aux jugea délégués par la cour de
Home? Si l'on ue tient compte que de la qualité des personnes, l'interven-
tion des autorités religieuses parait seule régulière; mais en considérant la
nature de l'objet du litige , il est facile de voir que, sous ce rapport , la con-
naissance du procès appartient au suzerain féodal. La terre d'Angles, en ef-
fet, relève du comté de Poitou ; l'assentiment du comte a donc été indis-
pensable pour que les moines de Marmoulier puissent valablement la
recevoir de Guillaume deTalmont, et persoune ne saura mieux préciser
l'étendue de cette douation que celui par qui elle a été conOrmée et amortie.
La eompétence des deux tribunaux ainsi rendue évidente , il en résulte que
l'abbaye de Saint-Martin de Tours peut choisir celui qui lui offre le plus de
de Bourgogne, et régna de 4 087 a 4 4 27. Voici le brillant et curieux portrait que non,
fait de ce prince une charte de Talmont datée du mois qui suivit sa mort : a Willel-
nius consul totius spéculum probitatis quem, instar Alcxandri, Pbilippi vel Po
Romani seu quoque juxta nomen magnorum qui sunt in terra vlrorum. ol> ma
suam praerogativam virlutum, universalis urbanilas vocari censcat Magnum. Cui mu-
ncrum universa strenuitas, univcr.>a bumana libcralitas co tenus se immensuraverat
ut nibil supra, nibil extra putaretur praesertim quia, quantum bominis intérêt! expe-
rientiae, omîtes actus, omnes mores noverat mortaliurn, cunctos motus et item mnni-
modos humanorum affectus comprebenderat animorum; ut nulli iinquam i nju-t .
nulii unquam in< ompetenter videretur misereri. Quem si mundus aliorum mortil
dimerc posset, ad omnium bonorum arbitrium, decimum queinquam quos su-'.in< t bo-
ininum l.aud injuria pro eo dare deberct. »
* Ncgavit se episcojium responsurum.... absque... An !:i. t Minimum
pontificem sui Airacti jodieii meterftate et ali< rum parium ivenrai rpUcopon m
conniventia vel consensu. (V. Thom. de WaUingham, p. I
1 L'cvéque de Poitiers était alors Picne II; l'abbé de llarmoul trd <l
Saint-Venant ; et relui de Talmont , Alexandre. Aucun il
charte.
556
garanties; défenderesse comme demanderesse, elle n'en eut pas moins
conservé cet avantage. Il n'en est pas ainsi des religieux de Sainte-Croix.
Leurs prétentions sur le marais d'Angles sont fondées sur un litre impuis-
sant en droit, puisqu'il n'a pas obtenu la confirmation du suzerain. Dans
le cas même où l'on admettrait que l'occupation du marais d'Angles par
Pépin II a annulé les droits antérieurs du prieuré de Fontaines , le legs
qu'il en a fait aux religieux de Sainte-Croix ne devient valable que par le
consentement formel du duc d'Aquitaine. Le jugement qu'un évoque ou
tout autre dignitaire ecclésiastique prononcerait a cet égard serait de nulle
valeur jusqu'à ce que la donation faite a Sainte-Croix ait été amortie; les
questions de propriété auxquelles elle peut donner lieu ne relèvent que du
juge féodal, et personne ne peut dépouiller le suzerain de son droit le plus
légitime. Demandeurs, les moines de Talmont n'auraient pu citer leur partie
adverse que devant le duc d'Acquitaine; défendeurs, ils doivent compa-
raître devant le tribunal compétent pour examiner la plainte de celui qui
les met en cause.
Le juge par-devant lequel ils sont appelés est précisément celui qui a
une double compétence pour résoudre la question. Le choix que fait le
prieur de Fontaines n'est cependant pas fondé sur ce motif, du reste
si important, non plus que sur la garantie donnée par les prédéces-
seurs de Guillaume IX aux moines de Tours pour la possession de la terre
d'Angles. Victime en plusieurs occasions de la partialité et de la jalousie
des éveques, l'abbaye de Marmoutier ne veut pas s'en rapporter a leur
jugement puisqu'elle peut recourir a une autre juridiction. Les éveques,
en effet, voyaient avec un vif mécontentement leur influence balancée,
dans leur diocèse même , par l'abbé de Marmoutier. Cette disposition d'es-
prit les avait amenés plus d'une fois à sacriGer les droits bien évidents de
cette communauté aux prétentions élevées contre elle par divers monas-
tères situés dans leur ressort et soumis à leur dépendance '. C'est ce dont
le prieur de Fontaines a voulu éviter le retour en s'adressant à un juge
qui, s'il ne lui est pas positivement favorable, n'est pas du n.oins prévenu
contre la validité de sa demande. Du reste, le duc d'Aquitaine offçe aussi
aux moines de Talmont toutes garanties pour une bonne justice; peut-être
• Notamment dans un procès contre cette même abbaye de Talmont, et dans un au-
tre contre Saint-Cyprien de Poitiers. Voyez Cartul. de Talmont, fol. 38 v; CarluL
S. Cyp Pict. (Bib. Royale Mss. Cartul. 405) fol. 1 26 ; et Cartul de Marmoutier, vol S,
? 5U4.
.V>7
nicnie de\..ienl ils plus compter sin I.1 mui es (levant sa «oui que «levant
un tiihtinal jugeant sur pièces «'I sur enquête '.
V peine saisi du procès. Guillaume l\ pal I nlii dru ;i\uir ac-
cepte* la connaissance. i,os droits du prieuré • i • * i •"mitaines «.ont Mm poeitlfr,
l'ahhaxc de Marmoutier est jiistenn lit puissante par sa sainteté ruinine par
Il rit liesse; niais le monastère de Talmont n'en Mérite pas moins d'être
ménagé a cause de son millième dans un pays où le pouvoir du su/ei
de redoutables adversaires2. Aussi Guillaume | lien he-t-il a te pas m com-
promettre par une décision formelle et capable de lui aliéner II paiiie «ou-
tre laquelle il se prononcerait. Profitant de la liberté que lui donne la nui
tume, il ne se déclare pas sur les plaidoiries qu'il \ient d'entendre , et se
décharge de cette responsabilité sur celui des bannis du pays que la cour
féodale lui désigne comme le plus instruit et le plus sage. Othon , seigneur
de La Roche3, est nommé par lui pour décider si le marais d'Angles, tel
que le possédait Pépin II, doit appartenir a l'abbaye de Marmoutier OU I
celle de Sainte-Croix. Ce seigneur ne paraît pas moins désireux que le
comte de se maintenir dans une stricte neutralité; son intérêt d'aiPcui s lui
en fait une loi , puisqu'il a chaque jour des rapports de voisinage avec les
moines de Talmont, et encore plus avec ceux de Tours qui possèdent
un prieuré dans l'enceinte même de son château4. Aussi, au lieu de
dire, comme il en avait le pouvoir, a qui appartient l'objet en litige, il
soumet la décision du procès au jugement de Dieu, par le duel, €mfr
à-dire à la force et l'adresse des combattants choisis par les deux abbayes.
Marmoutier devra prouver en champ clos que le marais d'Angles lui a été
donné par Guillaume II lors de la fondation de l'église de Fontaines. I e duc
d'Aquitaine approuve cette sentence peut-être inspirée par lui-même, et il
ordonne que l'exécution en ait lieu aux Moutiers-les-Maufaits 5 en pn
d'Othon et des principaux seigneurs du pavs.
* Quando ecclesiarum liomincs de corpore ad alienum dominium se conwrtunt...
necesse habent suam per duellum intentionem fundarc , alioquin ab actionc proposita
repelluntur licet per testes vel per alia documenta intentionem ipsain velint et valeanl
légitime comprobare. (Bulle d'Innocent II, 4U0.)
* Les comtes de Bretagne et d'Anjou et le vicomte de Thouars..
* La Roche-sur- Yon, actuellement Bourbon-Vendée.
I Arch. de la Vendée, Ch. du prieuré de Saint-Licnnc de la Roche-sur- Yon.
P Arrondissement des Sables d'Olonnc. Monasteria Malefaclorum. Ce surnom riflrt,
je crois, de ce qu'aux nn/.irmr . t dou/i. mr siècle, c'est dans cette localité que «*
livraient les duels ordonnes par la cour de Talmont. (V. Cartnl. dt Talm. pass.)
558
Dès le matin du joue lixé par le duc d'Aquitaine la foule des curieux se
presse autour de l'emplacement où le duel doit se livrer. Par les soins du
seigneur de la Roche le champ de bataille a été aplani et dégagé de tous les
obstacles qui pouvaient nuire aux combattants; des pieux réunis par des
cordes forment l'enceinte circulaire où la bataille aura lieu ; aux extrémi-
tés de cette arène se trouvent les barrières par lesquelles les champions
doivent entrer; entre ces deux barrières s'élève l'estrade où siégeront les
juges, et, enfin, une palissade extérieure est destinée a contenir les spec-
tateurs K
Un peu avant midi , les moines se rendent auprès des juges du combat
pour faire connaître officiellement leur défenseur. Chacun des champions
s'avance uniformément vêtu d'une tunique en drap rouge par dessus une
chemise d'étoupe. Tous deux ont le corps frotté d'huile, la tête découverte,
les cheveux taillés en rond et les pieds nuds. A leur bras gauche pend un
bouclier rond en bois couvert de cuir rouge, et à la main droite ils tien-
nent un bâton de trois pieds de longueur. En compagnie du seigneur de la
Roche et des autres barons, les parties se dirigent ensuite vers l'église pour
y entendre le service divin et y faire les serments qui doivent précéder le
combat. Les juges du camp conduisent les champions dans le chœur et ,
après la célébration de la messe, ils amènent chacun d'eux devant le pupi-
tre sur lequel est déposé le missel. Placé entre les deux combattants, Othon
s'adresse d'abord a celui qui se présente pour les moines de Marmoutier :
« Es-tu prêta jurer , lui dit-il, que quand Guillaume le Jeune , seigneur
« de Talmont, a donné a Saint-Martin de Tours et à Saint-Jean de Fon-
« taines la terre d'Angles, il leur a donné aussi le marais d'Angles par
« la même charte et par la même donation? — Oui , je le jure, » répond
celui-ci en s'agenouillant et en étendant la main droite sur le missel ou-
vert a l'endroit des Evangiles, « et avec l'aide de Dieu, de tous les saints et
« de mon bon droit, je le prouverai de mon corps et par mes armes, comme
« je l'ai avancé, contre qui voudra soutenir le contraire. » Le champion
de Sainte-Croix, qui pendant le serment avait tenu son adversaire par le
poignet, lui dit alors qu'il en a menti, puis, s'agenouillant et levant la
main sur le livre , il jure a son tour que le marais d'Angles n'a pas été
donné aux moines de Fontaines, et qu'avec l'aide de Dieu, des saints et
de son bon droit il prouvera que cet homme, qui prétend le contraire, est
un imposteur et un parjure.
Tous deux étant retournés a la place qu ils occupaient d'abord, Othon
1 Nous avons complété le récit du duel à l'aide des renseignements que fournissent
les (.apitulaircs et les chartes comme aussi les coutumes les plus anciennes.
toi appelle par leur nom el chacun a leur loin , s<i fait remettre If bàlou
et I»1 bouclier dont ils doixcni . el 1rs donne aux seigneui
la cour pour «jn'ils s'assurent s'ils ont bien le im-me p<>id> fa m>' Di-
mension. Lorsque les barons ont certifie* que tel armes MNM pai f.i i !• îmrt t
égales, le seLneur de La lioclic l'ail jurer sur IT.vamzilc a chacun des. h un
pions qu'il n'a employé ni fraude, ni soi teMei ie , ni maléfice quelconque
pour s'assurer la victoire; (|u'il n'a sur lui aucune arme m ftét . el qu'il
fera usaue seulement de celles qu'il vient de moulin m publie et (|iii
lui seront rendues au moment du combat. Othon remet ensuit. | let bétOttl
et les boucliers au prêtre <|ui avait célébré la messe, pour qu'il les bé-
nisse et les rende ainsi dignes de servir au jugement de Dieu.
- formalités accomplies , on était sorti de l'église, et déjà l'on se
dirigeait vers le champ clos lorsque survint un incident qui augmenta en-
core l'intérêt du duel. Détenteurs, comme nous l'avons dit plus haut, d'une
partie du marais enlevé par Pépin II aux religieux de Saint Martin, les
chanoines d'Angles avaient suivi avec une attention pleine d'inquiétude le
procès intenté par les moines de Tours à ceux de Talmont. Ils n'avaient pis
eu de peine à reconnaître que leur cause était intimement liée a celle de
Sainte-Croix et qu'ils devaient perdre ou gagner avec elle. Encouragés sans
doute par l'attitude ferme et menaçante du champion de cette dernière ab-
baye , les chanoines s'approchent des moines de Fontaines et leur deman-
dent s'ils veulent soumettre leurs prétentions réciproques aux chances du
combat qui va s'engager. Le prieur Ainulfe ne se borne pas à accepter avec
empressement cette proposition ; il déclare en outre qu'il entend faire ju-
ger par celte épreuve tous les droits contraires aux siens pour la posses-
sion du marais d'Angles.
Sur ces entrefaites on arrive au lieu du combat. Les champions sont pla-
cés en dehors des barrières , en attendant que les juges aient de nouveau
examiné l'enceinte; le crieur public parcourt l'espace compris entre les
deux palissades, et menace des peines les plus sévères les personnes qui
chercheraient à favoriser l'un des combattants par gestes ou par paroles:
tous les spectateurs reçoivent l'ordre de se tenir immobiles et silencieux en
dehors de la lice. Knlin les juges font entrer les champions, leur pai I
le soleil, leur restituent le bâton et le bouclier , puis au signal que donne
le seigneur de la Roche ils se retirent en leur disant : « Allez , et faites
« du mieux que vous pourrez. » A ces mots les combattant! s'élancent l'un
contre l'autre , et le duel commence.
L'issue n'en demeure pas longtemps douteuse. La cause de 1 iniquité est
bientôt divulguée, disent les moines de Fontaines, le champion des mur-
560
pâleurs tombe honteusement sous le bâton de celui qui défend les droits
de Marraoutier , et les religieux de Talmont et d'Angles ne retirent que du
préjudice et du déshonneur de la lutte suscitée par eux-mêmes. Aussi les
voit-on se soustraire en toute hâte aux regards des spectateurs pour aller
cacher dans la solitude leurs larmes et leur profonde désolation. Les moi-
nes de Tours, au contraire, traversent la foule avec orgueil , se rendant en
grande pompe à l'église pour y rendre des milliers d'actions de grâce à Dieu
tout-puissant , le juge par excellence , et à saint Martin , leur glorieux pa-
tron; puis, joyeux, ils retournent à Fontaines annoncer a leurs frères et à
leurs vassaux le triomphe qu'ils viennent de remporter.
Dans leur impatience de constater l'issue du combat, les moines de
Tours n'ont eu garde d'en signaler les circonstances , et ils ne nomment
même pas le champion qui a tant contribuée leur faire rendre le marais
d'Angles. A les entendre l'affaire n'a pas comporté la moindre incertitude, et
le défenseur de leurs adversaires, abattu dès les premiers coups de bâton, a
de suite avoué sa défaite. Il faut bien le croire, puisque trente-six signatures
confirment leur assertion. Malgré l'autorité imposante d'un si grand nom-
bre de témoins, on ne doit pas cependant prendre a la lettre ce que disent
les moines de Marmoutier. Ils nous représentent les religieux de Talmont
et d'Angles accablés sous le poids de la honte et de la douleur, dolore ae
verecundia depressi , se retirant consternés et le deuil sur le front , tristes
ac flebiles recesserunt; mais ce sont la des richesses de style qu'admet-
taient les chancelleries du onzième siècle ' et qui prouvent bien moins la
consternation du vaincu que la joie du vainqueur.
A quelle époque ces faits se sont-ils passés? Il n'en est pas question dans
le document qui nous les a transmis. L'écriture de cette pièce appartient, il
est vrai, a la fin du onzième siècle ou au commencement du douzième ; mais
une pareille indication est trop vague pour que nous nous en contentions
sans chercher une date plus certaine et mieux précisée.
Le cartulaire de Sainte-Croix nous fournit heureusement une pièce bien
capable de nous conduire au résultat que nous désirons. D'après ce docu-
ment, Guillaume, duc d'Aquitaine, se serait trouvé a Talmont en 1008 et
1 Voici comment 'es moines de Talmont parlent, à la même époque, des chanoines
d'Angles : « Qui munifesti hostes erant et qui ecclcsiam..., cum domibus et rébus nos-
tris nocturno furto combussisse, post publicas excommunicationes, convicti et confessi
fuerant.... Causa ita est equidem examinata ut, amputata ulterius omni tergiversant! i
occasionne, nulla deinceps canonicis, qui falsis nos testimoniis toties concusserant,
querimoniam de eadem ecclesia adversus nos ressusdtar-di licentia remanerct, » (Cart.
de Talmont, f. 87.)
41
> a ii i ;t 1 1 confirma aux religieux «l<> Sainte Croii diverse! dunutioni «i1
pin , son v. iss, il . venait de leur faire .m ht <le mort \ Cl (.nillann:.
PêpiO sont privUement ceux dont il esl < j n «vst i« >n dans imiir |.io.rs. U
mort récente de l'un, la prtseoee le l'evtre h r.dmoni i éMbtiueii d'une
niaiiit^r «^ |>lus que suffisante ; on onlie. disninj bifOM <|iii OOl litjtte* I,i
charte de 4i>'.>s, trois, Guillaume lils d'Herbert , DorêtN l'.ardo on
deUi , et Guillaume fils de Bagnes . Mini aussi nomme* comme témoini du
duel. Nous trouvons encore la preo?e de cette Identité dans la généalogie
des prince* (le Talmont". Deux seulement de ces leigftearfl mil porte* lé
nom de Pépin. Le premier, mort avant i06Hj n'eel certalnemenf pas cefai
dont il est ici question puisqu'il n'a pu Hre contemporain d'Ainulfe,
prieur de Fontaines. Ainull'e . en effet, n'obtint la direction de cette
qu'après Pierre II, signataire d'un acte daté de l'année 1078 3. Son exi-
stence ne correspond donc qu'avec celle de Pépin II, et tout concourt ainsi
a établir (pie notre charte, comme celle de Talmont , appartient a Tan-
néec 1098.
ISOT1TIA QUALITER MONACHI DE FOINTAN1S RECITE H AUllllYI . 181
fROBATIONEM DUELLI CO.NTRA MONACHOS DE TALAMnMI
Ne edax vetustas delendo abolere et abolendo delere summarum
I Ego Willelmus Aquitanorum dux do et concedo Dco et S. Cruci cjus.... quod Pi-
pinus de me tenuerat atque moriens S. Cruci reliquerat. Hoc vidcrunt et audierunt
baroncs mei qui subtitulantur : Willelmus lilius Pétri, WilUlmus filins Arberti, Ber-
nardus Bardo, Willelmus filius Hugonis, Bcrnardus Mcschinus. Facta sunt haec anno
ab Incarnatione Domini M. "XC. VIII. (Cart. de Talm., fol. 74. v.)
a 4. Guillaume I, le Vieux ou le Chauve, de 4 025 à 4 049 environ.
2. Guillaumel', le Jeune, son fils, de 4049 à 4 058.
5. Pépin I, frère du précédent, de 1058 à 4 060.
4. Chalon et sa femme Amelinc, sœur des précédents, de 4000 à 4 072.
5. Normand et sa femme Ameline, fille de Guillaume II, de 4 072 à 4 080 environ.
C. Pépin II, fils de Chalon et d'Ameline, de 4080 à 4 098.
7. Goscelin de Lcray et sa femme Ainor qui était, je crois, fille de Pépin II, etc. , etc.
II n'existe aucune généalogie des anciens princes de Talmont jusqu'à la réunion de ce
fief au vicomte dcThouar.', 4 025-1250. JVltnll M qui préoMC d'un travail fait MM
des chartes inédites.
3 Les premiers prieurs de Fontaines ont été : San/on ou Sairnon, Gauhort.
l'ierre I,r, Thibaut, Aimerv, Pin-n* II M Ainulfc. <rA. de Fontaines, n. |, 4 et suiv.
m
memoriam rerum prevaleat, pia antecessorum nostrorum ac dé-
mens auctoritas sub lilterarum sigillo ascriptum statuit relinquen-
dum quicquid poslmodum sciri posteris foret necessarium. Ea
quippe quae divino cullui mancipantur et ab Deum limentibus
viris, pro suis parentumque suorum animabus, a descendenlibus
in lacum, salvandis ecclesiarum cultoribus distribuere * si non lilte-
rarum noliciae tradita per desidiam relinquerenlur, in abolitionem
oblivionis pre vetustate mergerentur. Sed quia multarum séries
causarum lilteris intexta ad effugandas lites solet nescientibus
pretendere verilalem, quae utilitate non caruerint ad suc-
cessorum noticiam per inscriptas cartulas a nobis quoque trans-
miltantur.
Haec igitur est difOnilio controversiae quam habuerunt monachi
Sancti Martini Majoris Monasterii , qui Deo ac Deo dilecto Jobanni
Evangelistae servienles Fontanis morabantur, cum monacbis Sanc-
lae Crucis de Talamonte et cum canonicis de Angulis atque omni-
bus qui tam injusto dono Pipini , filii Chaalonis, quam sua fraude
totum mariscum eorumdem de Angulis, sicut a2 sterio Chaionis
fluminis atque a sterio sanctae Mariae clauditur, a prisca donalione
quam Guillelmus Juvenis de Talamonte Sancto Martino ac Sanclo
Johanni fecerat, separare violentis manibus temptaverunt.
Prefalus itaque Pipinus , cum nepos illius memorati Guillelmi
esset et haeres , non elemosinam ejus ex integro, ut justum fuerat,
cuslodiendo servavit verum etiam , jam dictum mariscum violenter
invadens , maximam partem ipsius ad claudendum sibi retinuit,
reliquum canonicis de Angulis vel quibus placuit perlinaciter dis-
tribuit.
Cum vero Ainulfus, qui lune prior de Fontanis exislebat, caeteri
que fralres qui cum eo erant hanc violentam pervasionem eidem
Pipino aliis que simul assidue calumpniarentur aliquatenus ipse
tandem, illorum calumpnia permotus, dédit pariter Sanclo Martino
ac Sancto Johanni decimationem sui clausi, quod erat ex eo marisco
quem ille , ut relalum est, invaserat, sed et eundem similiter clau-
sum eis concedens condonavit et condonans concessit ea scilicet
ratione ut, si illud a se vellet separare, non alicui nisi Sancto Mar-
tino monachis que ipsius rectum in eo habentibus, donaret.
Ipse autem Pipinus, paucis admodum transactis diebus, mo-
* Probablement distribuuntur.
Eticr, canal ou rivière canalisée conduisant à la mer l'eau qui s'écoule des marais.
56 ;
riens predioiufll dliuimm lifilAfi finiri <!<• Talamonle reliquil,ul
monachi ejOfl aflinnabanl.
Il<>< aulem, p<»tquam mnnarhi ÉÊ I ontanis au. lin uni , domim
illius lauquam iuju^lum l alumpniali sunl. Kl (jiiia < almnpni.i
rum nichil ris valuil adeomilem Pirla\ensein,<iuillelmum vi.lHii el,
conqneveiUef pc nouera pollicesIÉf itoëmrairt fmtiim rectum
v\< de moMchig de Ttlanionte faccrel , qui , dono Pipini se coope-
rienles, marismm eorum de Angulis fraiululmln lehnnenl.
Al Elle prolinus abbalem Snnclae Crucis, ad hoc rectum farien-
dum, Talamonlis coram se rentre fecil. (aiui ilaque «main ipso co-
mile ab ulrisque partibus causae uarratae fuissent. Olode Hor ha,
ab eo simul que omnibus rogalus, judicavil quod monachi Sanni
Marlini secundum carlulam quae ibi lecta fucral el quae eratde
priore dono, memorali scilicet (iuillelmi , pcr duelli probalionem
deberenloslendere quia mariseus, de quo lanla iiebat conlmtio, in
eodem dono Sancto Marlino ac Sanclo Jolianni fuerit dalus.
Dcnique ad locum Monasleriorum , ubi cornes mandaveral, al>
his alque illisad ducllum faciendum venlum esl. Poslremo pugile*
armali ad ecclesiam ambo perducunlur; deinde coram altari uln-
que ad jurandum preparatus conslilit.
Sed pugil sancli Marlini eum prior ad jurandum accederel el
manu teneretur hoc sacramentum , Otone predieenle, cunclis au-
dientibus juravit : « Quando Guillelmus Juvenis de Talamonte . de
« quo dicere cogito, terram de Fonlanis et terram de Angulis do-
rt navil Sancto Marlino et Sanclo Johanni carlula et dono, in eodem
« donomariscumdonavit. » Tune vero eum aller ex hoc sacramenlo
perjurum clamavit.
Gum ergo ad aream, ubi pugiles ducebantur ad faciendum duel-
lum, universi concurrentes exirent, canonici de Angulis ad Ainul-
fum priorcm simulque alios monachos de Fonlanis venerunl, r<>-
gantes ut eos in banc duelli probalionem eum monachis Saurlae
Crucis reciperent; quod ipsi libenter annuentes non solum eos sed
et omnes qui in hoemarisco quicquain haberc videbaniur in illius
probalionem pugnae communiter receperunt.
At ubi pugiles contra se ad pugnam venerunl injusliciae causa
non diu stetit incerla , sed prolinus a domino denudalur. Pugil
quippe monachorum Sanclae Crucis aliorum que, sine mofl Ini pi-
ler prosiratus el viclus, nichil aliud eis nisi summum dedecus et
maximum dampnum adquisivit ; propler quod dolore ac vererundia
depressi, eum omnibus aliis qui mariscum Sanclo Marlino sublia-
hère voluerunt , tristes ac fiebiles recesserunt. Monachi autem de
Fontanis cum sao victore, summo Deo justo judici bealo que Mar-
tine* patrono suo inmensas gratias referentes, ad domum suam leli
et alacres rediere recuperato jure suo.
Ut ergo ea quae superius dicta sunt vera esse credantur, ad ve-
ritalis testimonium corroborandum , non unus sed plurimi idonei
lestes introducanlur.
Signum Olonis de Rocha. S. Bernardi fratris ejus. S. Guisleberti
de Volura ». S. Pétri de Bullo2. S. Guillelmi filii Herberti. S. Hu-
gonis filii ejus. S. Hengolbaldi Buzani. S. Pétri M aschinoth. S. Guil-
lelmi fratris ejus. S. Pétri filii Rolberli. S. Bernardi Bardeth. S. Ra-
dulfi de Forte. S. Guillelmi de Forte. S. Gobini de Oiona 3. S. As-
selini Porcerii. S. Guillelmi filii Hugonis. S. Leovini Maschini.
S. Rennulfi filii Engoffridi. S. Alexandri fratris illius. S. Rennulfi
Robelini. S. Pagani Cabolh4. S. Gosleni filii Acbardi 6. S. Geraldi
filii Hugonis. S. Pagani fratris ejus. S. Guillelmi Salcini. S. Pétri
de Peroso6. S. Rainaldi Buchardi. S. Ainulfi prioris. S. Rolberli
monachi. S. Guillelmi monachi. S. Guallerii monachi. S. Alfredi
monachi. S. Geraldi Barbati. S. Martini famuli. S. Johannis famuli.
S. Bernardi Noelli de Angulis. S. Oldreae Thionis.
' Veluire, canton et arrondissement de Fontenay-le-Comte (Vendée).
' Seigneur de Poiroux et Rié.
3 Olone, canton et arondissement des Sables.
4 Payen Chabot, de la famille des fameux barons Poitevins.
5 Seigneur de la Mote-Achard.
fi Poirou\, canton de Talmont.
Paul MARCHEGAY.
l.F.TTIU
DE HÉMISSION ET DE MAIN-LEVEE
K> KAVUJH
DES IMAMS MINEURS DE ROBERT ESïll \M
4552.
L'histoire des Estienne et les services rendus par ces savants typograph. m
à l'imprimerie ainsi qu'aux belles-lettres ont été tout récemment L'objet
de recherches consciencieuses et pleines d'intérêt. En 4 858, M. Re-
nouard ', en 4 839, M. Crapelet a, ajoutant l'un et l'autre aux notions
recueillies par Maittaire 3 dans le siècle dernier, tout ce que la science bi-
bliographique et la connaissance approfondie de l'art de l'imprimerie peu-
vent fournir de renseignements positifs et d'observations ingénieuses , sem-
blaient avoir épuisé le sujet, et rapporté tout ce qu'il est possible de dire
sur leurs illustres devanciers. Grâce a une découverte inattendue, il nous
est permis d'ajouter aces monographies presque tout un chapitre d'histoire.
M. Eugène de Stadler , ancien élève de l'École des Chartes, emplnyr aux
archives du royaume, a trouvé dans l'un des registres du Trésor des Char-
tes4 la pièce que nous publions ici, et au moyen de laquelle sera dissi-
pée désormais l'obscurité qui environnait la fuite de Robert Estienne ;«
Genève.
Robert Estienne Ier, dans son apologie5, a dévoilé tout au long les tia-
1 Annales de l'imprimerie des Estienne , ou Histoire de la famille des Esticnnr et
de leurs éditions, 2 vol. in-8.
> Robert Estienne, imprimeur royal , et le roi François Ier, in-8.
' Stephanorum historia, vitas ipsorum ac libros complectens. Lond. 4 709.
4 Registre 2G4 bit, pièce 283
5 Réponse aux centuret det théologien! de Parit, XIII juillet MDLII. Voy. Rcnouard,
justif., part 2, p. 235.
i. 38
566
casseries que lui suscita la Sorbonue pour s'être avisé de publier les livres
saints sans autorisation de la Faculté. Sa bible imprimée en 4 540 avait
ému contre lui une bande de docteurs dont la bile s'échauffa encore par
l'apparition du Nouveau-Testament (1541), dont la colère tourna en fu-
reur lorsque les commentaires de Valable furent livrés au public (4 545).
De la des argumentations haineuses, des censures, des calomnies. Pour
échapper à cette guerre dans laquelle ses intérêts et sa réputation souf-
fraient d'incalculables dommages, Robert Estienne implora l'assistance de
François Ier; mais, malgré la bienveillante intervention du roi , il crut
s'apercevoir « que la nature des théologiens estoit telle de poursuyvre
jusqu'à la mort ceulx auxquelz ilz se sont attachez. » Deux déclarations
royales n'avaient pu, du vivant de François Ier, le soustraire aux poursuites
de ses adversaires ; après la mort de son protecteur , il perdit l'espoir et
le courage de résister plus longtemps aux attaques de la violence. Il s'en-
fuit à Genève où , par dépit, il abjura sa religion.
C'est ici que commence l'incertitude des biographes sur le compte de
Robert Estienne. Us ne savent ni l'époque de sa fuite ni les circonstances
dans lesquelles elle eut lieu. Les uns le font partir dès l'année 4 548, les
autres en 1554 seulement; et comme les registres de Genève consignent
son mariage avec Catherine Duchemin , à la date du 4 4 décembre 4 550 ,
ces derniers supposent un voyage préliminaire à Genève, puis un retour à
Paris, puis la fuite définitive. Quant aux enfants, on les perd de vue; on
les retrouve pour leur transmettre la succession paternelle sans difficulté
ni préalable , comme si les biens de l'émigré n'avaient été l'objet d'au-
cune atteinte ; enfin on disserte , on conjecture , on se contredit sans ren-
contrer la vérité, parce que les éléments manquaient pour l'établir. Voici
la relation des faits exposés dans leur ordre chronologique d'après le do-
cument que nous publions.
Dès le milieu de 4 547 , année de la mort de François 1er , Robert Es-
tienne avait combiné ses plans de retraite. L'entreprise était difficile pour
un homme répandu dans le commerce et dans l'Université , chargé d'une
famille nombreuse en bas âge , surveillé par la malveillance de ses enne-
mis. 11 s'y prépara de longue main et avec des précautions infinies :
il commença par mettre son établissement sous le nom de ses enfants ,
comme réalisation de l'héritage qui leur revenait du chef de feue Perrette
Bade, leur mère. Ensuite profitant des relations qu'il avait à Strasbourg
avec les parents de sa femme , auxquels il avait déjà confié l'éducation de
François, l'un de ses fils, il envoya Robert dans la même ville, avec recom-
mandation expresse à Conrad Bade, son beau-frère, de le faire passer
secrètement de Slrashourga Lausanne. Trois ;nis après 1 1 ViO), i.linrlp*.
I roisièrao lils de Kobei l Kslienue . lui égalen ml amené h Lausanne,
qu'on lui eul appris où on le conduisait; puis, suc. Hnlm unit H a de
«•..mis iniiMNall.s François, i m et Jeanne vinrcul rejoindre h
Itoberl el Chai les, amenés comme irin-i i dans le plus L't and m\sl,|,.
|*O0 de Strasbourg . les deux autres de Puis. || ne restait ph
que Henri , Marie el Catherine. Ilohcil l.stieime confia les deux lille^
à son frère Charles Lsiienne . el , huis pielexle d'aller pour affain
foires de Lyui. il se mil en rouleaxec Henri, son premier ne puisse dj
veis Genève, où il était arrixedes |, mois de nou-mbi | |.V>u. |.M sfMt|,
dans col asile, il réunit ses cnfanls aulour de lui et les emplova chacun
selon ses facultés, dans le nouvel établissement qui devait destinais |,
faire vivre sur la terre d'exil. C'est alors qu'il se remaria avec une
femme qui paraîtrait l'avoir aidé dans son évasion.
Cependant l'iinpi-imeriode Paris était toujours en activité sous la direc-
tion de Charles Estienue : one édition de Térence fut publiée encore sous
le nom de Hubert, le 27 novembre 4554. L'édit de Chàteaubriant rendu
le 27 juin de la même année vint enfin interrompre les travaux. Lue dif-
posilion de cette ordonnance portait que : tous les biens tant meubles
« qu'immeubles de ceulx qui se sont retirez à Genefve pour y deinourvi
« et résider eulx séparant de l'église» fmsent déclarés appartenir au mi.
En conséquence , saisie fut ordonnée de rétablissement de Robert Es-
tienne. C'est alors que Charles Estieune, comme tuteur et curateur des
enfants de son frère, interjeta l'appel qui a motivé la délivrance de nos
lettres de rémission. 11 invoqua au nom de ses neveux et nièces l'acte ,|r
partage qu'avait dressé depuis longtemps la prévoyance de leur père ; il lit
valoir en même temps toutes les circonstances spécieuses ou réelles <mi
pouvaient militer en faveur des suppliants. Menti II, obtempérant aux
raisons alléguées, déchargea du délit d'émigration les quatre aines. Henri.
Hubert, Charles et François, et, de plus, dégagea de la main-mise les por-
tions respectives de tous les mineurs qui n'avaient pas atteint leur qua-
torzième année. L'acte est du mois d'août 45551,
J'ai besoin de donner quelques expirations sur les dates que j'ai assi-
gnées aux premières circonstances du récit qu'on vient de lue. Toute ma
chronologie repose sur deux points : l'arrivée de Robert Estieooe
nève en novembre 4550 , et le déptrl du petit François pour siiasbourg
en 4545. Cette dernière année n'est pas donnée par la lettre même du
texte où nous lisons au contraire que « environ l'an mil cinq cens qua-
ranteneuf, ledit François, alorsâgé de six ans seullcmen t. fut cm m-
568
Mais il y a dans celle dale une erreur évidente de copie. En effet, François,
qui , comme on le voit quelques lignes pins haut, était âgé de douze ans
en 4 552, n'aurait pas compté moins de neuf ans eu 4 549. Déplus, si cette
dernière date était exacte, Robert II, qui, d'après notre document, quitta
Paris un an et demi après François, serait parti vers le milieu de 4 55* ,
et le départ de Charles , qui eut lieu trois ans après celui de Robert II, ne
pourrait être fixé qu'à l'année 1554; or l'ordonnance royale dans la-
quelle tous ces faits sont rappelés est du mois d'août 4 552. 11 faut dune
lire dans le commencement de l'ordonnance : « l'ans mil cinq cens qua-
« rante-cinq (au lieu de quarante-neuf) ledit François, lors aagé de six
« ans seullement, fut emmené, etc. » Cette rectification, que justifierait
suffisamment la ressemblance des deux mots cinq et ne??/" dans l'écriture
d'île de grimoire, rend le récit parfaitement intelligible. François Estienne,
âgé de douze ans en 4 552, était né en 4 540. Si l'on suppose sa naissance
arrivée au commencement de 4 540, il avait pu accomplir sa sixième année
avant Pâques de l'an 4 546, c'est-à-dire, suivant l'ancien style, avant la lin
de 4 545. En fixant à celte année son départ pour Strasbourg , on trouve
que le jeune Robert a dû être emmené à Lausanne dans l'été de 4 547, et
que l'arrivée de Charles et des autres enfants de Robert Estienne dans la
même ville a eu lieu entre les mois de juin et d'octobre 4 550.
Je n'ai pas dit toutes les corrections et toutes les additions que les let-
tres de Henri II fournissent à l'histoire des Estienne. Ainsi elles consta-
tent l'existence d'un fils de Robert Ie*, qui n'a été mentionné nulle part ,
Charles, que le chagrin lit tomber malade à Genève, et qui peut-être suc-
comba aux atteintes de ce mal. Elles précisent en outre l'âge de tous les
membres de la famille, point important sur lequel on avait donné jus-
qu'ici des approximations qui ont entraîné 1rs critiques dans une foule d'er-
reurs. Par exemple, en fixant la naissance d'Henri Estienne en 4 548, on
a été conduit à placer son voyage dllalie en 4 568, parce qu'on savait
que c'était vers l'âge de vingt ans qu'il avait dû l'accomplir. Or, il devient
constant que Henri n'atteignit sa vingtième année qu'en 4 562; qu'il
quitta Paris seulement vers la fin de 4 550 ; qu'au mois de novembre de
cette année il était à Genève avec Robert son père, qu'il y resta tout le
temps nécessaire pour monter un établissement d'imprimerie, et qu'il
travailla même dans cette imprimerie ; qu'enfin, en s'échappantdeGenève,
il se rendit directement à Venise, où il était encore en 4 552. Par la se
trouve renversée l'opinion des biographes, non-seulement sur le voyage
d'Italie , mais encore sur celui d'Angleterre et de Flandre, dont ils fixent
la date à l'an 1554. Quant à Robert Estienne H, on prétendait qu'il n'a
jamais quitté Pu is. Pool rsH M e !<• conli
im notre document établi! quec est par loi que i
iion y
il nous suiiii <!<• lèdroei r ces dits priacipaai Lessavaots en biWfc
phte trouveront uni doute d'autre* éclaircissements Èi lin
que nous recommandons ;i tous DOS lecteurs oonroe one scène inl
de la \i<' domestique au commencement de la rorormi ra oorfrtoi
etemptedes désastres etde l'affliction qae la passion retigl
cette époque «'ans les maisons les plus BoMdéroeol assii > des
familles les plus recommandées par leurs services n leur intëgi tl
Henry, par la grâce de Dieu, roy de France, sçavoil
à tous présens et advenir, nous avoir receu l'humble supplù a< ion
de noslre bien amé maislre Cuarles-Estii iwifB, nosfre imprimeur
ordinaire, oncle et tuteur de Henry, Rorert, Charles , lu \n-
çois, Jeuaxne, Catherine, Jehan et Marie, tous enfans me-
neurs d'ans de Rorert Estienne, nostre imprimeur ordinaire es
lectres hebraïcques , grecques et latines, et de feue Pllll i n
Bade m tomme, lesdils enfans aagez, c'est assavoir : ledit Ht nr\
de vingt ans, Robert de dix-huict , Charles de quinze, Frai
de douze , Jehanne de unze , et Jehan de sept ou environ , conle-
nant que environ l'an mil cinq cens quarante-neuf ledit Frai:
lors aagé de six ans seullement, fut emmené par ung marchant de
la ville de Strasbourg pour lui servire et aprendre , tant au t'aiei
de la marchandise, estude que en la congnoissam e do la langue
germanieque, lequel marchant le meistenpension chez ung nommé
i heobaldus, demourant en ladicle ville de Strasbourg, homme de
sçavoir pour instituer jeunes enfans ; et environ ung an et domy
après, Robert, l'un desdits enfans, à moisme effoct, fut baille ;i
Conrard Bade son oncle maternel imprimeur, lequel Conrard le
meit avec ung nommé Alix, lequel feignant le voulloir menei I
Troyees cheuz le papetier fournissant la maison do *<>n pire, le
mena en la ville de Lozanne ignorant du tout où il le menoil ; au-
quel lieu de Lozanne fut icelluy Robert mys avoe un- nommé Ka-
bicus lequel l'institua on liobrieuet l'envoya aucolleige; ei environ
Iroya ans après, Charles aulre desdits enfans fui envoyé audil lieu
do Lozanne , ne sçail ieeltuy suppliant par qui , emnmeut ne quelle
raison: et \ fui mis on pension ehcuz ung précepteur qui l'insti-
570
luoit ez leclres grecques ; et fut en icelle ville de Lozanne peu après
amené le dessus dit François estant auparavant à Strasbourg, ne
sçait aussi par qui , et fut mys en pension avec ung nommé de
Bellenove , lequel l'instiluoit en grammaire , en la langue du païs ;
et peu après y furent pareillement menez deux autres desdits en-
fans nommez Jehan et Jehanne, par une femme qu'on disoit avoir
esté prinse par le père desdits enfans en secondes nopces, laquelle
les meist avec ledit de Bellenove et sa femme pour ce qu'ils te-
noient tous deux escolles , le mary pour les filz , et la femme pour
les filles; et au regard des deux autres filles nommées Catherine
et Marie elles sont toujours demeurées et sont encore à présent à
Paris , en la maison et garde dudit suppliant, dès et depuys qu'il
a esté esleu et ordonné leur tuteur et curateur, au lieu dudit Ro-
bert leur père et au moien de son absence et qu'il s'esloit retiré
en la ville de Genefve dès le mois de novembre mil cinq cent cin-
quante ; de laquelle ville de Genefve , ledit Robert père envoya
deux ou trois moys après que ses dits enfans furent audit lieu de
Lozanne ung homme incongneu ausdits enfans, pour leur déclairer
de sa part qu'il estoit venu exprès par devers eux avec argent pour
les mener à leur dit père sans leur dire ne faire entendre en quel
lieu il estoit , de sorte que à la persuasion dudit personnaige et
aussy pour obéyr à leur dit père , allèrent avec le dessus dit , le-
quel les conduict et mena jusques en la ville de Genefve , en la-
quelle ilz trouvèrent leur dit père et ledit Henry leur frère aisné,
lequel à ce quilz entendirent lors, y avoit aussy esté mené par leur
dit père , faignant le mener es foires de Lyon et autres lieux de sa
négociation ; et lors leur f'ust à tous dict en général par leur dit
père qu'il s'estoit là retiré au moien de quelques fascheries que
l'on lui voulloit faire en France, sans autre chose leur déclairer ;
et à l'instant commança à les occuper tous en divers actes et minis-
tères, selon leur capacité et cognoissance qu'ils povoient avoir, de
son estât et de ce qui en dépend ; et depuys, persuadez de revenir
en France par les fréquentes et ordinaires exhortacions , remons-
trances et prières du dit suppliant, leur oncle et tuteur, lesquelles
il a par plusieurs fois réitérées , tant par lectres que par parolles
de gens par luy envoiez exprès avec argent pour les ramener , au-
roient iceulx pauvres jeunes enfans fort désiré retourner ; et s'en
sont par plusieurs fois mys en grant debvoir, mais ne leur a esté
si tost possible pour la vigilence et curieuse observacion de leur
dit père , lequel s'en lenoit si près qu'il ne les perdoit jamais de
Ï7I
vcue , et les tenoit fort eslroictemenl el en grande subjeclion ;
toutestnys ledit Henrj nisne Irouvn moien de s'absenter de son «lit
pèfè et s'en ,ill,i .1 Nenise on il est encore A présent, en la maison
de François il' Astila el autres héritiers de feu Aide , première mai-
son de ItMir arl d'imprimerie , pour MaJtfcÉM l'MMfflM an
d'yeelle; n l'exemple el invention duquel Henry, lro>s j. airs après,
Robert second (Hz parlil dudilGenef\e pour venir a Paris on il gg
à présent avec le ditsupplianl son tuteur, sans jamais en a\oir rlM
déclairé à ses autres frères et seurs, et mesmes à (Charles Iroisiesme
filz, lequel se doublant de son entreprise l'avoit par plusieurs fois
et instamment prié de ne s'en venir sans luy; ce que n'oza faire
loutesfoys le dit Robert, craignant le mal contentement du père
et qu'il s'aperceust de l'entreprinse ; dont le dit Charles ainsi de-
mouré avec le dit père a depuys conceu si grant ennuy qu'il en est
lumbéen maladie : Etadverty noslre procureur général de nostre
parlement de Paris que le dit père s'estoit absenté de nostre royaume
et allô demouré en la dicte ville de Genefve , a fan I saisir tous les
biens trouvez en la maison d'icelluy comme appartenans au dit père,
lequel suppliant pour son oflice de tuteur se y est opposé pour ce
que parlaige avoit esté faict des dits biens avec le dit père et eufans,
pour leur pari et portion de leur defuncte mère, long-temps pré-
eeddant que le dit père sortist de nostre royaume pour aller de-
mourerau dit Genefve; et n'esloit demouré en la dicte maison que
la part des dits enfans. Pour ces causes le dit suppliant, conguois-
sant qu'il est commis tuteur et curateur ordonné par justice a tous
les dits enfans pour la conservation et défence tant de leurs person-
nes et biens que de leur honneur et réputa< ion , suyvant les (bar-
ges données par la loy à tous tuteurs et curateurs, nous a fan l Usé*
humblement supplier et requérir, pour ne riens obmectre de son
debvoir el office susdits, que, actendu la qualité et circonstance du
faict tel que dessus , le baz aage et innocence desdits pauvres pu-
pilles , l'ignorence, rudesse et faulte de jugement d'iceulx, el que
les dits pauvres enfans n'ont jamais eu coiignoissance de l'ordon-
nance par nous faicte contre ceulx qui se retirent et vont demourer
au dit Genefve et autres lieux mentionnez en icelle ordonnance, et
aussy qu'elle a esté faicle et publiée depuis que leur dit père tfeil
retiré de nostre royaume, leur voulloir enecqu'ilz nous pourroien?
avoir offencé impartir noz grâce et miséricorde : Porit Ci i^i-u
que, considérant la faulte que pourroienl avoir CD M <omtm
dils myneurs estre plus loti advenue p;n une pun
572
sance et craincle fillialle , jeune et indiscrette , que par malice ,
n'ayans jamais eu congnoissance de la délibéracion de leur dit père,
adhéré ne preste consentement à ycelle, n'ayans encores la plus-
part des dits enfants aucune usaige de raison ne congnoissance de
leur debvoir ; ne voullans que, pour s'estre leur dit père absenté
de nostre royaulme , les dits enfans demourer pauvres et ruynés :
avons en ensuyvant nostre naturelle inclination disposée plus à
bénignité et clémence que à sévérité et rigueur de justice , de nos-
tre certaine science , grâce spécial , plaine puissance et auctorité
royal, dict et déclairé , disons et déclairons que n'avons entendu
et n'entendons la part et portion des biens appartenans aus dit
Catherine et Marie qui ont tousjours demouré en la dicte ville de
Paris , comme dict est , avoir esté ne estre comprinse en la saisie
faicte à la requeste de nostre dit procureur général, et , en tant
que besoing est ou seroit, en avons faict et faisons au dit suppliant,
ou dit nom, plaine et entière main levée et délivrance; et au re-
gard des autres biens des dits enfans estans soubz l'aage de qua-
torze ans , comme n'estans capables de raison , avons semblable-
ment faict et faisons audit suppliant leur tuteur plaine et entière
main levée des partz et portions à eulx appartenantes , à la charge
que dedans six mois prochainement venant ou plus lost, s'ilz peu-
vent sortir de la puissance de leur dit père, ilz retourneront résider
en nostre dit royaulme, et en icelluy vivent en bons chrestiens et
catholiques. Et quant aus dits Henry, Robert , Charles et François,
de noz grâce , puissance et auctorité que dessus , leur avons et à
chascun d'eulx en tant que besoing seroit, quicté , remys et par-
donné , quictons , remectons et pardonnons les faictz et cas dessus
dits , leurs circonstances et dépendances , ensemble toutes peines,
amendes et offences corporelles , criminelles, etc., et à leurs biens
non confisquez; et sur ce avons imposé silence etc., en mectant
au néant etc.
Si donnons en mandement par ces présentes au prévost de Paris
ou à son lieutenant en la jurisdiction et ressort duquel, le dit Robert-
Estienne et ses enfans estoient demourans et lequel, en tant que
besoing seroit à ce faire, nous commectons et à tous noz autres of-
ficiers etc., que de noz présens main levée , déclarations , grâce ,
etc. , ilz laissent le dit suppliant ou dit nom, et les dits enfans et chas-
cun d'eulx joyr etc., leur faisant plaine et entière main levée de
leurs dits biens , en contraignant à ce faire et souffrir les commis-
saires établiz au régime et gouvernement d'iceulx , en rendre bon
573
l omple el rein qua pai Looles unes el nui., rcs , leur s ci i.iiM.hi,,,
blet, non okslanl oppositions ou appellations quel/.t om|ues |M)Ur
lesquelles ne voulions eslre différé : Olf (el est nostre pi
non obslanl comme dessus et l'ordonnante pariions | >nln-
eeulx qui se Boa! relirez el retireront pour l'advenir lanl au dit lieu
deGencfve que autres lieux hors nostre royaume el quelconques
autres edielz, statut/ , ordonnances, loi] , leshim lions , mande-
mensou detïent es et leclresà ce contraires; ausqm Iles es lanl que
besoingestou seroit, nous avons dérogé el dérogeons part » i (hk*M
présentes de noz science, puissance et auctorité que dessin. |j pour
ce que d'icelles on pourra avoir affaire en plusieurs et divers lieux,
nous voulions que au vidimus d'icelles deuement collationnez par
l'un de noz amezetféaulx notaires et secreclaires ou fait t soûl/
royal, foy soit adjoustée comme à ce présent original auquel , afin
que ce soit chose ferme et stable à tousjours, nous avons faictmectre
nostre scel, sauf en autres choses nostre droict el l'aultruy en toutes.
Donné à Villiers Costeretz , ou mois d'aousl , l'an de grâce mil
cinq cent cinquante-deux et de nostre règne le sixiome. Ainsi signé
sur le reply par le hoy, Maistre Geoffroy de Haulle-Clere , mais-
tre des requestes , ordinaire de l'hoslel , présent. Duthier. Visa.
Contentor , Robillart. Et scellé de cire vert sur las de soie.
J. QLICHERAT.
574
BULLETIN BIBLIOGRAPHIQUE.
Histoire de la Gaule sous l'administration romaike, par Amédée Thierry, corres-
pondant de l'Institut. Tome Ier, un vol. in-8°. Paris, Just Tessier, quai des Au-
gustins, 57.
L'ouvrage de M. Âmédce Thierry s'annonce sous un titre modeste ; c'est un mérite
qu'on ne saurait lui refuser après la lecture de ce premier volume. Il y a là, en effet,
plus et mieux qu'une Histoire de la Gaule sous l'administration romaine ; il y a une
histoire de Rome elle-même et du monde romain tout entier, depuis son humble ori-
gine jusqu'à son développement le plus vaste et le plus complet; histoire rapide, il est
vrai, et esquissée à grands traits , mais présentée sous un jour et à un point de vue nou-
veaux, mais animée d'un genre d'intérêt qu'aucun écrivain n'avait encore su lui donner,
ou plutôt lui découvrir. Cette histoire est renfermée dans une introduction , qui à elle
seule forme un livre à part, d'une portée supérieure. Nous essaierons de donner une
idée de ce morceau brillant et solide, où l'érudition est heureusement réunie à la
hardiesse des aperçus, à la rigueur des déductions , à l'élévation de la pensée et du
«tyle.
Rome, à son origine, se forma d'un mélange de populations diverses : il y eut agré-
gation, fusion, volontaire ou forcée. C'était là un procédé matériel qui, bientôt insuf-
fisant et impraticable, fut remplacé par un mode d'association d'une nature toute dif-
férente. Au lieu de transplanter les étrangers sur son propre sol, Rome les greffa, pour
ainsi dire, sur leur sol natal. C'est ainsi qu'elle fit des Romains en dehors de Rome,
puis des Latins en dehors du Latium, enfin des Italiens en dehors «le l'Italie. Ce sys-
tème , une fois imaginé , pouvait aller vite et loin, aussi vite et aussi loin que les aigles
romaines ; mais la cause principale qui avait ralenti dès le principe les agrégations
matérielles , s'opposait de toute sa puissance aux agrégations par concessions de droits.
Cette cause5, c'était l'aristocratie, envieuse, jalouse de ses privilèges, exclusive, a Rome
comme partout. Par une conséquence toute naturelle, la démocratie agissait en sens
contraire; de là une double lutte, lutte intérieure entre les patriciens et les plébéiens,
où périrent les Gracqueset Drusus; lutte extérieure entre Rome et les races italiques
qui achetèrent au prix de leur sang ce titre si envié de citoyen romain. Le résultat de
la guerre sociale fut l'unité de l'Italie.
Mais là ne se borna pas la domination romaine, et là non plus ne devaient pas s'ar-
rêter les concessions. Il y eut cependant une longue pause ; car il faut du temps avant
que le vainqueur s'habitue à considérer le vaincu comme son égal ; et d'ailleurs l'éloi-
gnement diminuait la sympathie. Mais combien de causes plus sérieuses, dans les pro-
vinces mêmes, s'opposaient aux tendances qui entraînaient le monde romain vers l'u-
nité : la diversité des races conquises, la variété de leurs législations, de leurs religions,
de leurs langues, de leur éducation intellectuelle, la distance qui séparait toutes ces
races, toutes ces législations, toutes ces religions , toutes ces langues entre elles, et
chacune d'elles du peuple et du droit romains, de la langue et de la littérature latines?
Que de difficultés à vaincre ! et quel heureux concours de circonstances ne fallait-il
pas pour faire un tout unique de celte masse, hétérogène? Il fallait d'abord que l'aris-
tocratie fut vaincue, et elle le fut. L'alliamc des provinces et du parti démocratique
< Mil uni: la i lilll. il. I.i i epidiliqu. Lj lihetle |>i)litli|ll. un ni I .i\< . elle , m
C8t proi latin •«• .m moins en piiioip. ; Bl II suint, innent.' tOUl Cîil
l'unit. |..u- toute-, I.s vni.s (|in lui sont ouvrîtes. H f;,ul favot i*. i . . tte mai. In t. Il-
<st la politique de* emp. rems. Ici SC déroule M ina;;mlique I -» I » 1 . .m. .mi M
inoiitre souvent neuf et hardi, halnl.- 1 gTOMMr les faits, à les sainir et à les faire entrer
sans effort dans son «adre. Il nous fait suivre les propre» successif* de l'unit* politiqm
de l'unit. législative, de l'unité intellectuelle, et de l'unité religieuse qui tendent à s'é-
tablir dans l'emp re romain. Il nous fait assister, suivant ses expressions, • à ce long
travail de centralisation administrative et politique, qui s'accomplit sous U direction
du gouvernement impérial, o On est étonne de remontrer tant de haute raison et de
si grandes vues à une époque de l'histoire si n< qo'sion ; et peut-être ne sera-
ee pas sans peine que plus d'un lecteur se verra forcé de tempérer -<>n admiration pour
Il i ■< -publique en faveur de l'empire. On ne lira pas non plus sans une sorte de inrpi i*<
certaines appréciations de M. Thierry, qui contredisent jusqu'à un certain puint la rou-
tine historique. Ce n'est pas une vérité vulgaire, par exemple, que Tibère fut un génie de
gouvernement, véritable organisateur de l'empire ; que Claude fut le père de* provinces.
etc. Nous ne connaissons guère l'un que comme un monstre farouche, et l'autre comme
un prince débonnaire et imbécille. Il parait impossible cependant de ne pas leur accor-
der le mérite que leur attribue M. Thierry, et qui prouve au moins que tout sentiment
n'était pas éteint dans leur âme. Voilà ce que les historiens moralistes n'ont pas eu le
temps de nous enseigner ; pressés qu'ils étaient de nous édifier au lieu de nous instruire,
ils ont fait pour la plupart de l'histoire de l'empire romain une série de biographies, où
sont prodiguées tour à tour les formules les plus banales de l'indignation ou de la
louange, tâche facile et qui n'exige qu'une plume vertueuse. M. Thierry a prouvé que
c'est encore là une histoire à refaire. Nous regrettons de ne pouvoir avec lui jeter un
coup d'oeil sur les caractères divers de la littérature impériale, à Rome et dans le> pro-
vinces, sur le développement des idées sociales après le règne d'Auguste , sur les mo-
difications si intéressantes du droit romain depuis la loi des douze tables jusqu'à la lé-
gislation de Justinien, enfin sur la lutte et le triomphe du christianisme. L'ensemble
de ces considérations, qui se rattachent étroitement dans la pensée de l'auteur, et qui
concourent au développement d'une grande idée, compose assurément un beau HffO,
qui réveille , qui suggère une foule de réflexions, de rapprochements frappants et
presque involontaires, en un mot, qui fait penser. C'est le meilleur éloge que nous en
sachions faire.
M. Thierry n'a pas été avare de citations, et avec raison. C*OBt surtout lorsqu'on
développe des considérations générales, lorsqu'on poursuit la àemonftratfofl d'une i'l< •••
qu'il faut appuyer, pour ainsi dire, chaque assertion sur une autorité. On ne *.
guère de l'annaliste qui raconte un fait pur et simple, à sa date ; mats on doute volon-
tiers de la vérité d'une appréciation, de |a justesse d'une vue historique lorsqu'elle n'est
pas entourée d'un cortège de preuves. M. Thierry a nu* -i « ontribution l< - p«>. tes aussi
bien que les historiens, et les fragments qu'il cil al souvent de ton lira
qu'ils lui prêt- -ni ; C$f> s'il* M>n( d '■ \« . II. ut. * preuvi -
sont à leur tour le meilleur commentai
I n par. d livre, qui enrichit la si tans doutt iu*»l pour résultat de r<
plus directs et plu* ln< : Institut.
W.Q,
576
Les Olim ou Registres des arrêts rendus par la eour du roi sous les règnes de saint Louis,
de Philippe-lc-Hardi , de Philippe-le-Bel , de Louis~le-Hutin et de Philippe-le-
Long, publiés par le comte Beugnot , membre de l'Institut, in-4°, tome I. — Paris,
imprimerie royale, 4 839.
Cette publication est sans contredit la plus importante parmi les nombreux volumes
que compte déjà la Collection des documents inédits relatifs à l'histoire de France.
Elle réunit au plus haut degré les caractères essentiels déterminés dans l'Institution des
travaux historiques. Quoi de plus national, en effet, qu'une compilation où se trouvent
rassemblées toutes les traditions politiques , judiciaires et administratives en vertu des-
quelles s'exerçait la souveraineté du roi au treizième siècle? Quoi de plus inédit, si l'on
peut ainsi s'exprimer, que ces vénérables registres olim que le parlement de Paris te-
nait fermés sous le sceau du secret ; que les savants, les publicistes, les hommes d'Etat
des siècles derniers durent se résigner à ne pas connaître; dont un ministre de Louis XVI,
M. Bertin, ne put avoir copie qu'en la faisant dérober, et grâce à ce que ce larcin fut
entouré d'un mystère incroyable?
Le premier registre olim, reproduit en entier dans le premier volume de M. le
comte Beugnot, n'occupe pas moins de 944 pages in-4°, dont 44 5 sont consacrées au
texte des enquêtes (de l'an 4 255 à 4 272), et le reste à celui des arrêts (de l'an 4 234 à
4 275). Par cette dénomination d'enquêtes et d'arrêts, inquestœ, arestaciones, il faut
entendre les décisions émanées de la cour du roi, et rendues les unes sur enquête , les
autres sur plaidoirie. Quant aux enquêtes proprement dites , c'est-à-dire les informa-
tions légales qui ont motivé les jugements appelés inquestœ, elles manquent entièrement
ou nesontque l'objet d'indications très-laconiques, à peine suffisantes pour établir com-
ment au treizième siècle on procédait à cette formalité. Il ne faut pas s'attendre non
plu9 à trouver dans ces registres toutes les sentences prononcées par le parlement dans
l'intervalle de temps qu'ils embrassent. D'abord ils ne présentent que des arrêts civils ,
et en second lieu M. le comte Beugnot a fort bien prouvé qu'un choix avait été fait dans
l'espèce ; de sorte que le recueil auquel ce choix a donné lieu ne doit pas être con-
sidéré comme un registre officiel des travaux de la cour, mais seulement comme un
manuel de jurisprudence propre à régler ses décisions.
Il nous serait impossible de donner ici un aperçu des matières contenues dans les 4 926
arrêts dont se compose le volume publié. On pense bien qu'il n'est pas de question im-
portante qui n'y ait sa place. Rapports de vassalité des seigneurs entre eux et de ceux-
ci au roi ; caractère et perception des redevances féodales ; droits de justice ; état des
serfs, des affranchis et des cultivateurs libres ; situation des communes dans l'état : tous
ces points, traités tant de fois, reviennent à chaque page des olim, et les contestations
dont ils sont l'objet les placent sous des aspects neufs et variés, où la science recueil-
lera des lumières que les Chartes toutes seules ne !ui ont pas encore données.
Un monument de cette importance demandait à être précédé d'un exposé critique qui
en fît dignement l'introduction. Cette tâche convenait aux études et à l'esprit de M. le
comte de Beugnot. Sans s'écarter du cercle que lui traçait sa publication , il s'est har-
diment attaqué aux origines du parlement, problème souvent débattu , mais sous l'em-
pire de tant de passion et de tant de préjugés, que, malgré la plus grande science et la
meilleure volonté du monde, on n'avait produit jusqu'à présent que des factum au lieu
«I. solaiioni k coup tài I • - 1 1 1 1 . ■ - il. noblesse d< cette illmin
être mieni ili-. m. •. qu'<
If aie là-propos cm ni l<' moindre mérite duMvani éditeur. La bellt nr la-
quelle s é m dissertation Lui île ion travail uo modèle qni m recc
ii.iiv |ei du r< beuri d'oi I Inès. I >< ;igé de» préventions par lesquelles le» nu.
consulte» onl été égares . il ne va pas dépister l< pa
iicunr. !.. m champs <l<- mtn 1 a Im champ* 4* maitles malla, placita, eonei
•le la pr< un. r. . i île la seconde rare lui il. m. ni mutiles à évoquer ; car il
I institutions disparaître l'une après l'autre dan» la ruine des régimes di\-
les avaient éialdics. Loin que le parlement lui semWeiondi i l'instar de a qoi existait
dans les temps antérieur* . il le trouve né prér'.s.nu ni poaraislor l*aotsS)U dn poUTOif
qui avait tout renversé, tout confondu. C'est dans la maison du premier roi de Pi
que M. Reugnot cherche et trouve les éléments dont s'est formée plu» tard la cm
lu royaume
D'après le- principes du régime féodal, le chef de la troisième dynastie avait un.
hle juridiction, d'abord sur ses vassaux de France, comme seigneur terrien, puis mu l>
grands barons, comme chef de l'association des seigneurs. Il exerçait la première de
ces juridictions par ses officiers ; il ne pouvait exercer la seconde qu'en poraonnoel avee
le concours des grands vassaux. La théorie féodale voulait cette distinetin,
fin du dixième siècle, l'insouciance ou le dédain des grands tenanciers n'en père
guère la pratique. De là un singulier bénéfice pour la justice do roi ; car celui-ei
lâchait rien de son droit à cause des défaillants, et quand il avait à procéder de sa puis-
sance royale, les juges naturels appelés , il suppléait à leur absence par ses ( ooseillen
clercs ou parles officiers de sa maison. En peu de temps, les arrêts rendus sous l'auto-
rité de ces assesseurs tout domestiques devinrent valables même contre les plus grands
seigneurs. Philippe-Auguste fit deux choses qui achevèrent de déterminer les destin. . .
de la cour. Plus fort que ses prédécesseurs , il contraignit les pairs a venir lui adjuger
la confiscation d'un grand fief, mais en compagnie de ses conseillers ordinaires : et par
là s'établit le principe que le roi pouvait procéder à des rigueurs extrêmes contr. I. -
grands vassaux, dans sa cour garnie de pairs ; il créa les bailliages qui circonsern
la juridiction de la cour à la connaissance des appels, et par conséquent, l'élevant d'un
degré , la tendirent plus respectable aux yeux des peuples. Il faut mettre encore en li-
gne décompte l'institution des divers corps administratifs, par lesquels des attrihu
tions incompatibles avec celles de la justice furent réparties d'une manière plus < i
nable ; l'introduction des légistes dont les efforts réussirent à remplacer l'arbitrai
l'autorité des lois, etc., etc. Dès lors, et par suite de l'extension continuelle du dm,
la cour du roi était devenue le tribunal suprême d'un grand Etat. L'ordonnance de
assigna un chef-lieu à ce tribunal , régla l'ordre de ses assises , détermina les fou« tioni
de ses membres, et le parlement fut fondé.
Telle se présente la théorie de M. le comte Beugnot, cherchée avec l'amour du vrai ,
trouvée dans les lumières de la raison , exposée avee l'assurance d'une conviction
time A un esprit qui procède de cette façon, on ne demande pas s'il est jÔJ d'avoir bien
interprété les monuments, mais on s'empresserait d. lai l opinions.
en prof, -m de • ontraircs aux déductions qu'il a tirées.
il y aurait en. m.- U IW !«■ riche fOlOftM <l. M, BeUgUOt Cent d.v
578
pages d'éclaircissements suivent le texte des arrêts , cent dix-sept pages en petit texte,
dans lesquelles se pressent, sous la modeste dénomination de notes, des dissertations
savantes sur plusieurs points de droit et de procédure , des documents inédits pleins
d'intérêt, des notices destinées à faciliter l'usage des anciens monuments judiciaires.
Parmi ces travaux subsidiaires , nous citerons un mémoire sur l'ancienne forme de
l'enquête , une liste des baillis pendant le treizième siècle, une notice sur les rouleaux
du parlement de Paris , de nombreux emprunts puisés dans le cartulaire de Philippe-
Auguste et dans le Trésor des chartes. Enfin le livre se termine par quatre tables qui
ont été dressées avec un soin digne de tout le reste, par M. Douet d'Arcq, ancien élève
pensionnaire de l'École des Chartes.
J. Q.
Les Manuscrits François de la Bibliothèque du roi , leur histoire et celle des textes
allemands, etc., etc., par M. Paulin Paris, de l'Académie royale des inscriptions,
conservateur-adjoint de la Bibliothèque du roi. — Tome III. — \ vol. in-8°, 4 840.
Paris.
Ce volume est le troisième d'un grand travail entrepris par M. Paulin Paris, sur les
manuscrits en langue vulgaire, conservés à la Bibliothèque du roi. Le but de l'auteur
est de faire connaître, soit par l'analyse , soit par des extraits , les ouvrages de diffé-
rente nature que renferment tous ces manuscrits. Il s'est aussi appliqué à faire l'his-
toire de chaque volume, il en a décrit l'état, la forme , la reliure ; il a même signalé
avec soin les armoiries ou les signatures dont la plupart d'entre eux sont ornés. Enfin,
à propos des nombreuses compositions inédites que M. Paris a appréciées , il a eu soin
d'indiquer les différents travaux dont elles avaient été le sujet ; de plus il a recueilli
sur les auteurs de ces compositions presque toujours ignorés ou mal connus, des détails
intéressants et curieux. Comme on le voit, ce n'est pas un simple catalogue qu'a entre-
pris M. Paulin Paris , mais un ouvrage consacré à notre ancienne littérature. Dans les
deux volumes qui ont précédé celui que nous annonçons aujourd'hui, l'auteur avait déjà
examiné plusieurs séries assez importantes ; ainsi, dans le premier, les nombreuses tra-
ductions de la Bible soit en prose, soit en vers, écrites du treizième au quinzième siècle ;
dans le second, toutes les rédactions en prose des romans de la Table ronde. M. Paris
avait accompagné la description de ces romans d'une dissertation étendue et curieuse
sur leur origine.
Le volume publié aujourd'hui ne contient l'analyse que d'un petit nombre de ma-
nuscrits ; mais l'importance de quelques-uns d'entre eux et celle des ouvrages qu'ils
renferment ont paru à l'auteur mériter toute son attention. Je signalerai entre autres le
n° 6973, qui contient le roman de Florimond, par Aimé de Varennes. Après des ren-
seignements curieux sur l'auteur, inconnu jusqu'à ce jour, M. Paris a analysé pour la
première fois cette composition qui se rattache à l'histoire fabuleuse d'Alexandre. —
Je citerai aussi le n° 6985, où se trouvent plusieurs romans de chevalerie, célèbres pen-
dant le moyen âge, comme Partenopex de Blois , et les chansons de Geste d'Alexandre,
de Witikind de Saxe, de Guillaume au Court-Nez, d'Anseis de Carthage. Le travail
de M. Paris sur ce manuscrit se recommande par une analyse étendue du roman
d'Alexandre et de celui de Guillaume au Court-Nez. Les branches diverses et nom-
breuses qui composent chacun de ces poèmes y sont appréciées avec art et classées
&7V)
avec beaucoup «l'ordre et «le preciaion. Noua adresserons ituleinciK uno rrlliquc à
M r..n- mit 1.. .lisposition djB«on liM'. Kn introdniaanj d.ms ,..ii i**ju la plupait
des Indication! bibliographiques <|u'il av. .a .. donner, il »'c»t mi* dan» la nén»
ne lea faire ni assez loi pli< itea. Dana un ouvra(;e destiné à faciliter
d«| i ■- I li< r< \m « i des travaux de tous genres, on n'a jamais trop <!• i . i,-. 1;. ,..,.. ,,i.
île ..II.' nature, et le lecteur ne les |aJaU jamais mieux que lorsqu'ils «ont ail baadoa
pages. D'ailleurs cette ol>s,r\aiion ne diminue en rien le mérite de l'ouvrage, et
m siuriniis mieux en faire l'éloge qu'en exprimant à l'auteur l'impatient
avec laquelle nous en attendrons la suite.
!.. M I..
Essai historique et littéraire sur l'abbaye et sur la ville de Fécamp, par M. La
roux de Lincy. h vol. in-8. Chez Ed. Frère, à Houen.
Peut-être le titre de l'ouvrage n'annoncc-t-il pas assez toutes lea choaca coricusea
qu'il renferme. M. Leroux de Liocy ne s'est pas borné à ramener à un • n semble t]+
tématique les témoignages épars qui concernent Fécamp : l'essai historique lui a servi
seulement d'introduction En consacrant la plus grande partie de ses recherches au
culte du précieux sang dont le monastère de Fécamp prétendait avoir le dépôt , il a'eat
ouvert un champ aussi peu exploré qu'il est fécond en singularités légendaires et
historiques. De là une occasion toute légitime de rapporter nombre de monuments
inédits, et d'entrer dans l'examen des questions littéraires que ces monuments com-
portaient. Nous citerons , parmi les développements donnés par l'auteur à cette partie
de son travail, l'histoire du Saint-Graal; l'analyse du roman de ce nom; un poÉDM
du treizième siècle sur le précieux sang, reproduit dans son entier; l'office du i.n -
cieux sang, etc. La bibliothèque royale et les archives de Rouen ont encore fourni
à M. Leroux de Lincy d'autres pièces que nous signalons surtout aux amateurs dea
antiquités normandes, par exemple : une ancienne description des reliques conservées
dans l'église abbatiale de Fécamp, une chronique des abbés, rédigée au commence-
ment du siècle dernier, d'après les archives du monastère, enfin une pièce qui, en de-
hors de l'intérêt local qu'elle présente, est de la plus haute importance pour notre his-
toire littéraire. C'est un vidimus fait en h 402, d'une charte de la fin du douzième siècle,
par laquelle Raoul d'Agences, sixième abbé de Fécamp, reconstitue, sous le patro-
nage de saint Martin , une confrérie de jongleurs qui, dit-il , existait déjà du temps de
Richard Ier, duc de Normandie. Ce témoignage recule donc de cent cinquante an»
l'existence des académies normandes, dont la première mention ne se trouvait que dans
le poète Wace.
J. Q.
Idée de la république de Pologîse, et son état actuel MmhhiM «le la Bibliotlx qu'
royale de Paris, de la seconde moitié du dix-huit , publi. par VA. Kurz-
weil, officier polonais. Paris ; Lacour, rue Mignon, 2 4 840. Un vol. petit in-8.
L'idée de la république de Pologne est un mémoire rapide, concis, mais complet
t lucide, et rit |.ai un .ml> ■ ~~.nl I ut ■ d< I '. arsovie . BJI !.»rul< -
580
nient étudié la constitution du royaume de Pologne, et qui, dans la simplicité de
son style quasi officiel, met à nu sans contrainte et sans fard les germes de mort qui
déjà de son temps consumaient cet Etat. Outre les études politiques, on voit abonder
dans ce mémoire des documents intéressants sur la propriété du sol , les coutumes du
pays, les lois civiles, les cérémonies usitées dans les grandes solennités publiques;
enfin l'auteur pénètre jusque dans les détails de la vie privée et finit par un résumé
des moeurs et du caractère des Polonais, dans lequel on peut, il est vrai, lui reprocher
d'avoir oublié les dix-huit vingtièmes de la nation, pour ne s'occuper que de la caste
privilégiée des nobles. La publication de cet ouvrage doit attirer à M. Kurzweil des
éloges dont nous serons d'autant moins avares que son élégante préface témoigne de
l'intelligence avec laquelle il a envisagé son sujet.
H. B.
Annuaire du département de l'Allier, pour l'année 4 8-40 , un vol. in-4 8.
M. A. Ripoud , bibliothécaire honoraire de la ville de Moulins, a enrichi ce petit
volume d'une notice fort étendue et accompagnée d'un grand nombre de planches sur
un bel exemplaire manuscrit de la Bible provenant de l'ancienne abbaye de Souvigny.
CHRONIQUE.
— Par une inexplicable erreur de typographie, le nom de M. E. Gé-
ruzez a été complètement défiguré dans notre dernière livraison
(p. 610, I. 3), où nous annoncions la médaille que lui a décernée l'Aca-
démie française pour ses Essais d'histoire littéraire.
— L'Académie des sciences morales et politiques (section d'his-
toire générale ) a remis au concours la question suivante, pour la-
quelle elle décernera un prix de 1,500 francs en 1842 : Tracer l'histoire du
droit de succession des femmes dans l'ordre civil et dans V ordre politique
chez le s différents peuples de l'Europe, au moyen âge. Le terme du nou-
veau concours est fixé au 30 septembre 1841 . Eu outre la section d'his-
toire générale a proposé et l'Académie décernera s'il y a lieu , en 1842,
un prix de 1500 francs sur la question suivante : Retracer l'histoire des
Etats généraux en France depuis 1301 jusqu'en 1604. — Indiquer le
motif de leur convocation , la nature de leur composition , le mode de
leurs délibérations , l'étendue de leur pouvoir. Déterminer les dif-
férences qui ont existé à cet égard entre ces assemblées et les
parlements d^ Angleterre , et faire connaître les causes qui les ont
empêchées de devenir , comme ces derniers, une institution régulière
de l'ancienne monarchie. Le terme de ce concours est fixé au 31 dé-
cembre 1841.
— M. Maxime de Mont-Rond , ancien élève de l'Ecole des chartes,
si
archiviste paléographe, vieol d'être nomme , idunt du m
U ? inMrmction publique pour U* trarana V
— ivi . Magnin, membre de l'institut n k i.« HiI.Ik.ii,
ne. lélé élu rédacteur du Journal ,!, » Savants en remp
de M. Daunou.
— L'Académie des Inscriptions: et Belles Lettres, dan ,. j„
2i août , a décerné le premier prix Gober i i V Histoire lut,
Fran,c avant le douzième siècle, par M. Ampère; et le seconda 17/m-
toire des Français des divers états , par M. Monleil
— Par arrêtés de M. le ministre de l'intérieur, M. Calciiois-Lemairk
vieut d'être nommé chef de la section législative aux Archives du
royaume, et M. Louis Dubois, employé dans la même section. A pro-
pos de ces deux nominations, la lettre suivante a été adretfée par
nous à M. le minisire de l'Intérieur, le 9 juillet 1840:
Monsieur le ministre, nous avons eu l'honneur il y a. peu de temps, de rappeler à
Votre Excellence qu'une ordonnance royale du k\ novembre 4 829, réserve aux
de l'École des Chartes, la moitié des places de bibliothécaires et d'archivistes dont vous
pouvez disposer. Depuis cette époque deux personnes absolument étrangères à notre
institution, ont été appelées à des fonctions importantes aux Archives du royaume.
Cetie mesure, qui fait perdre à Votre Excellence une occasion derénumérer de> i
si dignes de son intérêt, nous porte en même temps un double préjudice. Elle nuit MB
de l'École déjà employés aux Archives, en les retenant indéfiniment àuÊÊÊm
degrés inférieurs qu'ils occupent; elle nuit aux élèves sans emploi, en les privant des
avantages que leur procurerait l'avancement légitime de leurs confrères. Perim it. •/.-
nous donc, monsieur le Ministre, de réitérer auprès de Votre Excellence l«
élevées naguère par le vénérable M. Daunou , contre la nomination d< MM. C I ichois-
Lemaire et Louis Dubois.
Loin de nous la pensée de contrôler les actes de votre administration. Mais nous sup-
plions Votre Excellence de considérer que notre avenir repose uniquement sur le Utrc
que nous invoquons , que par une fatalité digne de votre attention , ce titre n'a cette
d'être méconnu depuis dix ans, et que le laisser prescrire, ce serait annuler la r.
tion que nous avons prise de le faire valoir, en toute occasion, par les voies légalr*.
Nous sommes, av< c respect, monsieur le Ministre, etc.
— Par ordonnance royale en date du 5 août, rendue sur le rapport
de M. le ministre de l'intérieur , M. Lettonne, directeur de la Biblio-
thèque royale, membre de l'Institut , l été* nommé garde général des
Archives en remplacement de M. Daunou.
— Parordonnanees royales du8aoùt, rendue* lur I de M. le
ministre de l'instruction publique, M. Charles Lenori a bre
i. 3!)
582
de l'Institut , conservateur au département des imprimés de la Biblio
thèque royale, est nommé conservateur au département des médailles,
pierres gravées et antiques, en remplacement de M. Letronne promu
à d'autres fonctions; — M. Naudet, membre de l'Institut, conserva-
teur de la bibliothèque Mazarine, est nommé conservateur au dépar
tement des imprimés de la Bibliothèque royale, en remplacement de
M. Lenormant, appelé au département des médailles, pierres gravées
et antiques ; — M. Naudet, conservateur au département des impri-
més, est nommé directeur du Conservatoire de la Bibliothèque royale;
— M. Sainte-Beuve est nommé conservateur à la bibliothèque Maza-
rine, en remplacement de M. Naudet , promu à d'autres fonctions.
Plusieurs observations sont nécessaires après quelques-unes des
nominations que nous venons de rapporter. Lorsqu'on crée des écoles
spéciales à la charge d'ouvrir une carrière aux jeunes gens qui en
accepteront le programme et les épreuves, l'administration doit res-
pecter l'engagement auquel l'Etat s'est obligé, sous peine de ruiner
l'avenir des élèves et de compromettre gravement l'existence même de
l'institution. Que seraient aujourd'hui l'école Polytechnique, les éco-
les de Brest, de Saumur, deSaint-Cyr et les autres, si les jeunes gens
qui en sont sortis n'avaient toujours trouvé d'honorables emplois soit
dans le génie civil et militaire, soit dans les armées de terre et de mer?
La première Ecole des Chartes est morte presqu'en naissant, parce
qu'on avait oublié d'assurer un avenir aux élèves formés par elle ; si
l'on n'y prend garde, la nouvelle Ecole ne tardera pas à s'éteindre,
parce qu'on ravit aux élèves l'avenir qu'on leur a garanti. Celui qui
veut entrer à l'Ecole des Chartes doit avoir terminé ses études, et
n'avoir pas accompli sa vingt-cinquième année, c'est-à-dire être dans
l'âge où l'on prend ordinairement une position dans le monde ; il doit,
pendant trois années entières, suivre un enseignement spécial, trop
court encore pour le dispenser de consacrer tousses loisirs à des étu-
des personnelles. Il doit, après la première année, acquérir au con-
cours le droit d'assister aux leçons des deux années suivantes; il doit
enfin , au bout des trois années, prouver ses progrès et son aptitude
dans un examen solennel. C'est à ce prix qu'il faut acheter le litre
d'archiviste paléographe ; voyons les avantages qu'il procure à ceux
qui l'ont obtenu. L'article X de l'ordonnance du tl novembre 1829
leur réserve, par préférence à tous autres candidats, la moitié des
emplois qui viendront à vaquer dans les bibliothèques publiques ( la
Bibliothèque royale exceptée), les Archives du royaume et les divers
dépôts littéraires. Il semble au premier coup d'œil que nous devions
bénir la libéralité du gouvernement à notre égard, mais cette libé-
ralité n'est qu'apparente. D'abord l'exécution d'une ordonnance
royale est toujours confiée à un ministre dont les attributions
sont limitées. Aucun ministre ne nomme directement, ni aux bi-
bliothèques delà Couronne, niaux bibliothèques municipales, nia celles
des corps savants et des établissements publics, tels que l'Institut, les
Facultés, le Conseil d'Etat, le Conservatoire des Arts et Métiers, etc., etc.
Il suit il.' la <|ii«- I nnloniuiM • . qui semble DQIII "ii\i ii • l..ir
bliotbèqees de France, oe nous bmup lé une l'entrée d< I
bibliothèques de Parti , savoir : celle de l Ursenal , celle de Saint
ncviève et la bibliothèque M eaarine ; a quoi il foui ajouter le» Ar-
chives du rojaame, «i peut être encore le* bibliotbèqiiei de* mioit-
. m tUea existent ailleurs que sur l'Atmanaco royal, c'est bien
pea .suis dont»' pour défrayer une institution qui offre (ou* Jes<
ans huit sujets a placer; m. us on a semble croire que c'était Lropën-
COJM «'t depuis dix ans, tous les emplois p 11 élèves dfl II
des Chartes sont devenus la récompense <i«' services très-réels peut'
être, mais qui , eu bonne justice, ne devaient pas annihiler dea
droits non moins bien établis. Si nous sommes exactement informés,
il a été lait, depuis 1829, huit nominations aux Archives du royaume
or, l'Ecole des Charles ne compte dans ce vaste dépôt que trois de
ses membres, dont deux seulement ont le titre d'archiviste pal»
phe, et dont un seul a dû à ce titre l'emploi dont il jouit. Quant aux
bibliothèques, privés que nous sommes de documents officiels , nous
ignorons toutes les nominations de fonctionnaires subalternes qui )
ont été faites, surtout dans ces dernières années. Mais en m* tenant
compte que des promotions rendues publiques par les journaux , nous
croyons pouvoir avancer qu'il a été pourvu, depuis 1829, à quatre
places dans la bibliothèque Mazarine, à cinq dans la bibliothèque
Sainte Geneviève, à trois au moins dans la bibliothèque de l'Arsenal;
en tout douze nominations connues, dont six revenaient de droit aux
élèves de lEcole des Chartes. On n'a pas cru devoir leur en accorde»
une seule. Le gouvernement peut-il continuera méconnaître ainsi des
droits que lui-même a créés? La question est grave : il y va de la vie ou
de la mort pour une institution utile, indispensable même, osons le
dire, et dont les services sont maintenant appréciés en France »! i
l'étranger. Que ne pouvons-nous encore invoquer ici le lémoi^i
d'un savant illustre, dont nous ne saurions assez déplorer la perle!
Le vénérable M. Daunou sentait bien tout le prix de noire institution.
Quand il n'avait pu faire entrer aux Archives des élèves de l'Ecole des
Chartes, il avait fait entrera l'Ecole des Chartes les employés des Ar-
chives. Personne n'ignore que jusqu'à son dernier moment il a éuefgi-
quement prolesté contre les deux dernières nominations qu'on a
vainement lui fa>re accepter, et dont l'une au moins, par respect pour
le vieillard malade, n'a été rendue publique qu'après sa mort. Nous
croyons savoir que M. Daunou avait résolu d'exposer aux Cliambr» s les
motifs de son opposition, <-t de soutenir devant elles les droite méconnus
de l'Ecole des Chartes. Ce qu'il voulait faire pour nous, on oe point m
nous blâmer de le faire nous-mêmes ; oe sera un hommage de
rence rendu à la mémoire d'un de nos plus zél»s protecteurs. In ai.
tenrlant . nous protestons publiquement contre la nomination Ée
MM. Cau< hois-Lemaire et Louis Dubois aux \rrhi\es du im.
et contre celle de M. Sainte-Beuve à la bibliothèque Mazarine
LISTE DES SOUSCRIPTEURS
LA BIBLIOTHÈQUE DE L'ÉCOLE DES CHARTES1
S. M. LE ROI DES FRANÇAIS.
S. M. LA REINE.
S M. LE ROI DE SARDAIGNE
S. M. LE ROI DE HANOVRE.
LL. AA. RR. Monseigneur le Duc d'Orléans.
Monseigneur le Dix de Nemours.
Monseigneur le Priince de Joinville.
Monseigneur le Duc d'Aumale.
Monseigneur le Duc de Montpensier.
Les Archives générales du département
du Nord , à Lille.
Les Archives de la ville de Toulon.
Les Archives du département de Vau-
cluse.
Les Archives du Canton de Genève.
L'Association lilloise, à Lille.
L'Athénée royal, à Paris.
La Bibliothèque de la ville d'ALENçoR.
La Bibliothèque de l'Arsenal, à Paris.
La Biblio:hèque de la Chambre des Dé-
putés.
La Bibliothèque de la Chambre des Pairs.
LaBiBHOTHÈQUE de l'école de Droit, à
Paris.
La Bibliothèque de l'Institut.
La Bibliothèque Mazarine, à Paris
La Bibliothèque de l'Ordre des Avo-
cats, à Paris.
La Bibliothèque Royale (Département
des Manuscrits.)
La Bibliothèque de la ville de Paris.
La Bibliothèque de la ville de Rouen.
La Bibliothèque Sainte- Geneviève, à
Paris.
Le Cercle des Arts, à Paris.
La Listk Civile ; (5 exemplaires).
Le Ministère de l'Instk.publiq.; (50 ex.)
Le Ministère de l'Iintérieur.
La Société du Musée, à Zurich.
* Ceux de MM. les souscripteurs dont les noms seraient mal orthographiés, les titres omis
ou inexactement imprimés , sont instamment priés de vouloir bien adresser leurs réclama-
tions à M. Leroux de Lincy, archiviste-trésorier, rue de Verneuil,51, afin que les mêmes
fautes ne puissent se reproduire dans la deuxième liste de souscripteurs que nous publierons
à la fin du second volume de la Bibliothèque.
MM
A. il vnn , in IiimsI. .1. ! . préft I lun . .
Avignon.
d'Acubrrb d'Ommtai. fils, à Rayonne
Arth, à Strasbourg.
A vberas, membre do la Société des anti-
quaires de Fratu
Ai DHnrr, banquier, à Parie.
Azaîs, prêtre, à Beaucaire.
Babeau, directeur des postes, à Paris.
Rarbeu du Hocher, à Paris.
Barrois, ancien député, à Piris.
Bastard ( le comte Auguste de) , à Paris.
Bataillard (Cbarles), avocat à la Cour
royale de Paris.
Beat-mort (le comte Amblard de), nu
cbàteau de Saint-Aubin, près Fresnay-
le-Vicomte (Sartbe).
Beauregard (de), rédacteur en cbef de
la Gazette de France, à Paris.
Bellencortre, notaire, à Falaise.
Bellicke, à Lille.
Beltz (G. -F.), esq.-Lancaster, à Londres.
Berger de Xivrey, membre de l'Institut,
à Paris.
Bertheliji (Louis). ju»e d'instruction, à
Paris.
Bertin, membre de la Cbambre des dé-
putés, à Paris.
Bertrand ( Arthus), libraire, à Paris.
Beigrot (le comte), membre de l'In-
siitut, à Paris.
Bocca, libraire, à Turin.
Bonnefols ( Eugène ) , homme de lettres.
Borretty, directeur des Annales de phi-
losophie chrétienne et de V Université
catholique , à Paris.
Borrir, ancien notaire, à Évreux.
Bordier père, à Paris.
Bossakge, libraire, à Paris.
Bottée de Toilmort, bibliothécaire du
Conservatoire de musique, à Pari».
Boulatimer, maître des requêtes au Con-
seil d'État, à Paris.
MM
à Paris.
ta u in (AvfMTi . i P
Brardois (le baron db), à Paris.
Brec, inspecteur des études , adjoint au
< ImmM d'État, à Pau
Kriooi \ . < I. r< de notaire , a I
(Eu..
Briere(de), liomme de letd
Brocrhavs et Aver arius, libraires, i Paris
ei à Leipsig (42 ex.).
Broê (de), conseiller à la Cour de cassa-
tion (décédé).
Bri-nèel ( Henri), à Lille.
Cabary aîné, à Paris.
Cabany (Ernest), à Paris
Carel, avocat, à Pontaudcmcr.
Cartier, directeur de la Revue numisma-
tique , à Amboise.
Caumort ( de ) , secrétaire de la Société
des Antiquaires de Normandie, à Caen.
Cayrol (de), ancien député, à Com-
piègne.
Ceyras (Charles de), directeur des postes.
à Castelnaudary.
Champoluon - Figeac , conservateur à la
Bibliothèque royale, à Paris.
Chasles, membre correspondant de l'Aca-
démie des sciences, a Chartres.
Chasseur, à Paris.
Chastellux ( le marquis de), à Paris.
Chateaubriand (le vicomte de), à Paris.
Chauffoi'R ( J. ), avocat, à Colmar.
Chauveal-Lagarde, conseiller à la Cour
de cassation, à Paris.
Chéruel, professeur d'histoire au «
de Boucn.
Circoort (le comte Albert de), à Paris,
inemployé à la Bibliothèque royale,
à Paris.
Clai'SADB (Gustave de), avocat, à Pain.
Collardin, libraire, à I.
Coi i tu . JirecU or île I . M rji'n
586
MM.
COMBETTES LA BOURELIE ( DE ) , a GaillaC
(Tarn).
Combre (corresp. Aimé André , libraire,
à Paris).
Conil , rédacteur en chef du journal le
Temps, à Paris.
Consolât , maire de la ville de Marseille.
Contant, à Paris.
Corbie, à Pari».
Cornély-Prud'homme (de), capitaine d'o-
tat-major, à Paris.
Cornu, à Paris.
CorpeTj à Paris.
Correggio ( le comte de), à La Flèche.
Crapelet, imprimeur, à Paris, (2 ex.).
Crozet, libraire, à Paris, (10 ex.).
Czartoriski ( le prince Adam), à Paris.
MM.
Dlclos , employé à la section judiciaire
des Archives du rojaume, à Paris.
Duhamel (le comte Victor), à Paris.
Dumanoir ( le comte Jules ) , maire de
Juaye (Calvados).
Dumont, professeur de l'Académie de Pa-
ris, à Fontainebleau.
Dumoulin, libraire, a Paris ( h ex. ).
Dupont (Mlle Emilie), à Paris.
Dubeau de la Malle, membre de l'Insti-
tut, à Paris.
Dusevel , correspondant du Comité des
chartes, chroniques et inscriptions, près
le ministère de l'Instruction publique >
a Amiens.
Do Sommerard, conseiller à la Cour des
comptes, à Paris.
Duvergier, ancien magistrat, à Paris.
Daunou, pair de France, membre de l'In-
stitut, garde général des Archives du
royaume (décédé).
Delacroix (Alexandre), à Paris.
Delorme, professeur de mathématiques
au collège Louis-le-Grand. à Paris.
Deloye, à Paris.
Demay ( Henri ), à Paris.
Demante fils, à Paris.
Deruville, à Paris.
Desclozeaux, maître des requêtes, direc-
teur des affaires criminelles et des grâ-
ces au ministère de la justice.
Desnoyers , bibliothécaire du Muséum
d'histoire, naturelle, à Paris.
Desplas de Boissorn, curé d'Arcueil.
Didot (Ambroise-Firmin) , imprimeur
da l'Institut, à Paris.
Dillon, à Paris.
Dorlau, avocat, à Schelestadt.
Douvre, ancien avoué, à Blainviile-de-
von (Seine-Inférieure).
Ducas, agent de change, à Lill^.
Duchalais, membre de la Société des An-
tiquaires de France, à Paris.
IH'chemi> de Yillers, à Laval.
Farcy, homme de lettres, à Paris.
Faucher ( Léon ) , homme de lettres , à
Paris.
Fauriel, membre de l'Institut, professeur
à la Faculté des lettres, à Paris.
Filon , professeur d'histoire à l'Ecole
normale, à Paris.
Foret, libraire, à Nantes.
Fortia d'Urban (le marquis de), membre
de l'Institut, à Paris.
Fougeu, à Orléans.
Foulon, à Paris.
Fouque, à Paris.
Fournerat, juge d'instruction, à Paris.
Franck-Carré, procureur général à la
Cour de cassation, à Paris.
Frère, libraire, à Rouen.
Fririon ( le lieutenant -général baron),
commandant des Invalides, à Paris.
Gachard, archiviste du royaume belge,
à Bruxelles.
Gaucheraud, homme de lettres, à Paris.
UN
Iiimn, professeur à la Fa< Mité fol lettres.
de Strasbourg.
liniAMK) ( le baron de) , pair do France ,
membre dfl l'Institut, ii Paris.
:.. n . . t ;» 1 1 «- , au Caylar (Hérault).
Géruzez . professeur suppléant a la Fa-
culté dos lettres, à Pari».
Gervais, receveur de rentes, à Pari*.
Girardot (de), avocat, conseiller de pré-
fecture, à Bourges.
Girod de l'Ain, pair de France, a Paris.
(mon de (le comte Louis de), à Paris.
Gobil (l'abbé), du clergé de la Madeleine,
à Paris.
Goerres (le docteur Guido), à Munich.
Gomokd (Alexis), à Paris.
Gomokt (H«nri), avocat, à Paris.
Grakdvai. (le marquis de), au château de
Saint-Denis (Calvados).
Gramer de Cassagnac, membre du Co-
mité des Chartes près le ministère de
l'Instruction publique, à Paris.
Grille de Beczelim , secrétaire du Co-
mité des arts au ministère de l'intérieur,
à Pari».
Grimbert et Dorez, libraires, à Paris.
Gcerville (de), libraire, à Abbeville.
Gcillaumot (Jules), à Paris.
GrizOT, ambassadeur de France auprès de
S. M. britannique, à Londres.
Hardouin (Henri), avoué à la Cour royale
d'Amien-.
Harmami, libraire, à Troyes.
Hase, membre de l'Institut , conservateur
à la Bibliothèque royale, à Paris.
Hattd. libraire, à Cambrai.
Hello, avocat général à la Cour de cassa-
tion, à Paris.
IlEMiEBERT , archiviste <!■■ la ville de
Tournay.
Herbet, attaché à l'ambassade Iran
Londres.
\HT-FERRAr*n (le
MM.
Herwir de Nivelé , pair de France , i
Paris.
Hubert , inspecta
(iharleville
Iastrzembsh, homme de lettres, à Pari».
Imberdis (André), avocat, a Ambei i.
Isambert (l'abbé) , professeur de rhétorl
que, à Troyes.
Jal, historiographe du uiinistéic de la
marine, à Paris.
Johakneau ( Éloi ) , membre de la Société
dis Antiquaires de France.
Jollois , ingénieur en chef des ponts et
chaussées, à Paris.
Joubert, libraire, à Paris.
Jubé, sous-chef de bureau au ministère de
l'instruction publique, à Paris.
Labanoff (le prince), à Paris.
Labedollière (E. de), homme de I. tin -,
à Paris.
Labitte, professeur de littérature à la Fa-
culté de Rennes.
Laboulaye (Edouard), fondeur en carac-
tères, à Paris.
Lacourt (de) , ancien capitaine de cava-
lerie, à Saint-Amand (Cher).
Lacroix (de), avocat, à Paris.
Lacroix, pharmacien, à Màcon.
Ladoccette (le baron de) , membre de la
Chambre des députés.
Laferrière , professeur à la Faculié de
droit, à Rennes.
Lagarde, juge de paix, correspondant du
ministère de l'instroction publique, à
Tonneins (Lot-et-Garonne).
Lagrange (le marquis de), membre de la
Chambre des deput
Lalamse (Ludovic), à Paris.
Ho Mttl.
588
MM.
Lamy , conseiller à la Cour royale de
Paris.
Lanneau (Eugène de) , agent tle change,
à Paris.
Laurent, libraire, à Ne vers.
Le Ber, greffier en chef du tribunal de
première instance, à Rouen.
Lebon (Henri), libraire, à Toulouse.
Lebreton (Emile), avocat, à Paris.
Lebrun, juge de paix, à Avèze.
Leclerc (Victor) , membre de l'Institut,
doyen delà Faculté des lettres, à Paris.
Lecointre-Dupont, secrétaire de la So-
ciété des Antiquaires de l'Ouest, à Poi-
tiers.
Ledru-Rollin, avocat, à Paris.
Legé, professeur d'histoire au collège do
La Flèche.
Lenormant , membre de l'Institut, con-
servateur de la Bibliothèque royale, à
Paris.
Lentz, professeur à l'Université de Gand.
Leprévost (Auguste), membre de l'Insti-
tut et de la Chambre des députés, à
Paris.
Le Roy (Onésime) , homme de lettres, à
Paris.
Letellier , rédacteur en chef du Cabinet
de lecture, à Paris.
Letronne , membre de l'Institut , garde
général des Archives du royaume, à
Paris.
Le Ver (le marquis) , au château de Ro-
quefort, près Yvetot.
Lézay-Marnésia (Albert de), à Paris.
Libri , membre de l'Institut , professeur à
la Faculté des sciences, à Paris.
Littré, membre de l'Institut, à Paris.
Lomond (Alexandre), à Paris.
Longpérier (Adrien de) , employé au ca-
binet des médailles de la Bibliothèque
royale, à Paris.
Louahdbe, employé à la Bibliothèque de
la ville de Paris.
Lubersac (le comte Ernest de),, à Paris.
MM.
Lutteroth, rédacteur en chef du journal
le Semeur, à Paris.
Magnin, membre de l'Institut, conserva-
teur de la Bibliothèque royale, à Paris.
Mallard ( corresp. M. Dinard, à Paris).
Marchegay, ancien député, à Lousigny
( Vendée] .
Marcotte, à Paris.
Marette , membre de la Société d'ému-
lation, à Rouen.
Martin (Henri) homme de lettres, a Paris.
Marty, à Paris.
Masson (Léon) , sous-préfet deSancerre.
Matussière (l'abbé) , à Limons (Puy-de-
Dôme).
Mengin de Bionval, à Amiens.
Mérimée (Prosper), inspecteur des monu-
ments historiques, à Paris.
Metzinger (Alexandre), avocat, à Paris.
Michel (Francisque) , professeur de litté-
rature étrangère à la Faculté de Bor-
deaux.
Michelsen (L.) (corresp. J. Renouard,
libraire, à Paris).
Millot , greffier du tribunal de première
instance, à Troyes.
Mirepoix (le duc de), à Paris.
Mole (le comte), pair de France, membre
de l'Institut, à Paris.
Montalivet (le comte de) pair de France,
intendant de la liste civile, à Paris.
Montcalm-Gozon (le marquis de), a Ca-
marès(Aveyron).
Monmerqué (de) , membre de l'Institut,
conseiller à la Cour royale de Paris.
Moreau , rédacteur de la Quotidienne, à
Paris.
Moutet (A.), à Paris.
Naudet, membre de l'Institut, directeur
de la Bibliothèque royale.
Nerville ( de ) , receveur général , à
Amiens
;>*«>
MM.
(corro»|>. Cor bel, liiirau< , i Ptrij
D i.. libraire, à L\«>n
Ndgbnt (le viromtc), à Pari».
MM
l< m <i, d g
• Un. In fort.
Obf7. de Douard (corresp. Chamerot , li-
braire, à Paris).
Orbis (Victor d'), archiviste de la préfec-
ture, à Amu ns.
Orisy(d'), à Pari».
Paillard de Villeneuve , rédacteur en
chef de la Gaiett-, des Tribunaux, ii
Paris.
Panckouke, à Paris.
Paquet (Just), à Passy.
Parde sus, membre de l'Institut, à Paris.
Paris (Paulin), membre de l'Institut, con-
servateur adjoint de la Bibliothèque
royale, à Paris.
Patih, professeur à la Faculté de» lettres,
à Paris.
Pelet (le lieutenant général baron), direc-
teur général du dépôt de la guerre , à
Paris.
Plé, avocat, à Paris.
Peret (de) , chevalier de Saint-Louis , à
Fons (Lot).
Péricavd, bibliothécaire de la ville de
Lyon.
Perreaux, employé aux travaux histori-
ques, à Paris.
Pertz , historiographe de S. M. le roi de
Hanovre.
Pichoh (Jérôme), auditeur au Conseil d'É-
tat, à Paris.
Pichot (Amédée) , directeur de la Revue
britannique, à Paris.
Pitra (l'abbé) , professeur de rhétorique
au séminaire d'Aulun.
r, libraire, à Pari» (G ex. ).
PÔrtalis ( de ) , premier président «le la
Cour in < I Mtton. i l'.in-.
QUESNAY (DU), <;.|Ht..,m .1 . r I . U
Paris.
Quicherat (Emile), an Int.. t. , |>ari».
Ql i< iierat (Louis), agrégé de l'I i
site, à Pari».
Raoul - Rochette , secrétaire perpétuel
de l'Académie des Beaux-Arts, membre,
de l'Académie des Inscriptions et Belles-
Lettres, conservateur à la Bibliothèque
royale, a Paris.
Ramée, architecte, à Paris.
RAVEr»EL, conservateur adjoint de la Bi-
bliothèque royale, à Paris.
Raynal, avocat général, à Bourges.
Régnier, maître de conférences à l'Ecole
normale, à Paris.
Reiffemberg ( baron de), conservateur de
la Bibliothèque royale de Bruxelles.
Reiffenger, libraire, à Colmar.
Renouvier (Jules;, président de la Société
archéologique de Montpellier.
Rey, membre de la Société des Anti-
quaires de France, à Paris.
Richard, bibliothécaire, à Remiremont.
Ripoud , bibliothécaire honoraire de la
ville de Moulins
Risler, libraire, à Mulhouse.
Rives , conseiller à la Cour de cassation ,
à Paris.
Rondier, juge d'instruction, à Melle.
Rossi, pair de France, membre du Con-
seilroyal de l'Instruction publique et de
l'Institut, à Paris.
Rouard, bibliothécaire de la ville d'Aix.
Royer-Collard ( Paul ) , professeur à la
Faculté de droit, à Pari»
Ro/.an (de), à Paris.
SAlIrT-ÀIGVAI (k Comte m), pair de
France, à Paris.
590
MM.
Saiht-Bris père, à Amboise.
Saiht-Priest (le corale Alexis de), ambas-
sadeur de France à Copenhague
Saint-Priest (le vicomte de), à Paris.
Salvandy (de), membre de l'Institut et de
la Chambre des députés, à Paris.
Sampayo (Osborne de), à Paris.
Sartiges d'Akgles ( le baron de ) , à
Bruxelles.
Saulnier , secrétaire des Archives du
royaume, à Paris.
Saussaye (de la), bib iothécaire de la
ville de B!ois , correspondant de l'In-
stitut.
Sauvadet, libraire, à Montpellier.
Sgepeaux (de), à Paris.
Schwartz et Gaigreaux , libraires , à
Paris.
Sédillot , professeur au collège Saint-
Louis, à Paris.
Séligny (de), avocat, à Paris.
Siméon (le comte), pair de France, à Paris.
Sisterna (le prince de la), à Paris.
Sizahcôurt (Raymond de), à TNoyon.
Solleret, libraire, à Sedan.
Soubiés (Eugène), à Paris.
Tacohet (Eugène), à Paris.
Tailhand, président de la Cour royale de
Riom.
Taillandier, député, conseiller à la Cour
royale de Paris.
Taillard , conseiller à la Cour royale de
Douai.
Tardif , substitut du procureur général à
la Cour royale de Paris.
Taschereau , membre de la Chambre dos
députés, à Paris.
Tastu, bibliothécaire à Sainte-Geneviève,
à Paris.
Techener, libraire, à Paris ; (6 ex.).
Ternaux (Henri) , directeur des Annales
des Voyages, à Paris.
MM.
Terrasse, chef de la section judiciaire
des Archives du royaume, à Paris.
Terrebasse (de), membre de la Chambre
des députés, à Paris.
Teutsch, secrétaire du conseil de préfec-
ture, à Strasbourg.
Theurier de Pommiers , juge au tribunal
civil de la Seine, à Paris.
Thierry ( Amédée ) , maître des requêtes,
membre correspondant de l'Institut , à
Paris.
Thierry (Augustin), membre de l'Institut,
à Paris.
Thiers , président du conseil des minis-
tres, membre de l'Institut, à Paris.
Treuttel et Wurtz, libraires, à Paris.
Trogkon , secrétaire des commandements
de S. A. R. monseigneur le duc d'Or-
léans, à Paris.
Truelle (Charles), à Paris.
Tureune (le marquis de), à Paris.
Vanackere, libraire, à Lille.
Varin, doyen de la Faculté des lettres , à
Rennes.
Vatimesml (de), avocat, à Paris.
Vekdeuvre (Gabriel de), à Paris.
Villemain , pair de France ; secrétaire
perpétuel de l'Académie française, pro-
fesseur à la Faculté des Lettres de Pa-
ris.
Villekeuve (le comte Tristan de), àParis.
Violet-Leduc , conservateur des bâti-
ments de la Couronne, à Paris.
Vitet , membre de l'Institut et de la
Chambre des députés, à Paris.
Wailly ( Natalis de ) , chef de la section
administrative des Archives du royau-
me, à Paris.
TABLE DES MATIÈRES
niMENUES DANS CE VOLUME.
Pagf»
Avertissement.
Notice historique sur l'École royale
des Chartes par M. Martial Dbl-
pit. 4
Pièces justificatives, faisant suite a
la notice historique. 23
Liste des élèves pensionnaires de l'É-
cole royale des Chartes publiée
d'après les tableaux d'admission. 45
Administration et professeurs de l'É-
cole royale des Chartes. 50
TEXTES ORIGINAL X , MEMOIRES
ET DISSFRTATIONS.
NOTICES
Fragment inédit d'un versificateur
latin ancien sur les figures de rhé-
torique, par M. Jcl'S Quicherat.
Mémoire sur la mort d'Etienne Mar-
cel (1358), par M. Léon Laca-
BANf .
Rrquétc en vers français adressée au
parlement de Normandie par fa
basoche de Rouen, et arrêt du par-
lement sur cette requête, par M. A.
Floquf.t, membre correspondant
ifl l'Institut.
;,(
Histoire des conanl«- dfl Rooea
LE MÊME.
par
M
105
Grammaires romanes du treizième
iié< l« pvMicei pooi la première fois
425
205
l'aies
d'après les manuscrits de Florence
et de Paris, et précédées d'une dis-
sertation , par M. F. Guessard.
Peux Chartes inédites de Charles-le-
Chauve , publiées et annotées par
M H. GÉRAED.
Formule inédite , publiée et com-
mentée par M. Pardessus, mem-
bre de l'Institut. 2J7
Documents historiques inédits , tirés
des archives de Poitiers, publiés et
commentés par M. B. de Xivbey ,
membre de l'Institut. 225
Notice sur le Hovtus deliciarum ,
encyclopédie manuscrite , compo-
sée, au douzième siècle , par l'ab-
hesse Herrade de Landsberg , par
M.Auxandre Lk Noble. 239
Notice historique et biographique
sur Jacques Brunicr , chancelier
d'Humbert II , dauphin de Vien-
nois, par M. J de Pétigny. 263
Cantique latin à la gloire d'Anne
Musnier, héroïne du douzième siè-
cle, publié et traduit par M Félix
Bot'BQUELOT. 289
\ en inédits de Charlemafmc, copiés
par M. Maxime db Montrono dan-,
les archives de l'abbaye du Mont-
Cassin.
Les n..i ■ <(ui - de l.i nugistcatun
592
Pages.
Langres, par M. A. Vallet de
Viriville. 513
\ Restitution d'un poerne barbare , re-
latif à des événements du règne de
Childebert Ier, par M. Ch. Le-
normant, membre de l'Institut. 321
Des impositions publiques dans la
Gaule, depuis Torigiue de la mon-
archie des Francs, jusqu'à la mort
de Louis-le- Débonnaire ( Rapport
sur plusieurs mémoires envoyés à
l'Académie des Inscriptions), par
M. Guérard , membre de l'Insti-
tut. 35G
Fragments d'un mémoire sur les in-
vasions des Normands , sur les
bords et au midi de la Loire , par
M. A. Paillard de St-Aiglan. 343
Chansons historiques des treizième,
quatorzième et quinzième siècles ,
publiées et annotées par M. Leroux
de Limcy. 359
Lettre en langue vulgaire , adre.sée
en Egypte à Alphonse , comte de
Poitiers, frère de saint Louis, pu-
bliée et annotée par M. Th. Saint-
Bris. 389
Fragment d'un commentaire inédit
de la loi salique , publié et expli-
qué par M. Pardessus, membre de
l'Institut. 409
Essai sur l'histoire municipale de la
ville de Strasbourg , par M. B.
Bernhard. 430
Etudes sur la langue française, à pro-
pos de l'ouvrage posthume de G.
Fallot, par M. Francis Wey. 400
Diplôme inédit de Charles , roi de
Piovence, publié et annoté par
M. de Mas Latrie. 491
Historique du ;;1< ssaire de la basse
Pages,
latinité de Du Cange , par M. H.
Géraud. 498
Fragment d'un comique inédit du
septième siècle , publié et annoté
par M. Ch. Magkin , membre de
l'Institut. 517
Visite à la bibliothèque et aux archi-
ves d'Alençon, par M. IL Géraud. 536
Duel judiciaire entre des communau-
tés religieuses, par M. Paul Mar-
chegay. 552
Lettre de rémission et de main levée
en faveur des enfants de Robert
Estienne, annotée par M. J. Qui-
CHERAT. 565
bulletin bibliographique.
Histoire du droit de propriété fon-
cière en Occident , par Edouard
Laboulaye. 1 03
Histoire de la ville de Provins , par
M. FÉLIX Bourquelot. 214
Collection des documents inédits re-
latifs à l'histoire de France , pu-
bliée par ordre du Roi et par les
soins de M. le ministre de l'Instruc-
tion publique. 31 5
Publications de la Société de l'his-
toire de France. 316
Récits des temps mérovingiens, par
M. Augustin Thierry. 404
Revue de bibliographie analytique,
ou compte-rendu des ouvrages scien-
tifiques et de haute littérature, pu-
bliés en France et à l'étranger. 406
Histoire de Rouen sous la domina-
tion anglaise au quinzième siècle,
par M. A. Chéruel. 407
Histoire de France , par M. Miche -
let, tome IV. 51 1
I»ag»i
Essai $ur !«•« Iivie- «l»n^ I antiquité .
piiti. uli.i . ni< ni • lie/ l> •> Romain-,
par M II. (ikum n.
( .orrrspnmtam '('diplomatique de Ber-
trand de Solignac de la Mothc-Fé-
nelon , ambassadeur de France en
Angleterre, de 4 568 à 4575, publiée
par M. A. Teulet
544
Notice sur le Spéculum humante
salvationis . par M. J. M. Gui-
chard. ibid.
Histoire de la Gaule sous la domination
romaine, par M . Amédée Thierry
I. es ( Mini, nu Recueil des arrêts rendus
par la cour du roi, depuis Pan 125-4,
publié par M. le comte Arthur
Beugnot, tome I.
Les manuscrits français de la Biblio-
thèque du roi, leur histoire, etc.,
par M. Paulin Paris, tome III.
Essai sur l'histoire de l'abbaye de Fé-
camp, par M. Leroux de Lincy.
Idée de la république de Pologne, et
son état actuel , ms. du dix-hui-
tième siècle, publié par Ed. Kurz-
WE1L.
Annuaire de l'Allier pour i 840.
chronique.
École de» Chartes ; ouverture du cours
de i 840. 24 5,547
Suspension des travaux préparatoi-
res relatifs à l'histoire des Albi-
;;eois. 24 5
Circulaires de M. le ministre de l'In-
térieur relatives aux archives dé-
partementales.— Mission de M. de
Mas-Latrie dans les archives des
rillcs maritimes d i midi de la
Franr<
M <>• i.iu.l ■ ,m ,. t .. nux travaux
■ l.-s | K| iul.ni> « $tmm n|.i.nii d.
M. l< ministn >l> l'Iofinu Uoa pa
hlique à la Bibliothèque de
des Chartes.
347
Comptes rendus semestriels des tra-
vaux de l'Académie dc« [n* \f
et Belles-Lettres. //„./
Élection d«; trois associés libres et de
trois correspondants dans la I
Académie. — Prix Gobcrt
Sujets de prix relatifs a l'histoire de
France. 320
Renouvellement du bureau de la So-
ciété. — Mission de M. de Certain
dans le département de la Mayenne. 407
Exploration des archives d'Amiens,
par MM. Delpit, de Frévillc,
Bourquelot, Yanosky et Bern-
hard. 408, 516
Procédé photogénique appliqué à la
reproduction des chartes. — In-
scription du portail de la basilique
de Saint-Denis. 408
Mort de M. Daunou. — Séance pu-
blique de l'Académie française. 54 5
Acquisition d'une partie des archives
de Joursanvault par la bibliothé
que de la ville de Liège. — Rap-
port de M. Ravaisson sur la biblio-
thèque et les archives de Tours. 54 6
Erratum. — Prix proposés par l'Aca-
démie des sciences morales et
politiques. 580
Nomination de M. de Montrond
comme correspondant du minis-
tère de l'instruction publique pour
les travaux historiques. Ibid.
216 Nomination de M. Magnin à la ré-
594
Pages,
daction du Journal des Savants. 584
Nominations de MM. Cauchois-Le-
maire et Louis Dubois à la section
législative des Archives du royau-
me, et protestation des élèves de
l'École des Chartes contre ces deux
nominations. Ibid.
Nominations : de M. Letronne à la
place de garde général des Archi-
ves;-- de M. Lenormantaux fonc-
tions de conservateur au départe-
ment des médailles de la Bibliothé-
Pagts.
que royale; — de M. Naudet à
l'emploi de conservateur des im-
primés et de directeur de la Biblio-
thèque royale ; — de M. Sainte-
Beuve aux fonctions de conserva-
teur de la Bibliothèque Mazarine. 581
Note de la Société de l'Ecole des
Chartes sur les nominations de
MM. Cauchois - Lemaire , Louis
Dubois et Sainte-Beuve. 582
Liste des souscripteurs de la Biblio-
thèque de l'Ecole des Chartes. 584
VIS Ml PREMIER VOLUME
■
^ ERRATA
Page 65, ligne 47, liisdemum, lisez is.
— 209, note 4 4 , Bagut, fties Ragut.
— 234 , ligne 4, 4 552, /«es -1 452.
— 238, ligne 7, perpilehdam, lisrz post.
— 252, lignes 26 et 32, spectaculum ecctesiae, lisez spéculum.
— 286, ligne 30, s'adresseraient, lisez s'adressant.
— 432, ligne 8, concile deSardigue, lisez Sardiquc.
— 492, note 4, désigne probablement un genévrier, lisez un pin ou un genévrier,
— 494, ligne 4 2, 869, lisez 879.
— 502, note 4 , 4 778, lisez 4 688.
— 54 6, ligne 3, M. Gember, lisez M. Gérasri (voy. page 580).
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